‹ L'androgyneChapitre 34 sur 52 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

FEMINA SUPER BESTIAM

Ainsi voilà l 'amour : moi je n'ai pas sent si médiocrement. Le frère jardinier concevait le Bon Dieu, l'arrosoir à la main se penchant sur les âmes élues, devenues lys et roses. Chacun d'après lui-même se figure l'amour et Dieu. Comment me figurer l'amour d'après moi-même?

(le prince de byzance, acte II, scène XIV.)

Samas s'éveille, le lendemain, comme s'il entendait la cloche du collège, à cinq heures et demie. Cet automatisme que crée l'habitude lui donne lieu à des réflexions. « Si la répétition des actes crée une fatalité? l'habitude, un volt, un vœu inconscient? » il résout de ne prendre aucune habitude.

Le jour entre par les fentes des persiennes ; vaste et carrée, la chambre meublée en acajou, tendue d'un papier gris-perle, paraît commode et insignifiante. Il se lève en chemise, pousse une table à jeu, l'installe au milieu de la pièce ; il écrira là ses devoirs.

Ouvrant sa fenêtre, il rabat les persiennes de chaque côté du mur, s'accoude, ébouriffé, aspirant la fraîcheur de cette matinée d'août.

En face, l'hôtel de Senanques, belle demeure du siècle dernier, à deux étages dont le premier seulement semble habité.

Se penchant, Samas aperçoit que cette rue latérale à la rue Dorée finit en impasse par un haut mur à porte charretière fermant le jardin des Senanques. L'impasse cailloutée en deux pentes, son ruisseau coule au milieu même ; tranquille et un peu mélancolique, ce coin provincial ne déplaît pas à l'éphèbe.

Il pose son crucifix sur la table, s'agenouille pour la prière du matin, puis se toilette, jouissant de n'être plus pressé, lambinant à frotter ses ongles avec une peau.

La demie de six heures sonne à Saint-Agricol. Il prépare sa serviette d'écolier et se raccoude à la fenêtre, regardant l'impasse solitaire.

En face, une fenêtre de l'hôtel de Senanques est entre-bâillée ; Samas rêve à des excursions à faire tout seul à la Barthelasse, aux ruines de Saint-Ruf et de Saint-Véran, quand la fenêtre entre-bâillée s'ouvre et une jeune fille habillée pour sortir y apparaît ; Samas se retire avec humeur : « Si je reste, pensa-t-il, elle croira, comme toute son espèce, que j'y ai grand plaisir. »

Mme Mieusy vient d'entrer.

— « Avez-vous bien dormi, mon enfant ? vous plaisez-vous ici ? venez déjeuner... »

Sans lui donner le loisir de répondre, elle le conduit à la salle à manger.

Un bol de chocolat fume, flanqué de beurre et de tartines.

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— « Je ne vous tiens pas compagnie; ma femme de ménage m'exaspère, et m'induit en paroles de colère ; quand je me lève sur la bonne oreille, je fais l'ouvrage moi-même.

« Vous me direz : « Prenez une bonne qui fasse bien, » mais, mon enfant, j'aime mieux passer la semaine sainte à Rome, ou aller à Lourdes. »

— « Je pense comme vous, madame, » dit Samas. « Le superflu c'est l'indispensable. »

Dévote, active, voyageuse, zélatrice, remuante, vive de tout et bonne, Mme Mieusy passait pour originale. A quarante ans, elle avait encore une taille et la peau unie : ses cheveux presque blancs lui allaient bien, 03 eût dit le zèle d'une béguine dans le corps d'une marquise poudrée. Indulgente et serviable, disant qu'elle n'avait aucun mérite d'avoir été exemplaire, étant née vertueuse, et que les vicieux étaient seulement à plaindre : elle scandalisait un jour des daines patronnesses, déclarant à la suite d'une histoire d'amour où le jeune homme se tuait devant la résistance exclusivement religieuse d'une veuve : « Ah bien ! moi, j'aimerais mieux avoir péché que de savoir quelqu'un mort pour ma vertu ; je l'ai, je la garde, ma vertu, mais elle ne vaut pas la mort d'un être. »

— « L'hôtel en face de ma chambre, qui l'habite ) » demande Samas.

— « Mlle de Taulignan-Senanques et sa nièce, Stelle de Senanques.

« Ces voisines-là ne vous feront pas de bruit, la vieille Taulignan est très dévote, mais encore plus hautaine elle donne aux pauvres et elle ne frayerait pas avec une roturière. Quant à sa nièce, orpheline, elle suit sa tante partout, comme une ombre qu'on traînerait. La tante et tutrice ne l'a jamais mise en pension pour plus de sûreté dans l'éducation... mon enfant, c'est l'heure du collège... Nous ferons bon ménage... » lui dit-elle... pendant qu'il sortait.

A Saint-Joseph, il entre étourdiment dans l'étude des moyens. Le père Curlet va à lui.

— « Vous vous croyez encore pensionnaire ; je vais vous mener à l'étude des externes. » Il le présente à son nouveau surveillant.

Le père Dramont, fin et souriant, accueille son nouveau avec une bienveillance marquée; mais déjà la vie de collège intéresse bien moins Samas. Il sourit gentiment à Agûr passant l'air désolé de ce que son idole ne couche plus sous le même toit que lui.

A midi, l'éphèbe se retrouve dans la rue avec joie, musant au hasard par les rues moyenâgeuses, tirant sa casquette aux madones des angles, contemplant les bourguets, ces tourelles que construisaient seuls les fils d'une famille municipale.

Mme Mieusy lui plaît vraiment. Cette parole franche, imagée, peint en vives couleurs l'inconnu de la vie, et le côté très individuel de la dévote l'at-

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tire. Elle croit comme lui fermement, mais comme lui elle arrange la foi un peu à sa guise, disant un vendredi : « Voici une côtelette, parce que le poisson est trop cher aujourd'hui. Notre mère l'Église nous pardonnera de n'avoir ni macreuse ni pâté d'anguilles. »

Chaque fois que Samas se met à la fenêtre, sa voisine, Mlle de Senanques, s'accoude à la sienne ou bien travaille tout contre. Il comprend l'avance exprimée par ce manège ; il en reçoit de l'ennui. Rien en elle ne lui plaît, et, forcé de l'avoir souvent sous les yeux, il l'analyse avec moins d'intérêt que les têtes sculptées au-dessus des fenêtres.

La dernière de ces Senanques, qui jouèrent un si grand rôle à la cour des papes d'Avignon, a quinze ans. Grande, un peu raide, d'allure à la fois hautaine et béguinante, on dirait une noble fille en pénitence. Quelque chose de contraint perce à son moindre geste : elle paraît sans grâce, non sans intelligence. Le front, déjà trop droit avec des cheveux plantés haut, paraît démesuré par le retrait et le lissage d'une chevelure abondante et noire. L'œil voit et ne regarde pas : ce qui figure pour l'éphèbe la plus

grande hypocrisie, à cause du nez impérieux, quoique ouvert de narines : la bouche vivante, trop fendue, la peau tout à fait d'une brune, d'un ton soutenu de pâleur dorée, jure avec la contenance froide et toujours gourmée.

Les mains belles, le poignet fin et une certaine plénitude de formes, peu apparente avec les corsages d'écolières très peu ajustés, ne révèlent pas à Samas des beautés cachées dont il n'a aucune notion.

Stelle de Senanques' veut évidemment séduire le jeune écolier : « Elle attend, pense Samas, que je lui jette une pierre enveloppée d'une lettre à la façon d'Agûr (je voudrais bien mourir pour vous). » Non, Samas voudrait, par magie, murer cette fenêtre de l'hôtel de Senanques et regarder en paix les mascarons des fenêtres. Grossièrement il ferme ses vitres dès que la jeune fille paraît. Métoposcopiste, il lit sur le front bombé de Stelle que les désirs éclos en sa tête volontaire se réaliseront toujours.

Un beau matin, une fenêtre d'habitude close, la plus vis-à-vis de la sienne, s'ouvre sur un grand va-et-vient, Mlle Stelle de Senanques change de chambre, et, le verbe haut, tient tête à sa tante, bilieuse et gesticulante.

De la hauteur du second étage où l'éphèbe se trouve, son regard plonge librement dans la chambre de la jeune fille, sise au premier. Il assiste à l'installation de la table de travail, chiffonnière, et toilette Louis XV aux bronzes brillants, et au déploiement des riens de toilette.

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« A quoi cela peut-il l'avancer d'être bien en face, si je ne veux pas m'occuper d'elle, » se demande-t-il.

Il rencontre l'étrange fille dans la rue, escortée de sa tante ; elle le toise comme si elle ne l'avait jamais vu, et son regard sans tendresse, sans expression, se croise avec celui étonné de Samas.

A la sortie du collège, Samas flâne : il avise près du musée Requien un déballage de bouquins et d'images poussiéreuses, et, dans un cartable, découvre une reproduction en chromo d'une curieuse figure de manuscrit du xme siècle.

Sur champ de sable s'enlève une licorne de sinople portant une femme couronnée à l'air mauvais et qui tient au poing un faucon chaperonné de deux cornes ; en gothique, au-dessous, l'inscription : Femina super bestiam*

L'écolier achète l'image et la montre à Mme Mieusy, qui s'écrie :

— « C'est une bête de l'Apocalypse, cette monture; la dame doit être une diablesse. »

Il épingle l'estampe au mur, dont elle devient le seul ornement. La nuit, il rêve qu'une licorne verte fond sur lui, portant Stelle de Senanques. Au matin, un peu las du cauchemar et sans chercher à se l'expliquer, il ouvre sa fenêtre, laissant les persiennes

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closes ; machinalement il regarde celle de sa voisine, qui est ouverte. Au fond, un lit Louis XV, blanc et or, étale les froissements et le désordre d'une nuit insomnieuse ou d'un réveil brusque et gamin. A droite, un prie-Dieu et une sorte de chapelle faite avec des étagères d'applique; à gauche, la toilette et ses objets bousculés. Sur l'extrémité d'une dormeuse, une chemise jetée; des vêtements s'éparpillent sur les autres meubles.

Samas ouvre ses persiennes et respire, heureux de n'avoir plus ce vis-à-vis irritant, quand paraît la jeune fille, les manches retroussées jusqu'à l'épaule, portant des bibelots qu'elle arrange sur la cheminée.

« A-t-elle voulu me montrer ses bras) » se demande le collégien ; « ils sont beaux, au reste, de ligne, et étonnamment ronds en même temps que fins, » et un peu reculé, il relevé une manche, comparant.

Lui, de peau blonde, ets'estimantmieux de coloration, s'avoue que ses bras sont tout plats, et, une fois tendus, trop larges de contour au point de la saignée. Tandis que Mlle de Senanques montre un poignet fin, à l'os invisible, se renflant tout de suite sans pointer au coude, et par delà restant serré de ligne sans l'exagération du biceps. Surtout la parfaite rondeur frappe Samas d'admiration : en statue, les bras de Stelle eussent paru trop faits au tour, d'un beau poncif et voulu, et certes pas posés.

Ces réflexions faites, il se remet à lire une leçon.

« Cette impudique donzelle m'a montré ses bras hier, quelle indécence offrira-t-elle à mon petit lever ) » Il s'approche de la vitre.

En jupe noire, corset de coutil, Stelle tourne le dos à la fenêtre, les coudes étalés sur sa table : elle étudie en apparence sa leçon.

Ainsi, elle présente à la curiosité de Samas moins qu'une femme en costume de bal n'en laisse voir à qui est derrière elle. Scandalisé, quoique attiré, il ouvre ses persiennes avec un choc voulu de l'espagnolette : il pressent plutôt qu'il ne voit un frisson nerveux passer sur la nuque nue. Elle se sait regardée et elle reste : lui accepte tacitement ce spectacle impudique.

Le cou reproduit le caractère curviligne des bras, combien souligné, par la ligne d'accolade des épaules, ou l'omoplate ténue sous la chair suffisante disparaît, laissant tout l'accent du méplat au sillon dorsal. Cette fois encore Samas compare son beau cou aux clavicules perceptibles ; et allant à la glace, la

chemise glissée, il y réflète son dos, les omoplates saillent trop ; ces constatations une fois faites, il s'attriste, et non par une fatuité assez misérable, à cause d'une notion confuse, mais hautaine de l'Antéros. Tant qu'il s'estimait parfaitement beau, la femme, être de forme seulement, lui paraissait écartée de sa vie et de sa préoccupation.

Découvrant en Stelle d'incontestables beautés qu'il ne possède pas, un pressentiment l'avertit qu'au mode sentimental semblablement, il découvrira un jour des sentiments beaux et désirables qu'il ne pourra vivre que par autrui.

Ces épaules de jeune fille, rien qu'à se montrer, ébranlent un idéal longtemps caressé et déjà vécu.

Il revient à l'étudier malgré lui charmé, cette liseuse en corset, et d'un peu émotion il tousse nerveusement.

Comme à un signal attendu, Stelle sans se retourner porte ses deux mains en arrière touchant aux tirettes du corset, puis d'un geste d'instinct maçonnique se serre les mains à elle-même. Samas se rejette en arrière, inquiet de cette muette mimique d'adhésion osée sans qu'il ait consenti. De cet instant l'intérêt de sa vie sera encadré par la fenêtre de sa voisine, et il enrage de se l'avouer.

Des scrupules troublent l'âme de l'écolier, il les calme d'une seule réflexion. « La femme se pose en sphinx inévitable au seuil de la vie. Reculer l'effort de cette énigme, est-ce sage? D'autant que cette extraordinaire circonstance me vaut une liberté d'analyse qui m'échapperait si j'étais acteur en l'aventure. La Providence ne se sert-elle pas de cette petite perverse pour m'instruire de la science du péché sans que j'y commette que mon regard. » Et cet argument suffit, victorieux; seulement il remet une communion qu'il voulait faire le dimanche suivant, parce que le dimanche elle comme lui, sans nécessité d'aller aux leçons, auront plus de temps à leur jeu redoutable. Il se lève à l'aube troublé par le dos vu la veille, et nerveux se recouche. Rendormi cependant, il se dresse, deux heures plus tard inquiet et court à la croisée.

En jupon blanc sur sa chemise, Estelle coud un bouton à son gant, et pour enfiler l'aiguille vient comme vers lui.

Samas remarque le plan incliné de la poitrine et sous la toile devine les seins. Puérile en sa manie de comparaison, d'un geste inconscient il touche sa propre poitrine.

Comment, Mlle de Senanques, qui ne regarde pas, voit-elle ce geste?

Posant le gant, elle manie, comme pour la mieux nouer, la tirette de sa chemise, abaisse la toile et découvre ce que montre une jeune femme décolletée.

Seulement, le regard de l'éphèbe plonge dans le corsage, pénètre la pénombre chaude entre les seins très séparés, et il se trouble. D'un grand effort il pousse violent le battant de sa fenêtre et recule et crache son mépris sur l'estampe où une diablesse en robe rouge chevauche une licorne verte sur champ de sable.

Femina super bestiam, ces trois mots s'expliquent à son esprit stupéfait : la Bête ou l'instinct voilà l'hippogriffe, le cheval de bataille et de conquête de la femme.

En effet, la voisine perverse n'a pu fixer son attention que par le corps, bestia. La concupiscence du vocabulaire scolastique se dresse devant son imagination en redoutable Dragon, gardien d'un secret nécessaire à la lutte des héros de la vie. « Je veux savoir, se dit-il, à lui-même — mais non pas me griser de l'étude ; je me fais sermentde ne pas regarder à la fenêtre pendant deux jours. »

Pour tenir sa parole, Samas sort de grand matin, à l'étonnement de Mme Mieusy, et, traversant la place Crillon, erre dans le magnifique décor que fait la façade aux quatre oiseaux dessinés par Michel-Ange, le séminaire crénelé, l'escalier du Pater et son calvaire, et surtout cette sublimité de pierre que Froissard nommait la plus forte maison qui fût au monde.

Elle n'a qu'un équivalent sur la terre, le Mont- Saint-Michel.

Samas affectionnait l'angle nord du Palais. Disant : « J'y entendsquand j'y passe unrappel augrandiose. » Là,lespremièresassises apparaissent nettement posées sur le roc même, et s'y on entre dans la rue étroite qui descend vers le Rhône, on mesure, levant la tête, la colossalité de ces murs.

A parcourir cette place digne de l'Italie où le dessin de Michel-Ange fait face au château fort de la

Papauté, l'écolier sent ses plus nobles idées s'obscurcir.

Ce blason pontifical martelé lui marque la vanité des beaux efforts, et ces soldats pourrissant ce Palais deux fois consacré par sa beauté et par sa destination, ces soldats sont peut-être les mêmes qui détruisirent le Palais d'été des rois de la Chine.

La France, ce pays qui se croit civilisé, a trouvé des ingénieurs bandits pour balafrer de fenêtres ces murs grandioses et pour bâtir des étages dans la plus grande voûte ogivale de France.

Ah ! comme il la méprise la Patrie, ses hommes et ses œuvres. Comme il le déteste, ce prétexte à infamie dénommé nationalité, et montant l'escalier du Pater, il dit au grand Christ, en«le saluant :

« Seigneur, n'ouvrez votre paradis qu'à ceux qui construisent; damnez les destructeurs. Vous avez fait deux castes, ô Jésus I ceux qui ont élevé ce Palais, et ce sont les élus ; ceux qui le déshonorent, et ce seront les réprouvés. Doux Jésus, je reste devant votre croix et je maudis celui qui a percé ces murs. Donnez-lui l'enfer. Ainsi soit-il. »

Soulagé par cette oraison, il monte la pente jusqu'au Château-d'Eau, rocaillerie pittoresque, et va s'appuyer à la balustrade en fer à l'extrémité du rocher des Dames. A cinquante mètres au-dessous de lui le Rhône coule ses larges eaux, sous les trois arcades du pont Saint-Benezet.

Devant lui, le fort Saint-André, et plus loin le

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Ventoux au pic toujours neigeux, peuplé de loups.

* Pourquoi tous les aspects de la nature sont-ils permis à notre contemplation? tandis que que le corps de la femme, on l'interdit à nos yeux. Est-ce pour le vertige qu'il fait éprouver? mais sans la balustrade l'abîme au-dessous de moi engendrerait aussi du vertige?

« L'art consiste donc à mettre un garde-fou entre soi et tout vertige ; et l'art de l'adolescent se formulerait à ne pas approcher la femme.

« Stelle de Senanques me montre sa poitrine, je comprends qu'elle pèche ; elle ne devrait se découvrir ainsi que devant son époux, et garder sa robe close jusqu'à lui. Mais dans son monde, la jeune fille se montre bras nus et décolletée aux lumières et devant beaucoup. Comment le même fait cesse-t-il d'être fautif, par le nombre des personnes présentes.

« Moi-même, j'aurais loisir de regarder au bal la marquise de Senanques aussi indécente ; même je pourrais lui parler, lui prendre la main et la taille, valser avec elle. Il y a des absurdités dans la morale, je le découvrierai plus tard. »

« Au théâtre dans les féeries, le ballet, c'est bien autre chose que la chemise ouverte de Stelle, mais il y a beaucoup de monde ; et il paraît que l'on défend surtout le plus avouable : l'impudeur volontaire en faveur d'un être choisi.

« Elle a dû me deviner vierge et veut me donner ma première impression de la femme. Cette idée n'est point banale. »

Ainsi, devisant avec lui-même, il va, ayant devant ses yeux charmés ce creux plein d'ombre chaude formé par les jeunes seins de sa voisine; et ces bras ronds qui lui ont révélé la plastique sexuelle et son charme spécieux.

Le lendemain, second jour de sa promesse de fermeté, Samas en avance, à Saint-Joseph, se rencontre avec Agûr dans la cour des externes.

Ingrat comme une femme non éprise, l'androgyne eût évité avec plaisir un colloque.

— « Samas, » dit Agûr, « tu ne songes plus à moi, quelque chose a changé en toi depuis quinze jours; tu es autre, peut-être moindre; es-tu aussi sage? »

— « Je songe à toi, mon ami, mais quelque chose a changé en mon entendement. La flamme dont tu as brûlé se trompait et se trompe encore ; ce sont ces murs qui en faussent la direction; un adolescent ne doit considérer que le cœur et l'esprit d'un autre adolescent; pour le reste, qu'il considère une jeune fille. »

Agûr se sentit furieux.

— « Tu aimes une femme, tu... »

— « Je n'aime personne, Agûr, je réfléchis, et comme je te dois une inoubliable impression, je te donnerai un inoubliable conseil. Donne tes affections

hautes et sereines à un ami, réserve à la femme la concupiscence. »

— « La prostituée, alors. »

— « Non, Agûr, la vierge. »

Celui-ci regarda étonné.

— « Je sais que quelque chose m'est étranger encore qui m'empêche de t'expliquer... voilà un Pere. »

C'était le professeur Reugny. Agûr s'éclipsa.

— « Vous ne vous confessez plus depuis votre externat, Samas? »

— « Cependant je m'examine, mon Père ; je ne fais même que cela. Mais cela diffère de faire son nosce te ipsam, claustré, et en plein contact avec la vie. Il doit y avoir deux sciences : celle des livres et celle des impressions. L'une peut s'acquérir dans une cellule ; l'autre se hérisse de plus de dangers que l'initiation antique : on risque sa vie, sa vie éternelle peut-être. »

— « Prenez garde, mon enfant, le monde séduit d'abord, et nous perd ensuite. Le monde est un mirage. »

— « Soit, Révérend; mais il faut accoutumer ses yeux à ce mensonge pour n'en pas être dupe. »

— « Samas, le Pur se corrompt. »

— « Non, Père, Samas observe autour de lui, Samas regarde pour comprendre, voilà tout. »

Le troisième jour, l'aube le trouve éveillé et fiévreux. Il ouvre très doucement sa fenêtre; il n'a point le moindre sentiment pour Stelle; elle est pour lui la femme, femina super bestiam.

Il s'habille et attend deux bonnes heures. Enfin, la fatale fenêtre s'entre-bâille; elle se lève tard sans doute et guettait. Samas se tient immobile à grand'peine. Une autre heure s'écoule consacrée aux soins de toilette probablement. Sentant l'inutilité de cette attente maladive, l'éphèbe ouvre les persiennes, croyant qu'on va lui faire expier ses deux jours de bouderie. Non, tout de suite, Estelle paraît en chemise et jupon, traîne un fauteuil près de la fenêtre, s'y assied, un livre à la main qu'elle feuillette. L'énervement de l'écolier se résoud en colère. Les deux jours de pénitence qu'il s'est imposés exaspérant son curieux désir, il se dépite de revoir ce qu'il connaît; in-

juste, orgueilleux et plus encor concupiscent, il fait le mouvement de s'en aller. La marquise de Senanques devine Samas sans lever la tête. Brusque et violente, elle lâche le livre, et simultanément sa main gauche déchire l'épaulette de la chemise et la droite met à l'air, tout nu, un sein.

Une exclamation aiguë et rauque s'échappe des lèvres de l'éphèbe; il ne voit d'abord que le geste, et ce geste le viole, il ferme les yeux comme ébloui et les rouvre démesurés. La jeune fille, les mains crispées au fauteuil, les paupières closes, livre au regard un sein vibrant et soulevé d'un battement saccadé. L'éphèbe défaille, il s'appuie de ses deux coudes au rebord et Ja tête dans ses mains, fasciné, s'hébète dé cette vue si douce.

0 l'instant vivement vécu ! il ignorait qu'on pût recevoir une émotion aussi forte; étonné que la stupeur fit place à une exquise douceur, il ne voit pas Stelle; seul vit pour lui ce fruit de chair qui le jette en une admiration profonde; il aime de vraie tendresse ce sein et non pas le cœur qu'il enferme; le monde jusqu'alors fermé pour lui de l'amour s'ouvre, délicieux mais restreint à une forme rayonnante; il méprise la jeune fille, hait la femme et adore le sein.

Stelle, sérieuse sous cette contemplation, avait vaincu : le rythme de sa respiration peu à peu se régularise; elle lève les yeux vers Samas, des yeux clairs, adoucis, et fait le geste de voiler sa gorge.

Un geste de Samas supplie.

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