RETOUR AU RÉEL
Deux jours passés, Œlohil Ghuibor dut reprendre la route du Midi où ses œuvres de propagande l'appelaient, Antarès celle de Montpellier où il étudiait la médecine : et malgré le désir de la mère, on décida que Samas resterait au collège Saint-Joseph jusqu'à ce que la famille errante fût fixée.
L'éphèbe ne réclama point : il demanda seulement à son père de l'accompagner chez les jésuites, et d'y déclarer qu'en aucune occurrence, on ne le forçât et qu'il pût partir du collège à l'instant même où il s'y déplairait.
Ainsi affermi en son indépendance, Samas revint à l'étude où le Père Curlet l'accueillit, paternel.
— « Maintenant, vous allez devenir un bon élève ! »
— « Non, » dit Samas avec mélancolie, «je ne sais pas ce que je vais devenir, mais à coup sûr ce sera plus que vous ne dites. Avant d'apprendre, je veux savoir me féconder de pensées, et non m'emplir de
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mots. La première communion m'a dégoûté de tout ; et cependant je ne me sens pas mystique, au sens où vous le pratiquez; j'ai besoin de m'étudier, mon père, et non pas de traduire les médiocres sentiments d'un Horace, ou de m'extasier sur le banditisme romain.
— « Mais, » s'exclama le jésuite, « c'est dans l'élude des lettres, dans la connaissance de l'histoire que vous puiserez, et là seulement, la compréhension de vos sentiments, et des notions comparatives sur le choix des destinées. »
— « Alors, Père, » répondit l'éphèbe, « donnez-moi à lire de grandes âmes écrites et des vies remplies, c'està-dire détachées du temporaire , du collectif, du national. La lecture est l'unique moyen de science, vanité vos thèmes et versions, je lirai beaucoup, mais je lirai seulement. »
— « Et quel exemple donneriez-vous ) Doit-on scandaliser une classe pour un passant si intéressant qu'il soit; vous feindrez de faire vos devoirs et d'une feinte soigneuse : vous nous devez cela, en retour des latitudes qu'on vous laisse; j'avertirai votre professeur. »
Ce qui intéressait bien autrement Samas, c'était l'amour d'Agûr et sa propre rivalité avec Tanis : ce commencement de la vie sentimentale le préoccupait. L'emporter sur Tanis, sans cesser son attitude hautainement pure, tel son dessein. Au passage des divisions se croisant pour les allées de la chapelle au réfectoire, et de l'étude en classe, Samas rencontrait les yeux ado-
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rateurs d'Agûr : ils exprimaient une plus grande réserve dans leur flamme, depuis la première communion.
La mysticité revenue au cœur du rhétoricien, il avait fait lui aussi une confession générale et s'était approché de la sainte table à la suite des communiants, a l'intention de la communion même de Samas.
Les jésuites qui respectaient dans Agûr un être d'avenir et de réputation probable, et qui laissent toujours le bien se faire même par des moyens détournés, ne s'alarmèrent pas du passionnément dont Samas était l'objet. D'autant que les Pères, n'ayant nul intérêt dans leur vie que celui présenté par la vie scolaire, exultaient de voir vaincu Tanis, le pervers insaisissable toujours soupçon é et jamais convaincu.
Un éclat de malice traversait l'œil du surveillant des grands, lorsque aux récréations, Tanis venu chattement auprès d'Agûr, celui-ci lui tournait le dos avec une violence de dédain dans le mouvement.
Tout l'intérêt psychologique du moment se jouait à trois personnages : Samas jouait l'ange, Tanis le diable et Agûr l'homme : et cela valait bien les cas dont Paris s'occupe, les passionnalités dont il se fait pendant un jour le paraphraste.