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EN PROMENADE

Les Pères jésuites vont toujours par trois lorsque cela est loisible; pour la préservation des élèves, ils les préfèrent ainsi : quant un paraît plus exposé, le surveillant en promenade l'accapare, lui raconte des histoires et enfin l'enlève au contact de la division ; le zèle qu'ils déploient pour sauvegarder une innocence est inimaginable.

Toutefois, pour prendre rang, les élèves se choisissent. D'Entraygues, un troisième, mince et délicat, dit à Samas :

— « Veux-tu marcher avec moi et Barjavel, » et il désignait un méridional, au teint vif, aux cheveux crespelés.

L'éphèbe accepta et tout de suite, Barjavel :

— « L'an prochain d'Entraygues et moi, nous serons externes : et nous fouillerons les remparts... nous trouverons de vieilles armes. . . »

— « Ma tante, » — interrompit d'Entraygues, « pos-

l'androgym:

sède la maison adossée au rempart, à l'endroit même du pont Saint-Benezet : au premier jour de sortie nous pourrons danser sur le pont d'Avignon, ce que peu de gens ont fait, malgré la chanson. Il y souffle parfois un mistral, un de ces mistrals à jeter bas le palais des papes lui-même. »

Ce disant, la division passait la rue du Vieux-Septier, gagnant la porte de l'Oulle.

— « Tu n'aimes pas les vieilles pierres, les très anciennes choses, » dit Barjavel à Samas, et celui-ci :

— « Je n'aime que celles-là : mais je voudrais qu'elles parlassent, ces vieilles pierres; ce qu'elle sont vu des très anciennes choses, je voudrais le revoir. Si on pouvait évoquer l'âme de ceux qui ont vécu là. »

— ce Quand on évoque, c'est le diable qui vient, » observa d'Entraygues.

— « Bah ! » fit Samas.

— « A preuve, » reprit l'autre, « que lorsqu'on pense à des impuretés à propos de quelqu'un, en se couchant, la nuit on croit être avec ce quelqu'un, et c'est le diable qui est là. »

— « On ne doit jamais penser à des impuretés, » sentencia Samas.

— « Oui, tu es sage, » fit Barjavel, « mais il n'y en a pas beaucoup comme toi dans le collège, » et à d'Entraygues, « tu sais, Dupasquier, il pigeonne avec Serrière, et vulcanique alors; mais je ne veux pas te dire ça devant Samas, ça le scandaliserait. »

— « Pigeonnage? vulcanique ?» questionna l'éphèbe.

l'écolier d'avignon

— « Ça veut dire s'aimer, pigeonner ; et vulcaniser le contraire de platoniser; platoniser ça se passe tout dans l'âme, etvulcanique au contraire... Voilà. Vrai, il y en a des malins dans le dortoir des moyens, je te dirai ça quand nous serons seuls, écoute toutde même, » et il chuchota quelques mots que Samas n'entendit pas. D'Entraygues parut scandalisé.

— « Eh bien non ! Eh bien non ! Ça, non. Comment ose-t-il se confesser après ça. »

Le Père Curlet vint marcher près d'eux, la conversation cessa, laissant l'éphèbe triste. La réalité amère et souillante le reprenait, las, bien vite aux extatismes de la première communion.

Quelques phrases sans grossièreté dites entre élèves encore scandalisables et gardant la notion du péché suffisaient à ce qu'il revînt de la promenade déjà moins pur, déjà éveillé à voir le mal autour de lui, déjà pressentant ce qu'il eût voulu ne jamais savoir.

de l'art notoire

Le Père Lantosque, professeur de philosophie, géant maigre, à lunettes bleues, scoliaste insigne et dialecticien redouté, traversant la récréation des moyens, comme par hasard arrêta Samas au passage.

— « N'est-ce pas vous qui avez des idées personnelles sur l'enseignement ) »

— « Est-ce une idée personnelle qu'une idée en désuétude? »

— « Vous n'avez donc pas inventé une méthode de travail ? »

— « Je me suis appliqué une méthode. »

— « Et quelle, mon enfant ) »

— « Celle de l'Art notoire. »

— « Vous connaissez cette billevesée hermétique. »

— « Ce n'est pas une billevesée, mon Père, » dit Samas. « Vous entendez peut-être cette façon mystique de mêler certaines oraisons à la lecture et de s'endormir sitôt après. Non ! L'Art notoire a été rénové en Belgique par un nommé Jacotot, qui, partant d'un principe faux : toutes les intelligences sont égales, a

établi une conséquence vraie, c'est qu'une science à connaître n'est qu'une habitude à prendre, une habitude de l'esprit ; qu'il faut savoir les mots avant de les comprendre, et procéder comme la nature, par instinct, comme le mystique par intuition. »

— « Ouais! j'entends mal. »

— « Ce que je sais le plus, » continua Samas, c'est la musique. J'ai appris à lire mes notes avec mes lettres, et je ne saurais pas vous dire comment. Mais, pour le piano, j'ai commencé pour premier exercice la sonate op. 27, dite du Clair de lune, de Beethoven. J'ai mis une semaine à jouer les deux premières lignes; puis j'ai passé à la troisième jusqu'à la fin. Quand j'ai su la sonate, je l'ai raisonnée. Apprendre d'abord un chef-d'œuvre mécaniquement, et puis le raisonner, l'approfondir, voilà tout le mystère. »

— « Et comment appliqueriez-vous cela aux langues? »

— « Je prendrais un texte de toute difficulté et de toute beauté, et je l'apprendrais par cœur; un texte qui me plût : pour le latin le Songe de Scipion, pour le grec la Lamentation de Prométhée; seulement, il serait mieux de se servir du même texte traduit en toutes les langues. Quand je réciterais d'une haleine le Songe, je lirais alors la grammaire, je chercherais à reconnaître les règles dans ce que je sais, et en un an, je saurais le latin. « Apprendre quelque chose, et y rapporter tout le reste. »

— « Fort bien. Et pour la philosophie? »

l'écolier d'avignon

— « Il y a l'histoire des idées qui ressort de la mémoire, et les idées elles-mêmes qui relèvent de la méditation; mais un professeur ne peut donner que deux choses pour tout enseignement : une méthode et une bibliographie raisonnée. »

— « Eh ! eh! vous êtes le petit maître de l'enseignement. »

— « Je ne crois qu'à l'autodidactie : ce qui fortifie un organisme, ce n'est pas ce qu'il reçoit, mais ce qu'il assimile; or, l'élève actuel ressemble à ces Romains qui, après un repas, vomissaient pour se rattabler. On avale des programmes qu'on. . . oublie pour en ravaler d'autres. »

— « Fort bien, vous êtes autodidacte? »

— « Eh! vous savez bien que chaque personnalité intellectuelle ne perçoit la lumière que par telle couleur du prisme, telles carres du diamant. Pourquoi s'obstiner, presbyte, à des occupations de myopes. On a telle conceptualité, comme telle vue. »

— « Et votre conceptualité ) »

— « Un de votre Compagnie a fait un livre sur le discernement des esprits; eh bien! c'est à vous de discerner mon esprit. »

— « Paradoxal! »

— « Le paradoxe est parfois une idée qui n'est pas encore à la mode. »

— « Puer ingeniosus, sed insigne nebulo. »

— « Comme Voltaire, alors; vous êtes dur,- mon Révérend. »

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