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tron , pouvcz-vous nous apprendre ce qui est arrivé depuis ce matin à Tillustre BertrenDuba?
Le nom de son aïeul prononcé à voix haute parut enfin tirer Isidoro de l'absorption indéfinissable dans laquelle il était plongé depuis qu'il avait quitlé Cornélie. 11 s'arrêta et il sembla attendre, comme les autres, la réponse qui allait être faite à cette pressante question.
Mais Cari, puisque c'était le nom de ce personnage, se voyant découvert, sortit de sa cachette et répondit brusquement en continuant son chemin vers le pied de la montagne, sans regarder ceux qui venaient de Tinlerroger :
— Il n'y a plus que haine et mépris pour l'enfant qui a été maudit! Arrière le fils coupable et déshonoré 1
Et il s'enfuit sans donner aucun autre éclaircissement. Isidoro resta encore un moment à la même place.
— Maudit! répéta-t-il avec un sourire amer. Puis il se remit en marche du même pas égal
et automatique. Ses compagnons le suivirent, et pendant le reste du chemin, ils ne purent se
trouver de nouveau à portée d'interroger les montagnards qui parcouraient le pays en tous sens. Ils s'enfuyaient à leur approche, comme ces ombres iuntasliques qu'on croit pouvoir atteindre ù chaque instant et qui sont toujours insaisissables. Du reste ils étaient aussi graves et aussi muets que des ombres, et jusqu'à la fin du trajet, pas un accent de voix humaine n'arriva jusqu'aux voyageurs. Ce silence et cette foule produisaient le contraste le plus effrayant. Cependant le village et I habitation de Bertren Duba venaient d'apparaître à quelque distance. On voyait encore une grande troupe d'Andorrans qui s'agitaient sur le terrain où la fêle avait été préparée. Là, sans doute, la nouvelle du retour d'Isidoro était déjà parvenue, car tous les yeux étaient tournés vers la montagne qu'il descendait en ce moment. Les curieux devenaient aussi plus nombreux et plus hardis à mesure que l'on approchait du village; il y«n avait qui, à cinquante pas en avant des voyageurs, osaient traverser la route ; d autres accouraient avec ra|)idilé au-devant d'eux comme
j)oiir s'assurer de la vérité de ce qu'on Icui" avait dit, et après un niomenl d'observation rapide, ils allaient rejoindre leurs compagnons qui les attendaient à quelque distance.
La petite troupe était enjjagée en ce moment dans le labyrinthe de ces rocliers de grès rouge qui précédaient le village et dont plusieurs même surplombaient les habitations. Ces rochers, pour la plupart taillés à pic et inabordables, formaient de petites gorges sombres au fond desquelles s'encaissait le chemin. Dans quelques crevasses et sur des plates -formes auxquelles on eut pu croire qu'un chamois seul pouvait arriver, quelques-uns des éclaireurs les plus intrépides avaient trouvé place. Un enfant Andorran qui n'avait pu rejoindre ses parents, postés sans doute sur les hauteurs voisines, était seul dans un de ces petits défilés et s'était assis tranquillement sur le bord de la route.
— Enfant, lui demanda Pedro d'une voix caressante, peux-tu me dire ce qui s'est passé au village quand on s'est aperçu qu Isi !oro Duba était parli?
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L'enfiint frissonna et réjionclil avec une frayeur niiïvc :
— Isidoro Duba ! ma inc-re m'a dit qu'il ne fallnil jamais prononcer ce nom sans faire un sijjno de croix, parce que c'est le nom d\m damné... d'un maudit!
Isidoro le rcjrnrda d'un air somhre :
— Les mères le répètent à Icar.- enl'anls, les enfants s'en souviendront quand ils seront vieillards ! murmura-t-il en délire; la malédiction se transmettra à la postérité tant que le nom des Duba existera.
— Mais le père, l'illustre Berlren? reprit Pedro avec un effort douloureux.
— Ma mère m'a dit que Tillustre Bertren était au ciel et qu'il fallait l'adorer comme un saint martyr... elle a trempé un coin de son voile dans le sang de Bertren au moment où il était étendu mort au pied de l'autel, et elle fera de ce voile une relique qui préservera noUe maison du tonnerre et des nialélices.
— II est mort, et c'est moi qui l'ai tué! dit
IsiJoro avec un nccenl Jcchirant en lonibaiil sur SCS deux genoux.
— Mort à cause de vous! répétèrent les montagnards en sY'loignant d'Isidoro avec elfroi et dégoût. Malédiction sur Isidore Duba, Tassassin de son aïeul 1
Isidoro s'affaissa sous cette écrasante réprobation de ses serviteurs fidèles. L'enfant s'enfuit en poussant des cris de terreur.
En ce moment une voix rauquc et railleuse se fil enlendrc au sommet d'un rocher voisin.
— Isidoro Duba! disait-on.
Il ne répondit pas.
— Isidoro! répéta la voix avec un accent plus terrible.
Le jeune homme se leva.
— Qui m'appelle? dit-il avec égarement; estce déjà la voix de Satan qui me demande compte du sang que j'ai versé?
il le\a les yeux; à rexlrémité d'un rocher à pic, Michaël Moro était debout, sa carabine à la main.
— Regarde-moi, Isidoro, dit-il de la même
voix lu{Tul)re et moqueuse, j'ai promis à Ion nïeul Bertrand Duba que je te frapperais en face... Tiens, je vendre toute l'Andorre à la fois ! En même temps un coup de carabine se lit entendre. Isidoro pouvait peut-èlre par un mouvement brusque éviter la balle; mais ceux qui étaient à quelques pas remarquèrent qu'il sembla au contraire présenter la poitrine au farouche assassin; saj)oitrine fut traversée d'outre en outre, et Isidoro tomba à la renverse en criant avec une étran^je expression de bonheur :
— Ohl merci, Michaël Murol la mort est la bienvenue pour le iils maudit et lassassin î
En ce moment une foule nombreuse parut à rentrée du déiilc du colé du vilhifje. C'était le vij]uier et quelques autres personnages importants (jui, ayant appris le retour disidoro, accouraient au-devant de lui et venaient d'élre témoins de cette affreuse catastrophe.
— Courez, courez, dit le vi{}uier avec énergie
aux monta{]nards qui Tentou raient, arrêtez le
misérable qui vient d'assassiner ce malheureux
jeune hoimno sous nos y(n>x... \'\vo/. sur lui
r»oo
comme sur une bêle féroce, si vous ne pouvez vous emparer de sa personne!
Quelques Andorrans partirent pour exécuter cet ordre, mais qucj)0uvaient-ils faire? La jiUipart étaient sans armes, et ceux qui avaient encore leurs carabines n'avaient pas songé à se pourvoir do halles en venant à une fêle. Bientôt on aperçut dans le lointain Michaël Moro qui, après être descendu du rocher par un autre côté, retournait dans les montagnes où il devait être inaltaquahle; il était entouré de sa bande, qui Tavait attendu à quelque distance, et qui, aussilot après cet acte de vengeance, l'avait rejoint pour le proléger. Les contrebandiers, comme nous le savons, étaient bien armés et disposés au combat; aussi ils n'eurent pas de peine à regagner leurs repaires, malgré la poursuite de quelques amis zélés de la famille Duba, et plusieurs fois même ils se retournèrent en fuyant pour railler insolemment la population Andorrane tout entière.
Cependant le viguier et les vieillards qui Taco mi)agnaienl étaient arrivés à Tendroil où Jsi-
(loi'o ôl;iit élondu, ciilouré doses compaj^noiis, à (jui cet iillniix évéïienieiit vonnildc rciidro ((»uto leur niu;i(Minc alfeclion j)()ui' leur j«îunc niailre. Le pclit-iils do lîerlron rcoomiut lo vi^^uior et il lui dit avoc doucour :
— Illuslro vi}»iiier, ne me plaignez pas... no [ailes pas do dômarclics pourqiK» coliii (pii \ioiil do nioiVaj)[)or soit puni... j aimais inioux mourir (juo do \i\r(! IVappô do la roprobalion ol do la inalédiolioiido tous!
Le viguior lui pressa doucement la main.
— Nous \ivi'oz, mon enfant, lui dil-il avec émotion, vous ^iv^oz pour réparer tant do lautos... poul-tHro votre blessure n'ostello pas morlello.
Parmi ceux qui raccompagnaient était le chirurgien qui peu d'heures auparavant avait été aj)pelc à donner dos soins malhoureusomont inutiles à Borlren Duba. Il se mit à genoux à côté d'isidoro et examina la blessure du jeune Andorran; apios un moment de silence, il so leva et regarda le viguior d'un air signilicatil".
— Je comprends , dii Isidoro, (pii , niulgré
ses souffrances, avait en ce moment une incroyable présence d'esprit. Michaël Moro na pu se trom[)er; il a frappé juste, et j'en remercie Dieu... Illustre viguier, veuillez ordonner qu'on me transporte sur-le-clian)p dans la maison de mes pères... Peut-être aurai-je encore assez de temps pour réparer celles de mes fautes qui sont encore réparables.
Ce fut seulement une beure après cet événement que Gontbier, Bernard et Cornélie arrivèrent au village, malgré toute la célérité qu'ils avaient mise dans leur majcbe. Sous le bangar qui devait servir de salle de banquet et sur la place qui Tenvironnait étaient quelques groupes de femmes tristes et silencieuses, mais dans la cour de la maison l'affluence était telle qu'il était douteux que les arrivants pussent la traverser à cbeval ; aussi, arrivés à la porle, laissèrent-ils leurs montures à la garde des bohémiens.
En entrant dans cette vaste enceinte, ils remarquèrent que celle foule recueillie n'était pas
massée en cet endroit dans un siinplcbul de curiosité, mais qirclle était occupée de quelque jjrande et imposante cérémonie à laquelle chacun de ceux qui la composaient prenait une part sincère. Les fenêtres de la salle commune étaient ouvertes, et c'était vers ces fenêtres que tous les regards étaient dirigés^ bien que ceux qui remplissaient la salie même ne permissent pas de voir ce qui se passait à l'intérieur. La plupart des assistants était à genoux, d'autres disaient leur chapelet avec ferveur.
Cependant un murmure sourd se propaj^ea parmi les assislnnls à la vue des étrangers. Des rcgiirds irrités se tournèrent vers eux; les \isages priient Texpression de la huino et de la co 1ère; quelques poings vigoureux so fermèrent convulsivement. Les arrivants devinèrent au premier coup-d'œil que la population Andorrane eur reprochait tous les malheurs arrivés à la famille Dnba, malheurs dont Pedro, envoyé audevant d'eux, leur avait déjà donné connaissance.
Mais ces signes de fermentation dangereuse
(lisparurenl hieiilôl ; un vieillard véih'rablo, qui semblait jouir d'une grande autorité parmi ses c'ompatrioles, les réprima d'un {jesle; puis s'avanf'unt au-do\aiU dos voya^jeurs , il leur dit à voix basse el en l'raiH;ais avee Taccent d'une proionde douleur :
— Vous èlos attendus avec une grande imj)aliencc... Votre présence doit adoucir les derniers instants de ce mallieureux jeune homme... Suivez-moi.
En même temps il écarta la loulequi encombrait la cour et se dirigea vers la porte de la maison. Cornélie était j)lutùt poriéc que soutenue j)ar son père et son fiancé; la douleur avait brisé toutes ses forces physiques et morales, l'^nfin, après beaucoup de peine, ils arrivèrent tous à la salle commune, où une scène imposante frappa leurs regards.
Cette salle, aussi bien que la cour, regorgeait de njonde. Vers le centre on avait élevé à la haie doux espèces de lits de parade; sur lun d'eux était étendu le vieux Bcrtren, encore revêtu du costume (ju'il avait pri$ le malin pour les uqccs
dcsonpclilfils. Ses traits, nullement délj<riirt.s par la mort, portaient une expression de gravité solennelle et de majesté divine; on eût dit qnil approuvait par un sourire le sacrifiée qui s'accomplissait devant lui. Sur le second lit était Isidoro, aussi pale et déjà aussi immobile que son aïeul. Entre le mort et le mourant était Maria à jjenoux, parée de ses ajuslemenls de noee. l^n face des lits avait été dressé un aulel sur lequel le desserxanl de la paroisse, revêtu de ses ornements socerdotaux, célébrait une messe de mariage. Tout à l'entour le viguier, les syndics, les consuls et les autorités Andorronnes étaient agenouillés dans un silence solennel. Le reste de Tespace était occupé par les serviteurs et les clients de la famille Duba. On n'entendait que des gémissements et des soupirs qui se mêlaient à la voix grave et sonore de l'officiant.
Les étrangers, précédés par leur vieux guide, entrèrent avec émolion et respect , et vinrent s'agenouiller au dernier rang. Mais Isidoro , qui avait remaniué leur j)résence, leur fil signe d\i|)proclier de son lit; pui^ la cérémonie du
maringe s'aclieva dans lo plus profond et le plus in)j)osant rccueilleincnt.
Quand les deux fiancés eurent reçu la bénédiction nuptiale, Isidore, réunissant toutes ses forces, retint dans sa main celle de Maria, que venait d'y placer le prêtre, et il dit d'une voix mourante, de manière pourtant à être distinctement entendu au milieu du silence de l'assemblée :
— Maria Belsamet, j'ai rempli en présence de mon malheureux aïeul, en présence de tous les honorables chefs de l'Andorre, la promesse qui vous avait été faite en mon nom par l'illustre Bertren Duba... Maria Belsamet, vous êtes maintenant ma femme... Je vous laisse mon nom, mes serviteurs, ma fortune... Maria Belsamet, je vous demande encore pardon du mal que je vous ai fait!
— Je vous pardonne, Isidoro, je vous pardonne! s'écria la pauvre jeune fille en tombant à demi morte devant le lit.
— Et vous, braves habitants de l'Andorre, reprit Isidoro en tournant la tèle du côlé des as-
sislaïUs; illustre vijjuier, honorables hniles , vous lous amis de mon père el les miens, vous ovez été témoins de ma faute, soyez témoins du clialiment el de la réparation... xMon aïeul ma maudit, vous du moins ne me maudissez pas!
Une explosion de sanglots el de gémissements accueillit ces touchantes paroles.
— El moi, Lidoro, et moi! demanda une Voix creuse à côté de lui, me pardonnerez-vous aussi? C'est moi qui...
— Anlonia Belsamet, répondit le moiihond en la regardant avec un sourire indétinissahle, allez en paix... Vous seule avez eu pitié de moi!
Puis il lit un signe à Cornélie d'approcher, et il lui dit en français dans un dernier elïort de volonté :
— Eh bien, Cornélie, ètes-vous contente /... Souvenez-vous de moi... Adieu...
Il poussa un j)rorond soupir; rassfnd)lée tout entière se leva à la fois pour écouler ee (JuM alb.it dire... 11 ne parla plus, et Cornélie se jeta à genoux à côté de Maria.
Trois joui's après, Gonlhicr et sa fille élaient rentrés en France. Cornélie éj)ousa Bernard AIric ; mais elle se souvint toute sa vie d'Isi Joro Duba.
Si quelque voyageur que ce récit aurait intéressé songeait à visiter la vallée d'Andorre, espérant encore y trouver ces mœurs simples et patriarchales que nous avons taché de dépeindre, il pourrait éprouver un cruel mécompte. Trente ans ont changé bien des choses dans la république pyrénéenne, comme ailleurs, et, mieux vaudrait peut-être s'en tenir à la lecture de cette simple histoire que d'aller briser un rêve agréable contre une triste réalité.