LES PÉCHÉS D'UN ANDROGYNE
« Souvenez-vous depuis que vous avez l'âge de raison. »
Telle l'indication donnée pour l'examen de conscience d'une confession générale.
De sa septième année, Samas ne se remémorait que des rochers battus ou baignés par le flot, ses efforts pour apprendre à lire au lieu de contempler l'Océan, dont le grand spectacle fut sa première émotion.
Salué par les petits paysans comme par les gars, allant à la messe dans le banc armorié des Ghuibor, où il disparaissait tout entier, malgré le tabouret qui lehaussait : il avait été doux étant respecté, et à quoi eût-il désobéi puisqu'on ne lui commanda jamais rien.
Il adorait sa mère et discutait ce qu'il ne voulait pas, jusqu'à ce qu'il eût convaincu ou qu'il le fût. Il admirait son père et l'écoutait avec un grand respect.
L'atmosphère morale si chaude de cette famille le forma sans réprimande.
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Quand Œlohil Ghuibor dissertait du Pape et du Roi, certes il n'eût pas remué sa chaise. On ne lui dit jamais de se taire, parce que son sens de la hiérarchie le faisait silencieux. Des inconvénients devaient naître plus tard, aux chocs de la vie, d'une nature admirable, quoique complexe, mais l'enfant était parfait.
Il y a des natures, nativement belles, qui ne pèchent que par contrariété. Certes, énorme ce nombre, des Kalibans qui même dans un milieu propice, se manifesteraient inférieurs et méchants ; pourtant un être comme Samas ne contient aucun mal. Il faut qu'une agression de la vie acidulé le caractère ; le péché extérieur à lui, vient du dehors. Quelle autre marque de l'exception que cette harmonie constitutive qui ne dissone qu'au frappement injuste de la société > Aussi quelle destination de péché marque le même être que l'injustice suffira à corrompre et que la brutalité fera cruel !
Samas ne voyait pas les fautes de son avenir et son passé n'en contenait point : l'insoumission et la nonobéissance étant pour moi des vertus dès qu'elles se rythmaient sur un motif de beauté et de raison.
L'éphèbe fit une confession de tendances, de penchants, de propensions ; il supposa son avenir de pécheur et s'accusa de ce qu'il tendait à faire, non de ce qu'il avait fait.
Le père Reugny pressentit le devenir troublé de cet enfant encore d'âme parfaitement belle. En ce moment, où tout l'intérêt se résolvait dans l'excellence de
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la première communion, la longue et difficile démonstration de ce qui dort en puissance d'être dans l'éphèbe se reportait à un autre moment sous peine de cette formule singulièrement abstraite : « Vous êtes potentiel de beaucoup de délits. »
Toutefois, le jésuite lutta contre des scrupules. Ne sont-ce pas d'inconscientes inclinations qui sèment et font germer en nous les mauvaisetés ? et le lucide prêtre voyait quels fruits de prévarication gisaient, graines que l'occasion féconderait vite, au cœur de l'androgyne.
l'eucharistik
Depuis que l'homme est conscient, il prend quelqu'un qui l'a précédé à témoin du présent, il jure par un ancêtre.
Sur toute existence individuelle ou collective plane un passé, trop souvent et trop vivement évoqué pour être mort vraiment.
Le besoin de se filier, des'anneler, le besoin de l'horizon derrière nous, est aussi vif que celui de l'horizon devant nous. L'orgueil de telle descendance, l'esprit de race, générateur de la caste, commença très tôt à déterminer gravement l'opinion humaine ; de l'instant où quelqu'un dépassa, une noblesse échut à ses fils.
Mais lorsque la famille s'épanditen tribu, en peuplade, en société, ce ne fut plus seulement le sang qui invoqua son héros, ce fut tout le groupe humain où le geste eut lieu ; et toutefois, qu'une solennité, d'allégresse ou de danger, réunit cette foule, elle évoqua son témoin, celui qui avait vaincu l'oubli et laissé un sillage.
Un nom devint un cri de guerre; un nom nomma un pays; on dressa des autels au théurge; on aiguisa le fer des lances sur la tombe du héros; les barbares sectateurs d'Odin eux-mêmes croyaient que leurs guerriers défunts venaient invisiblement les renforcer aux batailles; le Mongol évoquait l'âme de son prêtre primitif.
Partout, dans les plus vieilles annales se découvre une croyance vive à la présence agissante des génies et des aïeux. L'imagination humaine ne conçoit pas qu'au froidissement du corps, l'être se désintéresse de son œuvre, il pressent la pérennité verbale.
Et maintenant, si on interroge la suprême civilisation en ses exemplaires parfaits, elle déposera plus explicite encore que la barbarie et fournira toute une doctrine très basée.
Les briques de Ninive ont révélé que toute la thaumaturgie résidait dans un seul mot mystérieux, inventé par Merodack, comme les rabbins nous confessent, la pantocratie du Tetragrammaton. A la pensée du Nil,, la pensée du Gange fait écho pour affirmer la permanence du passé à l'état actif; les Grecs appelèrent cela ananké et les Latins, fatalité; le chrétien dit providence.
Toute l'œuvre humaine, celle du sanctuaire et celle du trône, individuelle et spéculative, collective et matérielle, s'est opérée sous le patronage imploré des morts illustres. Le rabbin croit appelerà lui la subtilité de Salomon, en figurant son pantacle, et le blason du chevalier comme le drapeau national, comme la bannière d'une corporation, sont des pantacles, c'est-à-
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dire des signes algébriques condensateurs de forces animiques.
Si donc l'humanité s'est toujours appuyée sur une figure ou une parole brève, talismanique par l'accumulation nerveuse qu'elle condensait, afin d'obtenir la collaboration de ses plus anciens génies à tous ses efforts d'évolution, — ce même sentiment a forcément choisi un symbole consenti comme expressif de l'aide des dieux ou de Dieu. Toutes les expressions hiératiques s'unissent vers l'idée de la descente et de la visite des dieux dans leurs temples, dans leurs effigies. L'hébreu a inventé de sublimes obgurgations, incomparables appels à la venue de Iéhovah.
La présence de Dieu sur la terre a donc été le plus constant désir de l'homme, soit qu'il n'écoutât que le vertige de sa détresse originelle, soit qu'il s'élevât jusqu'à l'abstraction.
Si la religion pouvait être une invention du génie, quel doute qu'un religieux n'ait tenté de publier, d'établir la présence divine parmi nous, de régulariser la réponse d'en haut à l'objurgation terrestre, et c'eût été le chef-d'œuvre de toutes les religions. • Mais le suicide d'Odin, les exploits de Ram, l'enseignement d'Oannès, le génie de Moïse, n'escaladèrent pas l'éther du relatif.
Les trop récentes inventions de Çakya Mouni et de Zarathoustra ne méritent pas même d'entrer en ligne critique. Enfin l'évolution naturelle du génie humain cesse du jour où Dieu s'incarna et porta dans une na-
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ture humaine cet ineffable et imprévu dessein de se vouer au supplice et à la mort.
Avant Jésus, il y eut d'immenses esprits, de beaux cœurs, des courages admirables; il fut l'hostie, avec ses trois caractères, conscience, pureté et paix. Aucun de ces trois caractères ne se trouve uni, chez un autre Démiurge. Les uns ont modifié leur voie, les autres ont péché ; nul n'apportait la paix.
Le Sauveur grandit dans la volonté formelle du Golgotha; pour l'accomplir, il ne toucha à rien qu'au cœur de l'homme, et il n'y toucha, à ce cœur indigne, que par son sublime cœur; il n'effaça pas un mot de la sagesse antique; le rouleau du scribe, il ne le froissa même pas. Le verbe du passé ne put rien lui reprocher, et sa prédication ne dérangea point Tordre établi.
La simplicité de l'œuvre de Jésus constitue sa divinité : il rayonna à travers hommes et choses obscures à la façon du soleil qui irise et traverse un cristal sans désagréger une molécule : il était Dieu, parce qu'il apportait non le nouveau, l'éternel; un principe vivifiant pour tous, partout, toujours vraiment universel et sempiternel.
Cependant, l'holocauste volontaire n'eût pas réalisé la Rédemption : Dieu venu, c'était infiniment inespéré quoique attendu. Il fallait que Dieu restât : et Dieu est resté. Et Verbum caro factum est. Ces cinq mots, les puissants de toutes les magies, comme l'Évangile dont ils sont extraits reste la plus belle page écrite par
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une main d'homme inspiré, constituent le mystère inneffable qu'il faut adorer et non pas expliquer.
Même au point de vue athée, l'Eucharistie rayonne comme la culminance conceptive de l'idée religieuse. Aucune comparaison possible ne se présentera au plus érudit des théogonistes : la Cène sépare l'histoire humaine en zones définitives : en deçà, on pouvait encore créer dans l'ordre religieux; au delà, il n'y a rien.
L'œuvre sale et sanglante de Mahomet, cet habile mélange de rut et d'homicide dont l'islamisme est tissé, pas plus que la cuistrallerie d'un Luther ne sont des religions présentables.
Depuis dix-neuf siècles, un second soleil rayonne sur le monde des âmes, et la conscience universelle gravite dans son orbe ; seule dans l'infini qui nous oppresse, centre de toute vie, foyer de toute chaleur, règne, commande et rayonne l'Eucharistie.
Au seuil de la Sixtine, l'esthète se trouble : il va recevoir l'éblouissement solennel de Michel-Ange : aux premières notes de la symphonie avec chœurs, on s'avertit soi-même que le sublime de l'harmonie va se manifester. Devant le tombeau de Hugues des Païens, on se sent diminué.
Cependant l'admiration toute seule nous poind ; si haut qu'ils soient montés, c'étaient des hommes.
Rassemblez la notion chrétienne de Dieu si incommensurablement surélevée, et le fait de la communion : développez cette antithèse inouïe, ouvrez tout le
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compas du point absolu au point relatif, pour cette cadence indicible de mystère, la cause se donnant amoureusement à l'effet, le créateur pénétrant, habitant la créature!...
Samas, à mesure que le grand jour approchait, se sentit décontenancé et lame toute vacillante : cet être si convaincu de lui-même se démentit devant la présence réelle; il trembla d'une humilité soudaine. Lui qui baisait avec componction un sacré Cœur porté par le sublime Larochejaquelein, se sentait défaillir à l'idée de recevoir le corps et l'âme de son Dieu, car c'est le même corps attaché sur la croix, de mortel et passible devenu immortel et impassible, qui est présent dans l'hostie : et c'est la même âme qui porta le grand dessein de la Rédemption.
Les réactions étant proportionnelles aux actions, Samas d'un saut orgueilleux tomba à l'affaissement; une nausée de son indignité l'assombrit. Tant qu'il s'était comparé aux autres communiants, il s'était senti dépassant, et par cette comparaison, très digne. Maintenant en face de son Dieu, il s'effarait de son propre néant.
L'éphèbe souffrit : la veille de la cérémonie, après l'absolution reçue, à ce moment du coucher, où le père directeur dit : « Enfants, vous, corps blancs et purs comme angelots, tenez-vous tels et sans macules même de pensée. » A ce moment une sarabande confuse de mondanités dansa dans l'esprit de Samas : Tanis et Agûr qu'il avait comme oubliés se profilèrent.
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obsédants, sans caractère d'impureté, mais destructeurs de son bel état d'âme, corrupteurs de son ascèse. Lors, il eut l'idée de se pincer, de se faire très mal, et cela l'humilia de se trouver en dissentiment avec son horreur si vive de la macération.
Il se souvint alors de cette touchante anecdote racontée devant lui par un vieux missionnaire.
Une élégante dévote lui demandait ce qui lui avait le plus coûté dans sa vie apostolique : « A la fin d'une mission, au premier sermon, le plus décisif, je fus frappé d'impuissance, dès le mot « mes frères », dans mon cerveau aucune idée, à mes lèvres pas un mot. « Sainte Vierge, — dis-je en mon âme, — je n'ai gardé <« qu'une faiblesse, ma tasse de café, je vous l'offre, » et sitôt l'esprit me revint, je me surpassai et fis grand bien à beaucoup d'âmes. Mais par une restriction mentale je m'étais réservé un canard, c'est-à-dire un morceau de sucre imbibé de café. La Sainte Vierge, sans doute mécontente de ma gourmandise, m'envoya, au milieu d'une homélie de carême, cette même stupeur; cette fois, je donnai mon canard, en ajoutant: « Maince tenant, Vierge Marie, que je n'ai plus rien à vous « offrir, vous m'assisterez gratuitement, » car c'était là la dernière et seule douceur que je m'étais ré- •servée. »
A l'instar du bon missionnaire, Samas provoqua la madone. « Vierge, quepuis-je vous offrir, pour m'envoyer la paix, — et après avoir réfléchi, il ajouta en mentalité : — « Je vous offre, Marie, mon premier
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amour, je vous le sacrifie, je jure de briser ma première passion à vos pieds. » Sitôt ce vœu, l'éphèbe s'endormit paisible.
Son réveil fut d'une sérénité jusqu'alors inconnue: il vit tous les autres communiants en visage de fête. Un magnifique soleil harmonisait de sa pompe extérieure cette douce allégresse d'âme.
Samas, sans songer à sa profession de foi pour cet objet, revêtit l'uniforme du collège, tunique bleue, brassard de satin, pantalon blanc. Son cierge aux armes des Œlohil Ghuibor : à l'ange au naturel, ailé et armé d'or sur champ d'azur semé d'étoiles et de croix grecques, — le fit sourire d'un dédain imprévu; l'orgueil était vaincu pour un moment.
De l'entrée processionnelle à l'église dont le fond fourmillait des familles accourues, au moment de se diriger vers la sainte Table, Samas, à l'état somnambulique, obéit au mouvement collectif.
Sur l'autel étoilé de cierges, éclaboussé du soleil prismé par les verrières, dans un nuage d'encens où étincelait la pourpre des enfants de chœur et les broderies des chasubles, sur l'autel, les yeux hypnotisés de Samas'voyaient Dieu.
Pas une pensée vers la famille assistante, pas un regard égaré sur les condisciples; dépersonnalisé par la fascination eucharistique, il s'agenouilla à son tour, et quand le prêtre vint à lui disant :
Corpus Domini nostri Jesu Chrisli custodiat animant tuam in vitam œtemam, l'hostie lui parut si lumineuse
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aux doigts de l'officiant, qu'il ferma les yeux, physiquement ébloui.
Au lieu d'une émotion violente, la sensation de communier lui révéla la vraie joie. Ce fut doux, ineffablement doux; une impression d'amour universel et de lumière sans pénombre : non pas le bien-être dans sa totalité, mais l'être absolument; il perçut instantanément la joie cherchée au fond des choses; un fleuve de pardon déborda, noyant ses antipathies pour le laid et le médiocre. S'il eût pu parler « le ciel c'est l'éternité de ce moment ».
Aussi, quand la cérémonie terminée il dut suivre le mouvement de sortie il pensa se réveiller d'un rêve de paradis, et à sa famille émue qui l'embrassait : « Pourquoi ne nous laisse-t-on pas vivre jusqu'à sa dernière douceur cette divine émotion, pourquoi retomber si vite au réel, au néant de la vie coutumière. »
Les communiants restent tout ce jour encore séparés des autres élèves, mais avec une grande liberté de vaguer dans le vaste collège.
Samas alla au jardin et les fleurs lui parurent favorables.
Il aurait fait la question de Parsifal à Gurnemanz : « Pourquoi l'herbe verdoye-t-elle si bellement ? Pourquoi les fleurs ont-elles tant d'éclat et de parfum ? Pourquoi la nature me semble-t-elle transfigurée et telle que je ne l'avais jamais sentie? »
La nature était bien la même; aucun changement de saison survenu depuis la veille; lui seul modifié vi-
brait plus subtilement. Ses nerfs lui semblaient pour la première fois harmonieusement accordés, lucide son cerveau percevait les rapports instantanément; avec la joie d'un artiste longtemps privé d'un bon clavecin, il se plaisait à des gammes analogiques, à des traits d'hypothèse brillante.
Spiritualisé il l'était même dans son corps, tout mouvement tournait au plaisir : il s'extasiait à se toucher la joue ou à passer la langue sur ses lèvres. Un petit caillou de quartz ramassé l'émerveilla. Un chat errait à travers les plate-bandes, Samas voulut qu'il vînt à lui sans un appel et le félin obéit à l'ordre mental. En cet état de jubilation mystique, il entra dans la vieille chapelle ogivale et sitôt une nuée de remarques s'abattit sur sa pensée : l'instantanée comparaison des formes architectoniques et le symbolisme du tiers-point et du cintre, un mnémonie des synchronismes.
La communion avec le Créateur l'avait rendu communiant avec la création : la conscience de l'état de grâce lui rendait son orgueil, mais combien sublimé.
Considérant comme un rayon de Dieu en lui, il s'estimait en tabernacle conscient et non plus comme entité.
« Une force est entrée en moi, » murmurait-il ! Force à la fois conceptive et d'expansion évocatrice, voluptueuse d'une sorte sereine.
Saint Thomas disait après une extase : « Tout ce que j'ai écrit me paraît comme de la paille comparé avec
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ce qui m'a été révélé, » et Samas percevait une telle lumière intérieure que son idéal d'auparavant se puérilisait.
Presque en extase, l'éphèbe qu'on chercha vainement jusqu'au soir demeura dans la chapelle : quand la vesprée descendit le long des nervures, il se leva à regret.
Demain et la vie, demain et Tanis et Agûr ; demain les péchés, le retour à l'imparfait, la reprise du médiocre.
Devant ce périlleux et amoindrissant demain, il dressa ce mot comme un bouclier ; il le planta sur sa vie comme une bannière ; il le prononça comme un serment : « Vierge, rester vierge. »