CHAPITRE II
Nous avons déjà nommé les maîtres. Quels étaient-ils ? De quels personnages se composait le gouvernement de la Maîtrise? Avant d'étudier chacun de ses organes en particulier, jetons d'abord un coup d'œil général sur l'ensemble qu'ils constituaient. Cette vue sommaire nous fera mieux comprendre la vie de cette institution.
En tête, il faut mettre le Chapitre. Comme on l'a déjà entrevu à propos des admissions, il était le chef suprême de la Maîtrise, parce qu'il en était le grand bailleur de fonds. Tout ce qui la concernait relevait de lui : les études littéraires et musicales, les règlements de discipline, les cérémonies et les chants, les questions de nourriture, de vêtement et de logis, l'admission, le maintien, le renvoi des maîtres et des élèves, la fixation des traitements et des allocations, il réglait tout, surveillait tout, tranchait tout, et cela en assemblée capitulaire, soit en Chapitre particulier quand il s'agissait de choses courantes, soit en Chapitre général quand il s'agissait d'affaires importantes. Et ses Registres sont pleins de ses délibérations et de ses décisions au sujet de la Maîtrise. Entrer dans le détail serait aussi impossible qu'inutile.
Quelquefois il traitait directement avec les élèves ou les maîtres. Sur son ordre ou avec sa permission , les uns ou
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les autres entraient dans la grande salle capitulaire. Les enfants n'y étaient guère introduits que pour trois raisons : pour y être examinés avant leur admission, pour y solliciter la faveur de célébrer quelques fêtes, ou pour y être vertement réprimandés par le Doyen. Les maîtres y comparaissaient plus souvent : c'était par exemple pour présenter des candidats, pour exposer les besoins de la maison , et souvent aussi pour s'entendre adresser des avis, assez semblables à des blâmes.
Pourtant en g*énéral le Chapitre ne communiquait avec la Maîtrise que par l'intermédiaire d'une commission prise dans son sein et nommée tous les ans en réunion générale. Elle se composait, au xive siècle de deux chanoines1, au xve et plus tard de trois, que l'on appelait d'abord Commissi ad domum puerorum 2, puis Commis à l'Œuvre. Leur mission , telle qu'elle est souvent formulée dans leur nomination, était de veiller sur les enfants et les maîtres, de se rendre compte de l'enseig*nement de la grammaire et de la musique, de prendre soin de la nourriture, de suivre les dépenses, et, s'il y avait des abus, d'en référer au Chapitre.
Afin d'accomplir leur tache, ils reçurent l'ordre de visiter la Maîtrise une fois par semaine en 1392 3, une fois
3 R. G., 1007/3, f. 95 v., Ghap. de Saint Jean, 1392, Capitulum depulavit et ordinavit magistros Petrum Mohier et Petrum de Byaco ad visitandum pueros chori in domn ipsorum tara in r/rammaticalibus quam in musica et etiam in victualibus semel in septimana, et super his, si necesse fuerit, reformandum magistros diclorum puerorum. Formule semblable en 1359.
tous les quinze jours en 14141, une fois tous les trois mois en 16832. Ils s'occupaient du personnel. Les enfants étaientils malades? ils prenaient l'initiative, si le mal était urgent et contagieux, de les faire voir au médecin, de les confier à des femmes prudentes, en dehors de la Maîtrise. Les enfants étaient-ils attaqués d'infirmités qui entraînaient leur départ ? ils leur cherchaient une place au nom du Chapitre. Les enfants étaient-ils indisciplinés? ils les dénonçaient aux chanoines et les faisaient réprimander 3.
Les Commis se comportaient de même avec les maîtres, surveillant leur moralité, leur assiduité, et leur demandant compte de tout ce qui se passait à la maison. Ils se plaignaient d'eux, quand ils les jugeaient infidèles à leurs devoirs, et les faisaient non-seulement blâmer mais révoquer 4. Ce dernier cas se vit au moins une fois au
xvme siècle.
Les choses matérielles attiraient aussi leur attention. Quelquefois, certains chanoines, allant à Paris, étaient priés de faire des achats de draps ou d'autres choses. Souvent, au xive et au xve siècle, les officiers capitulaires, qui recevaient l'argent des tailles, des matines ou des anniversaires, étaient chargés de verser directement aux maîtres ou aux fournisseurs les sommes qui leur étaient dues. Mais ordinairement c'était aux chanoines Commis ad domum que ces tâches matérielles incombaient. Il leur
2 G. 340, Br. M., p. 25. 3 fév.
3 R. G., 1701, 8, juin, 1702, 5 octobre, 1749, 31 mai, etc.
arrivait même, dans quelques cas, de faire des avances d'argent, qui leur étaient naturellement remboursées *.
Mais leur besogne s'aggravait lorsque la Maîtrise était dépourvue d'enfants. Alors, de concert avec le maître de musique, ils en cherchaient partout. Nous avons vu qu'ils faisaient publier aux prônes des paroisses les places disponibles et qu'ils se hâtaient d'écrire sitôt qu'ils entendaient parler d'une bonne voix. Ils prenaient ensuite part à l'examen des candidats. Leur rôle n'était pas moindre quand la place de maître était vacante. Au xvne et au xvme siècle, ils ouvraient un concours entre les maîtres de musique des Cathédrales voisines et leur envoyaient des lettres. Puis, dans ces derniers siècles, ils faisaient garder la Maîtrise, jusqu'à ce qu'un successeur fût installé, par un chapelain de confiance et plus souvent par le maître de grammaire. Mais, au xive et au xve siècle, ils la gardaient en personne. Chacun d'eux y passait la semaine à tour de rôle, et remplissait les fonctions d'économe et de maître, veillant à la nourriture, à la discipline, aux leçons, recevant les revenus et payant les dettes 2. Ils touchaient d'ailleurs, pour cette besogne, un certain salaire, qu'ils devaient abandonner à leur remplaçant avec un surplus, s'il leur déplaisait de s'acquitter personnellement de ce devoir.
En un mot, les Commis étaient l'œil et la main du Chapitre pour ce qui concernait la Maîtrise. Telle était l'étendue de leur autorité que, s'ils avaient le droit de proposer d'eux-mêmes des réformes ou des dépenses, le
1 G. 340, Br., L. p. 59, en 1515.
SR. G., 1007/2, f. 175 v.
maître ne le pouvait que par leur intermédiaire. Delalande, ayant voulu lire un jour un mémoire qu'il n'avait pas préalablement soumis aux chanoines Commis, fut obligé devant leur protestation de le retirer1. Aussi leur intervention est signalée à toutes les pages des Registres capitulaires ; toujours on y lit que le Chapitre a été informé par les Commis de tel ou tel fait et qu'il leur a donné tel ou tel ordre. Mais tous ces cas rentrent dans ceux que nous avons résumés plus haut, lesquels déterminent parfaitement le rôle de la commission capitulaire chargée de la Maîtrise. Nous n'y reviendrons plus.
Venaient ensuite les deux maîtres qui enseignaient la grammaire etlamusique. Nous avons cru trouver, en 1119, l'origine, sinon de leur fondation, du moins de l'affectation par Calixte II d'une prébende à leur emploi. Ils existaient encore tous deux au xive siècle et ils demeurèrent jusqu'à la Révolution, mais avec des fortunes diverses, dont nou& expliquerons dans les chapitres suivants les vicissitudes : il nous suffira maintenant de les caractériser sommairement.
Il se fît dans leurs fonctions respectives une double évolution. Au début, elles étaient indistinctes et n'avaient pas de titulaires spéciaux. Le Chapitre se contentait de nommer le maître des enfants et lui laissait le soin de s'associer l'aide qui lui convenait. Tous deux partageaient le double enseignement de la grammaire et du chant, comme ils le voulaient.
' R. G., 1764, 18 août.
Sur la fin du xive siècle (1378), le Chapitre précisa les attributions de chacun et commença de désigner, lors de chaque nomination, la part qu'il assignait à son élu. ïl confiait à l'un la musique, à l'autre la lecture, in arte cantandi et legendi, et déterminait ainsi les rôles.
Cette spécification, en mettant face à face les deux maîtres, les amena peu à peu à se demander lequel d'entre eux devait avoir le premier rang*. C'était le maître de grammaire qui possédait, comme représentant des grandes écoles dont la Maîtrise avait jadis fait partie et dont elle s'était peu à peu détachée. Ce fut lui qui garda le pas sur le maître de musique jusqu'à la fin du xve siècle, et demeura l'administrateur et le chef des enfants d'aube.
Mais à cette époque, vers 1485, diverses circonstances d'ordre littéraire et musical, ou simplement d'administration intérieure, amenèrent un déplacement du pouvoir. A partir de ce temps, le maître de grammaire ne fut plus qu'un professeur ou même un surveillant, et la direction réelle de la Maîtrise échut à son confrère, le maître de musique. Celui-ci la garda jusqu'à la Révolution.
Dans les deux chapitres qui vont suivre, nous ferons la revue rapide de ceux qui occupèrent ces deux fonctions, et nous assisterons à la triple évolution de leur pouvoir. Nous les verrons successivement sous le régime de l'indivisibilité, sous le règne du maître de grammaire et sous celui du maître de musique.
Au-dessous d'eux se tenaient des maîtres d'ordre secondaire, qui apparurent les uns après les autres, le long des siècles, et n'eurent jamais leur importance.
C'était, dans la partie musicale, les professeurs d'orgue
et d'autres instruments, et, dans la partie grammaticale,
les maîtres de lecture et d'écriture.
Les organistes naquirent avec les grandes org*ues au
milieu du xiv° siècle. Nous verrons dans quels rapports ils se tinrent avec les enfants; tantôt ils demeurèrent avec eux, tantôt ils restèrent en ville; toujours ils leur donnèrent des leçons réglées. Nous examinerons de même jusqu'à quel point, à partir du xvne siècle, les Maîtrisiens étudièrent le serpent et le basson et même au xvme siècle le violon.
Quant aux maîtres écrivains, il nous sera facile de les suivre du commencement du xvne siècle jusqu'à la Révolution, quand nous traiterons des maîtres de grammaire.