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L'Andorre

Vers la fin de 1815, au moment où tout le midi de la France était encore en feu par suite des événemenls politiques qui rendirent le trône aux Bourbons, trois voyageurs, ou peut-être trois promeneurs , car Téquipoge dos personnes dont nous parlons n'indiquait rien de positif sur la nature et la longueur de Fexcursion qu'elles allaient faire , parcouraient à cheval la vallée au centre de laquelle se trouve Vic-d'Essos, dans les Pyrénées. On était au mois de novembre, saison déjà bien rigoureuse au pied dos

hautes monlujjncs ; une brise aprc et froide soufilait |)ar rafales, et un pale soleil qui venait (le !?e lever faisait étinceler tristement les glaces du Montcalm et du Bassiès.

Cependant ces trois personnes , au nombre desquelles se trouvait une jeune femme , tournaient le dos à la ville de Vic-d'Essos, dont les maisons blanches et les nombreuses forges produisaient un effet pittoresque sur la verdure qui parait encore la partie inférieure de la vallée. Ils remontaient un gave furieux qui, tombant du haut des montagnes nues et désolées, allait se perdre derrière eux au milieu des usines et des moulins, et ils se dirigeaient en droite li^jne, en évitant les villages qui s^élevaienl à droite et à gauche, vers l'immense muraille de neige et de granit qui bornait l'horizon du côté du midi.

Au premier coup-d'œil on les eût pris pour des gens du pays regagnant une habitation dans quelque vallée voisine, mais en les examinant avec soin on pouvait soupçonner, à certains signes, qu'ils n'étaient rien moins que ce qu'ils paraissaient être. Celui qui s'avançait le pre-

mier(carlc chemin ctnil trop rocailleux et trop étroit pour qu'il fut possible de marcher de iront), était un homme de cinquante-cinq ou soixante ans, vêtu suivant la mode des bergers dos llaules-Pyrénées, d'une culotte et d'une veste de gros drap brun, et sa tête était couverte (Fun de ces bonnets de laine assez raides pour se tenir droits au-dessus du front. Enfin sa taille était assez haute, ses membres assez robustes pour qu'il fût possible de prendre ce personnage pour un des vigoureux montagnards dont il portait le costume, et cependant, à la manière dont il serrait les ilancs de son cheval avec ses jambes couvertes de simples guêtres de cuir, on reconnaissait un cavalier plus habitué à se servir d'éperon que ne le sont d'ordinaire les bergers des Pyrénées. Ses mains étaient blanches comme celles d'un paisible citadin, et ce qui trahissait surtout Pincognito qu'il avait voulu sans doute s'assurer, était une manchette de batiste qui s'avançait outrageusement par dessous la grosse manche de toile chargée de représenter sa chemise aux yeux des passants.

Mais ces signes de déguisement étaient encore plus visibles dans la jeune fille dont nous avons parlé; elle était commodément assise dans son cacolet sur le dos d'un petit mulet à l'œil de feu, au pied sûr comme celui d'une chèvre, et elle ne ressemblait pas mal à ces jeunes filles qui descendent des montagnes pour se rendre aux marchés des villes de l'Arriège. C'était une belle brune, aux traits vifs et malins, qui évidemment avait pris naissance dans une province méridionale; bien que le froid l'eût obligée de s'envelopper presque entièrement dans sa cape noire , on eût deviné seulement à son capulet rouge bordé du plus fin velours qu'elle ne pouvait être la fille de quelque pauvre pâtre du voisinage.

Son costume rappelait ces costumes de caractère que l'on voit dans les joyeuses folies du carnaval à Paris ; on reconnaît bien dans la coupe et dans la forme des vêtements l'intention de parodier le costume villageois de telle ou telle province ; mais ce qui est bure dans le vêtement original se trouve transformé en étoffe de soie dans

la copie, ce qui est toile d'étoupe est devenu dentelle. Ainsi la jeune fille dont nous parlons avait réellement la cape noire , le jupon rouge , et dans la ceinture de son tablier la fidèle quenouille qui ne quitte jamais les jeunes montagnardes ; mais la cape était de fine étamine , le jupon rouge du plus magnifique écarlate qu'on pût trouver, et quant à la quenouille, elle ne semblait devoir être d'aucun usage entre les mains soigneusement gantées de sa propriétaire. Bref, cette jeune fille semblait porter pour la première fois un costume de fantaisie dont elle eût peut-être ri la première, si les circonstances dans lesquelles elle se trouvait eussent permis à sa physionomie de prendre l'expression de gaité qui lui était naturelle.

Celui enfin qui fermait la marche semblait seul n'avoir aucun intérêt à cacher son rang et sa condition , peut-être parce que son costume habituel était réellement celui du pays où il se trouvait. Il était vêtu conmieun bourgeois cam pagnard de celte époque ; seulement un béiel

basque de couleur bleue donnait à sa physionomie l'air coquet et animé qui caractérise les gens du pays. C'était un grand jeune homme blond, aux formes athlétiques, mais au teint blanc, aux yeux humides, qui témoignaient d'une certaine timidité dans le caractère. Il n'était pas difficile de reconnaître en lui un de ces descendants des Visigoths dont la race s'est conservée pure dans les pays basques, au milieu de ces populations indigènes qui depuis le moyen-âge lui ont voué une haine mortelle. On sait quelles avanies ont eu à supporter de la part des autres races méridionales ces descendantsdes Goths; bien qu'ils soient doux, industrieux, compatissants, on les traitait dans les Pyrénées comme d'odieux parias ; on prétendait qu'ils étaient sujets au goitre et à la lèpre, maladies réputées autrefois contagieuses; le préjugé qui les opprimait n*a commencé à s'effacer dans le Midi qu'à l'époque où la première révolution française est venue détruire tant de préjugés , et encore aujourd'hui le nom de Ca-Goth ou d'Agothas qu'on leur a donné jadis est une llétrissure que le berger py-

rennéen ne manque jamais de leur jeter à la face dans la moindre querelle. *

Bien qu'à Tépoque où nous nous trouvons, l'espèce d'ilotisme dont on avait frappé les Ago- Ihas au moyen-âge eût en partie disparu , il existait encore dans certaines localités où les idées civilisatrices ne pénètrent qu'à la longue; d'ailleurs, n'oublions pas que nous sommes vers la fin de 48^5 , au moment où tout le Midi réagissait avec la plus épouvantable violence contre les bienfaits de la Révolutionet de l'Empire. Aux hurlements des verdets assassins et des danseurs de farandoles, les vieilles rancunes de partis s'étaient réveillées , et c'était peut-être le sentiment de cette réaction féodale , dont personne alors ne pouvait apprécier la portée, qui donnait au petit-fils des parias cette timidité mélancolique.

Les événements politiques pouvaient expliquer aussi jusqu'à un certain point les allures niyslé-

* Le savant Ramoiid croit que les Ca-Goths des ryréuees ont la mcme oiijiiiu' que les Colliberts vendéens, dont nous avons fait une étude dans le Coltorteur.

rieuses des deux autres personnages qui composaient la petite troupe. L'exaspération contre tout ce qui avait pris part à la révolution était telle dans certains départements, que beaucoup de personnes étaient obligées de se cacher ou même de s'expatrier pour échapper aux sanglantes vengeances d'une population fanatisée; et sans doute ceux qui remontaient le gave de Vic-d'Essos avaient quelques raisons de ce genre pour tromper, par un costume d'emprunt, le regard inquiet et soupçonneux des royalistes montagnards. Quoi qu'il en soit, chacun des deux cavaliers portait une bonne carabine en bandouillère , afin d'être en garde contre toute mauvaise rencontre , y compris sans doute celle des ours et des loups des Pyrénées.

La caravane continuait sa route vers le haut pays, en suivant toujours les détours du gave impétueux qui porte le nom de Vic-d'Essos comme le bourg qu'il traverse. Les usines , les forges , les moulins élaient restés bien loin d rrièrc eux, et le paysage devenait de plus en plus âpre et désert à mesure qu'ils avançaient.

Des montagnes nues et ravagées par les avalanches se dressaient de toulcs paris; la verdure avait cessé d''orner les versants; dans quelques gorges inférieures un brouillard froid et humide s'était accumulé et roulait autour des voyageurs, à qui il interceptait par intervalles les faibles et ternes rayons du soleil levant.

Le vieillard qui ouvrait la marche, jeta des regards inquiets autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un dans cet endroit solitaire. La jeune fille ne semblait avoir aucune autre préoccupation que celle de se garantir du froid ; quant au personnage que nous avons désigné comme appartenant à la race gothe , il était visiblement contrarié, bien qu'il gardât le silence, soit par respect, soit par timidité.

Cependant en arrivant à un passage étroit qui s'enfonçait entre deux rochers , celui qui semblait commander la troupe arrêta tout à coup son cheval et demanda à son compagnon :

— N'est-ce pas là, Bernard, le Pas-de-la- Chèvre^ Tendroit où doit nous attendre le guide ?

Celui à qui il venait de donner le nom de Bernard se rapprocha de lui et répondit avec vivacité :

— C'est en effet le Pas-de-la-Clièvrc ; mais comme vous le voyez, le guide ne s'y trouve pas.

— Nous l'attendrons , dit le vieillard d'un ton bref en descendant de cheval.

— Voilà un voyage qui commence sous de fâcheux auspices, mon père, dit la jeune fille en s'adressant au vieillard.

— Aimes-tu mieux retourner à Vic-d'Essos , à la forge de Bernard Al rie?

— J'y retournerai avec vous, mon père; mais seule... jamais, c'est-à-dire, ajoula-t-ellc en rougissant , tant que les circonstances n'auront pas changé !

Bernard avait sauté lestement à bas de son cheval et s'était approché de la jeune fille pour l'aider à descendre de son cacolet.

— Et pourquoi, mademoiselle Cornélie, ditil avec chaleur, ne joindrioz-vous pas vos prières aux miennes pour engager voire père à renoncer

à ce pénible voyage? Il n'y avait aucun danger pour vous et pour lui à rester à Vic-d'Essos; votre déguisement vous mettait à l'abri d'une reconnaissance , et d'ailleurs je suis convaincu qu'au besoin tous les ouvriers de ma forge se lussent- fait tuer pour vous. Je vous en supplie , 'jArélléchissez s'il en est temps encore ; le projet que v^ >u: Votre père a conçu de traverser les montagnes

\^i ^;; jjai^ai^s une pareille saison me semble d'une incon- IÇ^i m^ / ;t; fcevable témérité. Si la tempête nous surprenait ^'^dans les affreux défilés qui conduisent au val d'Andorre , nous péririons tous misérablement. Depuis que j'existe, on m'a toujours dit que cette partie des Pyrénées était impraticable pendant six mois de l'année. Encore une fois, réfléclussez; en deux heures nous pouvons retourner chez moi, où nous trouverons bien-être et sécurité.

Quoique Bernard adressât en apparence ces paroles à la jeune fille , elles allaient directement au vieillard , qui , en effet, ne se méprit pas sur leur portée.

— Ecoutez , Alric, dit-il d'un ton ferme, vous

savez que je ne prends pas une détermination à la légère , mais que lorsque je Tai prise , elle est irrévocable. Je me suis assuré que le voyage que nous entreprenons aujourd'hui était possible , bien qu'il présente quelques périls , et ce voyage s'accomplira. Hier au soir je n'ai voulu vous donner aucune explication, car je craignais vos objections sans nombre, et j'avais acquis la certitude que si nous fussions restés chez vous un jour de plus, ma fille, moi et peut-être vousmême nous eussions couru de grands risques.

— Serait-il vrai ! s'écria Bernard tout ébahi.

— Quoi ! mon père , demanda la jeune fille , nous avons été réellement en péril chez ce bon M. Bernard , qui avait pour nous des soins si touchants , et vous ne m'en avez rien dit ?

Le vieillard sourit et reprit d'un air railleur :

— En effet, j'aurais eu en toi un intrépide confident qui se serait évanoui dix fois en une journée au moindre bruit menaçant pour son père! Or, il luul que vous sachiez, Bernard, continua-t-il en se tournant vers le maître de

forges, que depuis que nous sommes venus nous cacher chez vous , vous nous avez montré publiquement tant de déférence et d'égards que vous avez trahi plus d'une fois notre incognito.

— Moi ! s'écria Bernard épouvanté.

— Vous-même , mon brave garçon ; que diable ! vous oubliez toujours qu'il est des circonstances où le nom le plus honorable est dangereux à porter. Lesverdets, m'a-t-ondit, ont pillé et brûlé ma maison à Nîmes; je n'aimerais pas à leur donner ma vie par-dessus le marché. Si je ne crains pas la mort dans une circonstance où cette mort peut élre utile à mon pays et glorieuse pour moi, je ne me soucie pas d être la victime d'une bande de massacreurs... Je veux me conserver encore pour ma fdie, pour mes amis.

Cornélie l'embrassa avec émotion ; Bernard semblait consterné.

— Est-il donc si difficile, reprit le vieillard tranquillement, do ni'appeler père Conlhicr, comme nous en sommes con>enus? Or il y a

deux jours , Bernard , sans que vous vous en soyez aperçu peut-être , vous avez prononcé mon nom, mon nom \éritable , devant Tun de vos ouvriers. Celui-ci l'aura sans doute répété à quelques autres, car hier un des mineurs de Vicd'Essos , qui sont tous d enragés royalistes , a passé près de moi et m'a adressé quelques paroles menaçantes. Vous voyez que si je n avais pris le [)arli de m'esquiver promplement, il aurait pu s'élever dans le bourg quelque émeute qui m'eût sans doute été fatale...

— • Je comprends votre brusque décision , dit Bernard , et je vous demande pardon d'avoir rendu nécessaire par mon imprudence une pareille mesure; mais puisque vous ne trouviez plus de sûreté chez moi, pourquoi ne m'avoir pas consulté plus tôt sur le périlleux voyage que nous entreprenons aujourd'hui? J'aurais pris des précautions , j'aurais choisi des guides sûrs, je me serais procuré des lettres de recommandation...

— Écoutez , Bernard , je ne veux pas vous offenser; mais, bien que vous soyez un garçon

honnête, et qui ne manqueriez pas de coura(»e dans roccasion , vous êtes d'une irrésolution qui est to 11 l-à-fait contraire à mes goûts; d'ailleurs vous avez certains préjugés de localités que je ne partnge pas. . . laissez-moi donc faire ; le guide que nous attendons m'a promis de nous conduire par des chçmins qui lui sont connus jusqu'au val d'Andorre, sans que nous soyons exposés aux inquisitions de la douane et de l'autorité. Nous arriverons ce soir dans ce pays libre, et alors nous pourrons aviser au parti que nous aurons à prendre.

Bernard resta un moment pensif; puis relevant ses yeux bleus et limpides sur son interlocuteur :

— Monsieur... père Gonthier , veux-je dire , je ne connais pas le guide qui vous a fait de si belles promesses, mais je suis convaincu qu'il vous a trompé.

— Quel intérêt aurait-il à nous déguiser la vérité?

— Je l'ignore; mais vous ne m'avez pas dit quel était cet homme et où vous l'avez connu ?

iô

— Un lie vos forgerons me Ta désigné comme le plus habile guide qui ail parcouru les Pyrénées depuis Port-Vendres jusqu'à Biaritz. Je l'ai accosté et je n'ai pas eu de peine à m'entendrc avec lui.

Pendant cette conversation les voyageurs avaient attaché leurs chevaux à un tronc de sapin renversé et se promenaient , pour se garantir du froid, à l'entrée du défilé désigné pour lieu du rendez-vous. Le vieillard , à qui nous conserverons ce nom de père Gonthier qu'il s'était donné lui-même , s'avança vers l'extrémité du petit plateau où l'on avait fait halte, afin de regarder à travers le brouillard s'il apercevrait le guide si long-temps attendu. Bernard profita du moment où il se trouva seul avec la jeune fille pour lui dire à voix basse :

— Je crains de vous effrayer, mademoiselle Cornélie, et cependant je vois avec le plus grand chagrin que vous ne joignez pas vos instances aux miennes pour détourner votre père du voyage que nous allons commencer ; ce n'est ni pour moi ni pour lui que je redoute surtout les dan-

gersetles fatij^ues, mais ponr vous, Cornélie, pour vous, qui m'êtes si chère à tant de titres.

— Douteriez-vous de mon courage, monsieur Alric? dit la jeune fille en souriant; j'ai promis de suivre mon père et je le suivrai en quelque endroit qu'il aille; vous oubliez, Bernard, que l'opiniâtreté est héréditaire dans ma famille.

— Je ne doute pas de votre courage , mais de vos forces , dit le maître de forges avec vivacité ; or , je vous aime trop pour ne pas mettre sous vos yeux , même au péril de m'attirer votre colère, les difficultés d'une pareille entreprise. Un mot à votre père peut encore le faire changer de résolution, et si nous no pouvons, h cause des fâcheuses indiscrétions qui me sont échappées , retourner pour le moment à Vic-d'Essos, il nous est facile de trouver dans le voisinage quelque paisible village où vous pourrez attendre en sûreté des temps plus heureux...

La jeune fille sembla réfléchir un moment, puis, se penchant un peu vers son fiancé, elle lui dit d'un air de confidence :

— Écoutez, monsieur Alric, je vais vous dire

toiiîe la vérilé. Les niolifs de mon père en enticj)rcnant ce voyage sont sans doute d^échapper aux persécutions; mais il en a d'autres de choisir précisément le val d'Andorre pour retraite. On lui a parlé des habitants de ce canton comme formant une petite république indépendante depuis près de mille ans, et dont la prospérité a toujours été la même depuis ettte époque reculée. Vous connaissez le caractère et les opinions de mon père; il s'est représenté la vallée d'Andorre comme un pays privilégié, un Eldorado de tolérance et de liberté, où règne sans cesse l'âge d'or. Depuis long-temps il désire visiter ce pays, et je crois en vérité, conlinua-t-elJe en souriant malicieusement, qu'il serait presque fâché aujourd'hui d'être délivré du danger qui rend ce voyage indispensable.

— Mais s'il est impossible?

— Mon père est comme l'empereur, il fait ce qui n'est qu'impossible; d'ailleurs, songez donc ! un temps magnifique ! quelques heures de marche tout au plus...

— Mais à supposer que nous arrivions lu u-

reusenient ou val d'Andorre, je connais assez les mœurs et les lois de ce pays pour être sûr qu'on ne nous permettra pas d'y séjourner, et alors il nous faudra descendre en Espagne, où nous sommes à peu près certains de ne pas être hieii reçus.

— Paix ! paix ! oiseau de mauvais augure, dit le père Gonlhier, qui revenait en ce moment et qui avait entendu les dernières paroles du maître de forges; dites-moi, monsieur Alric, croyezvous que les républicains du val d'Andorre ne soient pas disposés à bien accueillir un homme qui porte le nom que vous me connaissez et qui est persécuté en ce moment à cause d'une certaine opinion...

^- Et vous vous trompez grandement à ce sujet, monsieur... père Gontbier, veux-je dire. La république d'Andorre est encore plus féodale que la France d'aujourd'hui, et je pourrais vous citer...

— Chut ! fit le père Gonlhier en désignant un personnage qui venait de paraître sur le j)ln- Icau et ([ue le nuage qui enveloppait la vallée

n'avait pas encore permis d'apercevoir; voilà notre guide retardataire et il n'est pas nécessaire de mettre ce drôle-là dans le secret de nos conditions et de nos opinions.

Bernard Alric se retourna rapidement pour voir quel était l'individu à qui allait élre confiée leur sûreté et peut-être leur vie, et son premier regard exprima un profond désappointement. Celui qui s'avançait avait une figure bronzée, des yeux noirs, des cheveux légèrement crépus ; par dessous un manteau catalan de couleur écarlate, qui avait dû appartenir dans ses beaux jours à quelque riche berger, mais qui en ce moment était troué en plusieurs endroits, il avait une veste bleue, à boutons en grelots, qu'il portait d'une manière toute particulière. Le bras droit était passé dans la manche gauche de la veste, en sorte que les basques tombaient sur la poitrine, et la manche droite était rejetée négligemment sur l'épaule gauche. Une culotte de cuir sans jarretières aux genoux, comme la portent les bergers j)yrénéens, des sparlilles et un sombrero espagnol romplélaient ce costume

bizarre, auquel une énorme paire de ciseaux, dont la gaine était suspendue à la ceinture, donnait quelque chose de caractéristique. Ce personnage portait encore un de ces grands butons qui sont d'un fréquent usage dans les montagnes, et on pouvait lui trouver aussi bien l'apparence d'un brigand que celle d'un guide sur et fidèle.

Bernard AIric connaissait trop bien toutes les races qui habitaient ces montagnes pour se méprendre sur la qualité de l'homme qui était devant lui. La manière étrange avec laquelle le guide portait sa veste eût suffi pour lui faire reconnaître à qui il avait affaire ; il s'écria d'un air de mépris et d'effroi, sans s'inquiéter même d'être entendu de celui dont il parlait : — Miséricorde ! c'est un bohémien î De son côté le bohémien, car le guide attendu était véritablement un de ces parias si répandus dans le Midi, s'approcha des voyageurs et sembla examiner avec intérêt ceux avec qui il devait faire une route assez longue ; mais son regard se fixa d'une manière particulière sur

Bernard, et il dit à son tour d un air d'étonne- 111 eut :

— Santa-Maria ! c'est un Ca-Gotli!

Bernard se détourna un peu en rougissant, et le père Gontliier lui dit avec malice en posant la main sur son épaule :

— Où en seriez-vous, Bernard, si moi, étranger, je partageais les préjugés de caste qui régnent encore dans ce pays? Vous le voyez, c'est en effet un bohémien que j'ai choisi pour guide, et, quoi que vous en pensiez, je crois qu'on 'peut se lier à lui aussi bien qu'à tout autre. D'ailleurs, lesguidesdu pays sont bavards et pourraient raconter qu'ils ont conduit en Andorre certains voyageurs sur lesquels ils ne manqueraient pas de faire des suppositions... Je n'ai rien à craindre de celui-là, car, si je ne me trompe, ce n'est pas à lui qu'on ira demander des renseignements.

Pendant que le vieillard parlait, le bohémien avait pris w\\ nir d indilléronce parfaite, comme s'il n'eût pas conspris un mot de ce que l'on disait. Quand le père Gonthicr eul cessé do parler,

il dit en relevunt son batoii, sur lequel il s'était appuyé pour prendre une pose nonchalante :

— Maitre, je suis prêt.

— Comment vous appelez-vous?

— Diego, dit le bohémien d'une voix naturellement gutturale, quoique joyeuse, et on y a ajouté le surnom de Bourou-Belça, ou Tète- Noire. Mais ne craignez pas de vous fier à moi, je suis un homme connu, j'ai une profession.

En même temps il désigna par un geste lier les ciseaux monstrueux qu'il portait à sa ceinture, et qui prouvaient que ce digne industriel exerçait, comme la plupart de ses égaux, la profession de tondeur de bestiaux.

— Eh bien, Diego, reprit le vieillard, on me dit que vous ne pourrez nous conduire au val d'Andorre, comme vous nous l'avez pronn's. car les chemins sont impraticables pour les chevaux en celte saison, et très dangereux pour les piétons?

— Qui .i dit cela? demanda le bohémien avec vivacité; qui a souillé sa bouche d'un pareil njeusonge? Sainte nieie de Dieu, conlinua-t-il

en levant les mains au ciel, vous êtes témoin do la vérité de mes promesses! Dans quatre heures d'ici nous serons arrivés tous sans accident à Andorre.

Le père Gonthier regarda Bernard, qui murmura avec impatience :

— Ohl il fera tous les serments que vous voudrez, il n'est pas chrétien.

— ^Mais enGn, monsieur Bernard, demanda Cornélied'un ton de reproche en remontantdans son cacolet, que trouvez-vous donc de si extraordinaire à ce pauvre homme? C'est un guide comme un autre, et qui même semble mériter plus d'intérêt qu'un autre, parce qu'il est plus malheureux...

Bernard lui répondit à voix basse, pendant que le bohémien aidait le père Gonthier dans ses préparatifs de départ :

— Je n'insisterai pas sur ce sujet, mademoiselle, parce que je vois que vous et votre père vous avez pris votre parti; mais je suis convaincu qu'un pareil voyage en compagnie d'un pareil coquin ne peut finir heureusement. Main-

tenant, tout est dit ; votre père est armé, je suis armé aussi, et soyez assurée que toutes les objections que j'ai faites à ce voyage ne proviennent pas de mes craintes pour moi-même; il serait possible que je vous en donnasse des preuves avant qu'il soit long-temps.

Tout en parlant, il remonta à clieval et vint se placer à côté de la jeune fille, disposé à l'aider et à la défendre de tout son pouvoir pendant la périlleuse excursion qui allait suivre. Le père Gontbier observa ces dispositions du coin de Tœil, sourit, et après avoir hésité quelques secondes, il s'écria gaiment en faisant signe au bohémien de marcher en avant :

— Allons, mes amis, en roule! il faut bien se fier à quelqu'un , et cet homme sait qu'il aura une bonne récompense s'il ne nous donne aucun sujet de plainte.

Toute la petite caravane s'enfonça lentement dans le défilé obscur du Pas-de-la-Chèvre , et bientôt elle disparut dans le brouillard.

E.a TcmpôCc,

La punie des Pyrénées que les voyageurs avaient à traverser n'était certainement pas celle où se trouvent lescînies les plus hautes et les plus escarpées ; mais les montagnes en cet endroit , pour ne pas présenter des masses aussi imposantes que le Caiiigouou le Mont- Perdu , nen sont que plus nondjreuses, plus rapprochées, et les vallées que plus étroites et plus dangereuses. Au cœur de l'été toute cette région est couverte d'une luxuriante verdure, animée par d'innomhrahles troupeaux et par une popu^tion de ber-

gers. Mais, comme nous l'avons dit, on était au mois de novembre , et l'hiver n^est jamais en retard dans ces régions. Aussi, pendant la première partie de leur marche, les voyageurs rencontrèrent-ils des caravanes de bestiaux et de patres qui descendaient vers la plaine, marchant toutes dans le même ordre méthodique et traditionnel. Chaque homme, une cloche à la main , précédait son troupeau ; puis venaient le maître et la maîtresse à cheval, avec leurs plus jeunes enfants en. croupe; puis la fille aînée , aussi à cheval, sa quenouille à la main ; puis les fils, armés en chasseurs, dont l'aîné, le généralissime de la bande, était chargé du sac à sel orné d une croix rouge. A la vue de ces migrations qui annonçaient que le froid avait déjà sévi avec toute sa rigueur dans les montagnes, car bergers et troupeaux ne se décident qu'à la dernière extrémité à quitter les pâturages parfumés des hauteurs, Bernard hocha tristement la tête , mais il comprit qu'il était désormais inutile de manifester ses sinistres prévisions.

Bientôt les hoi-des nomades disparurent elles-

mêmes ; et dans les affreux déserls que l'on parcourait, on ne pouvait plus compter que sur le hasard pour obtenir des secours. Ces lieux se trouvant éloignés des grandes routes d'Espagne et étant inhabitables pendant une partie de Tannée, il s'ensuivait qu'au cas où quelqu'une des effroyables Jempètes qui sont si fréquentes dans les Pyrénées viendrait à se déclarer tout à coup, les voyageurs ne devaient avoir foi qu'en eux-mêmes. Excepté quelques misérables chalets déjà abandonnés qu'on rencontrait çà et là, il n'y avait pas, à plusieurs lieues à la ronde, une habitation, et cependant lèvent soufflait parfois avec violence dans les gorges, et les nuages s'amoncelaient sur les cimes les plus élevées, comme pour présagerun orage prochain. Comment les voyageurs et surtout une jeune fille peu endurcie à la fatigue endureraient-ils la terrible tourmente qui pouvait éclater ? Ajoutez à ces motifs d'inquiétudes pour Bernard les manières suspectes du guide, et on comprendra combien il avait sujet d'être sérieusement alarméde sa position présente et de celle de ses amis.

Cependant le bohémien n*avaitrien fait encore qui pût justifier le soupçon; il avait même rempli ses devoirs de guide avec une attention et des soins qui eussent dû faire cesser les préventions dont il était l'objet. Avec une sagacité merveilleuse il avait compris que cliacun des deux autres voyageurs lui saurait gré de*s égards qu'il aurait montrés à la jeune femme, et c'était d'elle qu'il s'occupait spécialement dans cette pénible excursion. H ne s'était |)as éloigné d'elle une minute depuis le départ, et dans les passages difficiles il prenait des précautions infinies pour qu'elle n'eût à craindre ni secousse ni chute. De plus , il avait trouvé moyen d'amuser la voyageuse par son jargon moitié espagnol, moitié français, et de lui faire un peu oublier les fatigues du voyage ; aussi, bien que Cornélie eut beaucoup à souffrir du froid , elle ne semblait pas encore s'effrayer des suites de cette marche hazardeuse.

Il était midi et les voyageurs avaient déjà fait une partie de la route ; il est vrai que c'était la p irtie la moins dangereuse et que la chaîne cen-

traie restaità traverser dans toute sa largeur. Or, c'était seulement là qu'ils devaient apprendre si leur témérité pouvait être couronnée du succès, ou s'ils avaient eu le tort impardonnable de risquer leur vie sur la foi d'un vagabond. Au moment où ils traversaient une vallée déserte et déjà couverte d'une légère couche de neige, le père Gontliier se rapprocha de Bernard et lui dit gai* ment en désignant le bohémien qui marchait à côté de la monture de sa fille, à quelques pas en avant.

— Eh bien, mon cher Bernard, trouvez-vous encore que nous ayons eu tort de nous fier à ce pauvre diable? Voyez, le temps est magnifique , le soleil brille du plus vil éclat , et il est probable que notre voyage se terminera sans accident.

— Le temps change bien vite dans les montagnes, répondit Bernard en regardant autour de lui d'un air inquiet; je n'aime pas ces nuages qui s'accumulent là-basdans les défilés que nous allons traverser.

— Je crains plus les douaniers et les gendar-

mes delà frontière que tous ces nuages, ditli'anquillementle père Gonthier.

— Et cependant nous n^avonsrien à craindre de ce côté, reprit le maitre de forges ; la douane n''est pas bien sévère sur les limites du val d'Andorre, et nous sommes exposés à rencontrer des contrebandiers etdes bohémiens plutôt qu'autre chose. Le meilleur des deux ne serait guère de mon goût.

— Vous en voulez bien à ces bohémiens, Bernard ; et cependant vous devez voir déjà que vous vous étiez trompé au sujet de celui-ci. Il a eu beaucoup d'attentions pourCornélie, si bien que je crois que la petite folle est enchantée de son voyage. Tout à l'heure il lui a raconté la manière plaisante avec laquelle un de ses amis a volé une poule à un fermier (et entre nous je crois que le héros de l'aventure n'est autre que luimôme) ; Cornélie riait comme une enfant , bien qu'elle soit déjà cruellement fatiguée.

— Dieu veuille que ce gépo ne nous joue pas quelqu'un de ces bons tours qu'il aime tant à raconter!

ÔO

— J'admire, reprit le père Goiilhicravcc impatience, combien vous autres g^ens du Midi vous èles opiniâtres dans vos inimitiés et vos antipathies de caste. Ainsi, vous, Bernard, qui devriez pourtant comprendre combien sont absurdes certains préju^jés, vous allez jusqu'à croire qu'il ne peut se trouver un lionmie honnête parmi ces malheureux bohémiens? Vous êtes bien jeune , Alric, pour avoir vu les injustices dont la race gothique dont vous sortez a été la victime; cependant encore aujourd'hui vous avez assez à souffrir de ce vieux [)réjugé, pour vous montrer indulgent envers ces parias qu'il a mis , comme autrefois vos pères, au ban de lu société.

— Quoi! monsieur, s'écria Bernard d'un air profondément Immilié , pourriez-vous comparer notre race si honnête et si pure à celle de ces bohémious, de ces misérables gepos^ comme on les appelle ici?

— Ne vous fâchez pas , Bernard, mais il fut un tcnq)s , cl ce temps n'est pas bien éloigné, où votre caste n'était pas mieux traitée que celle de CCS malheureux dans les provinces du midi de

la France. Voire père , ce bon Ro^er Alric, qui fut un des premiers à élever la voix pour réclamer Tégalité civique, m'a conlé bien des fois que pendant son enfance les Ca-goths, puisque c'est le nom qu'on vous donne, étaient exécrés et méprisés de tous leurs voisins. Ils ne pouvaient entrer dans les églises que par une porte réservée exclusivement pour eux et que nul autre nVùt voulu franchir ; ils habitaient des villages appelés Cagolarias d'où le voyageur se détournait comme d'un lieu habité par des pestiférés ; ils étaient obligés de porter sur leurs habits un signe rouge qui les désignait à l'animadversion publique, et d'aussi loin qu'on les apercevait, on s'enfuyait en les injuriant. Et cela, Ber nard , avait lieu il n'y a pas encore cent ans. Viendrez-vous détendre maintenant les préjugés qui privaient ia société des services d'une caste intelligente ei probe comme la votre ? Eh bien! qui vous prouve que les bohémiens ne sont pas calomniés aujcurdhui comme les descendanis des anciens visigolhs Tétaient au siècle dernier?

Bernard ne répondit rien par respect pour celui qui parlait, mais il détourna la tète pour cacher la rougeur que cette comparaison avait appelée sur ses joues. Le père Gonlliier s'aperçut de rémotion de son jeune conipagnon et re[)rit d'un ton affectueux en se rapproclianl de lui :

— Ne vous fâchez pas, Bernard , si dans ma brusque franchise je vous rappelle ainsi l'odieuse tyrannie qu'on faisait peser sur vos ancêtres; vous savez combien peu j'ai aimé les vieilles inégalités sociales et comment j'ai contribué pour ma faible part à les détruire ; vous savez que je n'ai jamaisestimé un homme que d'après sa valeur personnelle et non pas d'après le rang de ses aïeux. C'est ainsi que votre père, simple plébéien d'une race proscrite et qui ne devait sa fortune qu'à son industrie , est devenu mon ami le plus cher quand ma carrière polilique a été linie. Et aujourd'hui, Bernard, aujourd huique les persécutions recommencent contre ceux qui, comme moi, n'ont pas reculé devant les moyens les plus énergiques pour assurer la liberté française, à qui suis-je venu loul d'abord demander

asile pour ma fille et pour moi, siccn'est à vous, que j'ai déjà choisi pour l'époux de Cornélie? Bernard , conlinua-l-il avec un accent de bonlé en' lui tendant la main, je vous estime comme un homme de cœur et de sens , et je vous aime déjà comme mon fils ; tant de titres m'ont bien acquis le droit de vous exprimer franchement des pensées qui ont occupé toute ma vie: eh bien, je suis convaincu qu'un jour viendra où Ton reconnaîtra que le préjugé qui frappe ces bohémiens est aussi absurde que celui qui a fiappé vos pères.

— Je le désire, monsieur, répondit le maître de forges d'un air qui n'avait rien de convaincu; tout ce que je puis vous dire au sujet de Theureuse promesse que vous venez de rappeler de me donner la main de votre fille quand les circonstances seront devenues favorables, c'est que vous ne vous repentirez jamais d'avoir confié le bonheur de mademoiselle Cornélie à un sinq)le honnête homme tel que moi... Et cependant, conlinua-t-il avec tristesse, je crains qu'elle n'éprouve pas ooUo alfeelion ...

— Elle a toute l'affoclion nécessaire pour assurer votre bonheur à l'un et à l'nulre, inlerrompit le vieillard en souriant; mais ce n'est pas ici le lieu de traiter de pareils sujets. Doublons le pas, car voici Cornélie qui nous attend a l'entrée de ce défilé obscur, et le guide semble avoir besoin de nos conseils.

En quelques secondes ils eurent rejoint Cornélie et le Bohémien , qui avaient fait halle à l'entrée de la gorge pour les attendre. La jeune fille semblait épouvantée, et Diego regardait à droite et à gauche d'un air embarrassé, Bernard et son vieux compagnon, en s'approchant, virent bientôt de quoi il s'agissait , et le maitre de forges, qui comiaissait mieux la température des montagnes, devint pale de terreur.

Du profond défilé qu'ils avaient à traverser s'échappait un veut impétueux et froid chassant devantlui des nuages qui pendant celle courte conversation avaient reconvertie ciel de la vallée. Le soleil , si brillant un moment auparavant , avait disparu tout à cou[), connue bi Ton oui déplové un voile immun e (pii in(crc<>ptail ses rayons. La

tempête qui nuioissait dans l'intérieur des montagnes n'avait pas encore atteint l'endroit où se trouvaient les voyageurs, mais déjà ils pouvaient juger de toute sa violence à un quart de lieue de l;i. Elle s'était engouffrée dans le passage resserré qui s'ouvrait devant eux, et de plus intrépides eussent tremblé en la voyant s^approchcr. La gorge était formée par deux montagnes majestueuses dont le penchant était couvert de snj)ins à demi enfouis sous la neige. Le vent rugissait dans cet espace avec une violence épouvantable, soulevanl des tourbillons de neige et bouleversant les nuages qui s'y étaient amassés. Le bruit des avalanches, le craquement des sapins qui se brisaient sous leur fardeau, le rugissement d'un torrent qui se précipitait dans ce gouffre [)roduisaient un fracas comparable au tonnerre.

En voyant venir cet horrible ouragan, Oornélie, sans attendre qu'on l'aidât, sauta légèrement à bas de son mulet et vint se jeter éperdue dans les bras de son père.

— Qu'allons-nous devenir? s'écria-l-clle en

senlnnt déjà le vent qui menaçait de la renverser.

— Ne vous effrayez pas, mademoiselle, dit Bernard en cherchant à déguiser ses propres terreurs ; ces orages disparaissent avec la même rapidité qu'ils viennent ; si nous trouvons un abri pour quelques instants , peut-être pourronsnous bientôt continuer notre voyage.

— Ceci tient du prodige ! s'écria Gonlhier ; le temps était si beau il y a (|ucl(jues instants !

— IjC soleil est sans doute aussi brillant que ce matin dans la plaine, répondit Bernard; mais un homme un peu habitué aux montagnes [)ouvait facilement prévoir ce qui nous arrive, et vous devez vmis souvenir (|ue moi-même... Ce ujisérable bohémien savait, j'en suis sûr, (ju'il nous serait impossible de traverser le port de liât, cet affreux délilé qui est devant nous.

— Serait-il vrai ? reprit le père Gonthieravec inquiétude; aurais-je réellement, par une témérilé d'enfant, risqué des existences qui me sont chères ?

El 80 tournant vers le ^uitlo, qui on ce moment semblait examiner avec attention un point éloigné de la vallée , sans songer à l'orage, il lui dit brusquement :

— - Eh bien ! Diego', que faites-vous là? Vous voyez que Bernard avait raison ce malin de considérer le passage comme impraticable.

— Je ne suis pas le bon Dieu pour commander à la tourmente, répondit le gitano froidement.

— Mais vous deviez nous avertir du danger, dit le père Gonthier en s'animant, et je ne m'explique pas votre singulière assurance...

Diego semblait ne pas entendre les reproches qui lui étaient adressés ; il continuait à regarder du même côté de l'horizon, puis tout à coup il fit un mouvement brusque du bras en laissant flotter au vent son manteau écarlate, et avant que le père Gonthier eût remarqué ce singulier mouvement qui pouvait être un signal , il répondit vivement :

— Patience, maître, patience ; la sainte Vierge et tous les saints du paradis nous protègent!

Noire voyage se terminera heureusement, je Tespère; partout où il y aura une place [)our mettre le [)ied , nous passerons. Mais, continua-t-il en jetant un nouveau regard sur le ciel, il f;iut bien vite nous réfugier à Tabri de quelque rocher...

— Par ici ! dit Bernard en désignant un roc voisin qui surplombait.

— Voici l'orage ! s'écria d'une voix perçanle Cornélie, qui, cédant aux instances de Bernard, venait de remonter sur son mulet.

En eilet, le vent partit cette fois du défilé avec une violence si épouvantable que si les voyageurs ne se fussent heureusement trouvés un peu en dehors du courant principal, ils eussent été renversés avec leurs chevaux. En même temps, la neige qui couvrait la vallée et les versants des deux montagnes fui enlevée en Tair, comme le sable du désert quand souffle le kamsin; le ciel et la terre disparurent dans Timmense tourbillon qu'elle formait autour des voyageurs; les chevaux se retournèrent instinctivement pour ne pas présenter le front à la tourmente , et ils s'affermirent sur leurs quatre pieds pour ne pas être

culbutés. Les voyageurs, aveuglés par In nvu^e , aspliyxiés parla rapidité du courant dair qui les empêchait de respirer , assourdis par le fracas épouvantable qui sefaisaitentendre autour d eux, trouvaient à peine assez de force pour s'appeler les uns les autres au milieu de ce chaos infernal.

Cependant Bernard s'était attaché à la bride du mulet qui servait de monture à sa fiancée , et quand l'animal avait fait volte-face pour résister à la tempête, il s'était laissé traîner dans la neige plutôt que de lâcher prise , abandonnant au hasard son propre cheval. Le père Gonthier s'était aussi élancé du côté de sa fille, qui s'cunc" loppait de son mieux dans sa mante en poussant des cris de terreur. Le bohémien seul dans cet affreux moment ne perdit pas sa présence d esprit :

— Prenez-vous tous par la main jusqu'à ce que la rafale soit passée, cria-t-il d'une voix retentissante pendant que lui-même se cramponnait à la bride du cheval de Gonthier, baissezvous,... surtout ne faites pas un mouvement.

Ces conseils étaient sages , car au bout de quelques minutes le vent cessa tout à coup de souiller, et la neige, qui avait été emportée un moment dans les moyennes régions de Tair, rcfon)ba lourdement en masses compactes et épaisses.Lesilence qui succéda à celle bruyante convulsion de la nature étaitcomme un silencede mort. Les voyageurs se retrouvèrent presque enfouis d.uis la neige, etquand ils purent regarderautour dV'ux, tout semblait avoir changé de face dans la vallée. Là où ils avaient vu un ravin un moment auparavant s'élevait une montagne de glace; le cheval qu'avait abandonné Bernard se débattait dans une fondrière où il avait été entraîné, et ce lu* lut (ju'aprèsde |)énibles efforts qu'il rejoignit les voyageurs , son instinct l'avertissant qu'ils pouvaient seuls le protéger au milieu de ce désordre de la nature.

Bernard et Gonthier ne songeaient qu'à débarrasser Cornélie de la quantité énorme de neige qui s'était amassée dans le cacolet, mais la voix du guide se lit entendre de nouveau et interrompit celte occupation.

— Vile, vile, disait-il , tachons de nous réfugier sous quelque rocher avant qu'une nouvelle rafale n'arrive ; car elle sera peut-être plus terrible que la première ! Que saint Jacques et saint Antoine aient pitié de nous !

Tout en parlant, Diego se tourna encore vers une montagne voisine sur laquelle se montraient deux points noirs et mobiles, comme deux formes humaines. Il agila vivement une seconde fois son manteau d'écarlate, dont la couleur tranchait sur la blancheur de la neige, et seulement alors il parut songer véritablement à trouver un lieu de retraite pour lui et pour ses voyageurs.

Tout à coup , au milieu du silence funèbre qui régnait dans la vallée , le son d'une corne pareille à celle dont se servent les pâtres se fit entendre près de là. A ce son bien connu les chevaux dressèrent les oreilles et bondirent avec une force nouvelle; les voyageurs levèrent la tète et aperçurent sur un rocher, à quelque distance, un montagnard équipe en chasseur, qui , après avoir cherché à attirer leur attention, leur fil signe de venir à lui.

■ — Au secours, mou biave honiuie! cria le |)ère Goulhicr, qui enleudait déjà uue nouvelle rafale nniQU' sourdenieut dans le dcOlé voisin.

Pour toute réponse , le montagnard continua de faire résonner son cornet , et les chevaux , habitués par un long séjour dans les montagnes à se rallier au son de cet instrument sauvage , se dirigèrent de toute leur vitesse vers l'endroit où se trouvait le chasseur. Après avoir tourné le rocher, la petite caravane aperçut une grotte qui semblait servir d'asile temporaire à leur ami inconnu et où ils pouvaient eux-mêmes trouver un abri.

— Courage, ma fdie, dit le père Gonthier, qui tenait d'un côté la bride du mulet pendant que Bernard tenait l'autre; courage, nous allons cire sauvés.

Cornélie répondit par un gémissement, et au même instant la tourmente éclata avec plus de force que jamais. La neige fut soulevée de nouveau dans les airs en furieux tourbillons , les chevaux s'arrèlèronl et lléchiront un moment

sur leurs jambes comme cela leur arrive, dit-on, pendant un tremblement de terre. Mais tandis que tous les voyageurs restaient immobiles et pris de vertige à vingt pas à peine de la grotte , une exclamation brève, qui relentit au milieu d'eux , leur apprit que le montagnard venait à leur secours. Aucun d'eux ne le vil ni ne le sentit, et aucun d'eux ne put comprendre comment cet liomme intrépide , au milieu de ce tumulte affreux des éléments, put les soutenir et diriger leurs pas; il sembla se multiplier pour aider chacun d'eux, et quelques minutes après, toute la petite caravane , voyageurs et montures , se trouvait en sûreté dans la grotte.

il était temps; Cornélie avait presque perdu le sentiment , et le froid Tavait saisie d'une manière alarmante. Bernard était tout meurtri de sa chute sur les rochers , et ses vêtements étaient couverts d'une couche épaisse de glace; le père Gonthier n'était pas dans un meilleur état, et il avait à peine la force de faire un mouvement. Il n'ét.it pas jusqu'au bohémien qui n'eût reçu de graves atteintes de cette horrible bourrasque et

n'en parùl tout étourdi. Sans aucun doute, un quart-d'lieurc plus tard les secours eussent-été inutiles pour tous ceux qui étaient partis le matin (le Yic-d'Essos.

Le montagnard qui avait rendu unsigrand service aux voyageurs semblait lui-même étranger au lieu où il se trouvait, et, comme eux , il s'était réfugié là seulement pour attendre la fin de la tempête. Dès qu'il les vit tous dans la grotte , il rassembla à la hâte quelques branches de sapin apportées autour du rocher par les avalanches et il en fit un grand feu. Puis, se plaçant à Técart, appuyé sur sa carabine, comme pour ne j)as gêner ses hôtes de sa présence, il examina avec un étonnement muet ceux à qui il avait sauvé la vie.

ï.a tempête rugissait toujours au dehors , mais la chaleur bienfaisante du feu ne larda pas à ranimer un peu les voyageurs ; dès que Bernard eut jeté un regard sur le chasseur, il dit à voix basse au père Gonthier, qui cherchait à réchauffer doucement les mains de sa fille :

— NoUc libérateur est un des habilanls républicains du val d'Andorre.

Malgré sa faiblesse, le vieillard se retourna avec vivacité; le cbasseur montagnard, en s'apcrcevanl qu'il était Tobjet de l'altenlion de ses hôtes, s'approcha avec dignité et salua poliment le père Gonthier et Cornélie. Mais il est à remarquer qu'il ne daigna pas même honorer le bohémien et Bernard Alric d'un signe d'attention, comme s'ils eussent été à ses yeux des créatures d'un ordre inférieur. C était un jeune homme de haute taille et admirablement proportionné. Ses cheveux blonds et naturellement bouclés retombaient sur ses épaules et encadraient une figure maie et régulière ; son œil plein de feu avait une dignité toute espagnole que ne démentait pas son maintien grave et presque majestueux. Son costume était d'une richesse bizarre. Ce costume, qui du reste est celui de tous les riches habitants de l'Andorre, n'avait que deux couleurs tranchant l'une sur l'autre, de manière à produire relfet le i)lus pittoresque au milieu des âpres et rudes paysages des montagnes. Le jeune chas-

sonr portait nn loiifr honnot rouoe écarlate qui relonihait de cùlé justiu'à la lianche. Son ffilct rouoo aussi clait échancré en carré sur la poitrine, do manière à laisser voii- une chemis'j de toile blanche retenue au cou par une p-rosse épinjjlc en or de ibrine singulière. Par-dessus ce pilet ou matelle était une veste de drap voit tombant jusqu'aux reins et ornée déboutons de cuivre ouvragé, de fabrique espagnole; les boutomiièros de cette veste élaionl bordées de rouge, nlin que les deux couleurs nationales fussent toujours en opposition l'une avec; Tautre. La culotte verte, comme la veste, était serrée ot étroite, retenue à la ceinture par un gros boulon (\q corne. Entre le gilet et le baul-de-chausses , la chemise était bouffante à la manière dos coui'tisans do Louis Xlll ; mais si I on songe que le costume que nous déerivons est traditionnel dans TAndorre, [)eut-ètro depuis Charlemague, ce ne sera pas les bons Andorrans qu on accusera d'avoir pillé les modes de France. Enfin le montagnard portail encore de grandes guêtres do cuir (jui laissaient voir les espar/enyas ou

spnrlillcs rclcnucs sur le coudc-pictl par des rubans rouges croisés à la manière tles femmes. Outre le cornet dont il avait iait un si bon usa(je, il avait une gibecière pareille à celle des cliasseurs de cliamois , et comme pour ne pas démentir celte qualité, il avait déposé à l'entrée de la grotte un magnifique isard fraicbement tué, autour duquel le bobémien avait déjà tourné deux ou trois fois d'un air de convoitise.

Gontbier jeta un regard de curiosité et d'admiration sur ce magnifique représentant de la race montagnarde; le jeune lionmie gardait un silence respectueux, comme s'il eût craint de parler à un vieillard avant d'en être interrogé.

— Je vous remercie , mon brave garçon , dit le père Gontbier en secouant cordialement la main du cbasseur, je vous remercie mille fois au nom de tous ceux qui sont présens , et en mon nom propre , du service que vous venez de nous rendre; sans vous, je ne sais ce que nous fussions devenus au milieu de ce terrible orage !

Lliabilant de TAndorro baissa la télé d'un air de modestie et rcj)ondit en français assez j)ur et d'une voix aussi douce et aussi cnlnic qu'elle avait paru sonore et imposante un moment auparavant :

— Excusez-moi , monsieur ; mais je ne puis comprendre qu'un homme comme vous, qui a de l'expérience et des cheveux gris, ait osé enlre|)rendre un voyage dans les montagnes par une saison pareille, et surtout, conlinua-t-il en désignant Cornélie, qui commençait à peine à reprendre ses sens , en compagnie d'une dame qui paraît si jeune et si délicate.

— Votre reproche est mérité , jeune homme, dit le père Gonthier d'un air de regret; j'ai, on effet, compromis par mon imprudence la vie de ceux qui m'aiment assez pour me suivre en ((uelque endroit que j'aille ; et cependant, ajonla-l-il en désignant le bohémien , qui restait à la porte de la grotte connne en observation , ce misérable que vous voyez là -bas m'avait promis de nous faire arriver ce soir nu val d'Andorre.

— Au val trAndorre! répéta le chasseur on s'animant et en jetanl un regard de profond mépris sur Diego; il a nienli conimo un chien de païen qu'il est s'il vous a fait une telle j)roniesse. Sanla-Maria! ne devait-il pas savoir , lui qui rôde comme le loup dans nos monlajjnes avec les autres pillards de sa race , que le port de Rat était encombré de neiges : il vous a trompé, sur ma foi de chrétien, et je vous conseille de retourner sur vos pas si \ ous ne voule? être engloutis.

Et il regarda encore Cornélie d'un air qui témoignait d'un vif intérêt.

— Ce que vous nous proposez est impossible, répondit le père Gonthier tristement; nous ne pouvons retourner à Vic-d'Essos sans courir de gninds dangers, et d'ailleurs la tourmente a peut-être fait autant de ravages dans les pays que nous avons parcourus ce malin que dans ceux que nous avons à traverser.

L'Andorran se tut et send)la réfléchir.

— Tenez ferme, dit Bernard à l'oreille du père Gontliier; s ii est qiiebju un capable de nous li-

rer du mauvais pas dans lequel nous sommes on[>a^és, c^est ce brave montn^rnard.

L'Andorriui sorlil eidiii de sa rêverie et demanda au père Gonlijier :

— Ne m'avez-vous pas dit, monsieur, que vous alliez au val d'Andorre?

Le vieillard fil un si^ne de IcHc.

— Vous avez sans doute une autorisation du préfet de i'Arièfje pour visiter avec les personnes de votre compagnie nos souverainetés? Je vous prie de me montrer cette autorisation.

— Je n'en ai pas, répondit Ciontliier.

— Quoi! monsieur, leprit le chasseur étonné, ignorez-vous que, sans une permission des autorités françaises, l'entrée de nos vallées vous sera interdite? Ignorez-vous que si cette formalité n'est [)as remplie, aucun étranger ne peut séjourner dans noire pays ni même le traverser ?

Le père Gontliier hocha la tête; c'était un de ces hommes opiniâtres , inflexibles dans leurs résolutions , dont les diflicultés ne font qu'exciter l'énergie. 11 cherchait un moyen de tourner

l'c-bstacle qu'on lui opposait; mais BernaH, qui comprenait le prix de chaque minute qui s'écoulait, dit à l'Andorran avec vivacité :

— Je suis certain, monsieur, que si vous le vouliez bien , il vous serait possible de nous conduire tous au val d'Andorre avant la fin do la journée, dans le cas où la tourmente viendrait à cesser. Pour ce qui est du laissez-passer délivré par Fautorité française , il me semble qu'il est des cas où votre gouvernement pourrait se relâcher de sa rigfueur : c'est celui , par exemple, où des voyageurs fatigués, sans abri, viennent demander un moment d'hospitalité dans vos vallées; s'il en était autrement, il n'y aurait plus ni générosité, ni hunjanilé chez les habitants de r Andorre.

Bernard avait bien compris l'effet qu'il produirait en réveillant dans l'esprit du fser montagnard les sentiments de générosité nationale. L'Andorran parut hésiter; mais bientôt sans ré- ])ondie au Ca-goth , il se tourna vers Cionthi'^r , et lui dit avec [>()litesse :

— Je vo4idr;iis vous être utile, monsieur,

mais il ne faut pas sonjjer à vous roiulre au val d'Andorre, où vous seriez mal accueillis ; si vous y consentez, je vous conduirai jus(ju'à l'endroit (roH vous êtes parti , aussitôt que l'orage aura cessé.

— Votre fille en mourra si vous persistez dans votre projet, murmura Bernard avec désespoir; voyez comme elle est déjà affaiblie 1

La j)auvre Cornélie, en effet, depuis son arrivée dans la grotte, était restée assise devant le feu , la tête appuyée sur sa main , dans un élat d'engourdissement profond causé par le froid; il ne fallut pas moins que la vue des souiiVances dosa iilie chérie pour vaincre Tobstinalion du vieillard.

— Eh bien, soit, dit-il d'un air de regret; nous retournerons à Vic-d'Essos , puisque c'est le seul parti qui nous reste à suivre.

Mais Coruélie, bien qu'elle n'eût pris aucune part à la conversation jusqu'à ce moment, n'en avait pas perdu nn mot : l'adhésion de son père au projet de r('!)ronsser chemin acheva i\c chasser reng()urdiss<>m<'nt ipii l'aNait accablée, et

Ou

elle |)<u'ul se l'éveiller coinnie par une secousse éleclrique.

— Mon père , dit-elle d'une voix faible , vous n'y pensez pas ; vous savez bien que nous ne pouvons revenir sur nos pas, que je m'y opposeriii tant qu'il me restera un souffle de vie.

Puis elle se leva , et se tournant vers le chasseur.

— Permettez-moi, monsieur, dit-elle avec modestie, de refuser votre obli.<>eante proposition ; mais le service que vous nous avez rendu nous lait un devoir de mettre toute notre confiance en vous... mon père ne peut rentrer en France sans courir de {]rands dangers, et pour moi j'accepterais plutôt de passer l'hiver entier dans cette grotte que de l'exciter à retourner à Vic-d'Essos.

Aux premiers accents de cette voix douce et suppliante, une expression d'admiration s'était peinte sur la belle figure du montagnard , mais les dernières paroles de la jeune fille le firent tressaillir.

— Quoi ! s'écria-t-il . votre père serait...

— Un réfugié politique , dit Gonlhier.

— Vous avez eu tort d'avouer cela, ni'irmura Beninrd.

• — Mon père est proscrit , reprit Cornélie avec chaleur, et maintenant que vous savez notre secret, à qui pouvons-nous demander un a:>ilc, sinon aux braves liabitanis de TAndorre , qu'où nous a peints si bons, si (Tfénéreux , si hospitaliers? Mon père est persécuté à cause de son amour ardent pour la liberté. Vos concitoyens ne peuvent lui refuser leur appui ; d'ailleurs, si vous nous abandonnez , que deviendrons-nous dans ces affreuses solitudes? Notre guide nous a trompés, et peut-être ne nous a-t-il conduits ici que pour nous attirer dans quelques piège. Je ne vous parle pas de moi , monsieur , et cependant j'aurais autant de droit que tout autre, peut-être, à votre intérêt et à votre pitié, pour les fatigues et les dangers que j'ai déjà supportés.

— Cornélie! s'écria le vieillard, ces-^ede presser ce brave jeune liomme et de lui demander une chose que je crois désorniais inipossiMe;

je suis résolu de retournera Vic-d*Essos ou au moins dans quelque village voisin ; tu t'es déjà assez exposée pour moi.

— Ne dites pas, mon père, reprit la jeune fille avec véhémence, que ce voyajje vous parait maintenant impossible; ne dites pas que vous renoncez volontiers à voir le pays qui est là derrière celte montagne, car je connais trop votre énergie pour croire que, si vous étiez seul, les obstacles vou» arrêteraient. Je suis sûre, conlinuat-elle avec lenteur et en fixant un regard suppliant sur le chasseur de chamois , que si monsieur voulait nous prêter son appui et nou^j conduire par des chemins à lui connus...

Il y avait dans ses yeux tant de prière et de grâce que l'Andorran , qui la regardait dans une espèce d'exiase, ne put résister à ces insl;;nces. 11 sembla prendre une décision subite; cependant ce ne fut pas à Cornélio qu'il fit part do sa résolution; par un sentiment de convenance , il s'adressa au père do la jeune fille et lui dit avec noblesse :

— Peut-être serai-je blûm*' par les anciens de

rAndorre d'avoir conlroveiiu aux usages et aux lois de nos souverainetés en introduisant chez nous des étrangers qui ne sont pas munis de la permission des autorités françaises; mais (juoique ce projet soit dillicile à exécuter, je prends tout sur moi. Si j'encours le blâme de ceux (jui ont plus de sagesse et d'expérience, j'aurai pour me consoler la pensée d'avoir été agréable à vous et à votre charmante iille.

I.e père Gonlhier s'aperçut alors que son nouvel ami s'exprimait avec plus d'élégance et de recherche qu'on n'était en droit d'en attendre dun montagnard simple et ignorant, et en le remerciant de sa bonne volonté, il ne put s'empêcher d'en laire la remarque. Le jeune chasseur ne parut pas insensible à ce compliment.

— Je m'appelle Isidoro Duba, dit-il avec orgueil , et ma famille est une des plus anciennes et des plus riches de l'Andorre. Comme j'étais le cadet de ma famille, on me plaça au séminaire d'Urgel , afin d^y étudier pour être prêtre. Tja mort <le mon frère aine m'avant rendu chef de ma maison, j'ai abandonné les éludes, cl

je suis revenu auprès do mon aïeul, onjourd'hul mon seul paront... Mais excusez-moi, monsieur, ajouta-l-il en s'inclinanl, il est déjà lard, et il faut que la tourmente se calme bien vite si nous voulons arriver dans la j)laine avant la nuit.

En même temps , ils se dirigea vers l'entrée de la [jrolle connue pour juger du degré de violence de la lempéle. A peine avait-il fait quelques pas qu'il s'arrêta , et saisissant sa carabine, il (lit d'une voix forle :

— Préparez-vous, Fuessieurs, voici des ennemis !

Pendant qu'il parlait encore, deux individus en b.aillons et à figures sinistres parurent à l'entrée de la grotte. A cet aspect inattendu , Cornélie effrayée j)oussa un cri perçant; s(m père et Bernard s'armèrent précipitamment de leurs fusils et se placèrent devant elle pour la défendre.

— Que voulez-vous? Passez voire chemin!

cria Isidoro Duba en langue catalane, la main posée sur la détente de sa carabine.

Les étrangers s'arrêtèrent à celte déuionslra-

lion niennçanle. Il ne fut pas (.lilliclle do recunnMilreen eux tlos bohémiens semblables à celui qui avait conduit les voyageurs en cet ciidroil. Ils inlerpelèrent dans une lan»»ueéli'an{jèreDic}jo, (jui , pendant loub; la conversation pi'écédcnle , t't:iit resté en observation près de l'entrée de lu grotte, et il sembla s'élever cnlro eux une vivo discussion, bien que les spectateurs ne pussent en comprendre Tobjet.

Le guide ayant terminé son colloque avec les nouveaux arrivés, se retourna vers les voyageurs, et dit d'un air suppliant en s'adressant surtout au montagnard :

— l'^h Iticn! mailre, est-ce ainsi que vous recevez de |)auvres gens qui viennent (ralïronlor I.) lourmcnte et qui demandent seulement un abri pour un moment cl une place prés du Jeu ?

— Misérable ! re()''it Isidoro dnn air de njépris, crois-tn (jne je ne devine j)as bien pourquoi ces gépos maudil> se trouvent là? Vous vouliez sans doute rançonner ces voyageurs j)oi!r le passaee da^ i;ionlagne; d j)eut-élrc mén)e

leur faire pis. Mais je jure pur sainte Marie de Piii{;cerda que si un seul de vous me donne raison de suspecter ses intentions , je lui logerai une balle dans la tête !

II s'avança hors de la grotte pour s'assurer que les deux bohémiens n'étaient accompagnés d'aucun autre , et après un rapide examen, il leur dit brusquement :

— Allons ! entrez; reposez-vous, réchauffezvous , et il sera possible que vous ayez bientôt une meilleure aubaine que vous ne le méritez.

Les bohémiens obéirent d'un air humble et respectueux , et vinrent s'accrouj)ir près du feu. Ils étaient réellement transis de froid et brisés par la fatigue, malgré leur robuste organisati(m; ils avaient supporté l'orage depuis le moment où Diego leur avait fait des signes d'intelligence; et véritablement, s'ils avaient eu de mauvaises intentions, ils n'étaient guère en état de les exécuter dans ce moment. L'Andorran faisait toutes ses observations pendant que le guide Diego, qui, en raison même de ce qu'il

n'u\ail nnoun sonlimcnt rclijoioiix, éln il toujours disposé à prendre Dieu et tous les saints en téinoijjnafrc de ses mérites, s'écriait d'un air pathétique en levant les mains au ciel :

— Scioneur, mon Dieu! un chrétien peut-il dire de pareilles choses d'un pauvre malheureux {jitano? moi , tromper d'honnêtes voya{jeursqui se sont liés à Diego Bourou-Belça , quand je voudrais donner pour eux ma vie et ma j)ai't de paradis! et tout cela parce ique dans mon dévouement sans bornes pour ces voya(}eurs, j'avais prié deux de mes frères de se trouver près du port de Kat, afin de porter secours en cas de besoin! Voyez le grand mal quand il en aurait coulé aux messieurs quelques écus de plus, pour récompenser mes pauvres frères do leurs services! Santa-Mariaf que \cs hommessonl méchants !

Isidore , sans paraître faire attention à ces protestations empreintes de toute Texagération méridionale, poussa du pied devant les bohémiens le chamois qu'il avait tué et leur dit i-udement :

— Vous nvoz iaini cl voib. nvez besoin do reprendre des loives .; niun}]ez ceci , puis je vous dirai ce que vous aurez à luire.

Un conccrtdebénécliclions accueillit celle odrc libérale. Diego lui-même interrompit ses doléances pour prendre pari à la joie de ses compagnons. En un clin-d'œil des couteaux-poignards brillèi ent dans les mains des trois bohémiens. Le chamois lut écorché et dépecé avec une dextérité merveilleuse : puis chacun des vagabonds s'cnipressa de placer sur la braise des tranches de venaison , qu'il avala toutes sanglantes avec des démonstrations de joie qui prouvaient que depuis long-lemps il n'avait fait un si bon repas.

L'Andorran laissa ces malheureux aux délices de ce festin et se rapprocha du groupe des voyageurs. Ceux-ci avaient repris une alliUide calme, s'en remeltani entièrement à la prudence et à rexpérience du jeune montagnard pour toutes les mesures de sûreté qu'il serait convenable de prendre, et prêts à suivre avcuglémenl ses conseils.

Co

— Monsieur, ditlsidoro, en s adressant a» père Gonlliier, ces gens-là, je le crains, navaient pas de bonnes dispositions à votre égard ; mais j'ai dû les ménager, parce que, pour achever notre voyage, nous avons besoin de leurs secours. Nul ne sait si les passages que nous allons traverser ne sont pas encombrés, et des bras seront nécessaires pour déblayer la neige. C'est pour cela qu'il nous faut engager, par l'appât d'une récompense , ces gens à nous servir. Du reste, je me charge de les surveiller, afin qu'ils ne nous jouent pas quelque mauvais tour. Pour vous , conlentez-vous de ne pas quitter vos fusils un seul instant , de peur qu'ils ne s'en emparent. Tant qu'ils nous verront armés, nous n'avons rien à craindre. Maintenant je vous ^ engage à prendre quelque nourriture, car, si je ne me trompe, l'orage louche à sa lin et nous pourrons bientôt nous mettre en route.

Le père Gonthicr tira d'un des cacolets quelques provisions. Pendant ce temps l'Andorran , tout entier aux préparatifs du voyage, examinait avec soin les yeux et les pieds des chevaux;

nprcs quoi ii alla consulter le temps; la neige tombait encore à gros flocons , mais le vent s'était calmé, et après un instant d'observation, le montagnard crut le moment favorable pour partir. En un clin-d'œil les bohémiens , restaurés par le diner qu'ils venaient de faire et délassés des fatigues précédentes , furent sur pied. Les chevaux et le mulet avaient reçu une petite provende d'avoine dont on s'était précautionné à Vic^d'Essos ; bref, le jeune guide vint bientôt •^annoncer que tout était prêt pour le départ. — Nous nous fions à vous , Monsieur, dit le vieillartl en lui pressant la main ; comptez sur ma reconnaissance si vous parvenez à nous conduire sans accident jusqu'au val d'Andorre.

W Cette promesse implicite d'un salaire fut reçue du montagnard avec un air de fierté et presque d'impatience ; mais un regard de bienveillance que lui adressa Cornélie , effaça bientôt ces signes de colère , et après avoir attaché les brides des chevaux aux pommeaux des selles afin que les voyageurs ne fussent pas tentés en voulant guider leurs montures de gêner l'instinct infail-

lible (le ces animniix, Isidoro donna le signal du départ, en précédant lui-même la petite caravane afin de sonder le chemin.

En sortant de la grotte , les voyageurs se dirigèrent avec précaution vers ce terrible port dans lequel l'orage s'était engouffré quel(|ues moments auparavant ; mais avant de s'y engager, le guide lit faire une lialte et examina les localités avec une grande attention. Tel est l'effet de ces trombes de neige qu'elles changent complètement l'aspect des montagnes ; où nos voyageurs avaient entrevu des abimes quelques moments auparavant , ils apercevaient des masses énormes qui avaient toute l'apparente solidité des rochers voisins ; le défilé ne semblait plus suivre la même direction qu'avant l'orage : on eut dit qu'en peu d'instants une main toutepuissante avaient bouleversé les formes et les gisements du sol , cl l'illusion était telle que les voyageurs n'eussent pas reconnu les lieux qu'ils venaient de parcourir.

Isidoro observa long-temps et minutieusement chaque détail de cet immense chaos.

— Il ne faut pas sonjjer à passer par ce port , dit-il enfin ; nous serions immanquablement ensevelis sous les avalanches ; nous serons forcés dViller chercher \c porl de la Cabane^ là-bas, derrière le pic de Siguier. *

— Le voyage sera-l-il long de ce côté ?

— Des torrents à traverser, des avalanches à éviter, des glaces à briser, répondit Isidoro d'une voix brève, et peut-être trouverons-nous, après tout cela , le port de la Cabane encombré de neige comme celui de Rat.

— Allons, du courage, ditCornélie en essayant de sourire, voyez, ajouta-t-elle en désignant les bohémiens, ces gens-là n'ont-ils pas autant à perdre que nous, et pourtant ils chantent, ils n'ont pas peur !

En effet, les vagabonds, tout joyeux d'avoir fait un bon repas et d'avoir la perspective de gagner quelques écus , avaient commencé de leurs voix rauques et gutturales un concert bar-

* On peut suivre l'itinéraire des voyageurs sur l'excellente carte de l'Ariège publiée dans le bel Atlas de Dussillon.

barequi,du reste était en liarinoiiic avec lapreté sauvage de la naîure. Mais !e guide, qui craignait qucrébranlement commimiqué à Pair par ces éclats de voix ne déterminât la chute des terribles avalanches , leur ordonna do se taire.

Quelques heures s'écoulèrent, pendant lesquelles il n'y eut pas une minute où chacun dos voyageurs ne fût en danger de la vie. Par moments ils longeaient des précipices au lond desquels tombaient à grand bruit les pierres qui roulaient sous les pas des chevaux ; d'autres lois ils se glissaient, en retenant leur haleine, sous des rochers et des lavanges dont l'aile d'un aigle ou le pied d'un chamois , en les effleurant, eût causé la chute; ils songeaient en frémissant qu'un souffle de ce venl terrible , qui les avait arrêtés le matin, pouvait les surprendre dans ces gorges où ils s'engageaient et les enlever comme des brins de paille; parfois aussi, les pieds des chevaux résonnaient sur des ponts de glace qui pouvaient s'effondrer tout à coup et les ensevelir dans quelques-uns des gaves furieux

ou des lacs profonds dont ces déserts abondent. Plus d'une fois enfin la timide Cornélie \it briller à quelque distance du chemin les yeux fauves d'un loup qui semblait prêt à s'élancer.

C'était d'elle qu'lsidoro avait paru occupé presque exclusivement pendant ce trajet périlleux. Il n'avait pas perdu de vue un instant le pied du mulet qui portait Cornélie , que pour sonder la neige à droite et à {]auche dans le voisinage de la route. Dans les endroits périlleux il lui adressait tout bas un mot d'encouragement avec celte voix douce et aiîectueusc qu'il avait pour elle seule. Enfin il avait complètement oublié les autres voyageurs qui venaient un à un sur les traces de la jeune fille ; ses attentions respectueuses et muettes ne s'adressaient qu'à elle, comme si , dans ce moment où il savait qu'il exposait sa vie à chaque pas , ce n'était qu'à elle qu'il voulait en olTrir le sacrifice.

Du reste , il était aidé avec une grande sagacité par les b;.hémiens dans ses devoirs de guide; ces malheureux , quoique misérablement vêtus et exposés à, toute la rigueur du froid , suppor-

taient gaimenl la fatigue et remplissaient avec zèle les fonctions d'éclaireurs qui leur avaient été assignées. Sur un geste dMsidoro , ils s'enfonçaient courageusement dans la neige , quelquefois jusqu'aux épaules , laissant derrière eux un sillon qui servait de sentier à ceux qui venaient après eux. S'ils avaient eu réellement le matin de mauvaises intentions pour les voyageurs, ils s'efforçaient de les faire oublier. Seuls ils semblaient n'avoir d'autre pensée que le sentiment du danger présent, car peut-être n'étaitce pas lui qui ridait le front grave d'Isidoro quand il attachait sur Cornélie un regard furtil. II vint enfin un moment où les voyageurs trouvèrent un soulagement à leurs fatigues passées et un encouragement à supporter les fatigues à venir. Depuis le matin ils n'avaient vu que des monts arides , couverts de glaçons et de neige ; le ciel au-dessus de leur tête avait toujours été sombre ; ils n'avaient entendu d'autre bruit que le sifflement du vent dans les pics désolés. Tout à coup, au moment où ils arrivaient à un port élevé, un spectacle aussi magnifique qu'inat-

tendu frappa leurs regards. Par récartemenl de deux rochers qui, de ce côté, semblaient former la dernière barrière de la chaîne pyrénéenne, ils purent un instant jeter un regard dans la plaine, et jouir d'un de ces merveilleux contrastes qui ne sont pas rares dans les contrées montagneuses. Pendant que la neige tombait en flocons silencieux et que la nature autour d'eux devenait déplus en plus lugubre et menaçante , ils entrevirent à travers la déchirure d'un nuage , audessous du portique gigantesque des rochers , une riante vallée qu'éclairait un beau soleil couchant. L'hiver qui sévissait dans les régions supérieures, ne semblait pas être descendu encore dans ce fortuné pays : c'était la chaude et brillante Espagne vue des déserts de la Norwège. Là, les pentes étaient encore couvertes de verdure; çà et là se montraient, sous des bouquets de châtaigniers, des chalets délicieux que doraient les rayons du soleil; des troupeaux nombreux regagnaient l'étable sous la garde des bergers. On croyait, tant Tair était limpide, pouvoir entendre le son des cornets et les mugissements

des bestiaux. Les nuées qui pesaient aux flnncs des montagnes no seuïblaient pas faites pour le ciel pur de ce paradis terrestre : excepté quelques petits nuages rosés qui voguaient nu hasard dans Téther de la vallée , elles restaient comme enchaînées dans la région des orages.

Tous les voyageurs s'arrêtèrent, frappés d'admiration.

— Nous sommes donc hors de danger ! s'écria le père Gonthier avec une joie d'enfant; l'Être suprême n'a pas voulu que mon imprudence me coûtât aussi cher que je pouvais le craindre.

Il descendit de cheval et vint embrasser sa fille avec transport. Cornélie , qui depuis son départ de la grotte était relombée dans un état dangereux de prostration et de faiblesse , sembla se ranimer un peu ; elle sourit avec effort en désignant Isidoro, qui débouta quelques pas, contemplait, appuyé sur son bâton de voyage , son pays natal.

— Ilemerciez celui qui nous a sauvés, mon père, dil-cllo avec un reste d'énergie. Sans son

courage et son dévouement, nous étions perdus. Mon père , que pourrez-vous lui donner pour récompense?

— Nous y songerons, ma fille! Mais regarde comme il est pensif!

En effet, bien que le magique tableau eût déjà disparu et qu'un souffle du vent eût ramené Tépais rideau de nuages , Isidoro était resté à la n)ême place , silencieux et absorbé dans de profondes réflexions.

— A quoi pensez- vous donc là , mon brave Isidoro? demanda Gontbier en lui posant amicalement la main sur l'épaule.

L'Andorran se retourna, comme par instinct, pour repousser une pareille familiarité; mais en apercevant le vieillard , sa belle et noble figure prit une expression mélancolique, et il répondit lentement :

— Je regardais d'ici, monsieur, la maison où je suis né dans la vallée ; je songeais que mon aïeul, qui est âgé de plus de cent ans , examine d'en bas la montagne où nous sommes, et se demande si je n'ai pas péri dans la tourmente ;

je pense qu^en ce moment une jeune fille, ma fiancée, est sans doute près de lui, et dit son chapelet pour que ma chasse soit heureuse et que mon retour soit prochain.

— Votre fiancée? répéta Cornélie vivement; vous allez donc vous marier, monsieur?

Le montagnard resta iinmohile , sans répondre, les yeux fixés vers la terre.

— Et vous quittez ainsi votre fiancée pour aller courir les hasards d'une chasse dans les monla{Tnes?dit le père Gonlhieravec un sourire de malice.

Isidoro resta encore un moment silencieux ; puis , relevant son hâton de voyante, il dit à demi-voix :

— C'est que je n'aime pas ma fiancée !

Et il ajouta presque aussitôt d'un ton difiérent, comme s'il eût voulu couper court aux questions sur un sujet pénible :

— Allons ! messieurs , il faut nous remettre en route ; le dan^jer est moins grand , mais il n'a pas cessé ; la nuit approche et nous avons des rampes très dangereuses è descendre avant d'ar-

river à la vallée! Vous croyez qui! n'y a plus rien à craindre , et moi je donnerais un beau cierge à Notre-Dame d Héas pour que vous fussiez déjà en sùrelé dans la maison de mon aïeul , l'illustre Berlren Duba ; que Dieu le protège !

En ce moment même un bruit subit qui se fit entendre au-dessus de sa tète sembla confirmer ses inquiétudes. Isidoro craignit d'abord une avalancbe, et levant lu tète, il aperçut en effet quelque cbose qui bondissait de rocher en rocher dans un tourbillon déneige; mais ce n'élait pas une avalanche, et un coup-d'œil suffit pour rassurer le montagnard. Bientôt même Tobjet qui avait attiré son attention et qui venait du sommet de la montagne roula presque à ses pieds , et chacun des voyageurs put reconnaitre un énorme ballot soigneusement enveloppé d'une grosse toile et entouré de fortes cordes, afin sans doute qu'il ne put se briser dans la chute.

Pour comprendre cet incident, il faut savoir que les contrebandiers pyrénéens ont Thabitude,

pour échapper à la surveillance des douaniers , de gravir le versant espagnol de quelque haule montagne avec les marchandises qu'ils veulent inlroduirc en fraude et que parvenus au sommet, ils abandonnent les paquets sur la pente opposée, où des correspondants sont apostés pour s'en emparer et les transporter en lieu de sûreté. C'était à ce commerce illicite qu'appartenait le ballot tombé inopinément aux pieds des voyageurs, et bien qulsidoro n'aperçût pas au sommet de la montagne et dans la vallée environnante les propriétaires de ces marchandises, il devina ce dont il s'agissait.

— Ceux qui sont là-haut à la cime du pic, dit-il en souriant , nous auront pris pour des camarades, car ils ne peuvent supposer que des voyageurs se trouvent ici dans une pareille saison. Éloignons-nous bien vite et laissons ces pauvres gens à leurs affaires. D'ailleurs il ne serait pas prudent pour nous de rester long-temps autour de ce ballot, qui, dans moins d un quartd'heure , soyez-en sûrs , ne sera plus là.

En prononçant ces paroles où se montrait

toute la tolérance des habitants limitrophes des frontières pour les contrebandiers , il excita les chevaux par une exclamation brève , et la petite caravane se dirigea aussi rapidement que possible vers une rampe qui descendait en Andorre.

Mais si Isidoro et les voyageurs qui étaient sous sa garde voyaient dans cet incident une raison de s'éloigner plus vite , il n'en était pas do môme des trois bohémiens, pour qui une pareille rencontre pouvait, dans leurs idées, être un coup de fortune. Ce caractère aventureux et rapace qui leur est naturel se réveilla au moment où le hasard mettait ainsi à leur disposition la propriété d 'autrui. Us no se dirent rien, mais ils échangèrent un regard signiticatif , et Diego resta un peu en arrière pendant que le reste de la troupe descendait déjà la pente opposée.

Soit que les difficultés de la route attirassent en ce moment toute l'attention d'Isidoro , soit que le montagnard lût de nouveau absorbé par les pensées secrètes qui assombrissaient de plus en plus son visage à mesure qu'on approchait de

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la plaine, le gilano put accomplir son projet sans exciter de soupçon, et des que la caravane eut entièrement disparu derrière Taréte du versant, il revint en courant vers le hallot , qui était resté au même endroit , comme une proie assurée.

Un rapide conp>d\ril lui apprit qu'aucun contrebandier ne se montrait encore, et plein de confiance, il tira de leur gaine les énormes ciseaux qui étaient Tinstrument de sa profession. Avec une dextérité singulière, il pratiqua une large ouverture à la toile d'emb;i liage , et plongeant ses deux mains dans Tintérieurdu paquet, il les retira pleines de tabac et d'autres marchandises.

Mais en ce moment une exclamation terrible se fit entendre derrière un rocher voisin; un coup de fusil retentit et le bohémien lon)ba grièvement blessé.

Heureusement pour lui , nu moment où la détonnation avait eu lieu, il était penché sur lo ballot , et il no laissait à découvert que réj)aulo. Si on 1 eût visé à la tète , ii était mort : la

so

balle du conliebandier ne nianque jamais son but.

Aux cris qu'il ()oussa , et surtout au bruit de Texplosion, répercuté par l'éclio des montagnes, Isidoro s'arrêta tout court et dit en se frappant le front :

— Ce misérable gépo n'est pas avec nous I il vient d'arriver quelque malheur !

Et pendant que les voyageurs tournaient bride pour revenir sur leurs pas, le jeune Andorran gagna précipitamment le sommet de la montagne. Au moment où il arriva sur le plateau, il aperçut Diego tout sanglant qui venait enfin de se relever et qui suppliait un robuste montagnard de lui accorder merci. Le contrebandier, au contraire, s'approchait de lui la crosse levée, comme pour l'achever :

— Michaël, fils du démon ! cria Isidoro d'une voix tonnante , laisse ce malheureux ! n'est-il pas assez puni ? laisse - le : il est sous ma garde 1

Le farouche Michaël regarda Isidoro et continua d'avancer vers le pauvre Diego , qui

invoquait à son ordinaire tous les saints du paradis.

— Je te dis qu'il est sous ma garde , répéta Isidoro avec plus de force.

Comme le contrebandier ne s'arrêtait pas , un nouveau coup de carabine se fit entendre. Isidoro , avec une adresse extraordinaire, avait frappé de sa balle la main de Michaël, qui laissa tomber en poussant un rugissement terrible Tarme qu'il dirigeait déjà contre Diego.

— Je n'ai voulu que te donner une leçon , dit Isidoro ; tu sais que je pouvais te tuer.

Micbaël, quoique blessé, allait s'élancer sur lui, mais la vue des autres voyageurs le fit changer d'avis; il ramassa sa carabine et courut vers le rocher en proférant d'épouvantables menaces en langue catalane.

Isidoro ne s'arrêta pas à donner des explications aux voyageurs; il ordonna aux bohémiens de transporter leur compagnon sur le cheval do Bernard , qui y consenlit volontiers, et il dit en rechargeant sa carabine :

— Eloignons-nous bien vite d'ici ! Micliaël Moro , celui que j'ai blessé ne plaisante pas. Les contrebandiers vont revenir en force , et malbeur à nous!

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