CHAPITRE XIV
La Ganle sons le gouTemement des Francs.
La Gaule, dont Auguste avait formé trois provinces, en eut six sous Othon, onze sous Dioctétien, treize sous Constantin, dix-sept sous Honorius. On a pu énumérer dans les dix-sept provinces des derniers temps de l'empire d'Occident jusqu'à cent quarante-deux circonscriptions de cités, en y comprenant celles qui avaient été constituées par l'annexion d'un territoire à un casU^m ou à un portus.
On peut, à l'aide des éclaircissements donnés précédemment, se faire une idée assez exacte de ce qui dut se passer dans la Gaule, à mesure que les cités tombèrent définitivement sous une domination étrangère, c'est-à-dire quand un gouverneur de province abandonna sa province avec tous les fonctionnaires impériaux, pour n'y plus rentrer. A ce moment, les troupes romaines, hors d'état de continuer la lutte, avaient évacué le pays, s'étaient débandées ou bien avaient été licenciées après avoir capitulé. Les castra, les castella, ainsi que les villes dont la défense restait confiée aux habitants, s'étaient rendues au vainqueur, quand elles n'avaient pas été prises de vive force.
Tant que la guerre avait duré, les habitants des campagnes comme ceux des villes ouvertes s'étaient trouvés à la merci du vainqueur, qui ne se faisait point scrupule de prendre non-seulement ce qui lui était nécessaire, mais tout ce qui était à sa convenance. Le vainqueur était néanmoins retenu par son intérêt, qui lui prescrivait de maintenir ses soldats dans les liens d'une discipline indispensable pour empêcher le gaspillage des ressources du pays et éviter que les habitants ne fussent conduits par le désespoir à une résistance acharnée.
La curie, qui était la seule autorité restée debout, allait, ses magistrats avec i'évéque en tète, au-devant du chef des ennemis pour
lai faire sa soumission et pour entendre ses conditions. S'il demandait des terres pour ceux des barbares qui étaient résolus à s'établir à demeure dans la contrée^ la curie était en mesure de le satisfaire, puisqu'elle possédait des biens en propre et qu'elle était propriétaire de toutes les terres abandonnées par leurs possesseurs. La curie devait être mieux en état de pa^er une contribution de guerre en terres qu'en argent, en céréales, en bestiaux ou en quelque marchandise que ce fût. Si le vainqueur exigeait qu'on le mit en possession de certains domaines déterminés, la curie transportait sur d'autres terres les Gallo-Romains forcés d'abandonner leurs demeures et leur attribuait en échange d'autres propriétés.
Le sort des populations conquises devient plus désastreux pour celles qui emploient contre le vainqueur tous les moyens possibles d'hostilité, et que la passion d'un généreux patriotisme pousse à assouvir leurs vengeances contre les soldats isolés, que pour celles qui acceptent leur sort avec résignation. Ici les habitants étaient presque toujours résignés par avance à un changement qui allait alléger tout d'abord les maux dont ils souffraient.
La lutte finie, les gouverneurs barbares n'ayant ni haine contre les vaincus ni crainte de leurs rébellions, n'exercèrent aucune oppression systématique. Les diverses races d'hommes qui se trouvèrent mélangées avaient déjà une certaine habitude de vivre côte à côte, et rien ne fut changé à la coutume qui laissait à chacun les lois de sa nationalité. Les Gallo-Romains soumis, par exemple, à la domination des rois francs, continuèrent à être régis par leurs lois propres, civiles et criminelles, sauf le cas de contestation avec un Franc, car alors l'affaire était jugée suivant la loi salique.
Les rois barbares se substituant aux gouverneurs de province, aux gouverneurs généraux et aux préfets du prétoire, s'attribuèrent le droit de rendre la justice pour les Gallo-Romains. Saint Rémi, écrivant à Clovis une lettre qui nous a été conservée, lui recommandait que la justice sortit de sa bouche et que son prétoire fût ouvert à tous.
Une autre cause qui concourut à adoucir le sort des Gallo-Romains
dans leur nouvelle condition vint de la bonne entente qoi se rétablit promptement entre les rois barbares de la Gaule et le gouvar- Mraent de l'empire d'Orient. Les empereurs ayant perdu Tespoir de reeomrrer la domination de la Gaule, surtout après Téchec des etpéditions fiâtes en Afrique et en Italie par Bélisaire et pu lïarsès, se résignèrent à se contenter de voir leur autorité nmninale reconnue par des rois qui y trouvaient l'avantage d'établir ainsi teon droits à gouverner les Gallo-Romains. Le roi des Burgofides, Si^ mond, fils de Gondebaud, écrivait à l'empereur Anastase : < Toos c mes ancêtres ont été dévoués à Tempire. Rien ne les a plus ho* c norés que les titres des dignités militaires que Votre Majesté Im c a conférées. Les honneurs qu'ils ont reçus devons leur ont été t plus prédeux que ceux qu'ils tenaient de leurs pères. > Dans une autre lettre, le même prince déployait toute la finesse d'un halûk diplomate quand il disait à l'empereur : c Mon peuple vous apc partient; je vous obéis en même temps que je lui commande et « j'éprouve plus de satisfaction à vous obéir qu'à lui commander. « Je parais roi au milieu des miens» mais je ne suis que votre € soldat. C'est par moi que vous administrez les contrées les plus c éloignées de votre résidence. J'attends que vous daigniez me c transmettre vos ordres. >
Les rois barbares exprimaient parfois leur déférence envers les empereurs, même alors qu'ils attaquaient, sans leur assentiment, des cités dont ils voulaient obtenir la soumission. Les empereurs ne s'y laissaient tromper qu'en apparence; mais l'intérêt politique leur conseillait de ne pas rompre toute relation avec des princes qu'ils ne pouvaient plus ramener à une obéissance réelle.
On arrive ainsi à facilement comprendre comment et pourquoi le code justinien fut encore reçu dans la Gaule, trente ans après la mort de Clovis, pour régir les Gallo-Romains.
De tous les barbares qui se sont établis sur le sol de la Gaule, la nation des Francs, qui a donné son nom à notre pays, est celle qui a exercé sur son sort la plus grande influence. Malheureusement les institutions politiques de cette nation belliqueuse étaient trop im-
parfaites pour la mettre en état de gouverner avec prévoyance les populations qu'elle avait soumises à sa domination par la force de ses armes. Chez les Francs du cinquième siècle, comme chez les Romains primitifs, au temps des rois, le service de guerre était l'obligation caractéristique de tous les hommes libres. Les Francs avaient trois classes de personnes, mais la première était seule appelée à fournir les combattants. II n'y avait point, chez eux, d'impôtSy partant point de solde. Le Franc se pourvoyait de ses armes et s'équipait à ses frais; le butin fait à la guerre était destiné à l'indemniser et à l'enrichir.
En prenant les Francs au moment de la mort du père de Clovis, en l'an 481, on reconnaît qu'ils étaient individuellement propriétaires du sol sur lequel ils menaient une vie stationnaire, vivant au moyen des produits du travail agricole auquel ils joignaient Texercice des métiers nécessaires pour se procurer les objets fabriqués de première nécessité. Us étaient tous capables de réparer leurs armes pendant la guerre et peut-être môme de confectionner, pendant la paix, les différentes pièces de leur armement. Le Franc portait dans les combats une hache à deux tranchants qui lui servait à deux fins; il savait non-seulement l'employer à frapper des coups irrésistibles, mais la lancer avec tant d'adresse et de force que le bouclier de l'ennemi n'y pouvait résister; puis aussitôt, suivant de près son arme, il tombait sur son ennemi dépourvu de toute protection. I^es Francs avaient appris à se ranger dans un ordre approprié à leur manière de combattre; ils étaient capables de livrer de véritables batailles et d'exécuter de vastes entreprises. Ils n'étaient point, comme les peuples pasteurs et nomades, suivis à la guerre par leurs femmes et leurs enfants; ils ne traînaient, en fait de bagages, que ceux dont ils avaient besoin pour une expédition dont la durée, limitée aux quelques mois pendant lesquels les champs étaient cou' verts de moissons, ne devait presque jamais se prolonger pendant l'hiver. Si cette nation, très peu avancée en civiUsatiên, était devenue redoutable à la guerre, c'est qu'elle avait su établir sous les armes une forte orgamsation hiérarchique et une sévère discipUne.
Chaque année, à un jour fixé du mois de mars> tous les Francs, convoqués par ordre de leur roi, donnaient ou refusaient leur assentiment au projet d'expédition qui leur était proposé. £n cas d'acceptation, la levée, l'organisation et la mobilisation s'exécutaient d'autant plus rapidement que chacun des chefs se trouvait désigné d'avance à son commandement militaire par ses fonctions civiles. Chacun savait donc à qui il avait des ordres à donner et à qui il devait obéir.
Ces réunions annuelles de tous les guerriers appelés à décider de la paix ou de la guerre ne remplissaient bien leur destination qu'à la double condition de ne pas donner lieu à des assemblées formées d'un nombre d'hommes trop considérable et de ne pas faire venir les hommes de trop loin. C'est pour cela, sans doute, que les Francs avaient établi antérieurement pour règle, fixée par la coutume, d'avoir autant de rois, remplissant à la fois leurs fonctions de chefs militaires, qu'il y avait de princes de la famille royale parvenus à l'âge viril. Au temps de Glovis, chacun de ces rois était libre de concevoir et d'exécuter à lui seul une entreprise de guerre, pourvu que son projet obtînt l'assentiment des Francs dont il était roi. 11 en avait été vraisemblablement de même aux époques antérieures, et ceci explique comment on avait pu voir des corps de troupes composés de Francs combattre pour ou contre Tempire romain sur des champs de bataille très éloignés l'un de Tautre. L'esprit belliqueux de cette nation s'explique aussi par ce fait que tous les rois dont nous parlons, dédaignant, ainsi que leur peuple, la vie des villes pour laquelle ils n'étaient pas faits, habitèrent, longtemps encore après Glovis, de vastes métairies, où la direction des travaux des champs se mariait aux soins peu compliqués du gouvernement. Tel était Glovis, qui n'avait pas plus de quinze ans lorsqu'il succéda à son père.
Lorsqu'il eut atteint l'âge de vingt ans, Clovis, ayant joint sa petite armée à celle d'un autre roi des Francs saliens, partit des environs de Cambrai pour envahir le territoire d'un état qui était gouverné par Syagrius, auquel Grégoire de Tours a donné le titrç de roi des Romains. Ce titre signifie qu'entouré de tous les cùlés de
contrées soumises à des dominations barbares, Syagrios n'avait aucune protection à attendre de l'empereur d'Orient, et se trouvait réduit aux seules forces d'un petit état indépendant.
Les troupes que Syagrius opposa à ses deux adversaires étaient peu nombreuses, car la plupart de ses cités ne Ini envoyèrent aocan contingent, et la cité de Reims garda même une sorte de neutralité sous l'influence de saint Rémi. Aussi la bataille qui se livra près de Soissons fut-elle promptement décidée; Syagrins, réduit à se réfugier chez le roi Alaric, fut livré par ce prince i Clovis qui le fit mettre à mort.
On vit dans cette guerre, comme dans celles qui suivirent, des populations gallo-romaines aller volontairement aa-devant de la domination des Francs. Cela provenait de ce qu'elles C4MnpUiimt j trouver une protection contre les attaques du dehors et en mHÊ^ temps un soulagement aux charges qui pesaient sur elles. Ces arao* tages provenaient, nous le répétais, de ce que les Francs pratiquant le système des armées temporaires et non celui des troapes nentes, n'avaient pas besoin de mettre le trésor public t^ de pourvoir à des dépenses considérables.
Après ces premiers succès, Clovis établit sa réâdeuoe ritoire de la cité de Soissons, d'où Ton peut conclure ^'me de ses Francs reçurent des terres dans la contrée Partant de ce premier progrès, il employa encore qnatf» imns ^ faire reconnaître son autorité par un certain nombre 4*: <:ns m bassin de la Seine qni étaient demeurées indépendants. Déjà grandi par les qualités qu'il avait déployées das d'entreprises, Clovis fat choiâ pour conmiander à tr/» Francs dans une guerre où ils se réunirent pour alW eamsKtxf-^ Thuringiens, dans Fintérieur de la Germanie. Aoœ w plus importantes que les précédentes avaient-elles f«ré ai m gloire brillante de Clovis brsque son mariage aT^ -iiiLa^. 5tait chrétienne et qni fit baptiser son premier eafattL »:^ loumission des cités de la Gaulcsur le terriU/ire desmôfe ^^sb latholique exerçait de l'influence. C'est avec cet apw nst Zam
employa les années soivantes à étendre sa domination sur toute la rive gaoche de la Seine ; mais il rencontra dans la contrée comprise entre Le Mans et Nantes une résistance obstinée.
Clovis fut d'ailleurs détourné momentanément de ses conquêtes par une invasion que les Âlamans unis aux Suèves avaient faite sur la rive gauche du Rhin; mais la victoire de Tolbiac, qu'il remporta à la tète de tous les Francs devint l'événement le plus important de sa vie en déterminant sa conversion et celle de ses Francs.
Il fut baptisé à Reims avec trois mille de ses guerriers, le jour de Noél de Tannée 496. Cette conversion éclatante, qui affirmait sa foi aux yeux de tous, aida à faire reconnaître son autorité jusqu'à la Loire. D y avait encore dans TArmorique, au moment où il y pénétra, des Romains qui avaient reçu des terres données en propriété par les empereurs, sous la condition d'un service militaire. C'était là un de ces corps de soldats laboureurs que les empereurs avaient placés sur divers points. Ces troupes ne pouvant plus regagner un territoire de l'empire et ne voulant pas aller chez les autres barbares qui étaient ariens, se soumirent à Clovis. Elles conservèrent leurs étendards, leurs obligations de service et leurs mœurs, de telle sorte qu'on distinguait encore leurs descendants en 550, d'après Procope, c à leurs enseignes, à leurs habillements, à leurs coiffures, qui étaient conformes aux usages romains. »
Ce système des soldats laboureurs n'était point encore abandonné par les empereurs d'Orient, qui s'en servaient surtout à cause des économies qu'il permettait de réaliser sur les dépenses publiques, surtout pendant la paix.
Lorsque Bélisaire eut reconquis l'Afrique sur les Vandales, l'empereur Juslinien lui adressa des instructions sur rorganisalion militaire à établir dans cette contrée. Le nombre des duces et les lieux de leur résidence furent fixés par l'empereur, qui laissa à Bélisaire le soin de régler les effectifs et la répartition des corps de troupes, en insistant sur la nécessité d'avoir aussi des soldats attachés au sol qu'ils cultiveraient. Ces soldats durent former des troupes assez nombreuses pour assurer, sans le concours de l'armée
active, la défense des postes qui leur seraient confiés. Justinien disait : c Nous avons fait, pour la constitution d'un corps de troupes « frontières, un modèle que nous vous envoyons, afin que si vous
< trouvez, dans les provinces ou parmi d'anciens soldats, des sujets
< convenables, vous formiez un corps spécial sur chaque fron- « tière. •
Clovis n'arrêta pas longtemps à la Loire les entreprises qu'il étendait progressivement de proche en proche, car on le voit, en l'an SOO, attaquer un roi des Burgondes, en s'appuyant sur l'alliance qu'il a conclue avec Théodoric, roi d'Italie, et entrer successivement à Dijon, à Autun, à Lyon, à Vienne et à Valence. Il attaque après cela les Wisigoths, auxquels les douceurs d'une longue paix, Tusage des richesses acquises et les habitudes contractées d'un travail tranquille avaient déjà fait perdre leurs qualités guerrières. Ce changement dans les mœurs des Wisigoths provenait de ce qu'ils avaient franchi un des degrés les plus importants des premières phases de la civilisation. Ayant régulièrement partagé avec les habitants gallo-romains les terres cultivées, les esclaves et les animaux de trait, ils avaient établi parmi eux le droit de propriété individuelle de la terre, et ils s'étaient adonnés à la culture sous ce nouveau stimulant. Ils avaient prévu la diminution qui en résulterait dans les aptitudes militaires de la population, car leur loi avait prescrit qu'en cas de guerre nationale on lèverait tous les hommes libres, barbares ou Romains, avec le dixième des esclaves ; mais cette prescription, odieuse aux Gallo-Romains et qui n'avait point encore été appliquée, ne pouvait réunir que des troupes sans cohésion. Aussi la victoire, qui ne fut pas un moment douteuse, livra-t-elle à Clovis tout le territoire compris de la Vienne à la Garonne. Nous ne le suivrons pas dans les autres expéditions par lesquelles il soumit ensuite la plus grande partie de la contrée qui s'étend entre la Loire et les Pyrénées.
Clovis ayant reçu de Uempereur d'Orient. Anaslase. une disUnction h°°°"^*ï"V^*^'^ <^'^g«ire de Tours par les mots codi- ,iUos de cansulaiu, en p« occasion d'une cérémonie religieuse qui
se fit à Tours. Il se revêtit dans l'église Saint-Martin tunicâ blateâ et clamyde, imponens verttci diadema. Montant à cheval, au sortir de l'église, il fit de grandes largesses en distribuant au peuple, de sa propre main, Tor et l'argent sur tout son parcours. Grégoire de Tours ajoute à son récit que depuis ce jour Clovis prit les titres de consul et d'auguste. En réalité, Clovis paraît avoir très habilement mis à profit, pour fortifier son autorité sur les Gallo-Romains, le titre qu'Anastase lui avait conféré, mais il importe peu que ce soit le titre de consul ou le rang de consulaiie. On tient d'ailleurs pour certain, d'après d'autres renseignements, que Clovis n'a point élevé de prétention à se faire reconnaître comme empereur.
Clovis avait soumis à sa domination une très grande partie de la Gaule; il avait déployé de grands talents militaires, dirigés par une prévoyance politique très remarquable, quand, s'étanl élevé au-dessus des autres rois de sa nation, il voulut devenir le seul roi des Francs, n parvint à atteindre le but de cette ambition en faisant successivement mettre à mort ou tonsurer tous les rois ou fils de rois autres que ses propres enfants. Il amena ainsi l'empire des Francs entre ses mains à une puissante concentration, mais il n'alla pas jusqu'à la résolution qui aurait pu assurer l'unité nationale, dans l'avenir, en se donnant un seul héritier de son pouvoir. La mise à exécution d'une pareille entreprise aurait nécessité le changement de la règle depuis longtemps en usage pour la succession au trône. Clovis ne le tenta pas.
Avant de signaler les inconvénients qui devaient résulter du partage de son royaume entre ses fils, il convient de dire un mot des moyens qu'il avait employés pour gouverner les populations galloromaines. Il ne leur imposa point de service militaire et se contenta, autant qu'on en peut juger par les faits postérieurs, de nommer dans chaque cité un haut fonctionnaire, désigné sous le litre de cornes, qui fut chargé de présider au service judiciaire comme au service financier. Un dux remplaçant le gouverneur de province fut superposé parfois à plusieurs cités, mais peut-être seulement quand il y avait des troupes à commander. On retrouve plus tard ces deux
classes de fonctionnaires joignant le commandement militaire à leurs attributions judiciaires et financières.
Clovis ne paraît avoir exigé, pour son trésor, que très peu de contributions directes dans les contrées qu'il a conquises, ce qui expliquerait pourquoi aucune plainte des populations romaines contre son administration n'a été exprimée par les écrivains du temps.
n sut maintenir parmi ses troupes une discipline sévère, sans laquelle ses succès n'auraient point été aussi constants. On peut conclure de là que si ses guerres prolongées ont, sans nul doute, causé des dommages inévitables là où ses troupes passaient, du moins la sécurité des personnes et des biens fut assurée aux Gallo-Romains sous sa domination, autant, bien entendu, que les mœurs du temps et les législations des peuples barbares le permettaient. Il est certain que, jusqu'à la fin de sa vie, les Gallo-Romains préférèrent sa domination à toutes les autres.
Lorsque Clovis mourut en l'an 511, à Tâge de 45 ans, l'empire des Francs s'étendait à presque toute la Gaule.
L'autorité royale fut immédiatement partagée entre ses quatre fils, conformément à la coutume des Francs et avec leur approbation; mais ni les désirs ni les intérêts des Gallo-Romains ne furent consultés. Théodoric résida habituellement dans la cité de Metz ou dans celle de Reims; Clotaire, près de Soissons; Hildebert, près de Paris; Clodomir, dans la cité d'Orléans. Chacun de ces rois avait intérêt à demeurer au centre de la contrée occupée par les guerriers dont le commandement lui était dévolu; on peut conclure de la situation de ces quatre résidences, que les Francs ne s'étaient guère établis au delà de la Loire, et que la nation se trouvait surtout condensée au nord de la Loire, depuis l'Océan jusqu'au Rhin, en s'étendant au delà sur la rive droite de ce dernier fleuve.
La règle de partage dut avoir pour objet de donner aux quatre rois des forces militaires à peu près égales et des ressources financières équivalentes. Les contrées situées au midi de la Loire n'entrèrent dans la succession que pour le produit des terres dévolues au domaine royal (celles de l'ancien domaine impérial étaient du
nombre) el pour les revenus provenant des contribulions indirectes demeurées en usage; il en résulta que les territoires occupés exclusivement par des Gallo-Romaîns et par des barbares autres que les Francs, furent attribués aux divers rois sans se rattacher à leurs autres terres; ces lots furent enchevêtrés l'un dans l'autre. On ne s'était nullement préoccupé de délimiter chaque lot de manière à favoriser sa défense, et cette imprévoyance entraîna dans la suite, pour les populations qui les habitaient, de très grands préjudices.
Les fils de Clovis, belliqueux comme leur père et entraînés d'ailleurs par leurs sujets francs très avides de butin, exécutèrent, à leur tour, de nombreuses expéditions. Théodoric voulant soumettre les Arvemes révoltés, entraîna ses Francs à cette guerre un peu lointaine pour eux, en leur disant : c Je vous mènerai dans un pays où c vous prendrez de l'or et de l'argent autant que vous en pourrez c désirer, où vous enlèverez du bétail, des esclaves, des vêtements c en abondance. >
Les Arvemes avaient lutté plus longtemps que les autres Gallo- Romains pour leur indépendance, parce qu'ils avaient eu l'énergie nécessaire pour mettre en pratique le système des milices; mais, réduits dans cette circonstance à s'enfermer dans les villes entourées de murailles, ils furent forcés de les rendre l'une après l'autre.
La destruction fut telle que la contrée ne se releva plus de ce coup terrible. « Rien ne fut laissé aux riches comme aux pauvres, t si ce n'est la terre, qui ne pouvait pas être emportée. Les enfants, « les jeunes gens, les jeunes filles, furent emmenés par troupes, les t mains liées derrière le dos; tous marchaient à la suite de l'armée c pour être vendus par les maîtres auxquels ils étaient échus. »
C'est le premier exemple d'une destruction systématique opérée par les Francs; mais elle fut bientôt suivie de beaucoup d'autres à peu près semblables, qui furent les conséquences des guerres civiles allumées enlre les rois des Francs après que leur domination eut embrassé le midi de la Gaule. A l'époque où ces désastres se produisirent, l'empereur Justinien avait renoncé solennellement à tous les droits de l'empire sur cette contrée.
Les fils de Clovis, quoique ayaut commis fréquemment des actes d'hostilité Tun contre l'autre, ne se firent point la guerre avec persistance; mais la discorde sévit opiniâtrement entre ses petits-fils, Haribert, Contran, Gbilpéric et Sigebert, les quatre fils de Clotaire.
Ils avaient leurs résidences habituelles dans les cités de Paris, d'Orléans, de Soissons et de Reims, par conséquent à de très petites distances l'une de l'autre. Ce rapprochement rendit leurs guerres impitoyables.
Grégoire de Tours a fait en peu de mots le tableau d'une expédition envoyée par Cbilpéric dans une contrée appartenant à Sigebert. C'était en l'an 874. Les territoires de Tours et de Poitiers furent envahis, ainsi que ceux d'autres cités de la rive gauche de la Loire; l'armée défensive levée chez les populations gallo-romaines ayant tourné le dos à la première rencontre, il en fut fait un grand carnage. La plus grande partie de la contrée de Tours fut incendiée, après quoi les campagnes de Toulouse et celles de Cahors éprouvèrent le même sort, c Tout fut dévasté; les églises incendiées, les c clercs mis à mort, les monastères détruits, toutes choses mises en c ruines. Les gémissements des églises furent plus grands qu'au € temps de la persécution de Dioclétien. » Ainsi parle Crégoire de Tours.
Ce système de guerre dévastatrice, dès qu'il eut^élé commencé, ne s'arrêta plus, parce qu'il amena d'inévitables représailles. Tous les maux sévirent, dans des proportions qui allèrent en augmentant quand les armées des rois francs, perdant en qualité ce qu'elles gagnaient en nombre, furent devenues des levées en masse qui comprenaient, avec les Francs, les Callo-Romains mêlés aux barbares d'autre nation.
Les comités du roi Contran punissaient d'amende, en SSS^ tous les hommes, barbares ou Callo-Romains, qui n'avaient pas répondu
à l'appel.
La mise en mouvement de ces masses d'hommes appelés à la .guerre sans y être préparés, entraîna alors, pour chacun des rois, des dépenses nouvelles qui furent la cause de l'établissement d'im-
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pats directs jusque-là inusités. Il en résulta des plainte^ vives et des révoltes nombreuses. Les Francs ne se soumettaient aux tri-^ buts qu'avec plus de répugnance encore que les Gallo-Romains.
Les contrées situées au sud de la Loire subirent à peu près toutes, mais dans des années différentes, ces désastres irréparables ; puis le fléau passa sur la rive droite du fleuve. Les populations du nord de la Gaule étaient les plus belliqueuses, et la guerre, qui se fit là de cité à cité voisine, ne laissa plus un seul moment de sécurité pour les personnes ni pour les biens.
Pendant la seconde moitié du sixième siècle et plus tard, les rerna* niements des territoires de la Gaule furent d'autant plus fréquents que le nombre des princes ayant droit à la royauté varia plus souvent. Un fils de roi, de naissance légitime ou illégitime, avait des droits admis par les Francs, pourvu quUl fut reconnu par son ^ère, quand il arrivait à Tâge de la puberté. Or, les princes de la famille royale naissaient en grand nombre, la plupart des rois répudiant leurs femmes dès qu'elles ne leur convenaient plus. La subdivision de la Gaule en royaumes distincts n'aurait pas eu de limites, si les rois, intéressés à ne pas laisser diminuer la puissance nationale et surtout leur pouvoir personnel, n'avaient eu recours au meurtre. Ils firent souvent tuer leurs parents, quand ils ne les massacrèrent pas de leurs propres mains. Ce fut un palliatif atroce, mais qui devint habituel, aux inconvénients qu'aurait entraînés la trop nombreuse descendance de Clovis. Les Francs donnaient à ces crimes, qui demeuraient impunis, un tacite assentiment, à moins que l'intérêt militaire d'une des fractions constituées de la nation n'eût quelque dommage à en souffrir.
La période de temps signalée par les inimitiés trop célèbres des reines Brunehault et Frédégonde avait ramené le règne d'une démoralisation sans égale. L'homme, livré à tous ses penchants, ne reculait pas plus devant l'inceste que devant l'assassinat. Le clergé subissait, dans quelques-uns de ses membres, la funeste action de la dégradation du temps; mais l'Eglise, considérée dans son ensemble, luttait avec énergie contre l'avilissement des âmes. Elle se
servait de tous ses moyens d'influence sur des populations plus superstitieuses qu'éclairées dans leurs croyances, pour arrêter les débordements de tous les vices.
Joignant au rôle de défenseur, qu'il exerçait dans la cité devenue évêché, l'influence de son pouvoir religieux, un évêque parvenait souvent à dicter les décisions même de la politique. Les évêques, réunis en synode, dans l'année 618, réussirent à faire promulguer un ensemble de mesures inspirées par une saine morale.
Parmi les prescriptions adoptées dans ce synode, il en est une qui mérite d'être signalée comme une réminiscence de la domination impériale. Il fut décidé que le cornes préposé au territoire d'une cité devrait toujours être pris parmi les propriétaires de la contrée sur laquelle sa juridiction aurait à s'exercer, et cela afin que, s'il commettait une action illicite, la responsabilité pût porter sur se»J^ns..
Dans ces temps où les désordres de l'anarchie la plus cruelle avaient perverti profondément les âmes et où l'on ne songeait plus à embellir une existence qui n'était point assurée, le travail purement intellectuel avait pris fin. La décadence des connaissances humaines était donc générale et complète. Mais, de même que les églises étaient devenues des asiles sacrés devant lesquels s'arrêtait souvent la force brutale, les monastères offraient au travail intellectuel un dernier refuge. C'est là que furent conservées les acquisitions les plus précieuses de l'esprit humain. C'est de là que les trésors de la civilisation romaine sortiront un jour pour servir à la renaissance des arts, des sciences et des lettres.
FOiT-SCHlPTUM.
C'est par la guerre que Rome a établi sa domination sur toutes les nations placées à portée de ses coups.
C'est par la guerre que son empire a été démembré.
C'est par la guerre que les barbares ont étouffé la civilisalion quand ils ont été chargés d'une tâche plus difficile que celle de vaincre, la tâche de gouverner les vaincus.
Combien de nations célèbres et grandes ont disparu ainsi» et comment pourrait-on compter celles qui n'ont pas laissé un souvenir dans la mémoire des hommes t
Une nation ne peut éviter des désastres irréparables qui l'accableraient un jour ou l'autre, qu'au moyen d'une forte organisation militaire, toujours prête à fonctionner. Sa sécurité exige aussi qu'elle se livre sans relâche aux travaux et aux recherches nécessaires pour qu'une puissance adverse ne prenne point l'avance, soit par l'amélioration de ses engins de guerre, soit par un progrès réalisé dans quelque autre partie de Tart de la guerre; car la victoire a été très souvent décidée,* sur les champs de bataille, par des innovations introduites pendant la paix.
En ne se laissant pas dominer trop exclusivement par les préoccupations des intérêts industriels et commerciaux, en ne s'abandonnant pas aux douceurs du bien-être et aux recherches du luxe, en ne perdant jamais de vue que la prévision de la guerre est une condition d'existence pour un grand État, la France parviendra à résister aux coups du fléau inexorable.