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UN DUEL AU COLLÈGE

Tandis que les divisions gagnaient le parloir et les parents la sortie, un certain désordre agitait les coulisses. Reugny forcé d'aller recevoir des félicitations de l'archevêque d'Avignon, d'autres pères occupés à surveiller le déshabillage des très nombreux figurants, Tanis rejoignit Samas dans sa logette et brusque :

— « Je t'embrasserai : rien que cela , mais cela. »

— « La comédie est jouée; cessons les rôles. »

— « Tu sentiras mes lèvres sur les tiennes; ta pureté m'exaspère. »

— « Au diable, » fit Samas.

~ « Et à moi, » dit Tanis, et saisissant Samas à bras le corps, il voulut réaliser son défi. Trop faible pour

l'androgym:

lutter, mais souple, Samas se renversa en arrière, échappant au baiser et si violemment, qu'ils tombèrent enlacés, et Tanis exultait quand Agûr parut, et plus furieux que sur la scène; saisir Tanis à la nuque et lui faire lâcher prise fut l'acte d'un éclair : Agûr avait au flanc son épée de fer, il en ramassa une posée dans un angle et d'un regard farouche qui signifiait plus que des paroles véhémentes, il l'invita à le précéder au dehors.

Dans la cour solitaire, il lunait et les deux jeunes gens en costume de templiers étaient étranges.

— « Garde-toi et faisons vite, » dit Agûr.

Ils pointèrent d'abord par habitude du fleuret, mais leur épée de théâtre large et pliante, ronde au bout, à l'estoc servait mal leur querelle. Alors ils se porteront des coups de taille comme s'ils maniaient des estramaçons. A chaque parade les lames se tordaient, du pied ils la redressaient, celle de Tanis cassa ; Agûr brisa la sienne et la saisissant il brandit la garde comme une masse d'arme : la poignée crucifère était en fer plein ; habilement assénée sur la tête de Tanis, le rival d'Agûr tomba assommé.

Samas, témoin muet du duel, vint à son défenseur et le baisa aux joues tandis que des jésuites, à la recherche des trois élèves, s'effaraient, sous le clair de lune, effrayés et stupéfaits de ce baiser devant cet apparent cadavre.

On réunit le conseil de discipline à l'instant. Agûr et

L'ÉCOLIER D'AVIGNON

Samas y comparurent séparément : puis on les renvoya se coucher.

Quant à Tanis, revenu de son évanouissement et questionné à son tour, il quittait à minuit le collège Saint-Joseph sous la garde d'un père qui l'emmenait à la gare.

grand'messe

Le lendemain était un dimanche, et le collège possédant une grand orchestre, on exécutait dominicalement de grandes partitions sacrées de Sébastien Bach, de Pergolèse et Cherubini, voire la messe en ré.

Samas adorait cette pompeuse messe orchestrale du grand Beethoven; il l'entendait pour la quatrième fois : et cependant sa pensée se déroba à la puissante magie harmonique, il restait vibrant de son péril de la veille.

Il avait pressenti, dans la menace du baiser de Tanis, le danger des sensations fiévreuses, et il remerciait son bon ange de l'avoir défendu, suscitant Agûr ; il sembla en même temps que sa vertu était exposée, en cet admirable collège. Jouant la scène de la tentation, il en avait connu l'horreur et s'en surexagérait le danger. Un jour attendri ou troublé il subirait un baiser ! Non ! et au sortir de la chapelle il écrivit à son père que si cela était possible, il

préférerait l'externat. Ses lettres qu'il fermait du blason des Œlohil Ghurbor passaient respectées par les mains des Pères : il raconta la scène et conclut à ne plus vivre complètement au collège. Le père Reugny vint à la récréation.

— « Eh bien ! Samas, je n'aurais pas dû vous écouter. »

— « Regrettez-vous donc un élève aussi dangereux que Tanis. »

— « Non, mais Agûr est coupable de duel.

— « Agûr défendant l'innocence. »

— « Ah ! ne le louez pas trop, vous pencheriez à écouter sa passion pour vous. »

— « Non, » fit Samas, « mon heure n'a pas sonné, je suis encore invincible, quelque chose m'avertira, lorsque je deviendrai fragile. . . J'admire que les condisciples n'aient rien su. »

— « Rien ! c'eût été un grand scandale. »

— « Si grand ! il y a d'autres rivalités de par le monde. »

— (( De par le monde, une pareille rivalité déshonore les rivaux à jamais. »

— « Cependant on se bat pour une femme souvent. »

— « Le duel reste un crime; mais le motif est moindre. »

— « Moindre } » fit Samas.

— « Mon enfant, si intelligent que vous soyez, il faut que je vous le dise afin que vous vous gardiez.

l'écolier d'avignon

« Ce qu'un homme fait pour une femme est selon la nature et pardonnable, tandis que...

« Tandis que le baiser de Tanis est pire que l'adultère, pire que l'inceste, le baiser de Tanis c'est le baiser de Sodome. »

— « Ainsi, » s'écria Samas, « un baiser entre Agûr et moi serait plus grief que toutes les débauches! »

L'éphèbe resta méditatif.

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