‹ L'androgyneChapitre 12 sur 52 · SÉDUCTION ANDROGYNE · texte numérisé non relu

SÉDUCTION ANDROGYNE

Brusquement réveillé par la cloche du lever, Samas voulut se rendormir : le Père vint, étonné qu'il ne fît aucun mouvement de se jeter du lit, plus étonné encore à cette réponse :

— « Notre corps astral flotte souvent très loin de notre corps organique, et ce rappel brusque est contraire à toute hygiène. Mon frère Antarès me l'a appris. »

Sur cette explication, il s'allongea chattement.

— « Mon enfant, il faut se lever ici à une heure dite. »

— « Alors qu'on me prépare mon tub. »

Le jésuite s'impatienta un peu ; Samas se leva enfin et ouvrit son nécessaire aussi compliqué que celui d'une élégante, et mit presque une heure à se toiletter, rejoignant tardivement sa division en étude.

Le professeur de quatrième vint le demander et, dans le corridor, l'interrogea, embarrassé par les réponses, ou stupéfait par les ignorances d'éléments;

on eût dit un élève de philosophie, oublieux de sa septième.

Samas ensuite alla à la questure chercher les livres classiques et les cahiers et revint en étude, feuilleta ce qu'il apportait, puis le rangea dans son pupitre qu'il ferma, et se mit à regarder ses ongles roses et bombés.

— «A quoi pensez-vous?» dit brusquement le Père.

— « Que je suis ici pour ma première communion, et qu'il vaudrait mieux que je lusse les mystiques que les classiques. »

Le jésuite prit dans l'armoire de sa chaire ses exercices de saint Ignace et les lui donna; mais Samas sentit sous ces humeurs accommodantes une volonté de le deviner, et son sens féminin lui souffla de se replier, de ne plus peser aussi fort sur la bonne volonté des Pères ; puis, il examina ses voisins, envisageant l'art de vivre en paix, avec ses passe-droits, au milieu de ses quatre-vingts condisciples de la division des moyens.

— « Il vous faudra choisir un confesseur, » lui souffla le surveillant en passant, et, dans cet avis, il y avait peut-être l'invite d'une prédilection.

— « Je prendrai, » répondit-il, « le père Reugny, « c'est lui qui m'a tout d'abord mieux compris, avec vous. »

Le surveillant ne sourcilla pas ; mais il jeta des arrêts sur un élève très innocent, remonta à sa chaire, en redescendit bientôt, après un sourd travail d'âme,

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disant au puni, avec la volonté d'un coup de discipline dans la voix :

— « Je vous ôte les arrêts, Gontran, ils n'étaient pas mérités; j'ai été vif par la faute du mistral.»

Et aux élèves qui souriaient :

— « Le juste. .. eh bien. .. je ne suis pas le juste. .. et soyez plus sages que moi quand le mistral souffle. »

Samas se pencha vers le Père, et avec un regard de femme qui admire :

— « C'est beau ! ça, mon Père, de toute beauté. »

— « Ah ! » fit le surveillant heureux infiniment de cette approbation ; puis, brusquement, il donna une tape à sa calotte et déambula, ne se reconnaissant pas en ce mouvement d'orgueil, parce qu'un élève le louait. Cet élève, il est vrai, ressemblait à un ange qui aurait étudié et regardé la vie, au lieu de prier.

Du fond de l'étude, le jésuite regardait Samas les mains noyées dans ses boucles blondes ; et à la pensée qu'un condisciple pouvait apprendre le mal à ce chérubin, il se sentait furieux; il demanda à Dieu que cette fleur de beauté restât pure, et il le demanda si vivement que Samas, quand il repassa, lui dit :

— « Mon père, vous venez de prier pour moi. »

A ce coup, le jésuite rougit comme en faute, et ne répondit pas.

Le sourire qui vibre aux lèvres du saint Jean glissa sur la bouche de Samas : le Père Curlet était séduit; l'androgyne avait vaincu.

A un tintement de cloche, l'étude se leva, livres sous

le bras, et les classes se groupèrent marchant vers leur salle respective.

Samas prit rang au premier banc des Romains. Après la prière, on récita, puis l'explication latine commença.

Samas à côté d'une fenêtre qui donnait sur la cour de gymnastique, rêvait depuis un moment. Le régent l'interpella vainement, il fallut qu'un camarade le tirât par la manche.

— « Samas, vous ne suivez pas : votre De bello gallico n'est pas même devant vous.

— « Je méprise César, » dit l'enfant.

D'un seul mouvement, toute la classe fit front à l'audacieux, et ce dialogue commença entre le professeur et l'élève :

— «A votre âge, on ne juge pas les grands capi taines. »

— « A mon âge, on s'indigne contre les grands bandits. »

— « Justifiez cette épithète. »

— « Tantôt le brigand nomme les Gaulois hostes, tantôt inimicos: hostes désigne les populations qui ne résistent pas sérieusement, qui ne s'entêtent point; inimicos, celles qui ne veulent pas se rendre. Car votre César avertit son adversaire qu'il lui permet la résistance pourtant de jours, la défense jusqu'à tel point, sinon il ne tue pas seulement, il mutile et torture. Comme homme, vous connaissez la chanson des légionnaires.

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— « Ce n'était pas un chrétien,» fit le professeur, « il incarnait son temps. »

— « Il incarnait l'infamie romaine, » — reprit Samas « l'infamie militaire qui commence à Nimroud et aboutit à l'assassin du duc d'Enghien. »

— « La guerre est un fléau de Dieu, du dieu des armées. Deus Sabaoth. »

— « Vous blasphémez, mon Père,» protesta Samas.

— « Sabaoth signifie le septénaire des planètes et non pas les armées. »

Ces étonnantes répliques d'un enfant de treize ans eussent paru naturelles pour qui eût connu la famille des Œlohil Ghuibor et l'éducation étrange reçue par Samas.

— « Vous osez, » s'écria le Père, — t vous insurger contre la Bible. »

— « Non, contre la Vulgate. »

— « C'est la version canonique. »

— « Avec cent mille contresens : la statue de sel, » et l'enfant haussa les épaules.

— « Je vous ordonne», dit le Père, « de rétracter tout ce que vous venez de dire. »

— « Me rétracter, César est un saint peut-être. »

— « C'est un homme illustre; et un enfant ne doit pas toucher à une gloire. »

Samas se leva et nerveux :

— « Je méprise César, je hais César comme chrétien, comme natif d'Armorique et que les huit mille mains

coupées à la reddition d'Alésia tombent sur la joue de qui me dément. »

— «A genoux! » ordonna le Père.

— « Vous avez été militaire, cela se voit, » continua Samas en colère.

Le Père descendit de sa chaire :

— « A genoux et des excuses! »

— « Je suis un réfractaire, petit-fils de Chouans, je m'agenouille devant l'hostie : je ne fais des excuses qu'à moi-même. »

D'un élan Samas se déroba au jésuite, enjamba les tables et poussant la porte du pied, la referma.

Dans la cour, il prit le pas calme d'un péripatétisme : il palpitait cependant d'une grande colère ; entre lui et le régent venait d'avoir lieu le heurt séculaire de l'être intellectuel et du brutal ; du penseur et du disciplinaire : et il connut la haine de ce moment.

Chez les jésuites, le recteur est toujours une âme douce et débonnaire ; le préfet de discipline, on le choisit au contraire parmi les bilieux; il accumule sur lui toute la dureté nécessaire au bon ordre. Il traversait la cour quand Samas le croisa.

— « Où allez-vous ? »

— « Nulle part i? »

— « Que signifie } »

— « Que le Père est un sot. »

— « Hein ? »

— « J'ai dit un sot, et pis, un tempérament militaire très méchant. »

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— « Savez-vous à qui vous parlez ainsi d'un professeur ) »

— « Qu'importe. »

— « Ce ton mène à la porte. »

— « Soit. »

— « Je suis le préfet de discipline. »

— « Je suis Samas Œlohil Gbuibor : Saluez. »

— « Qu'est-ce c'est que ça ? »

— « Ça, c'est ce que vous ne serez jamais, cela signifie beauté, intelligence, rébellion.

— « On mate les rebelles. » *

— « Essayez. »

— « Je vais vous fouetter comme un mioche. »

— « J'ai un couteau, et j'ai un père et un frère qui mettraient le feu à ce collège. »

— « Suivez-moi. »

— « Non. »

Le préfet voulut lui prendre le poignet, l'enfant aspira fortement et à toute voix, dans la cour pleine de silence, il cria :

— Agûr! »

L'étonnement ne fit pas lâcher prise au préfet, mais il se retourna au bruit d'une porte ouverte avec fracas ; et avec un rugissement bondit sur lui un furieux qui lui tordit le bras.

Samas éleva sa main vers les lèvres de l'humaniste qui les baisa comme une relique insigne.

— « Vous paraîtrez tous deux au conseil de discipline. »

— « Je ne paraîtrai pas : je ne puis être jugé que par des pairs; » il insista : des « égaux ».

— « Vous êtes fou, je crois, » s'exclama le préfet.

— « Fier seulement, » — dit Samas.

— «. Agûr, rentrez en classe. »

L'humaniste ne bougea pas.

— « Agûr, mon ami — rentrez, » — dit l'enfant. Le jeune homme obéit, les yeux subitement remplis

de larmes par ce seul mot « ami ».

— « Rentrez -vous aussi » — reprit le préfet se mordant la lèvre.

— « Non, mon Père, et cessez de vouloir contre ma volonté d'être pur, ma toute-puissante volonté.

« Cessez d'effaroucher ma native douceur, je passe parmi vous; ce collège, je le traverse, soyez courtois.

« Entré ici pour me préparer au grand acte religieux de la vie, précédé par les services que toute ma race a rendus par le sang et l'encre à la plus grande gloire de Dieu, je réclame un traitement conforme aux mérites de mon nom, à la promesse de gloire, que je porte au front.

« Pour m'avoir vu passer, Agûr m'a donné son âme : et vous , pour m'avoir voulu violenter, vous serez vaincu, vous qui faites le terrible : je contiens une force momentanée, hélas! que l'âge éteindra, mais quand faiblira la beauté, je m'éclairerai de génie, je ne suis rien de ce que vous connaissez, moins ou plus, autre. Ne me jugez pas, aimez-moi comme on aime une très belle chose : Sinon...

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« Sinon, suivant les ordres de mon père, je partirai sur l'heure, mais je ne pardonnerai jamais à votre ordre d'avoir voulu me vendre au prix avilissant de l'obéissance passive, le recueillement d'une belle première communion.

— « Vous avez de beaux sentiments, malgré votre démence d'orgueil. »

— « Montrez-moi un seul de mes sentiments qui ne soit pas parfaitement beau, je le renonce à l'instant. »

— « Votre orgueil. »

— « C'est ma force : il me fait bon, il me maintiendra pur. Pécher ce serait m'humilier. »

— « Que faire de vous, enfin ? »

— « Je suis silencieux : pourquoi me force-t-on à parler : calme, on m'irrite. »

L'éphèbe raconta, avec véracité l'altercation — et à mesure qu'il exposait lucidement ses jeunes idées, le père Beuvron s'adoucit et conclut.

— « Vous oubliez que le grand saint Ignace était un ancien militaire. »

— « Aussi son ordre admirable a décru du jour où dans la société anarchisée, le salut devint l'individualisme. La force collective vous l'obtenez par l'oblation des personnalités composantes : il faudrait aujourd'hui, garanti par cet incomparable passé de discipline, fomenter l'entité :

« Vous manquez de génie, mon père ; vous n'avez jamais produit de chefs-d'œuvre.

« Eh! que n'appliquez-vous à vous même les règles

que vous appliquez si lumineusement dans l'éducation. Favorisez l'exception parmi les Pères, comme parmi les élèves : et vous sauvez Tordre et l'Occident. »

— « Et vous avez treize ans, » demanda le préfet.

— « Dans deux mois, quatorze. »

— « Vous passerez en troisième : et là garderez vos théories pour vous. »

La voix malicieusement caressante :

— « Cela ne vous étonne pas, mon Père, d'arriver à dire « vos théories » à un presque bambin. »

— « Si plus intelligent encore, Samas, vous n'insisteriez pas. » '

— « Je parle à un Père jésuite : et je lui sais assez de vraie humilité pour accepter même qu'un enfant ait raison — surtout quand l'enfant est tendrement reconnaissant de la bénignité qu'on lui montre. »

— « C'est bien : attendez qu'on sorte et vous vous joindrez à votre division. »

Le préfet le quitta avec une hâte intentionnelle, et Samas, en vertu de sa féminité, conçut une méfiance, sans pouvoir l'objectiver.

Sous les grands platanes il fit quelques pas.

— « Comment t'appelles-tu?, » dit une voix rauque.

Et se retournant, il vit un grand, qui lui déplut d'impression, malgré une curieuse beauté. On eût dit un Égyptien des peintures thébaines exécuté par la main sans style d'un peintre parisien. La tête surtout rappelait la reine Taïa, du musée de Boulacq, même dé-

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veioppement crânien, semblable biseau luxurieux des lèvres et menton coupé carré sous un développement convexe qui va de la pommette au maxillaire.

Perceptiblement à travers la vêture, le corps s'apparentait à cette minceur des membres qui font des bas-reliefs d'Abydos, le plus fin des poèmes de la ligne nue.

Quel antique produirait la finesse volupteuse, l'effet de chair spirituelle, au sens baudelairien, comme le bas relief où Séti ritualise. Seulement le profil du corps égyptien, s'il manifeste l'idéal de la sélection nerveuse, implique, la forme étant le repoussé de l'esprit, une viciosité spéciale, cette dépravation profonde à satisfaction lente et morcelée.

Samas et le grand se regardèrent soigneusement : ainsi s'examinent deux femmes; leur groupement déplaçait en clé innomable, le moins connu des Vinci, qui au palais Sciarra montre à mi-corps une femme drapée, une autre plus attifée et les différencie par la coloration du regard et du sourire. »

— « Je m'appelle Tanis, moi. »

— « Je me nomme Samas, je suis pur; tu es de la race rouge et impur,» répondit l'Œlohil Ghuibor.

— « Comment, si tu es pur, reconnais-tu l'impureté?» souffla doucement Tanis.

— « Tu es selon la nuit ce que je suis selon la lumière : Si je touche à l'ange, tu touches au diable : bon, tu me ressemblerais en beaucoup de choses, et, corrompu, je deviendrais ton frère. »

— « Crois-tu donc à la pureté d'Agûr } »

— « Agûr se modèle sur qui l'attire; pur s'il aime le pur. »

— « Agûr m'aimait hier encore à cette heure; tu me l'as pris... Mais je sais les caresses toutes-puissantes, je te l'ôterai et je te prendrai toi-même. »

— « Pour ces paroles, moi, le purSamas, je te maudis, Tanis. »

Cela proféré, l'androgyne s'en alla, avec la contenance d'une honnête fille qui vient de confondre une courtisane.

Car, Tanis était cela, au collège : la Thouboï du récit égyptien, la Dalila du halakiste, le dépravé militant, le mauvais corrompant comme on conspireen fanatisme. Rhétoricien doué au point de toujours occuper le premier rang de sa classe, habile indiciblement puisqu'il trompait la si active surveillance des Pères, il jouait la cocote dans la division des grands.

Agûr seul, par sa supériorité d'imagination, le fixait, mais comme on fixe une fille sans la fermer aux bas appels': et des éclairs de jalousie sanguinaire, Tanis les avait allumés souvent dans les yeux d'Agûr. La venue de Samas avait été le passage de la Béatrice dans la débauche d'un poète assez jeune pour se reprendre aux élévations: tous ceux qui avaient souffert par Tanis, les envieux et les méprisants, la division presque entière avait, dès le passage de la veille à travers la cour des moyens, prononcé la déchéance de l'éphèbe noir.

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Quand Agûr avait bondi du réfectoire contre le P. Reugny, Tanis pâlit; et tout le soir, furieux, il s'avoua que son prestige voulait la subjugation de ce nouveau. Vaincu de répliques, dévisagé, pénétré, avouant son dessein, il restait incombattu, dédaigné.

Tandis que Samas allait à la chapelle, Tanis talonnait de coups furieux le pied d'un arbre; par l'entrebâillement d'une persienne, le préfet de discipline souriait, heureux, exultant de cette victoire remportée sous ses yeux par Téphèbe de lumière Samas le bien nommé.

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