LES CHEVALIERS DU TEMPLE
Le rideau en se levant découvrit cette partie méridionale du palais de Baudouin, qu'on appelait au xne siècle le temple de Salomon.
Le roi de Jérusalem et le patriarche Étienne se disaient leur nouvel espoir, si Hugues des Païens recevait l'approbation du Concile de Troyes, si André et Gondemaré, partis pour Clairvaux, revenaient bénis par saint Bernard.
Puis paraissaient Geoffroy de Saint-Omer, Rossai, Bisol, Payen de Montdidier, Archambault de Saint- Aignan et Hugues de Champagne, tous en armure sombre mais différente.
Après de longues conversations où les élans de foi se mêlaient à la peinture du Royaume chrétien en Palestine, des cloches sonnaient un Lœtare, et paraissaient successivement AndréetGondemaréavec les statuts de l'ordre élaborés par saint Bernard lui-même et Hugues des Païens apportant l'unanime approbation
i6o l'androgyne
du Concile; les nouveaux Macchabées louaient Dieu brandissaient leur glaive, puis se jetaient à genoux en jurant de combattre avec la fameuse devise templière : Ut leo feriatur.
Ce mot magnifiquement caractéristique finissait l'acte.
Le suivant mettait en scène pour ainsi dire la Règle de l'Ordre. Un très jeune et noble seigneur demandait à être reçu, Guy des Porcellets.
On avait mis un grand soin à la mise en scène. Le manteau blanc à la croix octogone rouge fascinait le jeune public de cette journée : au milieu du Chapitre au fond de la scène se dressait Beauséant, la bannière mi-partie noir et blanc portant cette exclamation du Psalmiste : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo, da gloriam.
Un Templier cherche à détourner le jeune des Porcellets de son dessein.
« Jeune présomptueux, savez-vous seulement que le Templier unit l'austérité de la vie monacale aux dangers de la vie militaire.
« Le Templier n'a pas de lit ; il dort vêtu et armé, jamais sa lampe ne s'éteint. A chacune des petitesheures, la cloche l'appelle à la chapelle; silencieux au réfectoire, il ne doit jamais regarder une femme en face, ni même embrasser sa sœur.
« Templier, tu auras pour toute possession : cotte d'armes, manteau, heaume, épée, bouclier et massue turque; deux épaul.ières, quatre poignards,
l'écolier d'avignon
« En chevauchée tu te tairas; à prime, halte, et prie.
« Au nom de Dieu, frères, campez.» Alors en cercle par escadrons, autour du Beauséant, tu attendras que la chapelle soit dressée.
« Du nombre, en combattant oncques ne t'enquerras.
« Au sortir de la Sainte-Table marcheras alors comme un lion féroce. — Ne plie, ne cède seul contre trois.
« Ta rançon, prisonnier, ne vaudra ou qu'un poignard ou qu'une corde. »
A ce tableau, Guy des Porcellets ne faiblit pas : alors le chapitre entier entre en scène et le commandeur interpelle le récipiendaire ainsi:
— « Cher Sire, que la réflexion soit en vous. Nos devoirs sont pénibles, nos ordres impérieux.
« Avez-vous assez de force pour vous sacrifier à votre œuvre. »
— « Je veux tout faire et tout souffrir pour Dieu, s'il lui plaît, » répond le postulant.
— « Cher frère, dit le commandeur, averti comme vous l'êtes, adoptez-vous la vie et la règle de notre ordre et jurez-vous fidélité.
— « Oui, s'il plaît à Dieu .
— « Renoncez-vous à votre volonté.
— « Oui, s'il plaît à Dieu. »
Guy des Porcellets se retire, le chapitre délibère, on rappelle le néophyte, on l'interroge s'il est noble, né de légitime mariage, sain de corps .
« Promettez-vous devant Dieu et madame Marie, mère d'obéissance, d'obéir toute la vie, et d'avoir le le cœur chaste, la vie pauvre.
— « Oui, s'il plaît à Dieu.
— « Aux lois de l'Ordre à sa règle sainte, promettezvous toute vos forces et à la Terre-Sainte tout votre sang.
— « Oui, s'il plaît à Dieu.
— « Vous êtes donc chevalier du Temple; et nous vous promettons à notre tour du pain et de l'eau, des épreuves, des sacrifices continuels, des fatigues incessantes, des douleurs à foison. »
Le Pater récité par le chapitre, Porcellets s'agenouille et reçoit le manteau blanc ; le commandeur le relève et le baise à la bouche, ainsi que le chapelain. Puis, le nouveau Templier prend place sur un siège et écoute un rappel de la Règle.
Le troisième acte se passait sur le mont Liban chez le Vieux de la Montagne. Ses Bathéniens ou ses assassins, c'est-à-dire ses soldats reconnaissaient la présence du Saint-Esprit dans les imans comme le soldat chrétien en la personne de son officier; ils obéissaient aussi passivement que les gens du xixe siècle, ils égorgeaient ou poursuivaient indifférement Mahométans où Chrétiens, comme les soldats français cernent indifféremment Prémontrés de Frigolet et Chinois du Tonkin. La seule différence entre l'assassin du Liban et l'homme du recrutement français, c'est que l'assassin agissait souvent seul contre un seul ennemi,
l'écolier d'avignon
tandis que le militaire contemporain va collectivement au meurtre collectif.
A l'époque du troisième acte, Raymond II comte de Tripoli avait été assassiné à Tortose au pied de l'autel.
Sous les traits d'un Klingsor le Vieux de la Montagne invoquait le Diable qui ne venait pas, mais une voix caverneuse lui criait d'outre-tombe : «Le Temple marche vers le mont; le Temple abaissera le mont, le Temple imposera la dîme au mont. » Sitôt, le fils du Vieux de la Montagne, Tanis, arrivait couvert de poussière annonçant les Templiers qui l'avaient poursuivi. Un gong résonne; les assassins s'assemblent, s'arment, courent aux remparts. Anxieux, le Vieux chef parle à des idoles, interroge les miroirs, brandit sa baguette, conjure, incante ; vainement. Un grand tumulte, puis la porte s'ouvre avec fracas et Guy des Porcellets paraît, le Beauséant à la main.
Mais le valeureux jouvenceau, en son ardeur, a pénétré par une baie qui s'est refermée derrière lui : ses compagnons n'ont pu le suivre, la nuit tombe, et l'assaut ne peut être recommencé qu'à l'aurore ; jusque-là le jeune lévite et le Beauséant sont prisonniers.
Au quatrième acte, la scène représente une affreuse prison, des Porcellets y est seul, assailli de prestiges; des feux follets voltigent autour de lui : par des trappes, d'affreuses apparitions surgissent; le Templier reste à genoux et prie, sans peur.
Tout à coup le décor s'ouvre et s'illumine : une table
étincelante et chargée de mets exquis se dresse, et Tanis paraît luxueusement vêtu.
Captieux et séduisant, le jeune de la Montagne invite le Templier à prendre place, s'excuse du manque d'égard précédent, lui parle de sa noble famille, et fait un signe.
Aussitôt un orchestre invisible résonne et des fleurs pleuvent.
Des Porcellets meurt de soif; il n'acceptera que l'eau; il boit et sitôt l'eau enchantée lui empoisonne l'âme, il s'assied, il écoute Tanis; maintenant il a faim; il n'acceptera que du pain; il mange et sitôt le pain ensorcelé lui offusque l'esprit, il ne proteste plus aux incitations de Tanis, qui lui offre une vie de fête s'il veut quitter sa robe de Templier.
Ce fut le clou de la pièce, comme disent les misérables patoisants qui fournissent les théâtres de Paris de marchandise soi-disant dramatique.
Les Pères fronçaient le sourcil, les élèves exultaient, les parents ne comprenaient pas. Les deux acteurs vivaient leur rôle, Samas luttant contre le Sarrasin corrupteur! Tanis féminin de câlineries envers le chaste templier.
Un moment même Tanis, grisé par son rôle, osa un mouvement de femme pour attirer Samas contre lui et essaya de l'embrasser; l'éphèbe se rejeta en arrière et Agûr devançant son entrée de plus d'un moment s'éiança supprimant ainsi une scène entre le jeune de la Montagne et des Porcellets. Il fallut que le père
l'écolier d'avignon
Reugny poussât en désordre sur la scène les templiers vainqueurs trop tôt. Hugues des Païens, tenant le Beauséant, força les assassins à renoncer à leur perfidie et à payer à l'ordre du Temple un tribut annuel de mille bezans.
Des Porcellets, félicité par le grand maître, reprenait la garde du Beauséant, et tous les templiers tombaient à genoux, criant non nobis, non nobis, Domine, sed gloriœ nominis tui solœ.