LA TRÊVE DE DIEU
Averti, le P. Orbiguet, régent de troisième, laissa Samas rêver au fond de la classe sous prétexte pour les élèves de lui laisser le temps de se mettre au courant.
A la récréation du goûter, le P. Reugny vint à Samas qui l'avait fait demander.
— « Mon père, » dit l'éphèbe, « je dois satisfaire à un examen de catéchisme, et il y a des expressions exotériques en ce livre, que je ne proférerai pas. On interroge, je crois, sur celui du diocèse, et je n'en veux pas apprendre d'autre que celui du Morbihan. Veuillez donc arranger cela avec le Père catéchiste, afin que je ne donne point de scandale. »
— « Et quelles sont ces expressions exotériques qui vous répugnent, mon enfant? »
— « Celles qui bafouent les saints de la révélation primitive et qui attribuent au plus routinier des dévots la vue de Dieu, que n'auraient point Orphée, Pythagore et Platon } »
— « Mon cher enfant, » dit le jésuite, « le pain est le plus général des aliments; cependant les plus raffinés en mangent; le catéchisme est le pain de l'âme; digérez-le: quitte à le mêler à saint Thomas et à saint Denys. »
— « Vous avez raison, mon Père; la vérité pour quelques-uns, donnée à tous, deviendrait l'erreur. »
— « Vous vous rendez à la raison : cela est bien, » approuva le Père.
— « Eh ! me prendriez-vous pour une femme, » s'exclama l'androgyne alourdissant le mot de dédain.
— « Vous méprisez la femme : pourquoi } » Samas réfléchit :
— « Vous m'embarrassez, mon Père. »
— « Je laisse ma question, Samâs, si inopportune.»
— « Non pas... cela me force à réfléchir : au point de vue du livre, Ève, Marie, les deux pôles, perdition et salut ; au point de vue de la vie, je ne peux que pressentir... Je méprise la femme parce que j'ai sa beauté... quand la beauté aura passé... Alors, je la mépriserai peut-être encore, mais je la rechercherai... La femme, Père Reugny, pour vous, pour moi, le moine, l'exception, c'est le sphinx qui barre la route... il faut deviner ou tomber; eh ) devine-t-on sans tomber... La femme... je la crains. . . la femme, c'est le Dragon. . . Tanis en robe. . . la femme c'est l'ennemi ! »
Quelle connexité étonna le régent entre les pronostics du père -de Cézambre et les appréhensions de Samas.
CHEZ LES JÉSUITES
L'élève et le professeur devisèrent, celui-ci étonnant l'autre : et l'enfant ne sentait presque pas l'antipathie inconjurée encore des élèves. Surveillant, préfet, confesseur lui faisaient une chaude atmosphère.
Pendant l'étude, le Père annonça pour en quinzaine la venue du provicaire général de Chine; le recteur avait décidé d'avancer l'époque des premières communions.
— « Dès demain vous entrez en retraite, » vint dire le surveillant à Samas.
L'éphèbe se sentit soulagé d'une inquiétude. Agur, Tanis, et l'amour de l'un et la perversité de l'autre étaient des écarts de sentiment pour un entraînement mystique.
Il voulait, l'enfant solaire, arriver devant l'hostie, conscient plus qu'aucun et vierge dans un confus idéal d'intelligence développée, sans expérience diminuante et s'unir à Dieu avant que ses oreilles ou ses yeux aient été frappés d'une discordance ou d'une laideur impressives.