VII. — LA CHEVAUCHÉE
Mais le grand repas et la grande promenade des enfants avaient lieu à la Chevauchée [. Gomme son nom l'indique et comme la suite le montrera, la Chevauchée était une sorte de cavalcade, en dehors de la ville, organisée par les heuriers matiniers et les enfants. Chaque année, un heurier pour ses confrères et un enfant pour ses condisciples, demandaient en plein Chapitre la permission de faire la Chevauchée.
A partir de 1714 (7 juin), cette requête fut formulée comme celle de la fête des Saints-Innocents, en latin ; elle fut même, cette année-là, en vers. Bien qu'on y désignât d'avance le jour le plus favorable, le Chapitre se réservait le droit de le choisir. Le maître ayant pris sur lui, en 1745, de fixer la date et de prévenir d'avance ceux qu'il était nécessaire, fut vivement réprimandé. On adoptait un jour de férié ou un jour simple, non un semidouble (1742), dans le temps pascal. Jusqu'en 1764, on faisait coïncider la Chevauchée avec la foire des Barricades, et on la mettait dans la première moitié de mai. Plus tard, on la plaça, soit avant, soit surtout après cette foire, en juin, juillet, août, parce que les étrangers, nombreux alors, se scandalisaient de voir le chœur déserté. Pour diminuer cette fâcheuse impression, le Chapitre stipulait toujours, ou que les heuriers et les enfants ne partiraient qu'après l'office, ou qu'ils se feraient remplacer par les prêtres de l'Hôtel-Dieu. Il fallait même, quand ceux-ci
1 Pour la Chevauchée, voir G. 131, f. 247, et G. 340. Br., K. f. 51, - G. 551, et les Registres Gapitulaires du xvme siècle, et G. 2968.
n'étaient pas assez habiles au chant, que les plus anciens heuriers matin iers restassent avec eux pour les soutenir (1787).
A leur permission, les chanoines ajoutaient une allocation fixe décent sols, auxquels se joignaient treize livres dix sols fournis par l'évèque. Ils recommandaient de plus, avec instance, chaque année, de se récréer avec la modestie due et sans habits dissolus. Trop souvent, hélas! ces recommandations furent inutiles.
Les heuriers et les enfants avertissaient au moins trois jours d'avance ceux chez qui devait se rendre la Chevauchée. La veille, ils se répandaient, selon un usag*e très ancien, dans les rues, pour y chercher des habillements laïques ; ils déposaient leur soutane : les uns prenaient des habits de couleur, les autres arboraient des panaches à leurs chapeaux ; d'autres, même des prêtres, ceignaient des épées. La plupart, même parmi les enfants, louaient des chevaux, des voitures. Et comme ils étaient tous des cavaliers ou des cochers novices, ils se faisaient accompagner par des serviteurs et des valets. Ces heuriers, au nombre de vingt environ, ces dix enfants, avec leur suite, formaient une cavalcade de près de cinquante personnes, qui était conduite par le maître de musique, et, à son défaut, par le maître de grammaire (1746).
Ainsi burlesquement équipés, ils traversaient la ville sans aller chez leurs parents, et se rendaient d'abord chez les moines de Saint-Jean. Ceux-ci devaient à leurs visiteurs un déjeuner composé de trois tourtes en gras, d'un jambon, dune dinde à la daube, et de pain et de vin à discrétion. C'était bien commencer la journée. L'abbé de Saint-Jean, pour sa part des frais de ce repas copieux, don-
nait cinquante livres à ses religieux et laissait à la petite troupe la jouissance d'une de ses chambres.
La caravane, bien repue, partait ensuite pour l'abbaye de Josaphat, toujours dans le même appareil, et y arrivait peu après midi. L'abbé avait cédé à ses religieux, par des accords de 1594 et de 1665, une partie de ses vignes, pour être déchargé des frais du repas; il donnait encore dix sols sur les vingt que le monastère devait payer au maître des enfants. Il n'avait gardé d'autre obligation que de prêter une chambre dans le logis abbatial pour cette occasion.
Quant aux religieux, ils étaient tenus de servir une collation composée de deux gros jambons, de pain et de vin à discrétion. En 1763, on se plaignit qu'ils n'eussent donné qu'un jambon et du vin g'asté, quoiqu'ils fussent obligés, disait-on, de donner deux jambons et du bon vin. Leur accueil excita aussi quelques réclamations en 1764.
De Josaphat, la Chevauchée se rendait à la Madeleine du Grand-Beaulieu. A peine arrivés, les heuriers et les enfants allaient à la chapelle, et y chantaient le Regina cœli, l'oraison, le De profundis et la collecte pour les Trépassés. Pendant ces prières, leurs valets menaient les chevaux aux écuries. Quand toutes ces formalités étaient achevées, les uns et les autres prenaient un repas que, de coutume immémoriale, les moines du Grand-Beaulieu devaient leur préparer.
On devine combien gênante était cette cavalcade turbulente pour le Grand-Beaulieu, soit du temps des lépreux, soit du temps des séminaristes. Aussi les Prieurs et Frères condonnés de la Maladrerie comme les Directeurs du Grand Séminaire s'efforcèrent-ils, à plusieurs
reprises, de se soustraire à l'obligation de l'héberger. Mais, de son côté, le Chapitre voulut toujours maintenir le droit de ses heuriers et de ses enfants. Gomme il donnait chaque année à la Madeleine de Beaulieu un demigros en grain, il prétendait que ce présent était le fondement de cet usage. D'où une chicane, qui, commencée en 1551, dura jusqu'à la Révolution.
En 1551, 1553, 1598 ', le Bailli maintint le statu quo : le Prieur devait recevoir la Chevauchée, et le Chapitre devait lui payer le gTos. En 1654, le Prieur, ayant fait pour sa réception une dépense moindre que de coutume, les négociations se rouvrirent. 11 offrit, dès 1655, une somme de soixante livres pour se décharger de l'obligation du dîner. Le Chapitre ne l'accepta point, sous prétexte qu'elle n'ég'alait pas les frais du festin. Fâché sans doute de ce refus, le Prieur, en 1656, ferma sa porte et sur la demande du Doyen, les enfants revinrent par Gourdez au lieu de s'arrêter a Beaulieu. Cependant, les années suivantes, il s'exécuta. C'était bien malgré lui, car, en 1660, l'on fît constater, par notaire, qu'il n'avait pas offert une somme suffisante. Les contestations allaient renaître, quand le Grand Séminaire, installé par M&1' de Neuville dans le Grand-Beaulieu , reçut M. Vanet pour Directeur.
Celui-ci avait les mômes raisons que le Prieur de supporter avec peine la Chevauchée. Il en avait même de plus graves. Dès 1664, il refusa de la recevoir sous prétexte qu'elle était scandaleuse pour ses élèves. Cependant, il ne poussa pas plus loin sa résistance pour cette fois. Il atten-
1 G. 131, f. 247 et pour ce qui suit.
dit que le temps vint lui donner de nouvelles armes. En effet, les excès de cette cavalcade indisposaient de plus en plus les hommes sérieux. Plusieurs chanoines en souhaitaient l'abolition, et le sous-doyen se fît leur interprète en 1672. Encouragé sans doute par cette hostilité qui ne fit que grandir, M. Vanet recommença ses attaques en 1677, et refusa de nouveau les envoyés du Chapitre. La lutte s'eng^agea le 18 mai. Quatre heuriers matiniers, accompag*nés de notaires, se transportèrent au Grand-Prieuré de Beaulieu, et, parlant à Jacques Vanet, « lui demandèrent s'il les recevrait le Ie' juin prochain, jour de la chevauchée, si on leur ouvrirait l'église et le chœur pour chanter leurs motets en musique, s'il leur fournirait leur pastum ordinaire et les vivres nécessaires pour leurs serviteurs et leurs chevaux. » Vanet répondit « qu'ils n'entreraient point à l'église à cause des Quarante-Heures, et que, pour les vivres, ils eussent à s'adresser aux Chevaliers de Saint- Lazare. » C'était une fin de non-recevoir. Les heuriers le comprirent. Le 29 mai, ils envoyèrent une requête contre ce refus au Bailli et firent saisir les blés donnés par le Chapitre à ^anet. Puis ils risquèrent quand même l'épreuve, organisèrent leur Chevauchée comme de coutume, et se présentèrent au Grand-Beaulieu sous la conduite du maître de musique, Jean Jouet, et suivis de plusieurs notaires royaux.
Voici comment le défenseur du Grand Séminaire >, d'accord avec le procès-verbal des notaires, raconte la réception qui leur fut faite. « Le 1er juin 1677, écrit-il, la
même troupe, composant cette Chevauchée, accompagnée de ses notaires, revint à la charge ce 1er juin, jour choisi pour leur divertissement ; elle était composée de vingt-et-une personnes, non compris les dix ou douze enfants de chœur, à la tête desquels était leur maître de musique, entre onze heures et midi, avec leurs chevaux et valets : ce qui composait une armée de trente et quarante chevaux et de cinquante à soixante personnes, dont les uns frappaient à la porte du Prieuré à coups redoublés, pendant que les autres, à cheval, allaient avec leurs chevaux faire une lig^ne de circonvallation, comme pour assiéger la place : et rencontrant une autre porte du Prieuré qui donnait dans le jardin sur la campagne, ils y entrèrent et y trouvèrent le Prieur, le sommèrent et interpellèrent de faire ouvrir la principalle entrée de son Prieuré, et les écuries pour y recevoir les chevaux, et son église et le chœur d'icelle pour y faire leurs prières, et, après, leur fournir le pastum et les vivres nécessaires pour eux, leurs hommes, valets et leurs chevaux : lequel Prieur fit la même réponse qu'il avait faite... et sur l'instance qu'ils firent de les laisser au moins entrer dans l'église pour faire leurs prières devant le Saint-Sacrement, ce que leur accorda le Prieur, à la charge de ne point faire de bruit, ils firent leurs prétendues prières dans la nef tout bas... protestèrent, et le maître de musique les mena au Gord. »
En effet, dans l'acte dressé pour Jouet, l'on ajoute que ce maître « déclara audit sieur Vanet qu'il fournira aujourd'hui, à ses dépens, le dîner aux heuriers matiniers et les vivres nécessaires pour eux, leurs serviteurs et leurs chevaux, dans une maison empruntée, appellée le Gord,
paroisse de Saint-Brice, avec protestation de répéter le coût dudit sieur. »
Le Chapitre, non content de saisir et vendre les blés destinés au Séminaire, fît condamner M. Vanet par le Bailli, à soixante-quinze livres par chaque année qu'il refuserait de recevoir la Chevauchée. M. Vanet tint bon : en vain, Jouet, croyant qu'il allait céder, se présenta-t-il de nouveau avec des heuriers, le 29 décembre; il ne fut pas plus reçu que le premier jour. Toujours condamné et saisi, Vanet s'obstina, en 1679, 1680, 1681, dans son attitude. En 1681, on lança le premier mot dune transaction, par laquelle le Séminaire paierait cinquante livres par an aux heuriers. L'inobservation de cette transaction valut de nouvelles condamnations à M. Vanet. Dès 1683, il aurait voulu ne donner que vingt livres sur cinquante livres. On l'amena cependant à compléter la somme, et Jouet fit faire avec elle le festin accoutumé. De guerre lasse, on en resta sur cet arrangement plus ou moins bien défini. En 1694, on n'alla même pas à Beaulieu : la Chevauchée, partie seulement après midi, se contenta de visiter Saint-Jean et Josaphat : néanmoins, on toucha les cinquante livres du Séminaire, et après en avoir déduit ce qui revenait aux enfants, les heuriers, contre l'intention du Chapitre, s'offrirent encore un repas. Plusieurs fois dans la suite, le Séminaire essaya de contester cette transaction qui le gênait toujours. En vain, on sollicita son procureur de la reconnaître expressément : il tenta de s'en dispenser en atermoyant sans cesse ; et il fallut de nouveau que le Bailli l'obligea de l'exécuter par une sentence rendue en 1722.
En vérité, l'on aurait bien fait de supprimer purement
et simplement cette réjouissance, à cause des accidents et des excès dont elle était l'occasion. Le 10 juillet 1653, un enfant de chœur s'y cassa le bras : en 1658, un chantre à cheval tomba d'ivresse et deux gTands enfants découchèrent. C'était Pierre Poulain, dit Cabaret, et Arnoul. Le Chapitre les fit fouetter et raser par le maître devant leurs condisciples; il g*arda le premier, mais renvoya le second1. Un heurier fît encore des excès en 1665 : il fut condamné à être enfermé à Painchaud pendant huit jours, réduit au pain et à l'eau, puis congédié. En 1704, une charrette versa et blessa un enfant. Deux chantres, pris de vin, engagèrent ensemble une querelle scandaleuse.
Le Chapitre reg'rettait ces inconvénients et les prévenait tant qu'il pouvait. Toujours il recommandait la décence et prohibait les déguisements. En 1532, il défendait daller chercher des masques en ville, à cause de la peste; en 1615, à cause de la g*elée des vignes, il voulut que la Chevauchée se fît à pied, sans habits dissolus et sans panaches, pour ne pas insulter à la tristesse des vignerons : il décida aussi que Ion reviendrait de suite dîner dans la maison que le Prieuré de Beaulieu possédait à Chartres 2. En 1658, il renouvela l'interdiction des habits de couleur, des panaches, des ornements singuliers :!. Enfin, en 1695, sous la pression de l'opinion, il statua que les enfants iraient en soutanes rougis et en bonnets carrés. En un mot, il amenda de son mieux cette vieille coutume, mais il ne l'abolit point parce qu'elle représentait l'un de ses droits.