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LA CHAPELLE GOTHIQUE

Comme toutes les villes à enceinte complète, Avignon a gardé des surprises archéologiques qu'auraient sapées les Haussmann-Caliban, si l'emplacement eût été extensible pour une usine.

Le collège Saint-Joseph du côté où il touche aux tanneries sur la Sorgue avait pu s'annexer une admirable nef avec son abside intacte, ruine complète et facilement appropriée à l'usage du culte.

Séparée par un grand corps de bâtiment et un jardin des bruits scolaires, défendue des voix de l'extérieur par les moulins à eau de la Sorgue tournant derrière le mur même : c'était le lieu indiqué des retraites.

Lescommuniantslevésàquatre heures au grand ennui de Samas disant que cela lui gâtait les yeux de ne pas se réveiller de lui-même — déjeunaient de lait, commençant une journée d'exercices pieux coupés de récréations courtes mais nombreuses jusqu'au crépuscule où après une exhortation, le catéchiste leur disait :

« Enfants, chers enfants, à cette heure où la nature se recueille et prie avant de s'endormir jusqu'au jour nouveau, recueillis et dévots demandez à des regards en arrière la connaissance de votre vocation; et profitant de ce présent pieux et calme où les anges tour à tour vous parlent et vous écoutent, choisissez votre salut, inventez la manière dont vous magnifiriez Dieu jusqu'à la mort. Ne restez point dans le vague d'une impression douce ; ne rêvez pas, pensez ; ne redites pas les prières que vous savez, trouvez-en, personnelles.

« Chevaliers du salut, chevaliers de la vie, c'est votre veille d'armes; quand l'aube eucharistique rayonnera sur votre âme attentive, qu'elle soit bardée comme d'une armure de résolution de fer : ayez au flanc, épée, une volonté claire de valoir et de valoir originalement pour le ciel à gagner, pour l'Eglise à défendre. Choisissez vos couleurs, choisissez vos vertus, paladins : que chacun s'étudie et connaisse par où il peut faillir, par où il peut monter; de ce côté qu'il s'arme doublement, de l'autre qu'il hasarde.

« Trouvez votre devise, hissez votre bannière pour venir rendre l'hommage au suzerain Jésus : chevaliers, à vos cœurs comme on dit à vos armes : qu'ils soient étincelants et prêts. »

De semblables paroles dites, le jésuite sortait de la chapelle et laissait seuls les cinquante communiants, pour que son absence les livrât mieux encore à l'initiative profitable.

; Alors, l'âme de Samas s'élevait, suivant des yeux les

LA RETRAITE DES COMMUNIANTS

nervures qui montaient se courber jusqu'aux quarante mètres de clé, à la voûte.

Le second jour de la retraite, il se leva, peu après que le père fut sorti, comme pour le suivre, passa derrière l'autel et s'assit invisible, à l'orgue d'accompagnement.

Un camarade qu'il avait séduit à son dessein se pendit à la barre du soufflet, et une septième diminuée jeta son appel de tristesse dans la silencieuse chapelle.

Des quartes d'une allure de musique primitive aux notes répétées et tenues répondaient à l'appel d'âme : quand un frappement de bases dissonantes figura l'attract inférieur.

Pendant une minute, les trois voix parlèrent presque ensemble se couvrant ; on eût dit un voyageur égaré qui appelle ; l'oreille également sollicitée par un chœur monacal et l'exhortation noire des mauvais esprits.

De pâles hésitations, des sonorités d'indécision, tandis que tour à tour, les quartes devenaient un large motet Palestrinien, et que les basses s'efforçaient persuasives.

Une récitation nette, comme en prose, figurait la dou ble interrogation du voyageur: « Voix d'en bas que promettez-vous r voix d'en haut, que chantez-vous ? Affirmez pour que je choisisse. »

Les basses couvraient bientôt le rythme religieux et sur un dessus de danse épendaient des étrangetés

où l'attirance côtoyait la peur. Bientôt lasse de se contraindre, la voix noire s'emportait en appels de Klingsor, si caractérisés que le thème de l'hésitation affermi en quinte majeure se retournait tout à fait tendant l'oreille à la psalmodie à formes plagales d'une sérénité intémérable ; et à mesure que le chant religieux se solennisait, une lente adhésion de l'âme voyageuse, la révélation au cœur du pérégrin que le havre était trouvé.

Un battement de cloches, et la voix errante répétait un peu balbutiante les quartes précatives du début, tandis que le choral transfigurant le leit motiv du voyageur le hiératisait en crédo : comme pour exprimer à la fois le pécheur s'essayant aux œuvres de salvement, les moines démontrant la facile logique du retour à Dieu, par la métamorphose croyante du thème hésitant.

Enfin la voix redisait son air transfiguré et le chœur la soutenait de son premier ensemble contrepointé en voix céleste.

Quand Samas quitta l'orgue, derrière lui extasié le catéchiste joignait les mains et les communiants pensaient se réveiller d'un songe où eussent vibré les concerts du ciel.

Incorrect et dissonant, l'art de Samas fait d'inspiration ne retachait pas à la virtuosité pianistique des prodiges de précocité : plus reminiscent que créateur il modulait et liait des beautés Bethoveennes et Wagneriennes ; sonnant les cloches du Graal après une phrase

LA RETRAITE DES COMMUNIANTS

de la sonate pathétique ; faisant succéder des mineurs norvégiens à une arabesque de Mercadante. Encore jouait-il ainsi, sous condition d'un état de demi-inconscience, médium d'harmonie.

L'effet fut profond sur les jeunes âmes, et le Père resta ébloui : il lui sembla que cet éphèbe extraordinaire devait être honoré comme un aimé du ciel, un destin promis à la lumière, et cette fois encore celuilà fut séduit; jusqu'au pied de l'autel l'androgyne avait vaincu.

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