‹ L'AndorreChapitre 4 sur 5 · VÔ · texte numérisé non relu

VÔ

volubilité et semblait dL'sijTner le pauvre gilanoà rindi^nalioii et à la colère de tous.

Diéço enfin eut le bonheur de se dérrafrer de Teffroyable mêlée dont il était le centre, et il eu profita pour fuir de toute sa vitesse; mais les monla^rnards, excités par les paroles de Belsamet, se mirent à le poursuivre. Le malheureux bohémien re^jarda rapidement autour de lui pour chercher Tasilc le plus sûr, et naturellement, en reconnaissant Gonthier et sa fille, ce fut à eux qu'il sonjjea d'abord à demander protection. Il dirijTca donc sa course de leur côté, pendant que toute la meute des furieux continuait de le poursuivre en criant :

— Arrêtez Tinfernal sorcier ! le païen maudit! Assommez-le, l'oiseau de mauvais augure, le prophète de malheur! Au diable le gitano!

En voyant venir à lui celle bande furieuse, Gonthier et Cornélie, ignorant de quoi il s'agissait, s'étaient levés et allaient lui céder la place quand le bohémien, tout essoufflé et hnlolnnl, leur cria dans son mauvais français :

— Par pitié, monsieur le maître, débarrassez-

moi de ces enra[jés-là! Saint Jacques et saint Michel ! je suis un bon chrétien , et si vous m'abandonnez, ils vont m'assommer sans confession !

Par un sentiment d'humanité, Gonthier s'avança pour protéger son ancien guide, mais il était douteux que ses instances et même celles de sa fille désarmassent la colère aveugle des Andorrans. Tout à coup une robuste poitrine se plaça entre Diego et les forcenés qui allaient l'atteindre, et Isidoro, rejetant vivemont son capuchon en arrière, dit d'un ton d'autorité :

— Laissez cet homme! que lui voulez-vous? que vous a-t-ilfait?

Le ton, le geste et surtout la présence du jeune Duba en ce moment produisirent un effet magique sur les montagnards. Ils s'arrêtèrent étonnés, et sur tous les visages l'expression de la gaité et de la cordialité remplaça celle de la colère et de la haine :

— Ah! c'est vous, monsieur Isidoro! bonjour, monsieur Isidoro! dit un des plus animés en prenant un air respectueux ; il ne faut pas

vous fâcher, voyez-vous, si nous corrigeons un peu ce chenapan-là, car c'est vous et votre fiancée qu'il a offensés par ses prophéties de malheur, dont Dieu nous préserve !

11 fit de la main droite un signe de croix qui fut imité par ses compagnons , et en même temps il chercha de Tautre main à asséner quelque hon coup au gitano. Celui-ci se plaça entre Gonthier et Isidoro, et il s'écria en français afin de ne pas être contredit par ses ennemis dans sa défense : ,

— Par tous les saints du grand paradis, monsieur le Français, défendez-moi. Ne les laissez pas approcher, senor Isidoro... Ce n'est pas en mauvaise intention que j'ai dit la honne aventure à la future mariée ; ce n'est pas ma profession de tirer des sorts. Je laisse cela aux vagahonds et à ceux qui n'adorent pas le Christ et la Vierge : je voulais seulement faire plaisir à la jeune senora.

Pendant qu'il parlait, les criailleries et les menaces continuaient autour du groupe principal, et hienlùt Belsamcl, accompagnée de sa

fille, vint se mêler à la foule, en sommant son gendre futur de ne pas s'opposer à la vengeance ItMjitime des montagnards, qui, disait-elle, voulaient renvoyer ce damné dans l'enfer, d'où il était venu.

Isidoro écoutait toutes ces clameurs d'un oir de fatigue et de dégoût. Évidemment il eût voulu pour beaucoup échapper à cette scène désagréable, et il songeait déjà à quelque moyen de fuir celte foule importune quand le père Gontliier se plaçant devant le bohémien, cria d'une voix forte, sans songer qu'il ne serait pas compris :

— Allons donc, braves gens ; laissez ce pauvre diable, vous voyez bien qu'il est blessé !..

Et de son côté Cornélie murmurait à l'oreille d'Isidoro :

— De grâce, monsieur, ayez pitié de ce malheureux! ils vont le tuer!

Quoique cette voix fût bien connue du jeune Duba, il ne se retourna pas pour regarder la personne pui venait de parler; mais il repoussa d'un air d'autorité ceux qui faisaient mine do

s'emparer de T)ié{To, à qui il demanda brusquement en français :

— Eli bien, qu'as-lu fait? parle vite.

— Presque rien, mon bonsenor; rien en vérité que de dire à la jeune fille que vous devez épouser ce que j'ai vu dans les lignes de sa main.. Ce n'est pas ma profession de dire la bonne aventure, au moins ! Seulement, ma pauvre mère (que Dieu ait son ame!) passait dans sa tribu pour très babile en cbiromancie, et elle m'a donné quelques leçons afin que je puisse me servir de ce petit talent en cas de besoin. Aujourd'bui, désirant être agréable à votre fiancée, parce que vous êtes bien le plus brave jeune liomme que le Cbristdoive jamais recevoir dans son saint paradis, j'ai voulu examiner sa main afin de lui annoncer un beureux mariage, de la ricbesse, une famille nombreuse... mais j'ai vu des cboses qui m'ont fait peur dans sa destinée, et comme j'ai laissé écbapper la vérité, tous ces braves cbrétiens sont tombés sur moi comme sur un loup enragé.

— Eli bien, qu'as-tu vu? demanda Isidoro.

— Pcr Christo ! j'ai vu... mais je ne sais si je dois vous le dire, car vous pourriez bien aussi.. .

Le jeune Duba frappa du pied avec impatience.

— M'y voici, maître, puisque vous le voulez, reprit le bohémien avec embarras; j'ai donc examiné la main blanchette de la senora, et j'ai trouvé que la ligne de mariage était coupée dès son origine par la ligne de deuil et de mort... ce qui signifie que son mariage sans doute donnera lieu à de grands malheurs.

Gonlhier sourit d'un air d'incrédulité, mais Cornélie frissonna, car elle savait mieux que personne peut-être ce qui pouvait rendre possibles ces sinistres présages, tout absurdes qu'ils paraissaient. Quant à Isidoro. il resta un moment inmiobile et sombre, puis il reprit sur un ton bas et lent qui devint peu à peu plus rapide et plus égaré :

— Oui, tu as raison; c'est le malin esprit qui t'a révélé ce secret! De grands malheurs nous menacent tous, et peut-être... oui, si ce mariage s'accomplit, le désespoir et la mort s'abattront

sur le toit des époux ! L'oracle a dit vrai... Mais pourquoi ce mnriarre s'accomplirait-il ? ne suisje pas le maître? On a surpris ma parole; on m'a arraoJié des promesses que mon cœur ne ratiliait pas... Non, plus de maria^je! plus de ièlc, [)Iusde joie! Laissez-moi.,, tout ceci m obsède, m'irrile, me pèse! Ce maria^je no s'accomplira jamais.

Il voulut écarter avec une sorte de frénésie les Andorrans qui attribuaient Tcxprcssion menaçante de sen visa^je à lindi^mation dont ils supposnient le jeune Duha animé contre Diéjo; mais le bohémien cfirayé se crampoima à son manteau; en même temps une main lé>jère toucha son épaule el une voix douce lui dit à Toreille:

— Calmez -vous, Isidoro! son{]oz à votre père... à vos amis, à celte jeune lilb' (pii sera déshonorée par une rétractation inattendue en présence de tout le pays !

— Isidoro, dit une autre voix non moins douce en laii|Tue catalane, (piavez-vous donc aujourd'hui? vous ne m'avez encore rien dit,

vous n'avez pas vu que j étais là ? Et niainlenant vos regards me font presque peur!

C'était Maria Belsamet, qui avait abandonné sa mère toujours exaspérée contre le bohémien, pour adresser ces touchants reproches à son fiancé.

Isidoro regarda lentement et en silence chacune des deux jeunes filles qui se tenaient à sa droite et à sa gauche comme le bon et le mauvais ange, Tune le sourire sur les lèvres, l'autre les yeux en pleurs, puis il se frappa le front en répétant avec violence :

— Jamais, jamais!

En ce moment, la foule s'entr'ouvrit tout à coup et un nouveau personnage entra dans le cercle qu'elle formait. C'était le vieux Bertren Duba, qui, ignorant ce qui se passait, accourait (l'un uir alTaré yers son fils pour le conduire en présence des notables réunis dans la maison.

— Isidoro, dit-il avec bonté en lembrassanl, dans toute autre circonstance je te reprocherais ton inconcevable conduite de la journée, mais je ne veux pas me montrer sévère envers toi au

moment où tous mes vœux vont être comblés. J'ai excusé, comme je Tai pu, ton absence jusqu'à ce [nomenl, mais tu ne peux tarder davanlage à venir saluer tous les personnages iin|)orlanls qui sont assemblés cbez nous, sans donner lieu à d'élran[jos su[)posilions. Allons, viens, mon enfant; lu trouveras mon vieux confrère, l'illustre syndic Bur^os, puis encore le consul Guillaume Mosquella, Tami de ton pauvre père; cnCn tout ce qu'il y a de plus ricbe et de plus iniluent dans l'Andorre! Viens, Isidoro. Mais... qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici ?

Le centenaire, tout préoccupé delà solennelle présentation qu'il avait préparée à son petit-lils, n'avait pas remarqué I air sombre d'isidoro, la contenance inquiète et embarrassée delà plupart des assistants et les chuchotlcmenls mystérieux de la foule. Comme le jeune Duba restait immobile et silencieux, sans paraître avoircntendu I invitation de Bertren, la vieille Belsametcrut devoir se mêler à la conversation et dit d un ton sarcastique en lan{jue catalane :

— Kh bien, Isidoro, depuis quand donc les

jeunes gens font-ils ainsi atlendre les vieillards? Est-ce en France que Ton apprend de telles choses ainsi que les égards que l'on doit à sa fiancée et à la famille de sa fiancée la veille du mariage?

Cette voix aigre et insultante sembla vaincre toutes les incertitudes d'Isidoro.

— Cette femme a raison, répondit-il en français en jetant autour de lui des regards farouches; grand-père, dites-lui que je me reconnais indigne d'épouser sa fille et que j\- renonce à jamais...

— Toujours les mêmes hésitations! nmrmura levieillard avec douleur. Mais tu ne parles ainsi que par colère, Isidoro, continua-t-il en se rapprochant de son petit-fils; Belsamet f irrite sans cesse par son humeur chagrine. Reviens à toi. mon Isidoro, et si tu as encore quelques craintes, nous en parlerons ce soir quand je t'aurai présenté aux vieillards... Viens, viens... plus tard je le prouverai que tu ne peux reculer maintenant sans être un ingrat, un parjure, un mauvais fils...

— Grand-père, dit Isidoro avec énergie, mais en sV'xpriniant toujours en français, je ne paraîtrai devant vos amis que pour leur dire que je suis un indigne enfantde TAndorre, que je voudrais pouvoir renier ma patrie... je leur dirai enfin que je suis un injjral, un parjure, un méchant, et que je mérite leur mépris et votre haine !...

Kt sans qu'on put le retenir, il se fit brusquement passage à travers la foule et se dirigea vers la maison sans tourner la tète. Berlren Duha resta un moment connue étourdi du coup terrible qui venait de lui être porté ; puis il fit signe à l*édro, qui l'avait suivi, et il lui dit dans une mortelle angoisse en désignant Isidoro, qui allait disparaître dans Tobscurité :

— Pedro, veille sur lui... enq)éelie qu il ne sorte de la maison, retiens-le de force, s'il le faut, il s'enfuirait et tout serait perdu.

Pedro partit avec la rapidité de la flèche.

Cependant Ijelsamel et Maria, aussi bien que

les Andorrans, ne pouvaient deviner quelle était

la cause de la retraite précipitée du jeune Duba,

cl une partie de la scène que nous venons de raconter avait été pour eux une énigme inexplicable. Ils se regardèrent les uns les autres sans oser interroger le vieillard, dont Téniotion leur annonçait quelque grand malheur; mais Gonlliieret Cornélie, qui avaient pu apprécier loutc la portée de l'action disidoro, tentèrent d'adresser quelques consolations au centenaire dans ce moment affreux. En les reconnaissant, car jusque-là Bertren s'était à peine aperçu de leur présence, il les repoussa et leur dit d un air d'égarement :

— C'est vous, c'est vous seuls qui avez tout fait ! Vous lui avez appris le mensonge et le mépris du serment ! Oh ! maudit soit le jour où vous êtes venus dans ma maison pour y apporter le désespoir et la honte!... Cette jeune lille est la cause de tous nos maux !

— Serait-il vrai 1 s'écria Gonthier.

— Si je suis la cause involontaire du malheur qui vous arrive, dit Cornélie d'une voix ferme, mon devoir est de faire tous mes efforts pour le réparer... Monsieur Duba, si mon père et vous

me le permettez, j irai liouvcr votre pelit-lils et j'essaierai...

— Toi, ma fille?

— Mon père, n'avez-vous pas compris (juc Ton me suppose qucUjue influence sur ce mallieureux jeune homme? Il laulque jeme serve de celte influence pour rempécher de se jelcr dans un ubime...

— Eh bien, eh bien! hûtez-vousî dit le \icux Duba, haletant et le iront couvert de suiur; si vous décidez Isidoi'o à seconder nos projets, si vous le rendez à lui-même, à sa patrie, à son hoinieur, je vous adorerai à jjcnoux comme la saillie madone... Oui, oui, pariez-luil pricz-lc; nw)i, j'en mourrais, voyez-vous; mais une femme ! il ne vous refusera pas !.. Il n'eùl rien refusé à sa pauvre mère! Oui, oui, vous nous sauverez , n'est-ce pas?.. Je viens d apprendre que demain l'illuslre Ni[juier andorran lui-nicmc viendra pour i.ssit'tor à la noce! La famille des Duba serait perdue! Courons rejoindre Isidoro. Il iaudra le supplier à niaius jointes, il faudra [)leurer. . . Je sais qu'il ne pourra résister aux larmes...

siiilout aux vôtres. Oli ! mon Dieu ! ayoz pilié de nous! Allons, suivez-moi, je veux joindre mes efforts aux vôtres!

— Excusez-moi, monsieur, dit la jeune fille à voix basse, mais voici la seule personne qui doive être témoin de mon entrevue avec votre pclilfils.

En même temps elle désigna Maria Belsamet. Le centenaire a[)prouva d'un sione cette résolulion.

— Mais que diras-tu, ma fille, pour vaincre celte obstination insensée? demanda Gontbier.

— Ce que Dieu m'inspirera, mon père, afin d'épargner une grande faute à ce pauvre jeune homme !

En même temps elle prit Maria [)ai la main et l'entraîna vers la maison, i.a jolie Andorrane, ne sachant pas de quoi il s'agissait, lui adressait une foule de questions que Cornélie ne pouvait comprendre; mais elle prononça le nom d'Isidoro, et ce mot suffit pour satisfaire In jeune fille. Elles s'avancèrent rapidement se tenant toujours la main comme deux sanu's.

Avant de les suivre, Berlrcn Duba [)iononçu qu('l({iies paroles à l'oreille de lielsninet pour la rassurer, puis s'adressant aux curieux qui l'eiitouruient, il dit d'une voix gaie qui contrastait avec la pûleur de ses traits :

— Allous, mes amis, amusez-vous bien pendant que nous allons présenter aux notables de TAnilorre les liilurs mariés... Je veux que tout le monde soit beureux et content! Allons, prônez du plaisir ; tout ce (|ue je possède est à vous !

Et pendant que les acclamations et les sons d^instrunients recommençaient d<» j)lus belle après cette invitation , le centenaire s'aj>puva sur Gontbier, qui se trouvait par circonstance son confident et son ami, et lui dit avec amertume :

— Vous le voyez, monsieur, dans nos monla- {jnes comme dans vos villes civilisées, il iaut souvent feindre de rire alors qu'on a le cœur déebiré.

lAt rôvvlulioii.

La clianîbre où s'était retiré Isidoro cl qu'il occupait d'ordinaire était située au rez-docliaussée et n'était séparée de la salle commune que par une porte de communication, dette chambre , qui avait une autre issue sur la grande cour afin qu'Isidoro pût sortira toute heure de la niiit lorsqu'il allait à la chasse, était simple cl nue comme celle de Bcrtren Duba lui-même. Un g^rand lit d'étofic antique, une armoire do sa[)in , des sièges de bois lorniaient la partie né-

ccssaireclu mobilier; en fait d'orneinen'.s , il n'y avait là qu'un aigle à tête blanche empaillé et fonnant trophée avec des cornes d'isard j la peau d'un ours brun qu'Isidoro avait tué , ainsi que l'aip^lc, dans les montagnes , ser\ait de tapis de pied; le long de la muraille étaient suspendus des poires à poudre de différentes formes; des fusils et des carabines de tous calibres , des cornets 5 bouquin enjolivés de toutes les incrustations imaginables avec des embouchures d'argent. Mais ce qui témoignait dans la physiologie de cet appartement la supériorité intellectuelle d'Isidoro sur la plupart des habitants de TAndorre, étaient quelques livres clioisis français et espagnols, disposés avec ordre sur un rayon de sapin , et une écriloire ainsi que des plumes et du papier places sur une table comme pour un usage journalier. Nous savons en effet que le jeune Duba était le scribe de la maison , et peut-être n'y avait-il pas vingt personnes dans toute la république, en comprenant le centenaire, qui fussent capables de lutter d instructiou avec lui.

Au moment où Isidoro quitta son aïeul , il n'avait aucun projet, aucun plan arrêté ; il avait obéi à une impulsion irrésistible et sjtontanée lorsqu'il avait exprimé avec tant de violence le relusinaltendu(]uiavaitconslernéBerlrenl)iil>a, et il s'était dirigé vers sa cbambre plutôt [)ar leflet de Tbabitude que par aucun motif raisonné.

Ce fut seulement lorsqu'il se retrouva seul et lorsqu'il entendit dans la pièce voisine de sa chambre le murmure produit par la conversalion de Tarislocratie Andorrane, qu il revint un peu à lui-même et (ju'il put relléchir sur le parli qui lui restait à prendre. Au premier coup-dVeil il s'effraya de la série incalculable de maux qu'allait occasioner la rupture de son mariaje; il y avait en lui-même tant d'hésitations et d'incertitudes que son caractère énergique d'autrefois ne put plus, au milieu de ce chaos, se manifester que par une résolution désespérée, celle de fuir sur-le-champ. Le combat allait se présenter et Isidoro ne se sentait plus assez fort pour oser Paccepter.

11 se promena un mouicnl dan?^ la chanjbre ,

puis , se détermmant tout-à-coup , il réunit à la hâte les objets qu'il voulait emporter, sans savoir encore où il irait cherclier un asile. Il choisit sa meilleure carabine , sa corne à poudre des {jrandes chasses, il passa à son cou un chapelctd'ébcne qui avait appartenu à sa mère; puis, lorsque tout fut prêt, il s'arrêta et contempla d'unairpensif les divers objets disposés devant lui. Ce fut eu ce moment que Ton frappa doucement à la porte du côté de la cour ; mais le tumulte qui s'élevait de la pièce voisine empêcha peut-être de distin- {juerce faible bruit, ou peut-être le jeune Andorran était-il trop profondément absorbé dans ses réflexions pour répondre à cet appel. Après une minute d'attente, on ouvrit la porte lentement, et les deux jeunes filles, se tenant toujours par la main , entrèrent avec timidité.

Nous savons déjà que la nuil approchait , et le demi-jour qui pénétrait encore dans la chambre à travers les vitres de corne ne permit pas d'abord à Cornélie et à Maria d'apercevoir Isidoro debout, le front appuyé contre la muraille, à l'autre extrémité delà pièce. Après un examen

rapide, elles se regardèrent l'une et Taiilrc comme pour se dire : « Il n'y est pas » ; mais au même instant un {jémissement faible leur apprit qu'elles se trompaient.

Toutes les deux éprouvèrent involontairement un vague sentiment de terreur. Elle n'osaient avancer et elles so pressaient mutuellement la \ main conmie pour s'exciter au courage. Peutêtre en ce moment Cornélic comprenait-elle mieux que jamais la difficulté de la tâche qu'elle voulait accomplir, peut-être se repentait-elle déjà de n'avoir pas assez rélléclii aux moyens qu'elle emploierait pour vaincre Tobstinalion du jeune Andorran; peut-être aussi eut-elle désiré se recueillir quelques instanis avant de commencer cette lutte dont le résultat intéressait tant de personnes; mais si elle eut la pensée de se retirer , cette pensée ne put bientôt plus se réaliser. Un bruit de pas rapides et saccadés se fit entendre tout à coup, et Isidoro j)nrut dans la partie éclairée de bi chambre en disant d'une voix altérée en langue catalane :

— VA\ bien , (pi'y n-l-il? (jue me veut-on?

— C'est nous, Isidoro , répondit Maria tin)i- (Ifinient.

Mais Isidore ne lui adressa pas le moindre signe d'attention. Ses yeux restèrent fixés sur Cornélie, qui semblait elle-même fort embarrassée de sa contenance et qui n'osait avancer sous ce regard immobile et lourd comme du plomb.

— Vous? vous, mademoiselle? dit entin le jeune Duba , eu français, avec une expression farouche; avez-vous donc encore quelque service à me demander, quelque douloureux sacrifice à m'imposer , pour vous ou pour vos amis? Oh ! demandez-moi ma vie maintenant et je vous la donnerai sans regret.

— Monsieur Isidoro, répondit Cornélie toute tremblante, ce n'est pas de moi que je viens vous parler; je n'ai déjà eu que trop souvent recours à votre dévouement! C'est pour votre fiancée que je viens réclamer justice. Vous ne trouverez pas mauvais, je l'espéro, qu'une étrangère ose ainsi se mêler de vos plus chers intérêts... Maria est maintenant ma compagne, mon amie, et vous permettrez bien à une jeune fille do

défendre une autre jeune fille, comme ello...

— Mais, s'écria impétueusement Isidoro, en m\)rdonnanl de conclure une union qui m'est odieuse, vous ne savez donc pas que c'est vous...

Il s'arrêta, la bouche entr'ouverte, comme si le soutlle eût manqué tout à coup à sa poitiiiie. Cornélie baissa les yeux en roufjissant. Cependant avec ce franc et simple monlajjnard, peu habitué aux demi-mots et aux à peu près de la société civilisée, il f;dlait aller droit au but , Cornélie n'hésita pas :

— Isidoro, dit elle bien bas, j'ai deviné peutêtre ce que vous ne m'avez pas dit, ce (pie vous ne deviez [)ns me dire

— Quoi! vous sauriez....

— Je sais (pi une ima{Tiiialion foujyucuse peut s'aveugler sur des impossibilités et des obstacles insurmontables... Mon père et moi, nous avons contracté trop d'ol)li{jalions envers vous et votre laniille pour que la réserve imposée d'ordinaire à une jeune lille in'arirte dans un moment où celte réserve mrnie doit causer de <»rands mal-

lieurs... Isidoro Dul)a, l'affeclioii que vous avez pu concevoir pour toute aulre femme que voire fiancée est insensée , funeste et va devenir coupable !

En parlant ainsi, Cornélie s'avança avec une cerlaine assurance vers un siège placé près de la fenèlre, et elle s'assit à côté de Maria. Isidoro croyait être en proie à quelque rêve étrange en voyant ainsi découvert le secret qu'il avait enfoui dans les replis de son cœur.

— VAi bien! c'est vrai, repril-ii avec rudesse, pourquoi le nierais-jc. puisque vous Tavez deviné? Le pauvre montagnard s'est oublié jusqu'à lever les yeux... Mais que vous importe? il ne vous a rien demandé, pas même do la pitié! voire fiancé iui-nième ne pourrait lui reprocher un mot ou un regard ; il sait souffrir et se taire. Que lui voukz-vous donc? pourquoi pénétrez-vous, malgré lui, jusqu'à ce secret qui lui aj)partient à lui seul? Mademoiselle, je suis un homme sauvage, peu habitué au langage élégant et aux belles manières de vos grandes villes de France j mais je dois vous dire que la réso

lulion que j'ai exprimée lout-;i-l'heure devant mon aïeul et devant vous est irrévocable : ce m.iria^^c ne peut s'accomplir et je pars... Quant aux moliis de cette rupture , ils sont mon secret, à moi seul... et je n'en dois compte qu**;! Dieu.

— Vous vous trompez, monsieur Isidoro, (lit Cornélie avec véhémence, vous en devez con)ple encore à celle jeune lill(.', que vous avez choisie solemiellement pour voire femme, à votre aïeul, dont vous êtes la joie et Fespérance, à tous ceux qui ont été les témoins de vos promesses , à tout le |)ays, que vous avez convié à la lùle de demain.

— Celte jeune lillo, dit Isidoro en désijjnant Maria, je ne l'ainie pas et je serais prêt à la haïr si ce mariage venait à s'accomplir; les promesses que j'ai lailes m'ont clé surprises par les obsessions de mon père, arrachées par une nécessité que \ous surloul, nKidemolbclle, n'avez pas le droil de me reprocher... Quanta ces gens qui se pres.-ent autour de noire maison, est-ce moi (jui les ai appelés? Ce soir j i;^;norais

encore ce qu'ils voulaient en les voyant réunis ; depuis quelques jours on parle, on agit, on se meut autour de moi sans que j'entende et que je comprenne... Quanta mon grand-père, si son Age et sa qualité lui donnent le droit de censurer mes volontés , ils ne lui donnent pas celui de ni'imposer les siennes.... Je suis l'enfant des montagnes, moi ; je suis né libre et je mourrai libre... Que m'importe le monde? je le quitte, je vais partir, je pars...

En prononçant ces paroles avec une sorte d'enthousiasme fiévreux, il se retourna comme pour continuer ses préparatifs de fuite. Cornélie le regarda un moment ; puis, se levant brusquement, elle dit .d'une voix pénétrante où entrait plus de douleur encore que de colère :

— Pardonnez-moi, monsieur Duba, de m'ètre si cruellement trompée à votre égard ; j'avais cru que l'intrépide et généreux jeune honnne qui m'a sauvée d'une mort certaine, moi et tous ceux qui m'accompagnaient , qui a lutté avec tant d'énergie pour défendre, contre le gouvernement de son pays et contre son respectable

aïeul lui-même, les droits de l'iiospitalité , ne pourrait pas ainsi, sans regrets et sans remords, briser les liens les plus saerés, fouler aux pieds les plus impérieux devoirs. Je viens d'apprendre combien la reconnaissance peut quelquefois égarer le jugement. De tous les chagrins que j\ii eu à supporter depuis quelques mois, aucun nu clé plus poignant [)our moi que cette fatale cerlilude.

Les sanglots lui coupèrent la parole, et certes en ce moment Cornélie était loin de songer à ce que lui avait dit le vieillard de l'effet que ses larmes devaient [)r()duire. Cependant cette [irofonde douleur opéra un cluingement merveilleux sur le sombre et farouche montagnard; il rejeta loin de lui les différents objets dont il s'était chargé, et revenant rapidement vers Cornélie, il s'écria d'un ton d'orgueil et de joie :

— Ces larmes! c'est pour moi que vous les

versez n'est-ce pas? pour moi seul?.. Il est doiic

vrai que vous avez vu en moi autre chose (pi'un

homme fruste et grossier dont on accepte les

services quand ils sont nécessaires et que l'on

méprise, que Ton repousse plus tard comme indigne d'attention et de souvenir? Vous pleurez ! et moi qui ne remarquais pas tout-à-1' heure que vous parliez sans colère du secret que vous avez surpris !

— isidoro, interrompit la jeune fille en baissant les yeux, il n'est pas r[énéreux de rappeler cet aveu que la nécessité m'avait arraché. Oui, j'ai appris sans colère ce fatal secret, mais avec une profonde tristesse !...

— Et pourquoi, mademoiselle? demanda le jeune niontaj^nard avec chaleur; si vous étiez libre... (et vous pourriez devenir libre comme moi si vous le vouliez), je .vous aurais dit: « Je ne suis rien par moi-même, mais je vous aime. Si vous désirez dans celui qui doit être votre époux la noblesse de la naissance, ma race remonte à Charlemagne, dont un de mes aïeux était l'ami; si vous désirez la fortune je suis le plus riche parti de l'Andorre; si vous désirez la liberté de la montagne, vous serez la reine de ce pauvre pays; si vous préférez le luxe et les usages des villes, je saurai m'y ployer pour vous

plairej eiilin tout ce qu'un lioinine dévoué, courageux, fort, pourra faire pour mériter votre affection, pour vous défendre et vous rendre heureuse, je le tenterai |)0ur vous? » Dites, niadenioisclle, si Isidoro Duba vous avait |)aric ainsi, l'cussiez-vous repoussé avec colère?

— Mais je ne suis pas libre, Isidoro... Mon père a engo(>ésa parole, et la parole de mon père nj'est aussi sacrée que la mienne. Si, dans les circonstances où nous nous trouvons, vous m'a- \i'-^z adressé les paroles que vous venez de prononcer, voiciceque je vous eusse répondu : «Des liens indissolubles nous letiennent l'un et l'autre, ni l'un ni Tautre ne peut sans égoïsmeel sans lâcheté chercher à rompre ces liens; il ne peut y avoir aifeclion entre deux personnes forcées do se mépriser; il vaut mieux qu'elles méritent par l'accomplissement de leurs devoirs mutuels Testime et le respect Tuno de Taulre. »

Isidoro garda un morne silence; évidemment les paroles de Cornélic avaient trouvé de Téclio dans son cœur et ranimé les sentiments gêné'reux qui n'y étaient qu'assoupis. La jeune iillc

s'nporçut de l'impression quelle profluisnll. et elle eonlinua avec plus de force.

— N'avez-vous pas entendu dire , I>i(loro , qu'il y avait certaines époques do la vie où de (grands et pénibles sacriGces devaient cire aocomplis, si Ton voulait jouir plus tard du calme et de la paix que donne une bonne conscience? nous autres pauvres femmes, à qui la rési{jnation est écbue en partage, nous avons surtout bien souvent à lutter contre nos désirs et nos instinct secrets ; mais croyez-vous que notre victoire , quand nous la remportons , ne soit pas digne aussi de l'bomme énergique et intelligent? Croyez-vous qu'il n'y ait pas plus de mérite et de courage à dompter en soi-même une pensée coupable qu'à vaincre l'ours redoutable des Pyrénées? Isidoro, c^esl un de ces sacrifices que j'ose vous demander; vous êtes assez généreux pour le comprendre, et pour l'accomplir... Il faut que vous renonciez aux funestes projets que vous avez conçus ce soir... Il faut que ce mariage ait lieu.

— Jamais , dit le jeune Andorran d'une voix

altérée; j'ai le pressentiment de quelque f^vand malheur , si je cède à vos instances! Le boliéniien a raison , les présages sont sinistres.

— Et sur les folles paroles de ce gitano , pour qui vous mor.trcz d'ordinaire tant de mépris, vous allez jouer toute votre existence? s'écria Cornélie avec un accent de reproche. Isidoro , je vous avais cru supérieur aux grossiers préju^îés de vos compatriotes , et il me semblait que l'instruction solide que vous possédez vous avait mis à l'abri de ces croyances vulgaires. Mais vous ne songez donc pas que dans quelques instants peut-être vous allez changer en morno tristesse les cris de joie qui retentissent autour de votre demeure? Votre vieux père ne sera arrivé aux bornes de la vie humaine que pour regretter d'avoir si long-temps vécu ; cette pauvre jeune lille qui est là devant vous , ignorant en- ^ core quel grand malheur la menace, sera mise au ban de ses compagnes par suite de votre refus non motivé, et condamnée à une existence misérable! Vous-même, Isidoro, vous jus(priti le héros , le chef , le modèle de:? jeunes gens de

l'Andorre, vous allez èlre accablé de huées et de mépris, repoussé comme un traître , mauditpar votre aïeul , qui a cent ans passés 1 Et vous voulez braver tousces maux réels parcequ'un homme ignorant vous a menacé de présagées funestes et de malheurs imaginaires?

Isidoro se couvritle visage avec ses deux mains pour cacher son trouble. Cornélie n'hésita pas à frapper le dernier coup :

— Enfin, Isidoro, reprit-elle d'un ton suppliant , s'il m'esl permis de parler de moi après tîintde personnes chères, de grâce, ne me laissez pas quitter voire maison avec la pensée que j'ai contribué à votre perte , vous dont j'eusse désiré assurer le bonheur au prix de mon existence même ! Ne me donnez pas pour toute ma vie le remords de penser que j'ai récompensé par la ruine de votre famille, par votre déshonneur, les services immenses que vous nous avez rendus, et que l'époque de mon séjour dans votre maison a été une épofjue funeste pour tous ceux qui in'ont accueilli ! Isidoro, encore une fois, j e n'ai reçu de vous que des bienfaits , et je n'ai

pas le droit de vous demander en mon nom ce sacriflce , mais accomplissez-le pour cette pauvre enfant si pure , si naïve , qui ne doit pas apprendre encore ce que c'est que souffrir ! Soyez bon , noble , généreux , comme vous l'avez toujours été... et moi, Isidoro , quoique éloignée de vous, je vous conserverai toute ma vie un profond souvenir d'estime , de gratitude et d'affection.

Cornélie s'arrêta ; l'inflexible opiniâtreté d'Isidoro venait de céder... Il pleurait.

— Mademoiselle, dit-il enlin , vous l'emportez; je serai digne de cette estime et de celle affection dont vous me parlez , et ce grand sacrifice s'accon)plira parce que vous me le demandez! Vous seule avez pu changer cette résolution du désespoir; je me sentais la force de lutter contre mon grand-père , contre le monde entier, mais ma force s'est brisée devant vos douces paroles. Vous seule pouvez d'un signe m'ôter et me donner le courage... A mon tour, je vais vous demander une grâce... Si vous vous éloignez avant que cette union soit devenue in-

dissoluble, peut-être un autre sentiment Toin portera t-il sur le sentiment du devoir, et vous me mépriserez... Je vous supplie de rester un jour encore... un seul jour!

Cornéiie balança un moment.

— Oui , répondit-elle d'une voix faible. Isidore prit respectueusement sa main , qu'il

porta à ses lèvres ; mais Cornéiie, se dégagfeant doucement lui présenta Maria en lui disant :

— Embrassez votre femme, Isidoro ; je viens d'acquitter la dette de la reconnaissance. Au moment où Isidoro déposait un baiser froid sur le front de la naïve enfant , qui n'avait eu pourtant qu'un soupçon vague de ce qui venait de se passer , Bertren Duba et Gontliier entrèrent si à propos dans la cbambre , qu'on eût pu croire que les deux vieillards avaient attendu à la porte la solution de cette scène. L'altitude d'isidoro et de Maria en dirent assez au centenaire ; aussi , ce fut d'abord vers Cornéiie qu'il s'avança avec une vivacité singulière pour son âge, et il lui dit à voix basse :

— Vous avez réussi! Oh! merci, mademoi-

selle! je vous avais mal jujji'^e... Que Dieu et les saints vous récompensent de tout ce que vous venez de faire pour nous!

Puis se tournant vers Isidoro , il l'embrassa à son tour en lui disant presque les larmes aux yeux :

— Isidoro, mon cher Isidoro, tu nous es donc rendu?

Le premier moment d'attendrissement passé, il reprit avec sa gravité ordinaire :

— INIon (ils , lu as accordé aux instances de cette belle étrangère ce que tu as reiusé aux prières et aux larmes de ton aïeul... Mais je le le pardonne. Maintenant je dois te rappeler que les notables sont là , dans la pièce voisine, et que mon absence aussi bien que la tienne doit leur paraître inexplicable... Allons, donne la main à ta jolie fiancée , et halons-nous.

En même temps il Cl quelques pas vers la porte de la grande salle, mais Isidoro le retint par un signe.

— Grand-père . dit-il d'une voix grave, puisi\wil faut que ce mariage s'accouqilisse demain.

vous n'avez rien à me refuser dans un pareil mc.iient ; je vous prie donc de consentir à ce que nos hôtes demeurent dans la maison jusqu'après les noces.

— Isidoro , dit le vieillard avec sévérité , tu as oublié qu'une ruse seule a pu nVobliger, contrairement aux ordres du conseil...

— Grand-père, reprit Isidoro en secouant la tète, ne me demandez pas la raison de ce désir, mais il faut aussi qu il s'accomplisse.

— Eli bienl nous îdions en parler au syndic en attendant l'arrivée de l'illustre viguier Andorran ; nous ferons valoir auprès d'eux la solennité de la fête... mais viens, viens vite...

Isidoro restait immobile, comme s'il hésitait encore, au moment de faire celte démarche solennelle. Le vieillard s'était avancé vers la porte et l'avait entr'ouverte. Alors Cornélie prit la main de Maria, la mit dans celle d'Isidoro, et les entraînant lentement du côté de la salle, elle murmura à l'oreille du jeune Duba :

— Courage ! courage !

Isidoro se laissa conduire; arrivé |)rè6 de la

porln, il retourna la tclc comme pour adresser une dernière parole à Cornélic. Mais la porte s'ouvrit tout à coup et laissa voir la salle brillamment éclairée par un nombre immense de bou(;ics de résine; une fouie de vieillards, de dignitaires et de cliefs de familles, remplissait celte vasie pièce et form.iit des {jroupes niiiniés. Au même instant la main de Bertren remplaça celle de Cornélic, entraînant Isidoro et sa fiancée au milieu de l'assemblée. Des vivais, des acclamations, un tumulte fjénéral, accueillirent les arrivants.

La porte s'était refermée derrière eux, et Cornélic resta seule avec son père dans Tobscurité. Klle écoula un moment le bruit sourd et confus (juc produisait la présentation des futurs époux ; puis se rapj)roch;int toute pâle et trend)liMite de son père, elle appuya sa tète sur Tépaule de Gonlliier en lui disant avec un ln)ul)lc inexprimable :

— Mon j)ère, emmenez-moi, de grâce! donnez des ordres pour (juc nous parlions ce soir ou de main aN;ml le lever du jour!

— Pourquoi cela, ma fille ? dit Gonthier avec étonnement; n'as-tu pns entendu Isidore demander à son aïeul un nouveau délai? Tu es encore si faible...

— Mon père, je ne pourrai jamais être témoin de cette union. . . il faut que je parte I

— Mais enfin, ma chère Cornélie , explique moi...

— C'est que... je Faime, mon père ! murmura la jeune fille en fondant en larmes; j'en suis sûre maintenant.

T^a Maloiliclfon.

Ln plus grando partie de ceux qui étaient arrivés la veille pour assister aux noces d'Isidoro Duba n'avaient pu trouver place dans la maison et avaient été forcés do bivouaquer pendant la nuit sous le ban{jar qui devait servir de salle de banquet. Mais, à en juger par les clianis cl les cris de joie qui s'étaient fait entendre toute la nuit, le temps s'était passé [jaiment pour les invités, et aucun d'eux ne semblait avoir re^rrotté sa coucbe de peau dans sa maison do marbre.

Au lever du j<nir, tous !os ménétriers s'étaient réunis pour aller donner les sérénades au futurs époux , et on avait remarqué qu^au moment où Isidoro s^était montré ù la fenêtre pour les remercier, il était d'une pûleur mortelle.

Ce fut surtout sur les neuf heures du malin , lieure désignée pour la célébration de la cérémonie religieuse, que raffluence devintprodigieuse. Tous ceux dont Thabitation était à proximité du village accouraient sans trop s'inquiéter s'ils avaient reçu une invitation spéciale , car le vieux Berlren avait fait publier que tous ceux qui voudraient prendre part à la fêle seraient les bien venus. Aussi il n'était pas un habitant libre du pays à trois lieues à la ronde qui n'eut voulu pour beaucoup ne pas assister au mariage d'IsidoroDuba, Thérilier du droit carlovingien , le petit-ûls du doyen de l'Andorre, avec la belle Maria Belzamet, le dernier rejeton d'une famille presque aussi ancienne que celle des Duba. Cet événement devait faire pendant un an le sujet de toutes les conversations dans les chaumières du voisinage. Ou voulait voir la contenance noble

et fière du marié , la rougour el les ajustemenls précieux de la future ; on voulait sabler leur vin pour prix des acclamations qu'on allait pousser et des bénédictions qu'on allait répandre.

Tous les costumes, toutes les races méridionales se rencontraient dans cette foule variée : les résilles andalouses, les sombreros ara^ronais, les berreltes rouges des Andorrans, les bonnets pointus des montajjnards étaient lancés en Tair en signe de joie.

Au milieu des groupes se promenait iièremenl une bande de dix à douze gaillards robustes, vêtus à la catalane et armés jusqu'aux dents, qui semblait inspirer plus de crainte que de svmpa- Ihie aux autres asislants ; à la lèle de cette bande était un homme de haute taille, la carabine sur Tépaule , et portant un bras en écharpe. A ce signe on a reconnu sans doute notre ancienne connaissance Michaël Moro le contrebandier , <jiii était venu avec ses compagnons loucJH'rle tribut promis par le vieux BerlriMi l)ub;i. Du resledans ce concours immense il n y avait pas de femme ; toutes se réunissaient au village dans la maison

(le Belsanicl pour former le eorlérje fjui devait accompagner la future à I église, pendant que les hommes, de leur côté, feraient cortège à Isitloro. Le ciel mcMne semblait avoir voulu favoriser celte fête villageoise; le soleil brillait avec cet éclatdouxet purqu'il a quelquefois, môme pendant Tarrière-saison, dans les contrées méridionales ; aussi les apprêts du festin se continuaientils en plein air. Les ta blés du hangar étaient déjà chargées d'une longue file d'assiettes de bois et de cruches de vin; sur une table à part, destinée à l'aristocratie andorrane et aux futurs époux, le couvert était d'une belle porcelaine française et les ustensiles d'argent, ce qui était un luxe extraordinaire pour le pays. Tout à l'eiitour de ce hangar, on était asphyxié par la fumée des feux qui servaient à cuire les viandes de toute espèce. Un sanglier presque entier rôtissait devant un immense brasier de sapin ; les moutons, les poules et les oisons bouillonnaient dans de grandes chaudières desquelles il eut été facile d'extraire en abondance cette écume si chère à Sancho Pança. 11 y avait des outres de vin à monceaux, des piles

de pains de maïs qui s'élevaient jusqu'à la toiture de la salle. Mais nous nous arrêtons au milieu de celte description homérique, de peur de nous faire accuser d'avoir pillé Alifjuel Cervantes Saavedra.

Par contraste avec la joie rustique et bruyante du dehors, toute la vaste maison de Berlren Duba , quoique remplie de monde, offrait un aspect de recueillement et de respect qu'il fallait attribuer à la présence de persoimages encore plus éminents que les membres de rillustrissime conseil. Ce n'était rien moins que le viguier Andorran lui-même qui était arrivé le matin avec plusieurs autres grands fonctionnaires de la république. Tous ces hôtes puissants étaient réunis en ce moment dans la salle commune, qui, en une nuit avait subi de merveilleux changements et avait été enjolivée de tentures et de guirlandes de feuillage. I.e viguior, revêtu d un costume militaire couvert de brodfries, avait 1 épée au côté, et seul , surlo teri'itoire de l'Andorre, il avait le droit, avec son collègue, le viguier de Friuice, alors absent, de

porter une pareille arme. Après lui venaient les honorables baiies, ou juges civils, les syndics, les consuls des communes andorranes , les capitaines de milice avec \e\\Ts dannés ^ ou lieutenants , et jamais peut-être tous les pouvoirs de l'Andorre ne s'étaient réunis ainsi pour faire honneur à une seule famille.

Aussi le vieux Berlren semblait à demi-fou d'orgueil et de joie ; ses yeux pétillaient, ses narines étaient gonflées, sa taille, un peu voûtée d'ordinaire était devenue droite comme au temps de sa jeunesse. Il revivait dans son petitfils, et les marques de sympathie que Ton donnait à sa famille Tenivraient comme le bal enivre une jeune fdle. Revêtu d'un habit noir à la française qu'il avait porté du temps qu'il était en fonction , il se promenait fièrement dans l'assemblée, recevant les compliments et les serrements de main. Isidoro raccompagnait, morne et pensif, ne répondant que par un sourire mélancolique aux félicitations qu'on lui adressant , il y avait en lui quelque pénible combat, et ses traits , malgré tous ses efforts , trahissaient cette

émotion intérieure. Mais les hôtes de son aïeul et lîcrtren lui-même n'attribuaient eetle t;iciturnité qu'au respect et à la timidité naturels à un jeune homme au milieu de tant de vieillards et de hauts personnages.

Isidoro était déjà revêtu du costume qu'il devait porter à la cérémonie du maiiarje, et n'eût été la finesse des étoffes, l'éclat des couleurs et quelques ornements accessoires de toilette, ce costume ressemblait en tout à celui qu'il portait le jour où les voyageurs l'avaient rencontré dans les monta{jnes. Par un raffinement de politique et peut-être par suite d'un véritable ntlnchcment aux vieilles moHirs el aux vieux usaj^es de l'Andorre , le centenaire avait voulu que son p<lilfils se montrât le jour de ses noces avec Tmiiforme national ; dans ses idées, cV't;iil un nioNtu d'accroitre encore la popularité de sa famille. Aussi , comme nous l'avons dit , rien n'eut distinf|ué en ce jour solennel le riche Isidoro Dubn du dernier deses patres , n'eussent été les bas de soie et les souliers à boucles d'argent qui remplaçaient les spartillcs et les guêtres de cuir,

n'eussent élé les rubans qui ornaient son costume , n'eût été surtout Tépinj^le en diamant qui brillait à sa poitrine et qui était un présent du viguier lui-môme.

Après quelques tours dans la salle pour remercier ses hôtes de leur empressement, Bcrtren Duba entraîna son fils dans un coin écarté pendant que les assistants causaient des affaires publiques de l'Andorre, et là, ne pouvant plus se contenir, il dit avec effusion à son pelil-fils, toujours silencieux et préoccupé :

— Eh bien ! mon Isidoro , avais-tu pensé qu'on nous comblerait de tant d'honneurs? Tout ce quMl y a de riche et puissant dans V\ndorre est venu; pas un n'y a manqué. Noire famille a-t-elle jamais reçu tant de preuves de considération? A-t-elle jamais été dans une position plus brillante et plus prospère, depuis le temps du grand Cari, maintenant que, par suite de ton mariage, elle n'est plus menacée de s'éteindre! Dieu nous protège, Isidoro; c'est Dieu qui a voulu que je visse ce beau jour avant que je

meure pour me donner un avant-goùt des joies du paradis !

En parlant ainsi le vieillard avait peine à retenir des larmes d'attendrissement , et il serrait convulsivement dans ses mains la main de son pclit-CIs.

— Puisse ce bonlieur être de longue durée , jyr.ind-père! dit Isidoro d'une vol \ trislo. ^lais, ajoula-l-il plus bas en jetant autour de lui un rejjard inquiet, je n'ai pas vu encore cet étranger qu'on appelle Gonthier et qui doit assiïfler...

— Ne l'en inquiète pas, mon fils, dit le centenaire avec précipitation; cet étranger ne pouvait se trouver ici avec les membres du conseil qui... tu le verras au sortir de l'église. D'ailleurs, continua-t-il d'un air animé, peux-tu dore songer à ce voyageur, quand tu as sous les yeux tant de personnages illustres venus ici à cause de loi? Sais-tu, mon fils, qu'après une tel'e té monstration en notre fnveur, il n'est pas «I'Ik iineur auqu(^l lu ne puisses j'réteiuhe.' Ton tnaliage va le rendre aple aux charges publiques;

lu vas devenir membre de l'illustrissime conseil, consul, et plus tard, bien plus tard, quand je reposerai depuis long-temps dans ma tombe, vijjuier de TAndorre, peut-être...

Le vieillard promena aulour de lui un regard triomphant, comme s'il eut défié l'avenir; Isidoro répondit avec un malaise inexprimable :

— Grand-père, excusez-moi... Mais vous ne pouvez comprendre combien il est important que cet étranger et sa fille ne soient pas éloignés de moi en ce moment!

— Eh! qu'importe cet étranger, quimporte sa fille! dit impétueusement le vieillard, quand nous avons tant d'autres hùles qui réclament nos égards et notre respect! Isidoro, je vivrais encore aussi long-temps que j'ai déjà vécu, que le souvenir de la belle journée qui commence ne sortirait plus de ma mémoire! Isidoro, Isidoro, pourquoi faut-il que je paraisse comprendre ce bonheur mieux que loi ?

Le jeune Duba allait répondre , quand deux ou Irois dignitaires Andorrans seTapprochèrenl de ton aïeul et lui adressèrent la parole; Isidoro

profita de cpltc circonstance pour échapper un moment à riiorrible [rêne qu'il éprouvait depuis le matin, et il sortit [)récipitamment de la salle sans être aperçu.

Cependant l'heure fixée' pour la bénédiction nuptiale arriva, et un bedeau, portant la verjje à pomme d'argent, fut envoyé de l'église pour annoncer que le prêtre attendait et que le cortège des femmes s'était déjà mis en marclie avec la fiancée.

A cette nouvelle tous les assistants se lovèrent et chacun prit rang dans le cortège suivant l'ordre de préséance. Le viguicr et les syndics devaient marcher les premiers comme chefs du gouvernement de l'Andorre, la seconde place était réservée au vieux Bertren et au marié, à ([ui par une faveur insigne on doiinnit ainsi le pas sur les membres de rHluslrissime conseil, les consuls et les bailes. l*uis devaient venir les officiers publics subalternes, puis enfin , les simples citoyens qui attendaient à la porte la sortie du cortège pour se meltre à sa suite jusqu'à Tègiise.

Or, pendant que chacun prenait ainsi sa phicc suivant la hiérarchie andorrane, Bertren Duha promena son rej^anl dans la salle et il pûlit en remarquant qu Isidoro n'y était pas.

— Le malheureux va faire attendre tout le monde! murmura-t-il avec effroi; que va-t-on penser de lui?

11 courut à la porte de la cour et il aperçut trois ou quatre de ses pâtres.

— Cherchez Isidoro! leur dit-il d'une voix brève, allez vite, vite... dans sa chambre... partout... on Tattend.

A peine avait-il achevé de parler que les braves ^ens étaient déjà partis. Quand Berlren rentra, tout était prêt pour se mettre en marche; on ne semblait plus attendre que lui et Isidoro.

— Que l'illustre viguier et tous mes honorables amis excusent mon petit-fils s'il est un peu en retard, dit le centenaire, le front couvert d'une sueur froide; Tenfant a perdu la tête, et cela se comprend le jour de son mariage !

Quelques plaisanteries amicales et des pa-

rolos criiidiilgencc accucilliront ces excuses , bien que quelques vieillards austères eussent froncé le sourcil en enlendant annoncer qu'un jeune jiomnie était couse du retnrd qu'on éprouvait. Au bout do quelques minutes, l'impatience commença à [jan^ner les plus tolérants. Bertren allait et venait d'un air d'an^joisse ; enfin, un de ceux «ju'il avait envoyés à lu recherche d'isidoro parut à la porte et lui dit à voix basse :

— Nous ne l'avons pas trouvé !

— Cherchez, cherchez encore...

Il revint vers le groupe où se trouvaient le viguier et les bailes, et il dit avec un sourire forcé :

— Sans doute, messieurs, mon petit-fils se croyant indigne de Thonneur de marcher au milieu d'une si illustre compagnie, se sera rendu d'un autre côté à l'église avec sa fiancée... Sa modestie seule est cause de tout le mal.

En même temps il invita par un signe poli le viguicr à ouvrir la njarche; lui-même alla s'ap-

puyer sur le hras d'un vieillard presque aussi âgé que lui , et Ton partit.

Le cortège trouva dans la cour la troupe de musiciens qui devait le précéder , et on déboucha sur la pelouse où était préparée la fête. Là, toulo la joule des monlugiTards formait la haie de chaque côté delà route , et au moment ou le viguier parut, il fut salué par une décharge générale des carabines; des vivais furent poussés lanlen Ihonneur des dignitaires de l'Andorre qu'en l'honneur des Duba. En même temps la cloche du village , sonnée à grande volée , annonça que tout était prêt pour la cérémonie religieuse.

Le centenaire chercha avidement du regard dans cette foule compacte , mais Isidoro ne se montrait pas. De leur côte les montagnards semblaient plus curieux encore devoir Isidoro Duba que le viguier et tous les dignitaires de la république ; et en remarquant qu'il n'y avait là que le vieux Bcrlren et les garçons d'honneur chamarrés de rubans , un grand étounement se peignit sur tous les visages :

— Où donc est l&idoro? je ne vois pas Isidore ! disait-onde toute paris.

Et quand ce nom, fréquemment répété, arrivait jusqu^aux oreilles delJertren, le centenaire répondait en s'elï'orçant de paraitre calme :

— Isidoro , mes amis! il ett en avant... il nous attend à i'éjjlise!

Cette explication volait de bouche en bouche, et les acclanuitions continuaient plus joyeuses que jamais , pendant que la foule se mettait à lu suite du corlé(>;e.

Comme nous Tavons déjà dit, Tliabitalion de Duba élaità une courte distance du village, et cependant le centenaire eut le temps de soullVir mille morts pendant que Ion laisait ce trajet. Son regard errait (;ù et là , sans selixer sur personne; W était d'une pâleur livide, quoiqu il eliereliat à cacher son trouble à peux qui I entouraient. A la vue de ré{jlise surmontée d un clocher d'ardoises, dont runi(|uc cloche sonnait toujours à jTrande volée , il Irissomia , et si son \ieuxcompajjiion ne leùtsoutenu, il lui eût été impossible de faire un pas.

Cette église, de la cnnsfruclion la plus simple et la plus grossière, était précédée d'une espèce de porche, silué au-dessous du clocher, et dont In poi'le ouverleà deux ballants laissait voir l'iiilérieur du temple jusqu'à l'autel du fond. La nef , suivant l'usage du pays, était partagée en deux parties égales par une balustrade en bois de sapin , qui , partant du linteau intermédiaire de lu [)orle, ne s'arrêtait qu'au sanctuaire. Le côté gauche est réservé aux femmes et le côté droit aux hommes, caries deux sexes sont toujours séparés dans les églises pyrénéennes.

En arrivant sur la place, les Andorrans firent une nouvelle décharge de leurs armes pour annoncer leur arrivée; mais aucun homme ne se montrait sous le porche, excepté le sonneur, qui s'escrimait de son mieux pour Phonneur de la paroisse. Quelques Andorranes formaient un pelil groupe à la porte de l'église comme pour avertir que le cortège des femmes avait précédé celui des hommes. En elTct , au milieu des costumes rouges et verts dont les couleurs se confondaient dans le demi-jour de 1 intérieur de Té-

glise, on [)OUViiit diblinfjuci' dcjà les voiles blancs des malrones et ces serviettes hl.uiclies pliées en quatre, que les Andorranes jeunes et vieilles se croient oblijjéesde porter en équilibre sur la tète dans toutes les solennités.

Le cortège au milieu des fanfares et des acclamations entra dans la partie du temple rustique réservée aux liommes , et les assistants de classe inférieure se rangèrent modestement le long du bas côté, pendant que les personnages les plus éminents allaient occuper dans le cbœur les bancs d'honneur qui leur aviiienl été réservés. Va\ ce moment, le vieux Bertren semblait avoir retrouvé ses forces cl marchait si vile cpi il liil sur le point de manquer à I étiquette en dépassant le \iguier lui-même. Quand il arri\a au sanctuaire, où se terminait la balustrade, il jcla avidement les yeux dans la partie de la iiel léservée aux femmes, qui étaient toutes deMiiement agenouillées, puis dans le sanctuaire même où des j)laces étaient préparées pour les liilurs époux. Maria , vêtue de velours et chargée de bijoux, était là à col»' île sa nière, <'t (piand le

cortège arriva, loulcs les doux sr^ retouinèrenl avec \ivacilé nour voir le fiancé... Le fiancé n'y élail pas.

Pendant que les (lijjnitaires Andorrans prenaient place, toujours suivant l'ordre de prééminence, un murmure sourd s'éleva à la fois de toutes les parties de Téglise. L'absence d'Isidoro en ce moment devenait réellement inconcevable. Tous les yeux étaient fixés sur Bertren, dont la contenance du reste ne semblait au vulgaire trahir aucun embarras. Cependant, sentant bien qu'il était l'objet de l'atlenlion universelle , il se détournait comme pour échapper aux regards inquisiteurs.

Personne, pas même le viguier, n'osait interroger le centenaire, dont on commençait à soupçonner les angoisses secrètes, lorsqu'une femme se crut le droit de montrer moins de reserve; c'était Antonia Belsamet, la mère de la fiancée. I^lle traversa l'imposante asseniblée réunie dans le chœur, et allant directement à Bertren, elle lui dit tout bas :

— Que signifie ceci, illustre Duba? Où donc

est votre pelil-fils? I*our(juoi n'osl-il pas ici?

— Avaiil (|iio lo prôlro soil moulé à Inutd, répondit le centenaire à voix haute, mon pelitfils sera ici.

I.n fnatrone rejjajTna sa place sans prononcer une panjje. Quelques moments s'écoulèrent encore. Un profond silence réfjnait d;ins rassemblée, et, tant du coté des femmes que deeelui des iiommes, les yeux des assistants ne s'étaient pas détournés une seconde de Bertren. Celui-ci, cel)endant, toujours calme et in)passible, se contentait d'examiner à la dérobée une petite porte latérale plus rapprochée du clurur que celle de Il nef. C'était une de ces portes (jui , dans les églises des Pyrénées, conservent encore aujourd'hui le nom de porte des CaGoths, et (pii servaient de passajTc, au moyen-Age, aux lépreux et aux goitreux. De nos jours encore, les montagnards éprouvent une grande répugnance à pénétrer dans une église parées entrées, l'épulées iulûmes, et cependant (jui sait ce qu'eût donné Bertren pour voir en et' moment son petit-lils |)aruitre ù cette porte des parias?

Enfin l'altenle devint si \ivc que quelque démonslralion inallendiie allait peut-être se m?.nilesler parmi les assistants de toutes les classes, lorsqu'un homme tout essoufllé et qu'au premier aspect Berlren reconnut pour un de ceux qu'il avait envoyés à la recherche d'Isidoro parut tout à coup, et, sans s'inquiéter s'il ble.-sait ou non les convenances, il se dirigea vers son niailre avec rapidité et lui dit à voix basse :

— Illustre Duba , il est parti...

— Qui donc?

— En apprenant que les étrangers avaient quitté la maison ce malin avant le jour, il est entré dans une colère terrible... il a pris sa cape et il est parti depuis une heure en menaçant Piétro de le tuer s'il avertissait de sa fuite.

Bertren, au lieu de répondre, alla s'agenouiller au pied de l'autel au moment où le prêtre , en habits sacerdotaux , sortait de la sacristie pour commencer l'ollice divin. 11 resta prosterné quelques secondes , puis se redressant par un mouvement lent et solennel, il se tourna

vers la foule qui remplissait Té^flise cl d'il d'une voix forle et sonore :

— Habitants de l'Andorre , soyez tous témoins du châtiment que va inlli^jer à son fils un j)ùre cruellement offensé ! Isidoro Duba mérite notre haine et notre colère à tous î II a abandonné sa fiancée pour suivre une femme étrangère ! H n'a pas respecté les cheveux blancs de son aïeul ; il a menti à ses [)romesses , trahi ses serments , déshonoré mon nom !... En présence de vous tous , habitants de l'Andorre, et en présence du Dieu tout-puissant qui nous écoute , je le maudis et je voue son nom au mépris de vous et de vos enfants !

En prononçant ces paroles, le vieillard tomba lourdement , et son front heurta Tangle de Tautel ; une lar^je blessure s'était ouverte, et cependant le sang ne jaillit pas. Bcrtren Duba était mort.

Une agitation affreuse suivit cette catastrophe.

Tous ceux qui étaient dans le chœur s'élancèrent

pour relever Bertren et lui donner des secours.

Quelques-uns même de ceux qui avaient été rc-

légués dans les bas côtés franchirent la balustrade, obéissant à une impulsion plus forte que le respect pour le lieu saint et pour les dignitaires Andorrans. En quelques secondes, le corps du malheureux vieillard fut enlouré d'une foule empressée où les personnages les plus éminents se coudoyaient avec les plus pauvres patres au service de la famille Duba. Un médecin qui faisait partie de rassemblée examina long-temps le corps et finit par s'éloigner en hochant tristement la tête. A son tour , le prêtre , qui s'était préparé pour une tout autre cérémonie , s'aj)procha pour administrer, s'il en était temps encore , les derniers sacrements... Le prêtre n'eut à prier que sur un cadavre.

Quand il fut reconnu qu'il ne restait plus aucun signe de vie chez le vénérable doyen de l'Andorre, tous les vieillards ses amis et ses égaux se livrèrent à une profonde douleur. Le viguier , les larmes aux yeux, annonça à la foule la perte irréparable que venait de faire la république, et en quelques paroles pleines

de convenance cl de douleur que Témolion interrompit plus d'une fois , il iit Féloge du {jônéreux citoyen qui , après une si lonjjue carrière, veniiit de succomber d une manière si subite et si fatale. Des sanglots, des larmes, des prières ferventes accueillirent de toutes les parties de l'église cette touchante oraison funèbre d'un homme qui, quebjues instants auparavant , était plein de vie et semblait parvenu au comble de la félicité humaine. C était un père, un ami , un conseiller, un protecteur que perdait en lui chacun des assistants ; et depuis plus d'un siècle peut-être jamais désastre public n'avait tant afiligé la population de l'Andorre. Le prêtre prononça sur le corps du vieillard un De profundis auquel tous ceux qui étaient dans Téglise se joignirent avec la plus grande piété, puis la foule cornmença à s'écouler lentement par les deux portes de la nef.

Au moment où Ikrlren l()n)ba , après avoir proféré son terrible analhème contre son |)i'ti(lils. Maria, <|ni était à deux pa-s de lui, j)()U-sa un cri de terreur et s évanouit dans les bras de

sa mère éperdue. Bclsamet et les filles d'honneur la transportèrent hors de l'église sur un banc de pierre , et lorsque la foule morne et désolée déboucha sur la place , la pauvre jeune fille n^avait pas encore repris ses sens. Les femmes se serraient autour d'elle de manière à empêcher les Andorrans d'approcher. Mais quand la place fut couverte de groupes nombreux où Ton s'entretenait avec douleur et colère de l'affreux événement qui venait de se passer , la vieille Belsamet, saisie tout à coup d'un accès de délire , écarta avec autorité ses compagnes et forma ainsi un demi-cercle dont le banc de pierre était le centre. Puis désignant aux Andorrans la jeune fille pale et immobile, dont les cheveux blonds tombaient jusqu'à terre, elle s'écria d'une voix déchirante :

— Habitants de l'Andorre et vous tous mes parents, mes amis, mes voisins, n'y a-t-il pas un seul de vous qui vengera l injure faite à la fille de la veuve? N'y a-t-il personne qui aura pitié de la pauvre Maria Belsamet que son fiancé voue à rinfaniie en l'abandonnantavec tant de lâcheté?

Un profond silence régna dans toute rassemblée à ce violent appel ; on regarda tristement la mère désolée, rrtais on baissa la tète et on ne répondit rien. Isidoro, malgré la faute qui avait amené ces terribles événements , était encore cher aux Andorrans; on se rappelait qu'lsidoro était le plus généreux, le plus liardi, le plus adroit de tous les habitants des montagnes, cl ces qualités le rendaient inviolable pour ceux mêmes qui blâmaient sa fuite avec le moins de réserve. Cependant une circonstance inattendue sembla devoir porter à Textrême Tindignalioii que Bclsamet s'efforçait d'exciter chez ses auditeurs. A peine achevait-elle de parler que six montagnards sortirent de Téglise portant sur leurs bras entrelacés un corps humain enveloppé tout entier dans un manteau catalan. C'étaient les pâtres de Duba qui transportaient leur mailre à sa maison, en alfendanl qu'il put èlre iidjumé avec la pompe convenable. Bclsamet les anèla, ot désignant d'une main sa tille évanouie, pendant qu'elle étendait l'autre main sur le cadavre, elle reprit avec un accent enlrainanl :

— Habitants de l'Andorre, si les larines lïunc veuve et Toutrage fait à une jeune fille innoeenle ne peuvent vous toucher, n'y aura-t-il donc personne parmi vous pour venger la mort de Tillustre Bertrcn Duba, votre bienfaiteur à tous, Thomme le plus prudent, le plus sage, le plus vertueux qu'il y ait jamais eu dans nos souverainetés? Voudriez-vous donc qu'on dise qu'il n'y a plus ni cour.ige, ni énergie, ni haine pour les méchanls et les assassins, parmi les habitants de l'Andorre?

Un sourd murmure roula un instant dans la foule et s'éteignit peu à peu. Les porteurs se remirent en marche avec leur précieux fardeau. Belsamet s'exhala en reproches et en blasphèmes contre la population Andorrane tout entière, et se rapprochant de sa fille, elle dit avec un profond désespoir :

— Et personne ! personne pour nous venger de ce misérable !

— Veuve Belsamet, dit avec sévérité le viguier, qui sortait de l'église, bien que je comprenne votre douleur, je vous défends de parler

de vengeance coiilre ce inallicureux jeune homme. Dieu seul et les remords sufliroiil pour le punir; et, si je ne me trompe, cette punition sera terrible !

La mère s'inclina d'un air sombre, et le viguier s'éloigna pour donner les ordres que nécessitaient les circonstances. Belsamel ne semblait plus s'occuper que de sa lille, quand, à Iravers la foule qui se pressait de nouveau autour d'elle , se glissa un homme qui lui dit à voix basse :

— Nous nous vengerons, Belsamct! Mais que me donnerez-vous?

La veuve tressaillit et se retourna vivement : c'était Michaël Moro qui était devant elle. Le contrebandier ajouta avec un affreux sourire, en présentant sa main blessée :

— Le père est mort sans achever de régler ce compte; maintenant il laul que je le règle avec le (ils. Je puis faire vos affaires tout en faisant les miennes... Mais ([ue me domieroz-vous?

— Le double de ce que t'avait promis le vieux Duba, murmura la veuve.

— C'est bien... Maintenant où pourrons-nous trouver le jeune diable?

— Je rignore encore , mais nous le saurons bientôt... Suis-moi!

liOS FngltlfK.

Pondant que ces choses se passaient clans le hameau pyrénéen, Gontliier et Cornélie s'avançaient vers la ville d'Andorre, capitale de la république, d'où ils devaient [jagner le soir-même la Seu-d'Urgel. Là, par les recommandations verbales qu'apportait Pedro de la part de Bertrcn, ils devaient trouver un asile sûr jusqu'à ce que les événements politiques leur permissent de retourner dans leur patrie.

Il était midi environ, et les voyageurs étaient

partis furtivement au lover du jour, afin de n'être pas Tobjet des suppositions de la foule qui remplissait et environnait la maison des Duha. Aussi ils avaient fait une grande partie du chemin et déjà ils commençaient à apercevoir dans le lointain la jolie ville d'Andorre avec ses maisons couvertes d'ardoises , son petit palais des viguiers et le clocher de son église métropolitaine. Le chemin ou plutôt le sentier qu'ils suivaient longeait laTristanza, et, quoiqu'il fîittrès fréquenté par les habitants delà vallée, il ne présentait pas néanmoins aux voyageurs toute la sécurité désirable. Quelquefois il attaquait hardiment le flanc d'une haute montagne qui se dressait devant lui , et il Tescaladait après mille détours; d'autres fois il se glissait timidement entre deux précipices, où il s'enfonçait brusquement dans les sombres ravins creusés par le torrent auquel il disputait une partie de son lit de rocher; et, bien qu'un pareil voyage ne présentât pas des dangers aussi terribles que ceux alironlés par los voyageurs quelques jours auparavant, il fallait deralteution à chaque pas pour

avancer sans risque, el une dislraclion pouvait encore couler la vie.

Cependant, soit que les cavaliers et les montures se fussent également familiarisés avec ces périlleuses excursions, soit que les principaux personnages de la petite caravane eussent, chacun à part soi, des sujets de réllexion sérieuse, on continuait d avancer sans songer au gave qui nuigissait au-dessous du chemin et aux gouffres qu'on trouvait à chaque pas. Pedro, le confident de Certren, ouvrait la marche avec un autre Andorran chargé de l'assister dans les soins qu'il devait donner à Gonlhier et à sa fille. Tous les deux enveloppés dans leur cape de laine, un bâton à la main, s'entretenaient à voix basse des brillantes fûtes auxquelles ils n'assisteraient pas, et leur mauvaise humeur était cause qu'ils semblaient s'occuper fort peu de leur mission; d'ailleurs, ne sachant le français ni l'un ni l'autre, ils ne pouvaient se faire entendre des voyageurs que par signes chaque fois qu'il se présentait un obstacle à éviter ou une précaution à prendre. Ai)rcs eux venait Gonthier h cheval, cote à

côte avec sa fille, qui voyageait dans son cacolel, suivant sa coutume. Tous les deux gardaient le silence; le vieillard, grave et pensif, jetait de temps en temps un regard plein d'une affectueuse pitié sur Cornélie, qui, paie et les yeux cernés, semblait encore en proie à celte morne atonie dont le froid était la cause dans le vovage précédent. Puis venait Diego, monté sur le cheval de Bernard, car sa blessure, bien qu'elle fût en bon train de guérison, ne lui eût pas permis de faire à pied celte longue traite. Les autres bohémiens fermaient la marche, et de toute la caravane, les trois gitanos étaient certainement ceux qui en ce moment croyaient avoir le moins à se plaindre de la destinée. Ils suivaient du regard les pas des trois chevaux qui leur étaient promis et qu'ils considéraient déjà comme leur appartenant. Diego ménageait celui qu'il montait avec une attention toute particulière, et il restait en arrière de Gonlhieret de Cornélie afin de causer avec ses co-associés du fonds social dont ils allaient bientôt pouvoir disposer. Dieu sait les spéculations qui furent proposées et discutées

pendant celte mémorable matinée par les trois néf^ociants !

Au moment où la vue subite d'Andorre attira l'attention des voyageurs , Gonlhier, que le silence obstiné de sa fille attristait, lui dit avec douceur :

— Nous approchons de la ville, mon enfant; quoiqu'on nous ait priés de ne pas nous y arrêter, je n'hésiterais pas à le faire si tu te sentais fatiguée et si tu avais besoin d'un moment de repos...

— Merci, merci, mon excellent père, répondit Cornélie avec un sourire mélancolique , je me sens assez bien pour continuer notre voyage jusqu'à la fin! 11 me semble, au contraire, que plus nous nous éloignons de cette maison... où nous avons reçu Thospitalité, plus je me sens de force et de courage! Mon père, ajouta-t-elle on rougissant et en couvrant ses yeux avec une de ses mains, qu'avez-vous pensé de moi après l'aveu qui m'estéchappé devant vous?

— J'ai pensé, mon enfant , dit le vieillard avec chaleur, que je devais remercier Dieu de

t'avoïr donné tant de raison, de sarjesseet d'énergie ; j'ai pensé que dans mon infortune je devais être le plus heureux et le plus fier de tous \es pères, en voyant combien lu es au-dessus des faiblesses de ton sexe tout entier. Oui, maCornélie, le sacrifice que tu as accompli était dijjne d'un gfénéreux et noble caractère tel que le tien ; tu voyais qu'une pareille alTcclion, bien qu'elle fût mutuelle, ne pouvait avoir de résultats; elle froissait brusquement les projets de deux familles, et dans l'ordre moral elle était impossible. Tu n'as pas hésité un instant à couper le mal dans sa racine , et c'est là un acte de fermeté dont il faut que je te félicile! Tu as rendu ce jeune homme fougueux à ses devoirs, à sa famille, à sa patrie, et sois sûre à ton tour que tu seras récompensée par la paix de l'a me de cette bonne action. Et moi, ma pauvre Cornélie, qui t'avais laissée lutter seule contre ce penchant secret! moi, qui n'avais rien vu, rien devine! j'avais attribué à la simple reconnaissance l'intérêt que tu semblais prendre au sort de ce jeune homme.

— Hier encore je Tnltribuais moi-même ù la môme cause, mon père, dit Cornélie avec un pou de confusion; ce ne fut qu'au moment où je If vis céder enfin à mes instances que je sentis tout à coup dans mon cœur une affreuse douleur (jui me révéla In vérité... Je venais d'éprouver mon pouvoir absolu sur Isidoro et je songeais que nous lui devions tous la vie...

— Il n'y a que trop d'excuses à cet attachement passn{Ter, dit Gontliier, qui cliereliait d'abord à flalter adroitement les sentiments de sa fille afin de les maîtriser sûrement plus lard ; ce jeune homme avait réellement d'éminentes qunlités , quoique ces qualités soient plus en relief dans ce pays sauvajjc qu'elles ne pourraient l'être dans nos villes civilisées ; oui, je m'explique facilement cet enthousiasme de jeune fille pour un enfant do la nature , brave et généreux tel que cet Isidoro... mais sois assurée que lu ne te repentiras pas du passé ! Ce n'est jamais impunément que Ton lutte contre certaines impossibilités , et le sentiment d'avoir agi avec raison cl justice efface pi*omj)tomoni

des impressions quelque profondes qu'elles puissent paraîlre. Je suis fâché que ce bon Bernard Alric nous ait quilles...

Gonlliier se lui, altendonl sans doule quelque observation de sa fille pour commencer naturellement l'éloge de son ami.

— Je vous comprends , mon père , dit Cornélie d'un air abattu ; vous voulez me faire entendre que pour M. Bernard les impossibilités dont vous parlez n'existent pas. Et cependant, mon père, vous l'avouerai-je? depuis hier j'ai fait de cruelles découvertes dans mon cœur. J'ignorais et j'avais voulu me cacher à moimême de secrètes répugnances qui raainlenant sont plus fortes que jamais. M. Bernard est un homme de cœur et de sens pour lequel j'ai une profonde estime et une sincère amitié; mais, malgré tous les services qu'il nous a rendus , malgré les qualités solides qui le distinguent , je ne puis éprouver pour lui cette aiïeclion vive et enthousiaste que je suis susceptible de ressentir. J'ai refusé long-temps d'en convenir avec moi-même, mais le préjugé de caste qui pèse

sur lui me repousse mal<jré moi. Quand il venait nous voir dans notre maison de Nîmes , j'ij^norais encore la véritable portée de cette dénomination de Ca-Goth qu'on lui donne dans son pays natal; je n^avais pas encore eu sous les yeux des exemples de Todieuse réprobation dont on a fra()pe sa race, mais depuis que nous sonnnes arrivés dans le pays qu'il habite, involontairement j'ai remarqué tous les légers signes qui indiquent entre lui et ses conipatrioles une ligne de démarcation. Les gestes de mépris, les haussements d'éj)aule quand on reconnaissait sa race au signe fa ta! de ses yeux, ne m'ont pas échappé ; j'entends toiijours bruire à mes oreilles le cri que poussa un jour un enfant pendant que nous traversions avec Bernard un village pyrénéen : «Aux yeux bleus des Ca-Goths !» ce cri qui, m'at-on dit , retentissait au moyen-âge sur le passage des parias dont Bernard est descendu... Que vous dirai-je , mon père ? il m'est venu quelquefois dans la pensée (car mes aveux seront conq)lels) . que ce mariage projeté n'était pour

vous ({u'un défi jeté à une injustice. Oh! ne

m'adressez aucun reproche , mon père, car je me blfiine moi-même de toute la force de ma raison ! Je sais que vous n'avez désiré que mon bonheur et que ce n est pas votre faute si en faisant choix de Thomme capable de l'assurer, vous avez trouvé l'occasion de fronder un préjugé ! Je suis folle peut-être; mais je dois vous montrer dans tout son jour l'état de mon âme. J'éprouve pour le généreux Bernard les sentiments que je pourrais éprouver pour un frère ; mais je ne l'aime pas d amour... et je crains de ne pouvoir l'aimer jamais.

En ce moment un mouvement brusque que ion lit près des deux voyageurs leur fit tourner la tête. Un montagnard enveloppé tout entier dans sa cape et dont le visage était entièrement caché par un vaste sombrero marchait presque côte à côte avec eux sans qu'ils sussent comment il se trouvait là. Le bruit des pas des chevaux avait couvert le bruit de ses pas, et le mouvement qu'il venait de faire avait seul trahi sa présence.

— Quel est cet homme , mon père? dit Corné lie eif rayée à voix basse.

— C'est le (Tuide Pedro qui vient snns doute de nieltre son inanleau, répondit (ioiiliiicr avec diblruction; est-ce que tu ne le reconnais pas?

— Mais, mon père, cet homme a pu nous entendre , et...

— Il ne comprend pas un mot de français, mon tînlanl; et d'ailleurs sa mauvaise humeur ne lui permettait pas de faire attention à nos paroles... Mais je vois que lu veux mYchapper sur un frivole prétexte , conlinua-t-il en regardant sa lille en souriant; lu crains que je ne le démontre l'injustice de les prétentions à Téjard de ce pau\re Bernard...

— Ne discutons pas des sentiments que ni vous ni moi ne sommes maîtres de changer, mon père , dit la jeune lille avec mélancolie ; je vous ni montré avec franchise le fond de mon conir... Peut-être un peu plu- lard <le fàclieuses et involontaires impressions s'eiraceront-elles , et alors les projets que vous avez conçus pourront s'aeeon)j)lir. Mais, je xous le réj)ètp , mon père, je crains bien d<' nr jamais éprou-

ver pour M. Alric cette affection que j'ai ressentie pour... un autre!

— Et cet autre , en ce moment , reçoit les serments d'une femme dont il est aimé, et qu'il aimera de même, dit Gonthier avec fermeté. Dans un mois peut-être il t'aura oubliée pour la femme que les convenances, le devoir, la volonté de sa famille lui auront donnée.

— Vous vous trompez, monsieur! dit une voix tremblante d'émotion à quelques pas.

Deux cris d'étonnement et de frayeur partirent à la fois. En même temps Isidoro (car c'était lui) entr'ouvrit son manteau et se montra dans son costume de noce , qu'il n'avait pas songé à quitter. Gonthier et Cornélie s'arrêtèrent et descendirent de cheval.

— Vous ici ! s'écria Gonthier aussi surpris que par l'apparition d'un spectre, vous, Isidoro Duba?

— Et... vous nous écoutiez! murmura Cornélie avec terreur j de quel côté êtes - vous venu ?

Isidoro désigna un de ces petits sentiers fré-

quentés par les piétons et qui raccourcissent les dislances dans les montagnes.

— J'ai tout entendu ! dit-il avec chaleur ; je sais maintenant, mademoiselle, pourquoi vous avez voulu partir.

— Que si{jniri(3 tout ceci, monsieur? demanda Gonlliier avec sévérité; pourquoi avez -vous quitté votre fiancée, votre aïeul, vos amis? Que faites-vous ici? Que s'est-il passé? Que voulez vous?

Isidoro ne sembla pas avoir entendu toutes ces questions pressantes; ses yeux étincolanls étaient attachés sur Cornélie ; c'était d'elle seule qu'il était occupé.

— Il est donc vrai? dit-il d'une voix pénétrante ; ce que je n'avais osé espérer dans mes rêves les plus hardis s'est donc réalisé? Mademoiselle, à mon tour j'ai [)u surprendre votre secret... Oh! béni soit le moment où une inspiration du ciel m'a fait fuir cette foule importune et rompre ce mariafîc qui m'est odieux, |)uisq!ie j'ai pu entendre un aveu qui me donnera du bonheur pour toute la vie.

•—Quoi! monsieui" Isidoro, s écria la jeune fille horsd'elle-môiïie, ce mariage n'esldonc prs accompli malgré vos promesses?...

— Vous n'avez pas tenu les vôtres, s'écria le jeune Duba avec véhémence, mais je ne dois plus m'en plaindre... Lorsque je me suis aperçu que vous étiez partis en secret, sans me laisser une consolation, une marque de souvenir, ma raison s'est perdue, mon courage s'est brisé; j'ai ressenti un impérieux besoin de vous voir encore un instant, de vous protéger, de vous défendre, ou du moins de vous dire adieu... J'ai abandonné mon aïeul, ma fiancée, tous ces botes illustres qui étaient venus pour me faire honneur, cette foule bruyante qui assistait à la fête... Mais je ne regrette pas ce que j'ai perdu, car Dieu me réservait le plus grand, le plus inespéré de tous les bonheurs. Je suis libre, Cornélie, je suis libre et je sais que vous m'aimez !

Il y avait dans Taccent , dans Tallitude d'isidoro quelque chose qui éleclrisa la jeune lille. Kilo se jeta en p.leurant dans les bras de Gon- Ihier.

— Vous l'onlcndez , mon père? iiiurmurat-clle, ce mallieui eux jeune homme a lout sacrifié pour moi!

Isitloro comprit que de la réponse de Gonthier allait dépendre son sort; aussi il se tourna vers le vieillard et lui dit d'un ton suppliant, quoique avec dij;nilé :

— Je sais, monsieur, que vous êtes supérieur aux préjuijés de vos compatriotes, et ma qualité de pâtre et delils de pâtre ne sera pas une raison de me repousser si à d'antres éjjards vous me jugez ditrne de votre lille. Je ne suis pas d'une race de parias, comme M. Bernard, et je vous ai donné assez de preuves de dévouement et de courage pour (jue mon caractère vous soil connu. Je ne parle pas de ma fortune, car je ne sais encore ce qui adviendra d elle, l)ien qu'aucune loi dans l'Andorre ne [)uit;se m'en déposséder... je ne veux laire valoir auprès de V(tus que raffeclion que j'ai vouée pour toujours à volro fille et le désir ardent et sincère que j'éprouve de la rendre heureuse.

— Cornélie, que dois-je répondre? dcm.inda Goiilluer d'une voix calme.

— Prononcez, mon père, dit !a jeune fille sans lever les yeux.

— Eh bien! mon enfant, puisque lu as assez de confiance en ton père pour t'en remellre à lui du soin de ton bonheur, je répondrai donc pour toi et je te sauverai de tes propres incertitudes; bientôt peut-être tu me remercieras de mon inflexibilité. Monsieur Isidoro, continuat-il en se tournant vers le jeune Andorran, par l'acte de lâcheté que vous venez de commellre en violant vos promesses, en jetant dans le désespoii* voire vénérable aïeul, qui attendait de vous ses derniers jours de bonheur , en outrageant une jeune fille qui méritait pourtant votre estime et votre respect, en reniant votre patrie et en bravant ceux qui la gouvernent, vous vous êtes rendu indigne de ma fille. Si vous vous étiez résigné noblement à votre sort, j'aurais pu du moins conserver de la pitié pour vos chagrins, de l'estime pour votre caractère, de l'admiration pour votre résignation ; vous ne l'avez pas voulu.

Vous parlez de votre courage, et vous êtes plus faible qu'un enfant. Les services que vous nous avez rendus ne peuvent s'effacer de notre mémoire, mais il n'est pas louable d'en abuser en demandant une récompense qui ne vous est pas due. Quant au secret que par une coupable indiscrétion, vous venez do surprendre, voici ce que j'ai à vous dire : Vous deviez imiter la [jénérosilé de ma fille, qui, malgré ses sentiments secrets, n'a pas voulu vous détourner de la voie tracée devant vous par Mionneur et le devoir. Maintenant vous n'avez plus à être fier de cette preuve d'affection, car ma fille est forcée de ne plus vous estimer...

— Mon père, mon père, dit Cornélie en sanglotant, de grâce, ïie l'accablez pas!

Isidoro avait écoulé d'un air sombre et contraint cette terrible réprimande, mais au moment où Cornélie sembla intercéder en sa faveur, il releva la tôle :

— Qu'importent les reproches d'un vieillard qui ne sait plus comprendre les passions de la jeunesse? dit-il en faisant un geste d impatience;

c'est à vous que je m'adresse , mademoiselle , continua-t-il sur un ton différent en se rapprochant de Gornélie, c'est de vous seule que je veux apprendre mon sort... et, si vousy consentiez, je saurais bien vous arracher

La jeune fiile, qui avait jusque là tenu son visage caché dans le sein de Gonthier^se redressa vivement, et regardant Isidoro avec des yeux irrités, elle lui dit d'un air lier et plein de dignité :

— Qui vous a donné le droit, monsieur, de supposer que les volontés de mon père ne sont pas des ordres pour moi, et que je pourrais préférer à mon père une autre personne au monde, quelle qu'elle soit?

Isidoro chancela en poussant un sourd gémissement.

— Merci, ma digne fdie! s'écria Gonthier on pressant Gornélie contre sa poitrine; je t'avais bien jugée. Et maintenant, monsieur, ajoutat-il en s'adressant à Isidoro , tout est fini entre nous ; recevez nos remerciements pour vos services passés et nos adieux. Il est temps peut-être

encore de réparer les iaulcs ((iic je viens de vous reprocher avec dureté, je l'avoue. Allez les réparer, monsieur, et peut-é^re , plus tard , aurozvous le droit de réclamer notre estime et notre

amitié.

— Je ne vous quitte plus, dit Isidoro d'une

voix sourde.

— Au nom du ciel, monsieur Duba , reprit Cornélie qui se repentait déjà de la sévérité qu'elle venait de montrer, souvenez-vous des sages résolutions que vous aviez prises hier au soir ! Mon père a raison ; peut-être est-il possible encore de renouer vofre mariage... Tout le monde vous attend sans doute encore... Partez, hatez-

vous!

— Et nous, nous n avancerons pas d'un seul pas tant que vous serez ici, dit rionlhier en fra[)pant la terre du pied avec résolution, dussionsnous passer la nuit sur ce rocher...

— Permettez-moi du moins de vous conduire jusqu'à Urgel, reprit le montagnard d'un air de soumission; les passages de certains défilés no sont pas sûrs, et vous n'avez pas de défenseur.

— Un défenseur! s'écria Gonlhier avec transport; en voici un qui nous arrive. C'est Dieu qui nous l'envoie en ce moment!

En même temps il désigna du doigt un voyageur à cheval qui venait à eux, accompagné de Pedro et de deux autres montagnards. Le cavalier et la monture étaient épuisés de fatigue et paraissaient avoir fait une longue course. Il suffit d'un coup-d'œil à Isidoro et à Cornélie pour reconnaître Bernard Alric dans ce voyageur. Il avait rencontré Pedro et le guide , qui marchaient en avant, et il leur avait fait rebrousser chenin.

A la vue deGonthier et de sa fille, le Ca-Goth poussa un cri de joie et piqua son cheval, malgré les difficultés du chemin, mais le pauvre animal épuisé ne put accélérer son allure, et Bernard, pour arriver plus vite, mit pied à terre et courut vers son vieil ami. Gonthier fit quelques pas au-devant de lui et lui ouvrit les bras ; ils se tinrent un moment embrassés :

— Bonne nouvelle, monsieur Gonthier ! s'écria le maître de forges; reprenez courage, ma-

demoiselle Coniélie; mon voyage a réussi audelà de tous mes souhaits !

— Mon cher Bernard, que venez-vous nous annoncer?

Cornélie lui tendit la main et lui dit avec tristesse :

— Que pou vez-vous nous apprendre, Bernard, qui puisse nous rendre heureux en ce moment?

— Mademoiselle, dit Alric avec vivacité, sans remarquer l'émotion de la jeune fille, je sais que je vais vous combler de joie en vous apprenant que votre resp retable père peut rentrer en France quand il le voudra.

— Serait-il vrai?

— J'ai acquis la certitude que votre nom n'était pas porté sur la liste de proscription publiée par le gouvernement, et, en n'attirant pas l'attention sur vous, vous pourrez vivre en sûreté dans votre patrie. Si, au contraire, vous désirez séjourner dans TAndorre, voici une autorisation qui lève toutes les difficultés; elle est signée du viguier français, que j'ai vu à Pa-

micrs, c'est un homme Iiuiiorable qui vous pi'olégera lant que vous ré:»iderez daiie ce pays.

En même temps il étalait avec orgueil un papier qui portait pour cachet les armes de TAndorre. Gonthier lui adressâtes remercîments les plus empressés.

— Mais vous, mon pauvre Bernard, vous ne parlez pas devons... Vous semblez avoir bien souffert de la faligue dans ce voyage! Comme vous êtes paie ! vos habits sont encore mouillés par la neige des montagnes.

Ces observations s'adressaient à Cornélie, qui jeta en effet un coup-d'œil sur son fiancé. Le pauvre jeune homme semblait n'avoir plus que le souffle. Malgré Ja joie naïve qu'ilsexprimaient, ses traits portaient la trace d'une faiblesse alarmante. 11 n'avait pas goûté un moment de sommeil depuis le jour de son départ.

— Oui le col de Puymoreins était presque aussi dangereux que le port de la Cabane, dit-il en souriant, et nous avons eu beaucoup de peine à nous en tirer; mais qu'importe, puisque tout a réussi et puisque j'ai ()U trouver l'occasion

d'élre utile à mon respectable ami et à ma flnncée I

Coruélie baissa avec embarras ses yeux pleins de lurines.

Tendant ce temps une autre scène, non moins animée, avait lieu ù quelques pas de là. Pedro elles autres monlagnaids, en rencontrant dans cet endroit leur jeune maîlre, qu'ils croyaient en ce moment dans son habitation, présidant avec sa nouvelle épouse les fêtes de ses noces au milieu de tous les dignitaires de TAndorre, avaient d abord été frappés de stupeur. Puis ils n'avaient pas eu de peine à soupçonner ce (jui s'était passé et ils étaient tombés dans un affreux désespoir. Pedro surtout, qui savait combien un pareil événement avait dû consterner le vieux Duba, ne mettait pas de bornes à sa douleur. 11 s'était jeté à genoux devant Isidoro, le suppliant, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, de revenir sur ses pas. Les autres montagnards joignaient leurs prières aux siennes, et la douleur de ces braves gens était digne de compassion. Cependant Isidoro

semblait à peine s'apercevoir qu'ils étaient là ; il ne leur répondait pas un mot, et toute son attention se portait sur Cornélie et sur Bernard, dont il suivait de l'œil chaque mouvementet dont il écoutait chaque parole.

L'attendrissement de Cornélie et ce titre de fiancée que lui avait donné Bernard semblèrent porter au comble l'affreuse jalousie qui le déchirait en secret. Sans remarquer les malheureux qui se traînaient en pleurant à ses pieds, il se rapprocha du groupe des voyageurs et se plaça d'un air sombre devant Bernard, sans prononcer une parole. Alric lui tendit cordialement la main :

— Bonjour, monsieur Isidoro, dit-il ; vous voyez que votre plan a entièrement réussi. . Vous m'avez donné l'occasion d'être utile à deux personnes dont l'affection m'est plus chère que la vie...

— Et qui vous dit que cette affection vous est acquise ? demanda rudement le montagnard; ne savez-vous pas que trois jours d'absence peuvent changer bien des choses ?

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Je veux dire que celle que vous appeliez lout-à-riieure encore voire fiancée, ne Test plus et ne peut plus Tèlre, parce qu'elle ne vous aime pas... elle en aime un autre... interrogez-la ellemême !

— Ceci est infâme ! s'écria Gonlliicr en jetant sur Isidoro un regard de mépris.

— Ne voyez-vous pas qu'il faut ou que je le tue ou qu'il me tue ! murmura Isidoro. Elle en aime un nuire, vous dis-je, poursuivil-il en s'adressantà Bernard j esl-il donc nécessaire de vous dire que cet autre c'est moi...

— Serait-il vrai, mademoiselle? demanda Bernard dans d'inexprimables angoisses; oh ! ne me trompez pas, de grâce ! je sais que je ne suis rien pour méiilerle bonheur que j'avais espéré! dites-moi la vérité, je vous en prie; j'en mourrai peut-être, mais vous n'avez pas à craindre de reproches...

— Puisque je vous le dis, moi, reprit Isidoro d un air de défi.

— Vous vous trompez, monsieur, dit Corné-

lie avec noblesse, en se plaçant entre les deux jeunes gens; si monsieur Bernard n'a pas reçu ma promesse personnelle jusqu'à ce moment, je suis pràie à la lui faire... Recevez donc ma parole, monsieur Alric, que je n'appartiendrai jamais à nul autre quevous;etbien qu'un moment d'erreur que je déplore ait altéré les sentiments que je vous porte, ne désespérez pas de l'avenir!

— Oh ! soyez bénie, mademoiselle, de vos consolantes paroles, dit Bernard rassuré; vous savez combien je vous aime, et aucun sacrifice ne me coûtera pour mériter la précieuse récompense qui m'est promise. Je saurai attendre s'il le faut, puisque, de voire propre aveu, je ne dois pas désespérer de l'avenir î

Puis se tournant vers Isidoro :

— Monsieur Duba, reprit-ii en le regardant fixement, que me disiez vous donc tout-à-l'heure? Je crois que vous avez menti ! . . .

Isidoro fit un mouvement, mais Gonthier entraîna Bernard à quelques pas, tandis que Cornélie disait à voix basse au jeune Duba, dont Taspecl en ce moment faisait peur et pilié.

— KsL-ce là ce que vous m'aviez promis, monsieur Isidoro? Votre imprudence seule m'a forcé (le conlraeler des en(Tagemenls qui maintenant sont devenus indissolubles... Isidoro, des devoirs dillérents nous appellent dans des directions v)ppoées... Isidoro, imitez ma résignation; moi aussi, j'aurai sans doute encorede terribles épreuves à supporter; laissez-moi du moins la pensée que vous étiez digne de Taffection que je vous avais vouée... Ecoutez les prières de ces pauvres gens qui vous supplient de revenir sur vos pas... mon estime esta ce prix.

Isidoro balança une minute.

— Ce que vous me demandez me coûtera lu vie peut-être, dit-il d'un ton bref et saccadé, mais je cède encore... Je mériterai du moins votre respect et votre pitié; je vais rejoindre ceux qui nrattendent là-bas, cl s'il en est temps encore, j'accomj)lirai le sacrifice tout entier... Mais ii faut que vous et votre père vous soyez présents àcelteunion,commevous l'aviez promis... Maintenant vous n'avez plus rien à craindre des lia-

bilanls de l'Andorre; à mon tour, mon obéissance est à ce prix.

— Mais nous retarderons votre marche !

— Je vais prendre un de ces sentiers qui raccourcissent les distances pendant que vous reviendrez sur vos pas par le chemin que vous avez déjà suivi.

— Eh bien, dil Cornélie a\ec résolution, vous avez notre parole... Nous assisterons à cette réparation de tant de fautes; précédez-nous...

En même temps elle s^approcha vivement de Gonthier et du Ca-goth pour les déterminera faire cette démarche. Isidoro resta un moment immobile comme s'il eut voulu leur adresser la parole; puis il se détourna brusquement en disant à Pedro et aux autres montagnards ;

— Partons...

Et tous reprirent avec rapidité le sentier ûprc etdangereux qui conduisait au hameau, pendant que la petite caravane revenait lentement sur ses pas , en suivant ce qu'on appelait le grand chemin. Les bohémiens étaient consternés; ils voyaient dans cet incident la porte de leurs plus chères espérance:^.

Le MaiidlC*

Isidoro marchait lenlcmenl, tant qu'il put apercevoir ceux qu'il venait de quitter, et il retourna fréquemment la tète. Cornélie, du haut de son cacolet , agitait son mouchoir blanc, comme pour Teneourager, et ce fut seulement lorsque la petite caravane eut disparu derrière uno montagne qu'il accéléra sa marche, trop peu rapide encore au gré de ses compafjnons. Ceux-ci le suivaient d'un air pensif et sans prononcer une parole, pour se communiquer les pensées aflligeantes qui occupaient leur cspi it.

Pedro surloul ûlait en proie à une j)oiunanle douleur, et il marchait avec peine, comme si la faiigue se fui déjà fait sentir à ses membres robustes. Cependant il ne perdait pas de vue son jeune maitre, et il suivait du regard chacun de ses mouvements; nul doute que si en ce moment Isidoro, par un de ces caprices biz irres auxquels son aveugle passion Tavait rendu sujet, eût voulu revenir en arrière, l'homme de confiance de son aïeul n'eût employé la force pour le ramener à riiabitation.

Pendant la plus grande partie du chemin, la campagne était déserte, ce qui prouvait que les Andorrans invités à la fête n'avaient pas encore quitté le village. Cette circonstance rendait déjà quelque espérance aux montagnards et déridait un peu le front basané de Pedro. Quant à Isidoro, il ne semblait rien voir ni rien entendre, il s'avançait machinalement et d un pas égal, sans paraître se douter que son sort dépendait d'une niinute de retard.

Cependant bientôt la solitude commença à se peupler, et à mesure que Ton approchait du vil-

lagr, l'espérance que l'on venait de concevoir s'évanouissait. D'abord on aj)erçut dansle lointain des points rouges et mobiles qui tranchaient sur la verdure des pâturages; aux rayons du soleil, qui était alors dans tout son éclat, on voyait scintiller les plaques d'acier poli (|ue les Andorranes portent sur leurs éléganls sabots, et que le mouvement faisait remarquer à une grande distance; puis on distingua des groupes entiers de montagnards et de montagnardes, les uns à pied, les autres à cheval et en oacolet, s'avaneantdans des directions opposées pour regagner leurs habitations.

Celte joie bruyante de la veille et du malin avait disparu ; les diverses compagnies ne s'appelaient plus de montagne à montagne; les cornets et les galoubets étaient muets; plus de ces exj)losions de carabines qui, répercutées par les échos, produisaient un épouvantable fracas dans les rochers. Sur les pentes, au lond des ravins, dans h s vallées, partout se montraient des troupes variées qui animaient le paysage naguère si solitaire et si sauvage ; mais le paysage n'en

était pas moins silencieux et morne comme le désert. II semblait que dans cette multitude il n'y eut plus un pAtreassez hardi pour oserpousser un de ces hurras que les bergers Pyrénéens échangent à tout propos, et on eût dit que la terre absorbait jusqu'au bruit des pas.

Ce calme qui faisait contraste avec la turbulence ordinaire de leurs compatriotes, ne contribua pas peu à confirmer les réflexions sinistres des compagnons d'Isidoro. Pedro, après avoir jeté un long et douloureux regard sur l'horizon, fit un signe de croix et dit à demi-voix , du ton d'une fervente prière :

— Que saint Antoine, saint Michel et la bonne Vierge veillent sur l'illustre Bertren Duba, notre maître, et sur sa respectable famille !

— Amen, répondirent dévotement les autres en portant leurs scapulaires à leurs lèvres.

Isidoro ne put pas même se joindre à cette prière, qu'il n'avait pas entendue.

Cependant il sembla bientôt que ce petit groupe lui-même devenait Tobjet de Texamen des montagnards éparpillés dans la campagne.

Ceux qui le composaient se dirigeaient seuls vers le village, auquel tous les autres tournaient le dos. Ils remarquèrent sur les hauteurs voisines des rassemblements qui se formaient et des gens qui les désignaient du doigt; cependant aucun appel, aucun salut n'arrivait jusqu'à eux de la part des Andorrans; seulement des signes mystérieux étaient échangés entre les diverses coteries, et la curiosité semblait se propager de proche en proche dans toute la partie de la campagne où se montraient les montagnards; é\idemment Isidoro, malgré la dislance, avait été reconnu.

Pedro eût bien voulu être à portée d'interroger quelques-uns de ces gens sur les événements qui s'étaient passés au village; mais il était encore trop éloigné pour se faire entendre, et d'ailleurs les questions qu'il avait à adresser étaient trop importantes pour qu'il fût possible d'entamer une de ces conversations à tue-tête qui ont lieu parfois entre les piUres désœuvrés des montagnes aune grande distance. Il attendit donc que quelques personnes qu'il connaissait

parfaitement et qui descendaient le sentier fussent près de lui ; on devait nécessairement se croiser, et Pedro comptait enfin avoir rex[)lication tant désirée; il se trompait encore dans son calcul.

Quelques minutes seulement de chemin le séparaient encore des Andorrans, lorsque ceux-ci, s'arrôlant tout à coup, regardèrent Isidoro, et après s'ctre consultés un moment à voix basse revinrent brusquement sur leurs pas et remontèrent la montagne comme pour éviter cette rencontre. Pedro lut frappé de cet incident plus encore que de tous les autres, d'autant plus que les fugitifs faisaient aussi rebrousser chemin à ceux qui suivaient la même route, en leur montrant Isidoro et ses compagnons comme un groupe de pestiférés. En même temps Pedro remarqua que presque tous les montagnards, après un moment d hésitation, avaient pris aussi une direction contraire à celle qu'ils suivaient un moment auparavant, et que maintenant ils retournaient au village. Quelques-uns même couraient rapidement de ce côté comme pour êlrc

les premiers a porter la nouvelle de Tarrivéedlsidoro. Le plus petit nombre cependant continua de s'éloiî>ner de divers cotés , mais na semblait prendre grand soin de ne pas se trouver sur le passage des réprouvés, et quelques-uns de ceux qui n'avaient ni le loisir ni la volonté de se rendre au village pour être témoins de ce qui allait se passer, s'écartèrent de leur chemin et attendirent sur des rochers voisins (ju'ils pussent se remettre en marche sans se trouver face à face avec le jeune Duba et ses compagnons.

Ce fut à un de ceux-là que Pedro se décida enfui à demander les renseignements qui lui étaient si précieux. L'individu auipiel il s'adressa était un homme assez obèse, qui, n'ayant pu s'éloigner avec célérité, était resté à peu de distance du chemin et se cachait derrière le tronc d'un arbre à liège, espérant sans doute n'être pas aperçu; mais un œil perçant Tavait suivi, et au moment où l'on passa à peu de dstance de la rolraite du montagnard, Pedro demanda d une voix suppliante :

— Cari Blaiula, au nom de votre saint pa-

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