‹ L'AndorreChapitre 2 sur 5 · III — IV · texte numérisé non relu

III — IV

lie Palriarclie.

Peu de personnes savent peut-être qu'entre les deux grands royaumes de France et d'Espagne, dans une vallée qui touche à nos frontières, il existe une petite population de dix à douze mille âmes au plus, organisée en république depuis près de dix siècles et qui, à travers la barbarie féodale, à travers les révolutions dos grands pays qui Tavoisincnt, a su conserver ses mœurs, ses idées, son langage, son organisation civile, politique et religieuse, sans altération et

SA

sans mélange; celle population est celle du val d'Andorre. Ce pays, situé dans des montagnes inabordables pendant une partie de Tannée, éloigné des deux grandes voies de communication entre l'Espagne et la France, hors du passage des armées d'invasion des deux pays, a dû, par sa position géographique et peut-être par Ténergique volonté de ses simples et rustiques habitants, échappera toute influence étrangère; comme il est pauvre et habité presque exclusivement par des bergers et des laboureurs, il n'a pas tenté l'ambition et la cupidité. C'est par suite de toutes ces circonstances que la république d'Andorre présente aux civilisations modernes l'étrange exemple d'une société ant é -féodale s[ationnaire depuis mille ans, et qui, comme une médaille parfaitement conservée, est arrivée jusqu'à nos jours avec tout son relief et toute sa légende.

Il faut remonter à Charlemagne et à son fils Louis-le-Débonnaire pour trouver Torigine de la république d'Andorre; Charlemagne, dit-on, pour récompenser les Andorrans des services

qu'ils lui rendirent en l'aidant ù vaincre les Maures dans la vallée de Carol, les affranchit cl leur permit de se gouverner eux-mêmes par Tadministration municipale ; Louis-lc-Débonnaire, que les Andorrans nomment le Pieux ^ confirma ces privilèges, et depuis cette époque les vallées et souverainetés de l'Andorre n'ont eu d'autre code de lois que les Capilulaires de leur premier fondateur. Tous ces souvenirs historiques sont encore vivants dans l'Andorre ; les montagnards parlent de Carl-le-Grand et de Led-FFigh-le- Piou, comme de rois morts depuis peu d'années, et on peut voir que dans la fidélité de leurs traditions locales, ils ont conservé, sauf une légère altération (f^ed-Wigh pour Hlod-Wigh), l'ancienne orthographe des noms de leurs bienfaiteurs. Ne leur parlez pas des autres rois célèbres de la France et de l'Espagne; ils ne les connaissent pas, et le nom de Napoléon est peutêtre le seul qu'ils aient retenu parmi cette foule de noms célèbres qui retentissaient autour d'eux.

On conçoit que dès Porigine, ce petit état,

pour résister aux agressions, dût nécessairement rechercher la protection des puissances voisines et c'était là qu'était le danger; on sait comment, par adjonctions successives, se sont formés les plus grands royaumes ; l'Andorre avait ainsi à craindre d'être absorbée tôt ou tard par la France ou par l'Espagne ; se mettre exclusivement sous la protection de l'une ou de l'autre, c'était se perdre. Les diplomates de la république en miniature trouvèrent promplement un moyen de tourner la difficulté : ce fut de partager en deux parts T influence qu'ils désiraient accorder à leurs dangereux amis; l'une, l'influence spirituelle, fut donnée à l'Espagne , représentée par l'évêqued'Urgel ; l'autre, l'influence temporelle, fut donnée à la France, représentée dans l'origine par les comtes de Foix; ces deux influences devaient se combattre et s'annihiler réciproquement, de manière que ni Tune ni l'autre ne pût devenir tyrannique pour les bons Andorrans.

En effet, le calcula réussi, et l'équilibre s'est exactement, maintenu jusqu'à nos jours. Si,

d'un côté, la ré[)ul)lique|)aie la dîme de ses revenus à l'évêque d'Urge!/ et, en récompense, est enseignée, prêchée, catéchisée comme sait instruire et catéchiser le clergé espagnol , de l'autre, la France fournit à l'Andorre un viguiec ou prévôt, pris dans le département de l'Ariège, et qui exerce sur tout le territoire de la république certaines attributions judiciaires et militaires; et en récompense, la république a le droit de tirer du département de l'Ariège, c'est à-dire de la France, toutes les marchandises dont elle peut avoir besoin, sans être obligée de payer des droits de douane. Mais, quant au gouvernement de l'Andorre en lui-même, il n'appartient pas plus au viguier français qu'à l'évoque espagnol : il appartient exclusivement à un conseil souverain com[)Osé de douze membres nommés à vie par les six communautés de l'Andorre, et ce conseil se montre trop jaloux de son autorité pour la faire partager à qui que ce soit.

A l'époque où nous nous trouvons, au moment où les provinces méridionales de la France étaient dans une vive fermentation par suite des

révolutions qui venaient de s'opérer cou|) sur sur coup, le val d'Andorre, séparé seulement de la France par la chaîne des Pyrénées, n'avait ressenti aucune commotion du grand bouleversement politique qui avait lieudeTautre côlé des niontagnes. C'était à peine si le bruit des changements de dynasties et des grandes batailles de TEmpire était arrivé jusqu'à cette population de pâtres et de laboureurs qui, malgré leur attachement aux vieilles idées et aux vieux principes de l'ancienne monarchie française, avaient accepté les bienfaits de Napoléon. L'empereur, par un décret de ^807, leur avait rendu leur ancienne constitution, dont l'effet avait été interrompu un moment par la renonciation de la convention aux droits féodaux de la France sur l'Andorre ; aussi n'ayant rien à craindre du parti triomphant, quel qu'il fût, les heureux Andorrans écoutaient comme un écho lointain et avec la curiosité naïve qu'ils ont pour les antiques légendes de leurs montagnes le récit plus ou moins fidèle qui leur arrivaitdesévénementseuropéens. Sauf le moment où ils avaient dû prendre

les armes (dans la guerre des Pyrénées), ils avaient mené la même vie sin)ple et patriarcale de leurs pères et de leurs ancêtres, sans ambition, sans crainte et sans regret.

Le hameau qu'avaient aperçu les voyageurs du haut (les montagnes élait situé sur le bord d'un torrent, dans une situation pittoresque et gracieuse, et il était formé de chalets élégants bâtis en marbre et couverts en ardoises. Bien que la neige des Pyrénées n'eût pas encore caché le tapis de verdure qui ornait la vallée, la brise froide qui s'élève aux approches du soir forçait les bergers de doubler le pas, et ils se balaient vers leur foyer en se couvrant de leurs capes blanches. Les aboiements des chiens, les mugissements des bestiaux, les sonnettes des béliers, les cornets et les galoubets des pâtres annonçaient de loin l'approche de ces bandes qui passaient le jour dans 'les montagnes et ne revenaient que le soir au hameau; et tous ces bruits divers, entendus à une certaine distance, formaient une âpre et sauvage harmonie qui élait parfaitement en rapport avec les formes

{gigantesques des Pyrénées, la mélancolie de la soirée et la solennité générale du paysage.

La plupart de ces petites caravanes se dirigeaient vers une habitation plus remarquable que les autres par le nombre et par Tétendue de ses dépendances. Celte habitation, bâtie aussi en marbre brut, se composait surtout de granges et d'étables dominées par un corps de logis plus soigneusement construit et qui servait de demeure aux maîtres de la propriété. Près de l'entrée principale, dans une niche de la muraille, était une petite madone de bois ornée de fleurs champêtres, et devant laquelle les pâtres étaient les sombreros qu'ils portaient par-dessus leurs longs bonnets rouges. Puis tous, depuis le dernier valet jusqu'aux chefs de troupeaux, se rendaient dans la salle commune pour prendre leurs repas sous les yeux du maître et rendre compte de leur journée.

Cette salle, qui occupait presque tout le rezde-chaussée du bâtimentprincipal, oliraitence moment un tableau plein de grandeur et de simplicité antique, qui rappelait le temps des pa-

triarchcs et les mœurs priinillves des peuples pasleurs. Les murailles, uoircies par la fumée, ne présentaient aucun ornement, sauf quelques grossières imajjcs de saints et de madones, dont la leintc sombre se confondait avec celle des nuirailles. Les jurandes fenêtres, garnies de vitres en corne à demi-transparente, ne laissaient plus passer aucun rayon du jour. Aussi quelques chandelles de rébine étaient disposées çà et là sur des meubles de forme étrange et antique ; mais elles jetaient moins de lumière qu'un sapin qui brûlait presque tout entier dans une immense cheminée, et dont la llammc, montant contre la muraille,' semblait arriver jusqu'au toit de la maison. A cette éclatante lumière, on pouvait apercevoir une longue table de chêne qui occupait tout le milieu de la salle, et qui était pourvue, de chaque coté, de deux bancs de bois sur lesquels s'étaient assis déjà bon nombre do convives. Sur cette table étaient servies, dans des assiettes de terre, ces galettes de mais que les Basques appellent raloas, et qui font la principale nourriture des montagnards; un pou de

porc salé, du fromage frais el des cruches de vin dont on vidait le contenu dans de grandes coulies en bois, complétaient le menu de ce frugal repas.

A mesure que la nuit devenait plus sombre au dehors, la foule devenait plus nombreuse et plus bruyante dans cette salle; les patres, en arrivant, ôtaient d'abord leurs grosses capes blanches et se montraient dans ce costume bizarre que nous avons déjà décrit et dont la variété offrait un curieux coup-d'œil. Puis ils allaient baiser respectueusement la main d'un vieillard à longue barbe blanche qui était assis dans un fauteuil de bois près de la cheminée, et recevaient de sa bouche les éloges ou les reproches qu'ils avaient mérités pour leurs actions de la journée; ce vieillard parlait dun air doux et paternel, en langue catalane, soit qu'il dispensât les encouragements ou le blâme, et chacun l'écoutait d'un air soumis et respectueux. Ce devoir rempli, le nouvel arrivé pouvait aussitôt prendre place sur un billot de bois devant la gigantesque cheminée pour sécher ses sparlilles

impivjjnécs de neige ou réclamer immédintoment sa part au banquet commun, selon que le froid ou la faim était le plus pressant. Dans ces deux cas, en se niellant à table et en tirant de sa poclic le couteau qui ne quille jamais le pâtre, aucun d'eux n'oubliait, avant de manger, de faire un signe de croix, de baiser le scapulaire suspendu à son cou et de marmotter quelque chose qui pouvait être un bénédicité.

Le vieillard majestueux à qui tous les assistants témoignaient tant de vénération était BertrenDuba, Taïeul, le tuteur et presque Tunique parent dlsidoro. Nous savons déjà qu'il était plus que centenaire; cependant sa taille était à peine voûtée et il ne semblait avoir à souffrir d'aucune des infirmités de la vieillesse. Outre les nombreux troupeaux qu'il possédait et qui formaient une fortune considérable pour le pays, il était le doyen des membres du conseil de l'Andorre, et il avait été pendant long-temps syndic de la république, charge qui, après celles des deux viguiers, est la première de rÉtat. Mais ce qui donnait surtout une haute importance à

Duba et à sa famille, c'estque lui et ses descendants étaient les héritiers d'un antique droit féodal dont voici Torigine, suivant la tradition :

On sait déjà que Charlemagne affranchit les Andorrans en récompense des services qu'ils lui rendirent dans la guerre contre les Maures d'Espagne; mais à cette époque une pareille concession ne se faisait pas sans quelques réserves de la part de celui qui l'octroyait. Charlemagne s'était donc réservé la dime de tous les revenus de l'Andorre, et cette dime porte encore aujourd'hui le nom de droit carlovingien. Louis-Ie- Débonnaire, après une seconde campagne contre les Maures, transporta une partie de ces dîmes à Sisebus, évêquc d'Urgel, et à ses successeurs au siège épiscopal, afin de rebâtir et d'entretenir la cathédrale d'Urgel, qui venait d'être délruilepar les Sarrasins; et depuis cette époque jusqu'à nos jours, cette partie du droit carlovingien a été exactement payée aux évoques d'Urgel et affectée à l'entretien de la cathédrale, suivant le vœu du fils de Charlemagne. Quant à la seconde partie de ces dîmes, l'empereur en fit

l'abandon à un Andorran qui l'avait fidèlement servi dans les guerres contre Waïfer, elles héritiers do cet Andorran avaient paisiblement joui de celle redevance féodale depuis plus de neuf cents ans.

Or Bertren Duba et son petit-fils Isidoro descendaient directement du valeureux compagnon de Louis-le-Débonnaire, et le centenaire se trouvait ainsi, comme chef de famille, le seul héritier du droit carlovingien. On doit comprendre quelle importance devait donner dans un pays tout féodal comme l'Andorre, malgré ses institutions républicaines, uneorigineaussi ancienne; en effet, il n'estpeut-êlre pas de famille princière en Europe qui puisse authentiquement faire remonter ses aïeux si haut que celle de ces humbles montagnards.

Aussi, sur tout le territoire de l'Andorre, il n'était pas d'homme plus aimé et plus respecté que V illustre Duba, c'est le litre que Ton donne aux syndics de l'Andorre. Les chagrins profonds qu'il avait éprouvés en voyant mourir coup sur coup son fils unique et Tainé de ses petits-fils, le

frère d'isidoro, avaient ajouté une poésie à eelle .qui entourait déjà le Nestor de la montagne, et ainsi la vénération dont il était l'objet provenait à la fois de ces quatre causes si sacrées pour tous les hommes ; la richesse, Tage, la noblesse et le malheur.

Ce personnage, malgré le rang éminent qu'il occupait, n'avait rien dans son costume de plus somptueux que le dernier de ses pâtres. Une sorte de grande redingote, faite de drap du pays, l'enveloppait presque tout entier; seulement des bas de laine et de gros souliers remplaçaient les spartilles et les guêtres en tricot des autres assistants. Ses traits n'avaient pas non plus celte expression de morgue et de supériorité qui distingue le visage d'un maître au milieu de ses serviteurs. Sur sa physionomie sereine et bienveillante, quoique brunie par le soleil, il n'y avait qu'une douce et tranquille apathie ; ses lèvres semblaient sourire naturellement, quoique dans les lignes nombreuses et les rides profondes de son visage, on put reconnaître aussi bien les traces de la douleur que celles du temps.

Il parla(Teait en ce moment son attention entre la foule des convives et nne jeune et jolie fille qui, assise à ses pieds sur un billot de bois, filait tout en babillant avec cette vivacité et celle importunitéqui n'appartiennent qu'à un enfant gAlé vis-ù-vis de ses grands parents. Cette gracieuse montagnarde ne pouvait pourtant revendiquer ce privilège; quoiqu'elle donnât déjà au centenaire le nom de padre^ elle n'était encore que la fiancée d'Isidoro. 11 élait impossible de voir un plus beau type féminin de la race de ces montagnes. Maria, c'était son nom, élait blonde, fraîche, élancée, sans que sa taille offrit à l'œil cette exiguité et celte fragilité qui font peine à voir chez les femmes délicates de nos villes. La nature seule s'était chargée de donner à toute sa personne les belles proportions qui constituaient sa beauté, et cependant son costume piquant attestait une simple et innocente coquetterie.

Le vert et le rouge, conune nous l'avons dil, semblent être exclusivement les couleurs nationales des Andorrans, et dans l'habillement dos

femmes ainsi que dans celui des hommes, ces deux couleurs doivent être disposées de manière à s'alterner et à trancher toujours l'une sur l'autre. La jeune fille assise en ce moment près du foyer de Bertren Duba, portait au sommet de la tète une petite calotte de drap vert excessivement juste, de manière à faire bouffer sa belle chevelure blonde rejetée en arrière, en boucles luxuriantes. Par-dessous cette calotte une coiffe légère en tulle, dont les attaches flottaient gracieusement sur les tempes, encadrait la figure espiègle delà jolie Maria. Un spincer rouge serrait sa taille aussi exactement que le corset d'une femme à la mode j ce spencer, qui se terminait au coude, de sorte qu'une partie du bras restait nue, s'écliancrait carrément sur la poitrine, comme la matelle des hommes, et laissait voir la chemise attachée près du cou par une épingle d'or ornée de pierres brillantes. Le jupon vert très ample, à plis nombreux et serrés, était assez court pour ne pas dissimuler deux jambes fines dont les bas rouges étaient exactement tirés. Dans la ceinture de son tablier également rouge,

à grondes raic^^ noires, élnit passée une magnifique quenouille incrustée de nacre etd'ébènc, présent de son riche fiancé Isidoro. Enfin elle était chaussée d'élégants petits sabots, dont la mode est particulière à FAndorre. Ils étaient délicatement ciselés par un artiste du pays et se terminaient en pointe démesurée, à peu près comme les souliers à hpoulaine du moyen-âge, seulement la pointe était relevée en haut pour ne pas gêner la marche. Sur la partie supérieure de cette chaussure originale, était une plaque d'acier poli, assujettie par un nombre infini de petits clous à tête dorée qui formaient de brillants desseins et chatoyaient au moindre mouvement de la belle Andorrane.

Quelque bizarre que paraisse ce costume, il est difficile de s'imaginer quelle poésie et quelle grâce il donnait à la beauté de la pétulante Maria. Aussi le vieillard jetait de temps en temps sur elle un regard de complaisance et écoutait en souriant les demandes et les réponses que lui faisait la jeune fille avec une voluLililé toute iVanÇj'aisc. Une femme âgée dont la tète éîail eiu e-

l<)j)|)L'C de ce voile hlanc qui ilésignc les veuves dans l'Andorre, filait de Tautre côté de la cheminée et semblait moins indulgente pour ce babillage, qu'elle ré[)rimaitde temps en temps par un regard sévère. Alors Maria se taisait, car celte femme était sa mère; mais un moment après elle regardait le bon Berlren d^un air si suppliant, que le centenaire prononçait en souriant quelques paroles, afin de donner à l'enfant une occasion de lui répondre.

Cependant tousles patres étaient rentrés, sauf lin que le vieillard cherchait du regard dans la foule ; et sans répondre à Maria, qui précisément en ce moment lui adressait quelque observation naïve, il demanda d'une voix assez forte encore pour dominer le bruit de celte nombreuse as- .semblée :

— Quelqu'un de vous sait-il où est Juan-le- Blond? Pourquoi n'est-il pas encore rentré?

Au son de cette voix un profond silence régna lout à coup dans la salle, et un Andorran qu'on reconnaissait au sac à sel suspendu sur

lOi

son épaule, pour un chef de troupeau, se leva et répondit avec respect :

— Illustre Duba, Juan-le-Blond aconduitsoii Iroupeau aujourd'hui jusqu'aux montagnes do Ui:ilp, sur la frontière française; et Toranfc l'aura sans doute attardé.

Le centenaire le remercia d'un si{ine et il murmura avec tristesse pendant que le beqjcr se rasseyait pour continuer son repas :

— Oui, oui, il y a eu une grande tempête dans la montagne 1 J'ai vu toute la journée les nuages tourbillonner au-dessus du pic du Siguier ! Dieu ait pitié de Tame de ceux qui ont été surpris par Tavalanche !

En même temps il étouffa un soupir et essaya deconserver un air tranquille. Mais la jeune fille qui était à ses pieds et qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements s'aperçut que le vieillard voulait cacher quelque inquiétude secrète et elle demanda précipitamment :

— Père! croyez-vous donc qu'Isidoro ait été surpris par la tourmente?

Le vieillard essaya de sourire.

— Enfant, dil-il en effleurant légèrement du doigt la joue fraîche de Maria, crois-tu qu'lsidoro ne sache pas prévoir la tourmente avant qu'elle arrive et s'en garantir quand elle est venue? Non, non, je ne crains rien pour -mon brave enfant, et cependant cet orage sera cause peut-être qu'il n'arrivera pas ce soir, comme nous l'avions espéré.

Maria reprit son fuseau et se mit h filer d'un air de tristesse.

• — Voilà trois jours qu'Isidoro est parti pour la chasse, dit la mère de Maria d'un air grave, ctjamaisdemon temps, un fiancé bien amoureux n'eût quitté pendant trois jours sa fiancée pour courir après les chamois et les coqs de bruyères... Que Saint-Jacques veille sur votre petit-fils, illustre Bertren; mais je crains bien qu'il ne \euille faire injure à ma fille, parce que je ne suis qu'une veuve incapable de la défendre.

Le vieux Duba examina un moment en silence la mère de Maria, comme pour s'assurer si elle exprimait une opinion bien arrêtée ou seule-

nienl des soupçons values et passagers. La \ cuve supporta avec calme ce regard inquisiteur.

— Ecoutez, Antonia Belsamet, répondit le patriarche d'un ton digne et sévère, ni Isidoro ni moi ne vous avons jamais donné le droit de nous juger si mal; et vous eussiez du réfléchir, comme il convient à une femme de votre âge, avant de prononcer de telles paroles. Avez-vous ouhlié que noire famille est la plus pure, la plus fidèle au serment qu'il y ait dans toutes les souverainetés de l'Andorre? Avez-vous oublié qu'un Duba, le descendant direct du favori de Ledwigle-Picux, est incapable de manquera un engagement sacré? Allez, allez, Antonia Belsamet, Isidoro a présenté solennellement et librement l'outre à votre fille, et votre fille l'a acceptée; nos deux enfants sont fiancés et ils s'épouseront, soyez-en sûre.... Je pense que personne n'a le droit d'en douter quand c'est moi Bertren Duba qui l'affirme...

Il y avait tant de majesté dans le regard , le geste, le son de voix du centenaire , que tout autre qu'une mère neùtpas osé répliquer. Mais

Antonia Bilsamet écouta cette affirmation d'un air impassible, et elle reprit en hochant la tête :

— Je sais bien, illustre Bertren, que personne plus que vous ne désire ce mariage. Si votre petit-lils est le jeune homme le plus riche et le plus noble de la contrée ma fille aussi appartient à une famille de consuls , et elle aura une belle dot en troupeaux et en pâturages ; les deux familles trouveront donc leur avantage à cette union. Et cependant je dis qu'il serait possible de trouver un fiancé plus empressé et plus amoureux de Maria. C'est mépriser ma fille que de l'abandonner ainsi pour aller poursuivre les bêtes fauves dans le haut pays ; et enfin, si vous voulez que je vous dise tout ce que je pense sur votre petit-fils, illustre Duba , je crois qu'il en sait trop pour un montagnard ; il est aussi savant qu'un vicaire et il s'occupe de choses qui ne devraient pas occuper un tranquille habitant de l'Andorre. Ce n'est pas ainsi qu'agissaient ses pères; ils vivaient dans nos vallées, sans songer à ce qui se faisait de l'autre côté des mon-

tagnes. Je suis sure, voyez-vous, conllnua-t-elle eiis'animant, que voire Isicloro , sous prétcxle d'aller chasser, aura poussé jusqu'à la frontière pourvoir ces Français qu'il aime tant. En vérité, on croirait quelquefois , tant il a plaisir à parler leur langue et à suivre leurs usages, qu'il regrette d'être né dans noire beau pays de l'Andorre.

H y avait sans doute dans ces reproches de bonne patriote et de mère jalouse quelque chose qui portait juste, car une expression de pénible regret se peignit sur les traits du centenaire en écoutant la veuve. Cependant il reprit aussitôt avec la même autorité qu'auparavant :

— Antonia Belsamet, vous oubliez en parlant ainsi de mon petit-fils ce que vous devez de respect à mon Age et à mon nom. Qui vous a établie juge entre lui et son pays? Quand il serait plus instruit que ne l'élaient votre père et le mien , est-ce une raison pour qu'il méprise l'Andorre et qu'il en renie les mœurs et les lois ? M»i qui vous parle, Antonia, ne suis-je pas allé à Paris pour apporter au grand Napoléon l'épe-

ron d'argent que notre république doit à chaque nouveau souverain de la France, et, voyez, suis-je changé pour cela? Y a-t-il un Andorran plus fidèle que moi à nos coutumes et à nos montagnes? Nous sommes de la vieille race Andorrane, Belsamet , et Isidoro pas plus que mni n'oubliera qu'il est un Duba, Théritier du droit carlovingien. Je vous répète donc, Antonia Belsamet , que vous ne pouvez sans nous faire outrage douter de nos promesses !... Isidoro épousera votre fille, et il prendra le nom de Duba- Belsamet, parce que votre fille est le seul rejeton de sa race, comme Isidoro est le seul de la sienne. Alors mon pelit-fils deviendra , comme homme marié , ap(e aux fonctions publiques ; il sera membre de l'illustrissime conseil souverain, il deviendra baile , syndic, viguier peutêtre de nos souverainetés, et alors vous verrez à quoi lui serviront ces connaissances que vous lui reprochez.

En énumérant ainsi ce qui faisait Tobjel do ses plus chères espérances, le centenaire s'éfcflit animé et un sourire d'orgueil glissa sur ses le-

vres. Il reprit crun ton solemiel npiès un moment de silence :

— Pourquoi mon petit-ûls, Antonia, rofuserail-il d'achever ce mariage? Votre iille n'esl-elle pas la plus belle , la plus sage, la plus riche do toute la contrée? Elle est telle que je Teusse choisie j)our lui s'il n'eût devancé mes vœux. Soyez donc sûre que si Isidoro Ta remarquée au milieu de toutes les autres, c'est qu'il désire 1 épouser, c'est qu'il l'aime enfin !

— Il ne me l'a jamais dit , s'écria avec une vivacité naïve la jeune fille, qui n'avait pas perdu un mot de cette conversation, tout en filant la laine de sa quenouille.

— Eh bien, je vous le dis pour lui , répondit le vieillard en souriant.

— Oh! cela n'est pas la même chose, murmura Maria avec un air de bouderie enfantine.

— Et d'ailleurs, continua Duba en s'adressant à la veuve et en baissant la voix d'un air mystérieux, vous ne savez pas pourquoi j'ai permis à Isidoro de s'^absenter si long-temps sous

prétexte d'une chasse au chamois? C'est que j'ai deviné son projet. Il voulait peut-être aller en France...

— Je le pense aussi , dit la vieille Belsamel avec son même lleonie.

— Oui , il voulait aller jusqu'à Vic-d'Essos ou du moins jusqu'à Anzai , pour acheter, sans qu'on le sache , les ajustements de noce pour sa fiancée.

Cette fois, le fuseau de Maria roula presque dans les cendres sans qu'elle s'en aperçut et elle s'écria, transportée, en frappant ses mains l'une contre l'autre :

— Cela est-il vrai, père? et Jsidoro m'apportera-t-il bientôt ces belles choses qu'il est allé chercher à Vic-d'Essos ?

Pendant que sa mère la grondait à demi-voix en ramassant son fuseau et que le vieillard la regardait d'un air de complaisance et de gnîté, quelques coups de fusil retentirent dans le lointain. Duba prêta l'oreille avec inquiétude.

— Ce sont sans doute les contrebandiers et

les douaniers qui se ballenl ! dit la veuve avec insouciance.

— Le bruit est trop rapproché pour venir des montagnes, répondit rapidement le vieillard; écoutez.

Le son d'un cornet se fit entendre; mais si faible et si vague qu'on pouvait à peine le distinguer du sifflement du vent dans les sapins de la vallée. Cependant les pâtres, qui, à l'exemple du maître, prêtaient l'oreille aux bruits extérieurs, ne s'y trompèrent pas :

— C'est Juan-le-Blond qui revient de la montagne, dit l'un d'eux.

Une nouvelle délonnalion d'armes à feu lui coupa la parole.

— Mais Juan-lc-Blond a donc pris querelle avec les contrebandiers? dit avec anxiété le centenaire, qui tenait à la vie du dernier de ses serviteurs autantqu'à la sienne propre ; il faut aller à son secours.

Quelques patres s'armèrent de carabines ; avant qu'ils eussent dépassé le seuil de la porte, le cornet se fit entendre de nouveau ; mais le

son était devenu plein , dislinct , cl il n'était pas difficile de deviner que le souflle qui le produisait sortait d'une poitrine plus robuste que la première lois. Le vieillard pûlit.

— C'est Isidoro ! s'écria-t-il d'une voix forte , et il a besoin qu'on aille à son aide! Je ne l'ai entendu sonner ainsi que le jour où il vit Pedro tomber dans un précipice de la Pla , en chassant le chamois. Vite , mes amis, courez à son secours !

Quelques Andorrans s'élancèrent dans la campagne avec leurs armes ; le péril que semblait courir leur jeune maitrc leur donna des ailes. Plusieurs s'emparèrent des branches do sapin qui brûlaient dans le foyer et qui , en raison de la nature résineuse de ce bois, pouvaient servir de torches ; en quelques minutes on les vit courir comme des feux follets , au milieu de l'obscurité, dans la direction où le son du cornet et les détonnations se faisaient entendre par moments.

Berlren Duba resta à la porte de l'habitation avec Maria et la veuve. Antouia Belsamet lilail

AU

avec son calme ordinaire ; quanta la fiancée d'Isidoro, elle tremblait de frayeur et de froid dans Tattente de ce qui allait se passer. Tous les trois gnrdaicnt le silence , autant sans doute pour ne perdre aucun des bruits qui pouvaient arriver jusqu'à eux que pour ne pas avoir à se communiquer des soupçons affligeants. Bientôt un hourra retentit dans le lointain et leur apprit que les pâtres avaient rejoint les voyageurs.

— Ils reviennent, dit le vieillard en poussant un soupir long-temps comprimé , et sans doute il n'y a plus de danger pour notre cher Isodoro 1 Rentrons, Belsamet, rentrez aussi, ma petite Maria... Il ne convient pas que nous restions ainsi sur le seuil à attendre ce cruel enfant, à qui, je le crains bien , nous aurons tous de grands reproches à faire pour se jouer ainsi du danger.

En même temps, ils rentrèrent dans la salle commune j et pendant que la mère Belsamet ranimait le feu, Maria murnmra dune voix suppliante à l'oreille de Duba :

— Je vous en priie, grand-père, illustre Ber-

tren , ne le grondez pas s'il ne lui est arrivé aucun malheur !

Le vieillard allait répondre , quand une troupe nombreuse s'arrêta devant la maison, et presque au même instant , les pâtres pénétrèrent bruyamment dans la salle , en disant tous à la fois, comme si chacun eût voulu porter le premier une bonne nouvelle :

— Illustre Duba, voici votre petit-fils Isidore. H est en bonne santé et ils vous amène des botes. Les contrebandiers ne lui ont fait aucun mal.

Le centenaire réprima par un geste ce zèle empressé, se leva et fit quelques pas comme pour aller au devant des hôtes qu'on lui annonçait ; mais aussitôt la foule qui encombrait la porte s'entr'ouvrit et laissa passer deux étrangers, soutenant dans leurs bras un troisième couvert de sang et qui poussait de sourds gémissements. Quand ce groupe arriva dans la partie la plus éclairée de la salle , il ne fut pas difficile de reconnaître des bohémiens..

Sans dout.e les Andorrans qui étaient allés au

devant des voyageurs n'avaient pu encore, an milieu de Tobscurité, apprécierla qualiléde ceux à qui ils avaient porlé secours , car en voyant leurs traits et leur costume si connus et si exécrés , les assistants poussèrent un cri et reculèrent avec déjjoùt en faisant force signes de croix.

— Des gitanos, des gépos damnés ! s'écrièrent-ils tout d'une voix.

Maria se rapprocha de sa mère et baisa ardemment un scapulaire qui préservait des maléfices. Un sourire amerconlractait les lèvres de la rigide Belsamet. Berlren attendait dans un calme plein de dignité qu'on lui expliquai tous ces mystères.

Pendant ce temps, Diego Tète-Noire , que ses camarades, en voyant l'accuei! peu obligeant qui leur était lait , avaient déposé sur un banc au milieu de la salle, disait en langue catalane et d'un ton suppliant :

— Ayez pitié de nous, honorables Andorrans; nous ne sommes pas des vagabonds comme tant

d'autres! nous avons un métier honnête ; nous

adorons Jésus-Christet notre seigneur Saint-Michel tout comme vous !

Durant ces lamentations , qui ne furent accueillies que par des signes de haine et de mépris, deux nouveaux étrangers parurent dans la salle : c'étaient le père Gonthier et Bernard Alric,tous les deux si faibles, si abattus, si engourdis par le froid , qu'ils semblaient insensibles à tout ce qui se passait autour d'eux et qu'ils étaient portés plutôt que soutenus par quatre robustes Andorrans. Ils ne firent pas un signe de politesse, ils ne prononcèrent pas un mot, ils ne jetèrent pas un regard autour d'eux quand ils furent en présence de Berlren Duba. Il faut connaitre par expérience les terribles effets d'un froid rigoureux pour comprendre l'état de prostration et d'atonie dans lequel ils étaient plongés. On les plaça devant le feu en les soutenant toujours ; ils restèrent dans la position où on les avait mis.

Cependant un murmure d'étonnemenl se (it entendre dans la foule à la vue de ces nouveaux hôtes.

M*st>.A-

— Des Français, disait-on à demi-voix; esl-cc qu'ils auraient traversé les montagnes?

— Des Français, répéta Belsamet d'un ton railleur à l'oreille du centenaire; et tenez, l'un d'eux estCa-Goth; je le reconnais à ses yeux bleu clair; j'en ai vu de pareils à Yic-d'Essos. DesCa- (iolliset des bohémiens, voilà ceux que votre petil-fi's croit dignes d'être vos hôles 1 II est vrai qu'ils viennent de France !

Un regard sévère interronjpit l'impitoyable veuve. Mais Maria ,^ qui ne pouvait modérer son impatience , regardait toujours du coté de la porle en répétant :

— Isidoro ! où donc est Isidoro?

— Salut à tous, dit une voix sonore à Tenlrée de la salle.

Au son de cette voix, Maria voulut s'élancer au devant de son fiancé; inais elle s'arièla a])rès avoir lail un pas, et le cri de joie qu'elle allait pousseï' expira sur ses lèvres. Celait, en eflet, le jeune Duba qui rcnlrail, mais il portait dans ses bras Cornélie enlièrement éNanouio. Il clait lu:lèle, cai- il a\ail periîu ^a bcrrcUcilans leNoyagcj

MO

son visage élait sombre, quoique ses yeux brillassent d'un éclat terrible. Sur son épaule était sa carabine , récemment déchargée et presque fumante. Cornélic était enveloppée dans sa cape noire , encore toute couverte de neige; le capuchon , qui retombait en arrière, laissait voir sa figure pale , ses yeux fermés ; on eût dit qu'elle était morte.

Isidoro déposa la jeune fille dans le grand fauteuil qu'occupait son aïeul , en face du feu , et alors seulement il baisa respectueusement et avec un peu d'embarras la main que lui tendait Bertren.

— Mon fils, lui dit le centenaire d'une voix grave, mais sans colère, tu nous amènes des hôtes, et quels qu'ils soient, ils sont les bienvenus ! Tu me rendras compte tout à l'heure de ton voyage et des événements qui viennent de se passer; mais tu le dois d'abord à ces malheureux étrangers. Donne tous les ordres que tu croiras nécessaires; dispose de la maison comme si tu on étais déjà le seul maître. Quand les jeunes gens agissent avec sagesse , les vieillards doivent

savoir se tenir à l'écart ; je vais l'ntteiidre.

— Merci , dit Isidoro avec précipitation , car en ce moment une minute de retard peut coûter la vie à plusieurs personnes. Mère Belsamet, ma chère Maria, conlinua-t-il en se retournant vers sa fiancée et sa future bclle-nièrc, à qui il n'avait encore adressé qu'un sifjnc de tète, je vous confie cette jeune dame... Prenez-en soin comme d'une sœur, Maria ; comme d'une fille, Belsamet... C'est une jeune Française faible et délicate ; elle a été surprise par le froid en traversant les montagnes ; vous savez de quels secours elle a besoin.

— Il faut d'abord la transporter dans un lit , dit Belsamet, qui bien que la présence inattendue de l'étrangère ne fut pas entièrement de son goût, n'en éprouvait pas moins une cerlainu pitié pour l'infortunée Cornélie.

— Oli ! qu'elle est belle ! s'écria Maria en examinant l'étrangère avec une admiration naïve,

Isidoro , sans le savoir peut-être, la rcmeivin d'un regard alîeclueux <|ni remplit de zèle la bonne Maria.

— Je vais vous aider, dit-il en faisant signe aux deux femmes de le suivre.

Et prenant de nouveau dans ses bras Cornélie, toujours sans mouvement, il l'emporta dans une chambre voisine, où il la laissa aux soins de deux femmes et de quelques servantes de la maison.

— Pedro ! appela-t-il d'une voix ferme en rentrant dans la grande salle.

Un robuste montagnard se présenta.

— Pedro , reprit Isidoro rapidement, prends un cheval, va à Sioon chercher un médecin et ramène-le ici sur-le-champ... quoique nous ayons assez l'habitude de traiter ces indispositions causées par le froid, les secours de Tart pourront venir en aide à notre expérience... Attends, reprit-il en voyant Pedro s'éloigner pour exécuter cet ordre , n'or.blie pas ta carabine , cl si quelqu'un do ces contrebandiers qui nous ont poursuivis et qui rôdent sans doute autour delà maison, voulait t'arrêter , envoie-lui m\Q balle... va.

Pedro prit sa cape, son fusil, et sortit, isidoro

pnriit alors sonj^er à Bernard et à Gontliicr, auxquels pendanl tout ce temps les gens de la maison avaient prodi^jué toutes sortes de soins. Quelques-uns des patres les plus robustes étaient occupés, devant le feu , à leur frictionner vigoureusement les membres pour y rappeler la sensibilité engourdie. Ce remède avait déjà produit de bons effets , car les deux pauvres voyageurs commençaient à donner quelques signes de connaissance.

— Le lit achèvera de rappeler leurs sens, dit rapidement le jeune Duba ; transportez-les dans une même chambre, et dans quelques moments vous leur présenterez une coupe de vin presque bouillant; ce sera assez en attendant le médecin.

Après avoir donné cet ordre , qu'on s'empressa d'exécuter, Isidoro alla coller l'oreille à la porte de la chiimbre où était Cornélie. N entendant rien et n'osant pas entrer , il revint tristement vers le foyer , et alors seulement il remarqua les bohémiens, auxquels il n'avait pas encore songé.

I! est vrai que les gitanos étaient les moins à plaindre de tous. Pendant le désordre , ils avaient fait main-basse sur les restes du souper qui étaient encore sur la table , et ils avaient vidé lestement plusieurs coupes de vin. Le blessé lui-môme, malgré ses souffrances, avait pris part à ce banquet furtif, car le plaisir de manger peut faire oublier à un bohémien la douleur comme la fatigue.

Isidoro haussa les épaules d'un air de pitié à cet exemple d'insouciance animale, et désignant ces malheureux aux deux ou trois patres qui étaient restés dans la salle :

— Laissez-les se rassasier, dit-il à voix basse; puis vous conduirez ceux qui sont bien portants dans la grange ; quant au blessé , vous lui donnerez le Ht de la vacherie; c'est assez bon pour lui.

Cet ordre ne fut exécuté qu'avec une excessive répugnance de la part des Andorrans. Cependant , cinq minutes après , les bohémiens avaient disparu en emportant dans la grange où on les reléguait les reliefs qu'ils n'avaient pu

dévorer et que personne n'eût voulu toucher après eux.

Pondant qulsidoro Duba pourvoyait ainsi à toutes les nécessités du moment avec un san[}froid et une présence d'esprit bien extraordinaires après une journée de fatigues affreuses et d'émotions cruelles , le centenaire était resté tranquillement assis sur un banc, les bras croisés sur sa poitrine , suivant des yeux chaque mouvement de son petit-fils. Lorsqu'il se vit seul avec lui, il lui fil signe d'approcher.

— Et maintenant , Isidoro , que vous avez rempli les devoirs de rhospilalilé , dit-il d'une voix sévère, venez rendre compte à voire aïeul de vos actions depuis deux jours.... Puissiezvous, mon fils, ne mériter que des éloges !

Isidoro resta debout et tremblant comme un coupable devant un juge. Il jeta un long regard autour de lui pour chercher un moyen de retarder cette explication ; mais la salle était déserte, et tous ceux qui la remplissaient un moment auparavant étaient occupés à exécuter les différentes missions qui leur avaient été don-

nées. Forcé d'obéir à l'autorité patriarcale dti centenaire , il commença son récit , non sans éprouver de fréquentes distractions chaque fois qu'un bruit vague se faisait entendre dans la pièce voisine.

11 raconta donc brièvement comment, après deux jours de chasse dans les Pyrénées , il allait revenir en Andorre , lorsqu'il avait aperçu des voyageurs qui, surpris comme lui par la tourmente , avaient besoin de secours; il expliqua par quelle impérieuse nécessité il avait été forcé de leur servir de guide, et il exposa enfin l'événement qui avait amené la querelle avec les contrebandiers.

— Après avoir donné cette leçon à ce bandit de Michaël Moro qui allait achever un homme blessé et renversé , dit-il en terminant , nous nous sommes remis en marche. Mais les contrebandiers de la bande de Michaël nous avaient vus du haut des montagnes, et ils se sont mis à notre poursuite. Us nous ont atteints à l'entrée de la vallée et ils ont fait feu sur nous. Heureusement il était nuit, et leurs coups élaient tirés

presque au hasard ; j'ai riposié cependant, mais seul, car les voyageurs étaient tcllemont engourdis par le froid qu'ils ne pouvaient faire usage de leurs armes. J'ai réussi ainsi à tromper les contrebandiers et à appeler de mon côté tous leurs coups , que je savais éviter ; pendant ce temps, la troupe continuait son chemin sous la conduite de Juan , que j'avais rencontré. EnOn j'ai pu faire entendre le son de mon cornet , et je vous remercie, grand-père, d'avoir envoyé du secours : ces pauvres voyageurs en avaient besoin.

Berlren Duba écouta ce récit avec une profojide attenlion, sans quitter son altitude méditative. Quand il fut terminé , il resta un moment occupé à réiléchir.

— Isidoro , demanda-t-il enfin d'un air do regret; lu n'es donc pas allé h Vic-d'Essos?

— Qu'eussé-je fait à Vic-d'Essos, grand-père, à moins que vous ne m'eussiez chargé de quelque commission pour celte ville?

Bertren baissa la tète d'un air chagrin , puis il reprit avec une gravité mélancolique :

— Tu as parlé avec modestie, Isidore, el cependant je devine que tu t'es exposé pour ces étrangers plus que ne l'ordonnait la prudence et moine l'humanité. Je suis bien fûclié aussi que tu te sois fait une dangereuse querelle avec les commerçants de la montagne pour un misérable chien de gitano pris en flagrant délit de vol....

— Grand-père, reprit Isidoro d'un ton respectueux et ferme, peut être ai-je mal compris les conseils de votre sagesse; mais ne m'avezvous pas dit bien des fois qu'on devait protection à un homme faible et renversé? Pouvais-je laisser massacrer sous mes yeux ce pauvre misérable , tout bohémien et tout voleur qu'il est?... D'ailleurs j'avais pris cet homme sous ma protection comme les autres voyageurs ; il était déjà l'hôte de l'Andorre et le mien, et c'était me faire injure que de toucher à un seul cheveu de sa tète I Si Ton avait des plaintes à faire à son sujet , c'était à moi qu'il fallait les porter, et j'aurais vu si je ne devais pas moimême châtier ce pillard gitano... Grand-[)ère,

j'avais espéré que vous ne me blaincricz pas d'avoir fait rcspecler l'hospitalité de rAndorre niènie en faveur d'un païen.

Isidoro s'était animé et parlait avec Tassurance d'un homme convaincu, qui croit pourtant devoir sen référer à un homme plus Agé el plus expérimenté que lui. Bertren Texaminait avec admiration et suivait en souriant chaque phase de ce juvénile et chevaleresque enthousiasme.

— Bien, bien , mon fils , dit-il avec orgueil en serrant la main d'Isidoro ; j'aurais voulu que Belsamet, qui tout à l'heure soutenait que tu étais étranger aux mœurs de ton pays, pût l'entendre ! S'il est du devoir des vieillards de prescrire la prudence aux jeunes gens , il est quelquefois beau aux jeunes gens d'oublier les conseils des vieillards pour remplir un devoir d'humanité. Oui, tu es un digne descendant du loyal et courageux Duba , l'ami cl le compagnon de Vempereur saint Ledwig (qu'il prie Dieu pour nous!) Je n'ose plus le blâmer; demain, je m'occuperai de cette affaire, el je lâcherai qu'elle ne puisse avoir de suites fâcheuses. Mais il faut

song^er, Isidoro, que ces contrebandiers sont inattaquables dans leurs rochers, et que si nous nous mettions en guerre avec eux, ils pourraient nous faire beaucoup de mal.

11 y eut une pause , et Isidoro voulut en profiter pour courir s'informer des nouvelles de la jeune malade , le centenaire le retint par le bras.

— Un mot encore , mon fils , lu ne m'as pas dit quels étaient ces voyageurs.

Or , c'était là le point sur lequel Isidoro prévoyait une réprimande de la part de son aïeul. Un pénible embarras se peignit sur ses traits, et il répondit d'un ton humble et soumis :

— Grand-père, j'ai rencontré ces voyageurs au moment où ils étaient en danger de périr; ils se rendaient à notre vallée , et si je ne leur avais pas servi de guide , ils se fussent sans doute égarés de nouveau dans la montagne, et ils y fussent morts de froid et de faim , ou bien ils eussent été dévalisés par les bohémiens , qui leur avaient tendu un piège... Pard(.nnez-moi grand-père, si, dans une pareille circonstance, jo n'ai pas

refusé de les conduire jusqu'ici, bien qu'il n'eussent pas rempli les formalités que nos lois exigent des étrangers qui viennent dans l'Andorre !

Comme on le voit, Isidoro évitait de faire même soupçonner la part qu avait eue Cornélie dans sa détermination. Mais déjà le [)atriotisme de Bertren s'était alarmé :

— Ainsi donc , Isidoro, dit-il d'un ton de reproche, c'est sciemment que tuas conduit ces étrangers dans l'Andorre, quoiqu'ils ne soient pas munis de l'autorisation ordinaire! C'est mal, mon iils , car tu nous mets dans la nécessité de violer les droits de l'Iiospilalilé en renvoyant de notre vallée ces étrangers.

— Quoil mon père, reprit Duba avec chaleur, auriez-vous ce triste courage de repousser des voyageursmalades etfatigués?Où peuvent-ilsaller si l'Andorre ne les accueille pas en amis? Vous savez comme moi qu'il serait dangereux pour des Français de se rendre en Espagne dans un moment comme celui-ci, où toutes les populations sont encore exaspérées contre leur nation ; d'un

autre côté, il leur serait presque impossible de retourner en F'rance; le chemin qu'ils ont suivi aujourtriiui ne sera plus praticable demain. D'ailleurs, ^rand-père, conlinua-t-il avec un élan de courage, pour vous dire tout, je sais que le vieillard que vous avez vu ce soir s'est échappé de France pour sauver sa vie. C'est ce que Ton appelle de l'autre côté des montagnes un réfugié politique; et eùt-il la pensée de rentrerdans sa patrie, malgré les dangers qui Ty attendent, sa lille, cette pauvre jeune dame qui a tant souffert, et le Ca-Goth qui raccomj>agnent ne le souffriraient pasJ... J'ose donc, grandpère, vous supplier, vous, qui avez tant de pouvoir et decréditdans l'illustrissime conseil souverain, d'adoucir en faveur de ces pauvres Français les sévères ordonnances qu'ont faites nos pères.

Tout ce qui restait de sang-chaud dans les veines de Berlren Duba rellua vers le visage. H se redressa, jeta un regard foudroyant sur son petit-lils et lui dit d'une voix imposante :

— Et c'est pour un ennemi de la France, nu-

tre prolectrice, c'est pour un coupable qui peut attirer sur nous la colère d'un puissant voisin, qu'il nous faudra changer les lois constitutives de noire souveraineté, renoncer à ces mesures qui ont sauvé depuis tant de siècles Tindépcndance de notre pays? Et qui es-tu , toi , jeune lioinnie, pour oser faire une pareille proposition à un ancien syndic deTAndorre , à un héritier avant toi du droit carlovingicn, à un vieillard qui a cent ans passés ? Parce que tu es mon pelitfils selon la chair et que je l'aime comme le seul rejeton de la race des Duba , crois-tu donc que mon allection pour toi me lasse oublier les devoirs envers la patrie? Isidoro, lu connais la loi qu'ont instituée nos ancêtres; un étranger ne peut séjourner chez nous sans une permission de lillustre viguier français, (jui seul est responsable envers noire pays de la conduite de cet étranger. Si ceux que tu as introduits chez moi ne sont pas pourvus de celte j)ermission , mon (Ic^v.ir ( si iL' les renvoyer...

— iMais, grand-pere, sécria le jeune honnnc avec impétuosité, ce que vous voulez faire est

contraire aux usages reçus clans tous les pays à regard des proscrits.

— Et pourquoi sais-tu, Isidoro Duba, ré{)onidit le centenaire avec aiiierturne, qu'il existe d'autres pays que TAndorre , d'autres lois que les lois que nous ont faites nos pères du temps du grand Cari et de saint Lcdwig? Écoute-moi . jeune homme, et retiens bien mes paroles: nous sommes (!es Duba , de la famille la plus ancienne et la plus illustre de l'Andorre ; c'est nous qui devons donner l'exemple de l'attachement et du respect aux lois de la république. Que deviendraient nos mœurs, nos antiques usages, si ceux qui sont chargés de les conserver étaient les premiers à les enfreindre? Quanta ces voyageurs, je réfléchirai d'ici à demain au parti que je dois prendre, et, s'il le faut, je déférer;ii à l'illustrissime conseil souverain et à l'illustre viguier Andorran. En attendant, voici ce que je puis déjà te dire : si ces étrangers avaient rempli les formalités qu'exigent nos lois , loin de te blâmer de les avoir protégés, j'exposerais ma vie pour les défendre dans le cas où

quoique danger les incnaeerait encore ; mes hiens , rv.a maison, ines serviteurs, la vi(M'l la mienne seraient à eux, parce qu'ils seraient mes hôtes el mes amis... Mais du moment qu'ils ne se sont pas soumis à ce que nos institutions exi- []i}\\[ (Peux , nous ne devons plus songer qu'aux malheurs dont leur présence peut être la cause. Sans doute Isidoro aurait eu beaucoup de choses à répondre à cet inflexible et soupçonneux vieillard, qui voyait dans le moindre événement un motif de craindre pour l'existence politique de son pays; niais lîertren Duba était dans un tel état d irritation qu'il eût été cruel à son petit-lils, habitué à le respecter comme une divinité, d'insister davantaj^e. D'ailleurs il savait que le centenaire , malgré ces principes rigides, bésiterail avant d'exécuter le cruel projet qu'il avait annoncé de chasser de chez lui des proscrits , et en attendant qu'une décision fût prise à leur égard, Isidoro comptait tirer parti de toutes les circonstances iuvorables pour eux qui pourraient survenir. Aussi il se contenta dédire avec douceur que s'il avait eu des torts en n'écoulant

fjuc sa piiié pour do nuillioureiixélrangors, il en dcmanduit pardon à son aïeul, el qu'il s'en rapportait enlièremenlà sa prudence et à sa sagesse pour concilier les devoirs de Ihumaniléavcc les inlérôls de la comniunaulé de l'Andorre.

Celle soumission n'effaça pas les nuages que tant d'embarras survenus à la fois avaient appela sur le front du patriarche; cependant il répondit d'un ton radouci :

— Tu as raison , Isidoro ; rapporte-t-en à mon expérience pour réparer la faute qu'une générosité imprudente t'a fait commettre. ïu sais que dans ma longue carrière je n'ai jamais été ni injuste ni impitoyable.. ., D'ailleurs je me suis peut-être exagéré le danger ; ces étrangers sont sans doute plus inoffensifs que je ne le crois. Je les verrai , je les interrogerai moi-même, et je rendrai juges les anciens et les sages du pays de ce que nous devons faire.

Isidoro s'inclina , et libre enîin d'obéir à ses sentiments secrets, il allait se rapprocher de la chambre où Cornélie avait élé déposée, pour glaner quelque nouvelle de la malade, lorsque

In porto s'ouvrit , et Tespiù^jlo Mniiu , porlunl à la main, j)oiu' ne pas faire de bruit, ses jolis sabots, entra dans la salle.

— Eb bien, Maria, ma chère Maria î dciiMUda-t-il à voix basse quoique avec vivacité, comment se porte celle pauvre dame ?

— Kilo a eniin repris ses sens, répondit h: jeune Andorraneavec intérêt, mais un moment nous avons désespéré de lui voir rouvrir les yeux ! Pauvre Française ! si vous voyiez comme elle est jolie! et quels beaux babils elle porte! des dentelles comme on n'en a jamais vues dans TAndorre.

— Enfui, elle est mieux?

— Oui, mais elle a une fièvre violente et elle parle avec une voix si douce !.... Moi, je n'ai pas pu comprendre ce qu'elle disait, car elle parlait français; cepcndantj'ai cru distinguer qu'elle prononçait souvent votre nom, Isidoro.

— Mon nom ! répéta le jeune Duba , dont les yeux s'enflammèrent.

— Cela n'est [)as étonnant , dit tranquillement le vieux Bertren ; celle jeune lille cl sc^

compagnons ont contracté aujourd'hui assez d'obligations à l'égard de mon petit-fils pour qu'ils prononcent son nom dans leurs rêves.

— Et vous, vous lui donnez tous vos soins , Maria, reprit Isidoro avec une joie fébrile en regardant sa fiancée ; vous la traitez , suivant ma recommandation, comme votre sœur, comme votre amie, n'est-ce pas ?

— Oh ! je sens que je Taime déjà, dit la naïve V Maria avec clialeur ; aussi , comme il faudra que

xquelqu'un reste toute la nuit près d'elle pour la ^)igner, j'ai obtenu de ma mère la permission Réveiller l'étrangère avec la servante Dca... et je suis venue, ajoulu-t-clle en regardant le vieux Duba, d'un air de cajolerie, demandera l'illustre Berlren qu'il m'accorde cette grâce î...

Cette fois Isidoro ne put plus contenir les transports de sa joie et de sa reconnaissance pour le zèle empressé de sa fiancée :

— Maria, dit-il (fune voix tremblante d'émo tien, vous êtes la meilleure et4a plus douce de^ fennnes! et votre bon cœur me f*dl souvenir

qu'an milieu du dcsorilre de mon nrrivée, j'ai oublié de vous embrasser...

Avant que la charmante enfant eût pu s'en défendre , il la prit dans ses bras et déposa sur sa joue fraîche un baiser rapide. Maria , toute rouge de pudeur et de plaisir , se réfugia près du centenaire, qui souriait de l'impétuosité de son pelit-fils. Mais en ce moment, Antonia lîelsamct, qui était entrée sans qu'on s'en aperçut, posa la main sur le bras d'Isidoro et lui dit d'une voix grave et significative :

— Vous n'oubliez pas, Isidoro Dubti, (|ue dans nos montagnes un homme ne donne de pareils baisers qu'à celle qui doit être sa fenniie?

L'Andorran la regarda d'un air distrait, mais au môme instantBerlren se leva avec une légèreté toute juvénile, et se plaçant en face de la mère de Maria, il ()rit son petit-fils par la main et dit d'une voix ferme :

— Ecoulez, Antonia Belsamet, ce que vous venez de voir devrait mettre fin ù vos injurieux soupçons. Aujourd'hui vous avez douté de la bonne loi de mon pelit-fils Isidoro et je ne pou-

vais répondre comme je vais le faire mainlenant. C'est nous outrager de coire qu'un Duba j)eut feindre des sentiments qu'il n'a pas et faire dos serments qu'il ne veut pas tenir. Isidoro a choisi librement votre fille parmi toutes les jeunes filles de l'Andorre, et Maria l'a accepté pour fiancé; ils s'aiment donc, et conmie nous sommes d'accord sur toutes les conditions du mariage, aucun retard n'est plus nécessaire. Enfants dans cinq jours à partir d'aujourd'hui», le jour de la Saint- Mariin, vous serez mariés I

— Cinq jours! répétèrent les deux jeunes gens avec des intonations de voix différentes.

— Vous l'entendez, vous autres, dit le centenaire en se tournant vers un groupe de patres qui étaient rentrés depuis quelques instants dans la salle, le jour de la Saint-Martin aura lieu la noce d'Isidore et de Maria... Faites vos préparatifs, car je veux que les fêtes soient si brillanlantes qu'on n'en ail jamais vu de pareilles dans l'Andorre !

Des applaudissements et des bénédictions accueillirent cette nouvelle; mais Isidoro re^ta pétrifié, sans donner un signe de joie.

Le lli<iiielcf«

Le surlondemain de rarrivée des exilés clicz Bertren Duba , le centenaire était occupé , dans une vaste chambre meublée à ranlique . à examiner une dépêche qui venait de lui arriver de la ville d'Andorre. Soit que la vue du patriarche commençât à décliner, soit qu'il fut disirait de celle lecture par les réflexions qu'elle lui inspirait, soit enfin, ce qui était le plus probable, que le digne homme , dans sa vie champèlre , n'eut "j)lus souvent Toccasion de lire des dépèches et éprouvât par suite quelque difficulté à

rapprocher le signe de la chose signifiée , loujoiirs est-il que depuis un quart d'heure il tournait la feuille de papier entre ses mains et qu''il semblait êlre dans un véritable embarras.

La maison , si animée lorsque les patres arrivaient le soir, était déserte et silencieuse, lorsque tout à coup Berlren entendit distinctement des imprécations en langue catalane et des cris de terreur poussés dans la grande cour, du côté des étables. Comme un écolier enchanté de trouver une occasion d'interriojcnpre son travail, il se leva rapidement et s'â^p^ocha d'une fenêtre qui avait la forme d'une croix kline; mais avant qu'il eût pu s'informer de la cause de tout ce bruit, Pedro , qui remplissait dans l'habitation les fonctions de majordome, entra tout essoulilé et tout rouge, comme s'il venait d'avoir quelque vive altercation au dehors.

— Eh bien! Pedro, d'où vient tout ce vacarme ? On oublie donc que nous avons des malades ici ?

— Ma foi, illustre Bertren , il n'est pas facile de faire comprendre cela 5 ce brutal de Mi-

chaël Moro, le contrebandier! Il vient d'arriver en disant que vous aviez à lui pnrler; au moment où nous traversions la cour, il a aperçu un des bohémiens qui se cliaulTait au soleil... Alors il s'est mis à jurer de manière à faire abimer la la maison , el si le gitano ne s'était enfui à toutes jambes, je crois , Dieu me pardonne! que Micbaël l'eût tué avec ses pistolets. J'ai eu toutes les peines du n)onde à le retenir, et la querelle de l'autre jour a été sur le point de recommencer!

— Ab! c'est ce ratero de Micbaël ? dit Bor- Iren avec <lé^oùt; j'aurais dû le reconnaître à la manière dont il blaspbémait Dieu cl les saints ! Pourquoi faut-il que nous soyons obligés deménajjer de pareils misérables? Ces miquelets et ces contrebandiers font le désespoir du gouvernenient de l'Andorre! Mais patience!... Je ne veux pas de querelles, Pedro, continua-t-il , j'ai fait promettre <à cet homme qu'il ne serait pas inquiété s'il venait me trouver ici , et je n'entejuls pas (ju'on lui fasse aucune injure.

— Illustre maitre , aous êtes trop bon avec

ces pillards de la monta(>ne , dit le pâtre d'un air mécontent, et si les Andorrans voulaient me croire, ils se débarrasseraient i)ien vite de CCS bandits qui infestent notre frontière !...

— Ils ont certaines raisons pour n'en rien faire, Pedro ; mais laissons cela; le drôle pourrait tentendre. Est-il venu seul ?

— Il a avec lui deux chenapans armés jusqu'aux dents comme s'ils devaient combattre une brigade entière de douaniers , et tous les trois ont bien la plus mauvaise mine!

— Malgré leur mauvaise mine , Pedro , tu vas aller dire à Micliaël de monter ici et tu resteras avec ses deux compagnons à boire une cruche ou deux de vin de Citalogne.

— Moi! maître, avec de pareils vauriens, per Christo!

— Je vais bien boire avec leur chef, moi 1 dit le centenaire en souriant : on ne peut venir à bout de ces gens-là sans les enivrer ou à pou près ; lu me mouleras une cruche et deux coupes... mais , encore une fois , pas do querelles .

Mi

cor je le préviens, Péilro, que je m'en pren- (li;ii à loi s il arrive quelque malheur. Surloul veille à ce qn Isidoro ne puisse les renconlrer ici. Où est mon pelit-fils en ce moment?

— Près de ces voya[jeurs , comme toujours ; il ne les (luittc pas.

— C'est bien; profilons du moment, car Isidoro pourr:iit venir, et ma !ié>>ocialion serait alors impossible ; va î

Pedro sortit et revint uu bout d'un moment, ])ortanl la cruche de vin et les coupes qu a\ait deniandées Berlren ; il était accompajjnc du farouche IMichaël Moro, ou Michel le Maure, le contrebandier qulsidoro avait blessé deux jours au[)aravant.

Nous savons déjà qu'il était de haute laille ; son visage bronzé élait cou\crt de cicatrices, (juil n'aynit pas {jn^nécs à la {juerre, mais dans des ((uerelles avec ses égaux ou dans ses luttes avec les douaniers. Ses yeux enfoncés ex[)rimaient à la fois Torgueil , la méchancelé cl Tavarice. Il n'avait sur la tète que le bonnet rouge à la catalane , et son costume n'offrait pas en ce mo-

ment le mélunge de? couleurs vives, de quincailleries brillanles, de chapelets et de scapulaires qui distingue les autres montagnards espagnols. Sa culotte de basane, sans jarretière, laissait voir ses jambes noires et musculeuses , que recouvraient à peine des guêtres de cuir par-dessus les espartenyas.il n'avait ni veste ni malelle, mais une cape blanche était roulée en bandouillère par-dessus sa chemise de toile rousse. Quoique sa main blessée lût enveloppée de linges sanglants , il tenait de l'autre main sa carabine rayée ; deux pistolets qui sortaient de sa ceinture rouge prouvaient qu'en cas d'alerte il se croyait encore capable de faire résistance.

Ce personnage appartenait à cette race nomade mi-partie espagnole mi-partie française , et par cela même échappant aux juridictions des deux pays , qui s'était propagée à cette époque, à la faveur des guerres inlernalionales, dans les Pyrénées. Elle habitait la })artie la plus inaccessible de ces montagnes , également redoutable à ses amis et à ses ennemis , vivant de contrebande et , par occasion, de vol. Michaël avait fait par-

lie de ces bandes indisciplinées de miquelets qui furent |)resquo enlièremcnl exterminées par les Français à la bataille do la Montagne-Noire en -1705. Il avait depuis celte époque une jjrande réputation d'insolence et d'audace, et cependant, soit respect , soit défiance , soit peut-êlre embarras de savoir comment il devait se conduire en j)résence d'un persounn^e aussi émiiient que l'ancien syndic de l'Andorre, il resta immobile près de la porte , après avoir adressé à Bertren un salut silencieux. Le centenaire crut deviner sa pensée :

— Ap[)rocbe, Michaël Moro, dit-il avec un {Teste presque amical, approcbe et ne crains rien; je t'ai promis que tu serais bien accueilli toi et ceux qui t'accompagnent, et j'espère que tu ne le délie pas de moi tu es mon bote!

En même temps Duba désignait un siège en lace de lui, ù coté d'une table de sapin sui- laquelle Pedro venait de disposer les coupes cl le vin. Micbaël regarda sortir Pedro et il s'approcha lenlemcnt de la table en prononçant diine voix rauquc quelques mots indistincts <pii lor-

niaicnl j)oiil-èlre tout son vocabulaire de politesse, puis il siissit en face du vieux Duba ; mais sans doute ses soupçons ne l'avaient pas entièrement (juiltés car il posa sa carabine en travers sur ses genoux et la maintint avec sa main non blessée, comme pour ne pas être pris à 1 improviste.

Le centenaire remarqua ce signe de défiance, et son visage s'empourpra de colère. 11 se leva avec dignité et dit d'une voix forte :

— Comment, misérable, tu oses douter de la parole d'un Duba ? Je le fais venir dans ma maison, je te fais asseoir à ma table, je t'appelle mon hôte, et tu te crois encore en droit de suspecter mes intentions? Dépose ta carabine, te dis-je, oïl je saurai bien te faire repentir de ton insolence!

En même temps le vieillard, avec une autorité singulière, arracha la carabine au Miquelet et la déposa à quelque pas, contre la muraille. Moro se redressa brusquement et fit un mouve- * ment comme pour reprendre de force son arme redoutable ; mais la contenance ferme, le le-

gard magnétique tic licrtren rarrôlèi'cnl. Illiésila une seconde; puis, dominé par un ascendant irrésistible, il se rassit en murmurant d'un ton bref ;

— C'est vrai, j'ai tort.

— Voyons Michaël Moro, dit le centenaire en reprenant sa place et en remplissant les coupes, ne nous fâchons pas, puisque je t'ai fait venir justement pour arranger une querelle qui a eu lieu ces jours passés.

— Je m'en souviens, répondit le bandit en vidant sa coupe et en montrant sa main blessée. J'ai jure de me venger!

— Tu l'as juré ! reprit le vieillard alarmé ; tu ne peux cependant avoir l'intention de donner une suite sérieuse à celte affaire... tu ne serais pas si fou 1

Michaël fit une grimace significative et avala une seconde coupe de vin.

— Écoute, IMichaël Moro, dit Bertren avec véhémence, tu as une mauvaise réputation dans le pays, bien qu'en dehors d(; ton connnerce et de

tes batailles avec les douaniers lu n'aies pas en-

eore donné prise sur toi ; cependant il faut que tu saches bien que si l'illustrissime conseil et les habitants de l'Andorre souffrent que des contrebandiers et des miquelels tels que toi infestent nos frontières, nous ne voulons pas néanmoins que cette tolérance aille trop loin. On peut excuser une querelle fortuite comme celle de Tautre jour; bien que le sang ait coulé, il y a eu des torts des deux côtés. Mais si quelqu'un de vous osait se rendre coupable désormais d'une agression préméditée envers un habitant de l'Andorre, nous avons des carabines qui portent aussi loin que les vôtres, et nous en avons plus que vous. D'ailleurs la guerre eutrela France et l'Espagne est maintenant finie, et on va sans doute songer à la sûreté des frontières, llénéchis que bientôt peut- être tu auras besoin de protecteur, et que je puis t'en servir si je te trouve raisonnable.

Le miquelel pouvait répondre que si réellement la petite république avait eu la faculté de faire cesser certains désordres sur Textrème frontière, elle n'y eût pas manqué depuis long-

temps, et que s'il y avait ou (|uelqu'autre moyen de se mettre à couvert contre ses entreprises et celles de ses pareils, Bertren Duba, personnafje important de l'Andorre, au lieu de le recevoir, lui, Michaël Moro, à sa table, l'eût certainement mis bors d'état de nuire à qui que ce fut. Mois le taciturne contrebandier se contenta de bausser les épaules en écoutant les menaces du vieux patriote Andorran, qui n'eût pas l'airdes'en apercevoir.

— Ne crois pas au moins, reprit Bertren d'un air déjifagé, que mon pelit-fils te craii^ne, malgré tes prouesses contre les douaniers. Tu sais bien qu'Isidoro n'a peur de personne ; lorsqu'il va cbasser les isards dans la montagne, il ne reculerait pas plus devant les miquelets que devant les loups et les ours, pourvu qu'on l'attaquât en face, et je te crois trop brave, INlicbaël, pour l'attaquer autrement. Or. tout le pays connaît son adresse à la carabine, et s'il eut visé la tôle comme il a visé ta main, il est certain (pie lu n( serais pas en ce moment à causer tranquillement avec moi. Mais il n a pas voulu te tuer, vois-tu,

quoique tu aies mérité la mort en tirant sur un homme qui, m'a-t-on dit, avait déjà mis le pied sur le territoire de l'Andorre.

— Votre petit-fils m'a fait une injure que j'espère bien lui faire payer plus tard, dit le contrebandier d'une voix sombre.

— Une injure I une injure ! reprit le vieillard en s'agitant avec impatience, voilà comment vous êtes vous autres Catalans, vous voyez des injures partout, afin d'avoir l'occasion de vous en venger ! mais s'il y a injure, c'est bien réellement toi qui l'as faite, Michaël, en attaquant ce bohémien qui était sous la protection de mon fils. D'ailleurs, toi et les tiens vous avez brûlé assez de poudre le même soir pour celte prétendue injure, et je t'ai mandé, Michaël Moro, pour te dire que je ne veux pas, entends-tu, que cette affaire aille plus loin ! Il y a eu querelle, il y a eu bes balles échangées; c'est assez pour l'honneur. Maintenant si l'un de vous attaquait l'autre, le cas deviendrait grave et l'illustre viguierou les honorables bailes devraient s'en mêler. Moimême je dépêcherais mes chasseurs à tes trous-

ses et on t'aurait bien vite atteint dans la grotte du Rialp. Or, où irais-tu, Micliaël Moro, toi et tes gens, si on vous débusquait de vos montagnes?

— Il faudrait donc que je gardasse la blessure et l'outrage, dit le niiquclet de sa voix rauquo ; il faudrait donc que j'eusse perdu du temps à guérir ma main, sans faire payer à personne le tort que me cause dans mon commerce cette maudite blessure?

— Ab ! si nous parlons d'intérêt, courageux Micbaël Moro, nous pourrons nous entendre. Je dis qu'il n'y a pas injure, remarque bien; mais je ne dis pas que cette blessure ne te cause pas quelque dommage... Aussi comme tu n'es pas ricbe, je suis disposé à compenser les pertes que tu pourras faire à cause de celte blessure; ceci est de toute justice. Voyons, je ne veux pas qu'il te reste le moindre prétexte de cbercber encore querelle à Isidoro, et pour cela, flxe toi-même l'indcmnilé que tu réclames...

Les yeux (lu con'rebandier pélillèrent d'avarice et de joie ; le crntenaire avait bien compris

le caractère de ce misérable ; rinlérêt étouffait tout autre sentiment. Michaël réfléchit un moment.

— Eh bien , reprit-il audacicusement en levant la tète, j'oublierai tout, mais vous me donnerez cent francs, argent de France, c'est le meilleur 1

— Cent francs ! s'écria Bertren, crois-lu donc que nous autres bergers et laboureurs nous ayons de Targent comme un marchand de Ségovic? cinquante francs et cent livres de laine, es-tu content?

— Ajoutez au moins un mulet.

— Rien.

— Allons , soit.

— Mais tu me jures par ton père et ta mère , par le Christ et la Vierge , que tu ne chercheras jamais à te venger sur monpotil-lils IsidoroDuba de l'affaire du pic du Siguier?

— Je le jure par mon prre et ma mère , par le Christ et la Vierge , dit le miquelet en levant la luuidi.

— Et par saint Michel ton patron? ajouta le centenaire. " "*

Le contrebandier hésita; il avait sans doute quelque arrière-pensée, et le second serment lui semblait trop solennel pour qu'il osât le prononcer avec la conscience qu'il pourrait un jour rcnfrcindro.

— Jure par saint Michel , ou tout est rom|)u, dit Berlren avec fermeté.

Michaël prononça à regret le serment exigé , puis il continua d'un air mécontent :

— C'est bien peu de chose , illustre Duba , pour une main percée de part en pari ! Heureusement que ces voyageurs de France ne sont pas compris dans le marché, et s'ils repassent dans nos parages d'ici à quelque temps... Vous savez que depuis laffaire delà Montagne-Noire je n'aime pas les Français.

— Non pas , non pas ! s'écria le vieux l)ul)a , ces étrangers sont mes holes et je ne dois pas souffrir que personne à ma coiniaissance puisse nourrir contre eux de mauvais desseins!...

Le contrebandier lit un signe négatif et résofu.

— • Allons, je vois qu'il faut que je t'abandonne encore le mulet 1 mais puisses-tu le casser le cou le premier jour que tu renfourcberasl

Micbaël reçut cette injure avec un calme stoïque ; puis il se leva tranquillement en faisant ses préparatifs comme pour s'éloigner :

— Ainsi donc , maître , tout est convenu , et je ne puis plus me venger de la blessure et de l'outrage que sur ces misérables gitanos, qui ont été la cause première de tout ceci !

— Ob ! pour le coup, dit le vieillard poussé à bout, tu n'auras rien pour les gitanos ; les gitanos sont des païens maudits qui n'ont pas de valeur; ils doivent passer par-dessus le marclié.

— Us sont pourtant vos botes... Mais n'en parlons plus. Ils paieront pour tous ; je leur apprendrai à piller les marchandises !

— Eb bien ! tu auras deux brebis pour les

gitanos; mais ne me demande plus rien , car je

jure...

Le vieillard se mordit les lèvres et reprit d'un

ton radouci :

— Tu le vois , je suis généreux ; mais désormais tiens-toi tranquille et ne viens pas reparler de cette main de malheur , car elle est payée dix fois plus qu'elle n'a jamais valu. Ainsi je puis compter que cette affaire du pic du Siguier est à jamais finie?

— Je l'ai juré. Mais vous, illustre syndic, quand me donnerez-vous ce que vous nvavez

promis?

— Écoute : les troupeaux sont aux champs , la laine n'est pas pesée et largent n'est pas dans mon coffre... Mais reviens le jour delà Saint- Martin, pour le mariage d Isidoro. Je t'invite à la noce, toi et ta bande; tous les habitants de la vallée s'y trouveront , et tu oublieras tout à fait , en buvant mon vin , la fâcheuse querelle de l'autre jour. Avant de partir tu réclameras ce que je t'ai promis , et sois assuré que j'y ajouterai quelque chose plutôt que de ne pas te

renvoyer content ... Tu sais ce que vaut ma parole.

— Oui , oui, maître ; je ne suis pas inquiet. Nous reviendrons tous dans quelques jours.

Puis, au moment de sortir, il se plaça lièrcment devant le centenaire et lui dit d'un ton moitié ironique, moitié menaçant ;

— Eh bien , illustre Duba ! maintenant que l'affaiie est finie, je puis bien vous dire que vous avez fait un bon marché.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que la vie de votre petit-fils vaut plus que tout ce que vous allez me donner, et que j'avais le projet, aussitôt que ma main serait guérie , d'attendre votre Isidoro dans les montagnes et de lui envoyer une balle qu'il n'aurait pas vue venir. Ce sera donc pour une autre occasion.

En même temps , il fit entendre un rire guttural , et après avoir salué gauchement , il sortit de la chambre sans attendre de réponse.

Le vieillard resta un moment comme étourdi

de tant d'impudence; puis il répéta d'un air pensif en hochant la tête :

— Oui , oui , j'ai bien fait ! ce misérable eut assassiné Isidoro 1

Pendant que Bertren Duba était encore préoccupé par les idées pénibles que lui avait laissées celte visite, Isidoro, non moins inquiet et non moins agité, mais par d'autres pensées, entra brusquement dans la chambre. A sa vue , le centenaire craignit que le jeune Andorran n'eût rencontré Michaël Moro et rendu ainsi inutile la désagréable négociation qu'il venait

de mener à bien.

D'oix viens-tu? demanda-l-il précipitamment.

— Je viens de la chambre de la jeune dame où les pauvres Français sont réunis ; ils se désolent parce qu'ils savent que d\m moment à Tautre on peut les chasser d'un pays où ils avaient espéré trouver repos et sécurité.

Bertren respira; ses craintes n étaient pas fondées.

— J'ai remarqué , dit-il malicieusement eu

se rasseyant , que depuis que ces étrangers sont ici , tu semblés ne t'occuper que d'eux seuls... hier tu as passé toute la journée à la porte de la jeune étrangère et maintenant qu'elle se trouve un peu mieux , tu ne laisses échapper aucune occasion d'entrer pour t'informer de sa santé.

Isidoro rougit et détourna la tête.

— Mais je connais la cause de cette assiduité, reprit le vieillard ; ta jolie fiancée Maria est toujours à côté de Télrangère et tu profîtes de l'occasion... Courage, mon garçon, tu n'as plus que trois jours à attendre ! Je crois que Maria est presque aussi impatiente que toi , et Belsamet et moi nous sommes aussi impatients que vous deux.

Le jeune Duba resta embarrassé et contraint pendant que le vieillard se frottait les mains avec gaîté.

— Grand-père, demanda-t-il enfin , on m'avait dit que vous veniez de recevoir la réponse à la leltre que j'ai écrite pour vous au viguier français à Andorre.

— L'illustre viguier français est en ce mo-

ment à Pamiers dans l'Ariè(je; mais rillusliissime conseil s'est assemblé et on a répondu à celle lettre...

— Eh bien !{Trand-père, dit vivement Isidoro, quelle est la décision du conseil souverain? Ces étrangers resteront-ils ici? Cette belle jeune dame n'aura-t-elleplus, au milieu des maux qui raccablent, à s'inquiéter encore du sort de son père et du sien?

Le centenaire iit un signe qui n'était ni une négation ni une affirmation.

— Voistoi-mcine , dit-il en présentant la lettre à son pelit-fils, et juge de ce que je dois faire.

Et comme Isidoro parcourait avidement la missive sans prononcer une parole, Berlren ajouta :

— Lis à haute voix , mon garçon ; j'ai oublié dcjà en partie ce que j\ii lu, et d'ailleurs ma vueest si mauvaise depuis quelques années!... Enfin lis moi la lettre tout entière.

Comme on Ta deviné , le bonhomme n'était pas bien sur du contenu de la dépêche, et il

avait complé, pour en avoir une idée cxacle, sur Isidore, son secrétaire ordinaire. Celui-ci resta un moment absorbé dans celte lecture , et ses traits prirent une expression de tristesse et de terreur. Mais cette expression changea tout àcoup,etil dit tranquillement en désignant la lettre :

— Eli bien! grand-père, ce que j'avais prévu arrive; rilluslrissime conseil s'en rapporte entièrement à votre sagesse sur le parti qu'il convient de prendre à Tégard de vos hôtes , et j'ose espérer...

— Est-ce bien cela ? est-ce exactement ce que dit la lettre? reprit le vieillard étonné en attachant sur son petit-fils un regard soupçonneux , il m'avait semblé...

— Voyez vous-même I dit le jeune homme d'un air d'assurance parfaitement naturel , comme s'il n'eût pas douté que son aïeul ne fût réellement capable de rectifier une erreur.

— Oui, oui . c'est vrai , je l'avais oublié! dit le vieillard en s'elTorçant de sourire, et cette marque de confiance de la part de mes con-

^50 frères du conseil c&t 1res lia Ueuse pour moi; mais ne trouves- tu pas, Isidoro, qu'elle est contraire à loules nos lois et à tous nos usafjes? Car enfin, continua-t-il d'un air pensif, une nouvelle révolution vient, dil-on, d'éclalcr en France , il y a un nouveau roi , un nouveau pouvoir, cl si ces Français qui sont ici , ces proscrits , comme on les appelle , allaient attirer sur nous la colère de ce roi ?... Je suis fûclié de ne pns m'ètre trouvé au conseil ; ils ne savent pas en Andorre ce que c'est que la France et comment elle écraserait d'un revers de main notre pauvre petite république, si nous étions assez maladroits pour... Oui , il est vraiment extraordinaire qu'ils m'aient permis d'agir comme je l'entendrais, sans me conseiller aucune précaution... J'ai envie de partir sur-le-champ pour Andorre, afin de faire comprendre à mes confrères la nécessité de la prudence.

— Mais, grand-père, puisquon s'en rapporte à votre sagesse, dit isidoro visiblement inquiet; d'ailleurs, vous ne m'avez pas permis d'achever, conlinua-t-il en héailant; vous parlez

(lo prc'oaulions à prendre , mais on vous recommande de vous informer quelle est exactement la condition de ces étranjers , et d'agir en conséquence.

— A la bonne heure donc! s'écria Berlren. Je reconnais la politique ordinaire de nos conseillers 1 11 ne faut pas mécontenter la France ou l'Espagne; je le leur ai toujours dit... EIi bien , mon garçon, viens avec moi , ajoula-t-il en se levant rapidement , tu m'aideras dans le cas où il y aurait quelques papiers à examiner ! .... Car mes pauvres yeux déchiffrent si diflicilement récriture , et surtout l'écriture française.

— Où allons-nous donc , grand-père? dit Isidoro en cherchant à le retenir.

— Mais dans la chambre des étrangers , les questionner sur-le-champ.

— Grand-père , songez, je vous prie, que la jeune dame est encore bien malade , et que l'émotion que vous allez lui causer pourra lui être fatale. Son père et ce Ca-Golh , leur ami , sont descendus la voir aujourd'hui pour la première fois depuis leur arrivée, car ils étaient hier

presqu'aussi malades qu'elle ; vous allez troubler peut-être les épancliemcnls du père et de la fille.

— Isidore, liier il eut été cruel de presser ces voynjTeurs au sujet du secret dont ils s'environnent; aujourd'hui ils entassez de force pour causer entre eux, ils doivent en avoir assez pour nous dire si leur présence ne peut pas nous attirer l'inimitié de nos puissants voisins. Il n'y a ni hésitation, ni retard possibles.

— Encore un mot, je vous prie, mon {>randpère, dit le jeune Duba avec une profonde émotion ; si le nom et la position de ces étrangers vous scnd^laient devoir appeler sur l'Andorre ces malheurs que vous craignez , que feriezvous?

— Je ferais conduire ces étrangers jusqu'aux frontières d'Espagne ou de France, et je leur défendrais de rentrer jamais en Andorre.

— Mais si l'un d'eux était faible, malade, mourant; s'il ne pouvait être transporté sans danger pour sa vie?

— IsidorO; dit le vieillard d'une voix austère,

rcxislcncc (le mon pays m'est plus chère même que les devoirs de 1 hospitalité.

— Eh bien, moi , s^écrie le jeune homme eu éclatant d'une voix tonnante, je jure que je ne souffrirai pas...

Il s'arrêta tout à coup au moment d'exprimer quelque énergique pensée qui bouillonnait au dedans de lui-même. Bertren se redressa , et fixant son regard calme et sévère sur son petitfils, dit lentement :

— Qui a permis au fils de mon fils d'élever ainsi la voix en ma présence? Est-il las déjà du respect et de Tobéissance qu'il doit à mon âge et à ma qualité d'aïeul? Parle, Isidoro , ai-je dit quelque parole que je doive expliquer ou rétracter? hê jeune homme peut aussi reprendre le vieillard , si le vieillard a mal parlé ou mal agi!

— Grand-père, reprit Isidoro après une pause, excusez un moment d'égarement... Nous faisons des suppositions qui ne peuvent être vraies. Il n'y a aucun danger à craindre de la présence de ces étrangers chez nous ; ce sont de

sim[)lcs et obscurs voyageurs, sans influence dans leur pays, sans itnportance nulle part... des vêtements si simples I un Ca-Golli pour compagnon' Oui, je suis sur que vous ne ferez aucune difficulté de leur permettre de séjourner ici quand vous les aurez interrogés !

Et il entraîna le vieillard encore tout ému par ce cri de volonté échappé [)our la première fois en sa présence.

La Slalnclc.

Le père Oonlliicr et IJernard Alric se Irouvaienl eu ce moment, conime nous le savons, dans la chambre de Cornélie. Pendant la journée préeédenle, tous les deux étaient restés njnlades dans leur clianihre, par suite des affreuses fatigues et du froid horrible qu'ils avaient eu à supporlerdans le passagedes montagnes. Comme ils étaient à peu près privés de tout sentiment lorsqu'ils avaient été transportés chez Rerlri n Duba, grand avait été leur élonnemenl lorsprcii

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