FEMINA SUPER BEST1AM
Elle hésite et consent.
Le caractère idéal et accompli de la beauté de Stelle, c'était la perfection curviligne de ses formes. Si Hogarth, copié par Diderot, a raison de voir la grâce résider dans la courbe, il eût pu dire plus profondément que la femme idéale se dessine avec des segments de cercle et surtout des hémisphéries. La mamelle ronde de l'antique évoque, malgré sa beauté, une idée d'utilité et d'allaitement : cela provient de l'attache qui est diffuse. La gorge de Stelle présentait cette rare apparence d'un fruit parfaitement rond dont les deux moitiés égales seraient collées à la poitrine.
Soudain la jeune fille se lève et disparaît. Samas croit à une survenue de la tante, mais elle repasse devant la fenêtre, souriante, des ciseaux à la main, et ce sourire semble promettre. L'éphèbe s'assied tout contre sa fenêtre, regardant toujours. Stelle, cette fois, vêtue d'un long peignoir blanc, tourne le fauteuil dans l'autre sens, reprend son livre comme pour défier son contemplateur de se montrer impatient cette fois. En effet, Samas, rivé par une puissance d'attract si nouvelle, regarde toujours quoiqu'elle soit toute couverte. Elle ramené le contrevent du côté de la rue Dorée, et à cet abri qui ne la masque pas à son désireur elle lui fait signe de joindre les mains et de les garder ainsi.
Alors ouvrant les fentes qu'elle vient de faire à son peignoir, elle montre ses deux seins ensemble, de ses mains écartant l'étoffe autour et les dénudant.
Ainsi, droite et presque calme, impudente et grandiose, la pucelîe terrasse le puceau du magnétisme de sa chair montée.
Femina super bestiam; la femme rayonnant l'instinct!
Après ce coup frappé, elle pourrait, de peur que l'impression décrût en se prolongeant, laisser l'étoffe se refermer sur sa gorge et disparaissant livrer son contemplateur à son trouble que l'imagination supposable à la puberté exaspérerait. Non, bonne ou plutôt charmée du charme qu'elle opère, elle continue de ses doigts fins à contenir la toile écartée.
Les yeux de Samas, ces yeux extasiés et conquis, sont deux miroirs brûlants où elle voit toute sa beauté régnante. Elle sent, elle sait que Stelle de Senanques est absente de ce moment et que l'amour des romans manque à cette scène.
Elle sent, elle sait aussi qu'elle joue l'Ève primitive pour un Adam aussi beau qu'elle. Pareille à une nymphe antique elle initie par ses charmes un ingénu à la vie.
Cynique, coupable, que lui importent ces mots que nul ne lui dira; vierge, elle conquiert à jamais Tirnmortalité dans une âme.
Elle continue à étaler sa nudité charmante afin que jamais il n'oublie. Le mariage, l'amour, la débauche pourront baiser et griser cet éphèbe si blond: toujours, comme l'huile versée dans un vase surnagera, cette vision de l'instant.
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Elle sourit, heureuse d'un bonheur subtil que les joies de plus tard ne vaudront pas : il faut la voix de la tante qui appelle pour l'arracher à sa hiératique impudeur.
Elle est partie que Samas regarde encore. La tête lui tourne. Jouit-il ou s'il souffre : son cœur bat violemment, sa pensée s'est arrêtée, lentement et comme un sujet magnétisé qui se réveille, encore torpide.
Mme Mieusy l'appelle pour le déjeuner, il n'a aucune faim et sort oubliant cahiers et livres.
Une idée enfin se fait jour dans sa tête, il dévale vers le musée Calvet, et malgré l'heure matinale, obtient à l'aide d'une pièce de pénétrer dans la salle de sculpture ; il va d'une figure de femme à l'autre, ne regardant que les mamelles.
Les maquettes de Bernus, il les juge laides. La Jeune Indienne, de Bosio; la Baigneuse, d'Espercieux, lui semblent mal faites, froides et banales auprès de ce qu'il vient de voir vivant.
Il monte aux salles de peinture.
V Ariane, de Coypel, lui semble niaise; la Reine Hortense, fade; la Marie de Mancini, de Largillière, précieuse ; la Bacchante, de Regnault, vulgaire ; la Grassini, de Mm0 Vigée-Lebrun, trop évaporée, et pas plus ne l'enchante la Galathée, de Carrache.
En hâte il traverse le jardin, poussé par cette idée que dans les portraits des anciens provençaux il trouverait peut-être une sœur physique de Stelle ; et il trouve en effet une Laure de Noves, vêtue d'une robe
en large damier, qui semble en plus doux la sœur aînée de Mlle de Senanques.
Tout en faisant des enjambées vers le collège, il estime que le sein parfaitement hémisphérique de la marquise de Senanques l'emporte sur tous les tetons et les corsages du musée d'Avignon.
Le matin ne suffit plus au couple étrange ; après le repas de midi, Samas court à sa fenêtre, Stelle à la sienne. Ils ne s'envoient pas de baisers, ne se jettent aucun mot, ne s'écrivent pas. Elle se donne aux yeux de Samas et rien de plus : sans lui demander encore ' de joindre les mains, sans que lui s'impatiente jamais. Ils sont loyaux entre eux et se consacrent tout leur temps. Samas a compris que Stelle aimait à voir sa tête fascinée autant que lui sa gorge fascinatrice. Maintenant la marquise à toujours la tête levée, regarde aussi les yeux de l'éphèbe où il n'y a pas d'amour ni de désir au sens habituel. Peut-être n'aime-t-elle à son tour que le sexe inconnu, comme lui.
Tous deux ignorants, tous deux muets se sont-ils devinés ?
Cette interversion du rôle coutumier, la vierge agressive et le jouvenceau rebelle, qu'engendrera-t-elle ? Ils devancent leur âge, oseuse de quinze ans, initié de quatorze; ce qu'elle donne à cet enfant à peine grandi, c'est la précieuse virginité, et jamais plus elle
ne sera loyale envers un autre ; ce qu'il ressent, à cette impudeur, c'est le déchirement du voile passionnel, et jamais plus il n'éprouvera le même émoi. Ces enfants jouent de l'irrémédiable comme d'un hochet ou bien la précoce jeune fille impose son vice compliqué à l'avide innocence ?
Sur la dormeuse, la petite marquise s'étend, la tante survient et, dressée comme au déclenchement d'un ressort, la petite nièce se retrouve debout et de nouveau l'allure compassée.
Son indécence amoureuse s'arrêtera-t-elle, à la Louis XIII, au-dessous delà gorge ? Obéit-elle à cette esthétique occidentale qui livre le buste aux regards en toutes les solennités et s'effarouche pour une robe un peu levée } River le bel éphèbe à sa fenêtre et le figer dans cette incessante station quêteuse de décorsètements. Serait-ce le jeu d'un désœuvrement ) Samas, singularité, ne songe qu'à la gorge admirable ; sa préoccupation s'y cantonne, maniaque.
Rêveuse, la petite marquise a ôté une bague de son doigt ; elle l'élève lentement, avec la même solennité qu'elle a manifesté pour la défenestration de ses seins. Voici qu'elle met la bague à chacun de ses yeux comme si elle l'y passait.
Elle tend les bras et ses doigts pointent vers les yeux de Samas ; ils pointent et feignent de saisir avec délicatesse deux frêles objets qu'elle cache précieusement dans sa gorge. Puis dressée, de ce geste enveloppant des mimes qui expriment le don de soi, elle
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se dessine d'un second mouvement et reste les bras ouverts, offerte, grande dans le long peignoir blanc.
A son tour, Samas touche ses yeux et les jette du geste à la jeune fille. Puis de ses mains il écarte un rideau dans le vide : le pacte est signé. Estelle a fiancé son corps aux yeux de Samas ; le regard de Samas s'est promis au corps d'Estelle. Après ce hiératisme étrange la jeune fille s'en va et l'éphèbe descend dans la rue et entre dans l'impasse, préoccupé.
Sur son mur, aucune fenêtre que la sienne, les autres baies du second étage sont briquées. A hauteur d'homme des œils-de-bœuf grillés, toute l'aile qui coude sur l'impasse sert, au rez-de-chaussé, de caves ; le premier humide et aux murs moussus recèle les mille débris mobiliers de plusieurs générations.
On ne verrait Mlle de Senanques que si elle s'appuyait au rebord même de sa fenêtre, et des jours passent sans que s'ouvre la porte bâtarde du hangar.
Le mur du parc des Senanques, qu'escaladent les branches de vieux arbres, calfeutre de sa sécurité ce coin provençal.
Quant à lui, derrière ses persiennes fermées ou presque closes, il sera invisible. Ainsi le lieu même complice approuve leur audace. « Et dire — pense Samas — qu'il suffirait qu'une meschine ait sa mansarde sur mon toit, un quelconque une croisée sur mon mur pour que cette rare aventure soit entravée, dangereuse ou perdue. »
Absorbé par son voisinage, le collégien de Saint-Joseph, devenu étranger aux classes et aux études, perdu dans une songerie dont rien ne le tire, est secoué comme un voyageur que l'arrêt réveille, quand Agûr dit : « Demain c'est la distribution des prix; à la sortie, je laisserai un moment ma famille et j'irai te voir. »
Aucune couronne ne se pose au front de l'éphèbe qui n'a pas voulu composer : les jésuites jugeant inutile de mécontenter ce bel être qui passe par leur collège, préférant lui laisser un reconnaissant souvenir de leur longanimité.
Agûr rejoignit Samas à la sortie.
— « Viens donc passer quelques jours à Nice — mes parents parleront à Mme Mieusy? tu seras mieux qu'ici tout seul et je serai si heureux? »
L'androgyne s'en défend ; l'autre insiste. Ainsi ils arrivent rue Dorée et montent dans la chambre de Samas; celui-ci ouvre ses persiennes, parlant à la cantonade pour être entendu de Stelle, qui, avertie
ferme ses vitres et certainement guette derrière la mousseline.
Montrer qu'il est aimé et combien! ce désir féminin envahit l'esprit du Ghuibor ; il attire Agûr, le fait accouder avec lui sur la fenêtre et convaincu que la scène ait un témoin il pousse l'humaniste hypocritement et celui-ci parle d'amour, insiste pour emmener son ami idolâtré dans sa famille, prie, pleure et enfin veut embrasser l'objet de tant de tressauts au cœur.
— « Agûr, cesse et te tais : il y a deux mois je te comprenais moins et j'écoutais.
« Aujourd'hui, ma pensée a fait un pas immense; il y a entre ce que tu appelles ton bonheur et mon acquiescement le péché contre le Saint-Esprit, il y a le feu du ciel. »
L'énamouré proteste.
— :< Tu me calomnies, je te jure, je ne veux que t'embrasser. . . Rien que cela. »
— « Ouvre une casuistique, comme je l'ai fait, tu y liras que ce qui fait le crime ce n'est pas le plus ou moins de luxure mais la similitude des sexes.
« Un baiser de toi, entends-tu, c'est Sodome.
« Et tu prétends m'aimer en conspirant contre mon salut! Et tu m'incites, moi vierge, à une première impression déformante et anormale. Oublie cela, je l'oublierai : tu resteras le cher et premier cœur qui m'a aimé : je me souviendrai, tu le sens ; que cela te suffise, ami.
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« Pendant ces vacances, tu verras des jeunes filles ; entraîne celle qui me ressemblera le plus sous les bosquets de Nice et là, devant la mer, donne-lui ce baiser que je ne peux subir. La grande nature sourira, bénissante, et tu te seras épargné un remords. »
L'humaniste dut partir sur ces mots, si désespéré que Samas en fut ému.
Agûr sorti, Samas revient à la croisée : celle de la jeune fille s'ouvre ; elle roule la dormeuse pour être très en vue, pose ses jambes sur une chaise et s'étend. Ses pieds un peu longs mais étroits sont chaussés de bottines noires et le bas qui paraît est blanc, provincial, en 'coton peut-être, car Mlle de Taulignan n'admet pas de toilette raffinée pour sa nièce.
Maintenant que les classes sont finies, lui rejoindrat-il sa famille à Cambrai, ou va-t-il rester à Avignon pour la gorge d'une jeune fille. Il s'étonne que l'amour ne se greffe pas sur l'attract subi, et cet esclavage de la chair si doux ne le pousse pas au désir de posséder. Non, il n'irait pas à un rendez-vous de Stelle ? Il n'est charmé que par le non-acte, le demi-rêve de ses impressions ; ce pensant, son regard se distrait de la voisine.
Celle-ci se met sur le flanc maladroite à se retourner ou si habile, qu'elle découvre ses mollets ; mais l'imagination lasse de l'cphèbe ne voit ni une faveur, ni une nouveauté à cet aspect. Il va rejoindre Mme Mieusy qui le raille doucement sur son amour de l'air et de la lumière, ajoutant naïvement :
— « Tant qu'il y a une rue entre les jeunes gens la morale dort tranquille. Puis, c'est votre âge qui vous pousse à ces enfantillages, et au reste Mlle de Senanques, malgré la routinière parcimonie de sa tante, sera un beau parti, elle n'a qu'un an et demi de plus que vous. »
Même croisés angulairement, les contrevents de h marquise permettent à Samas de la voir librement par le haut du triangle.
Voici que la bilieuse tante élève la voix, encolérée, tandis que la bonne apporte un baquet d'eau chaude : Stelle en peignoir blanc traîne un tabouret et s'installe de façon à être vue. La tante hausse les épaules et tire une lettre de sa poche, met ses lunettes, s'assied dans un fauteuil et lit à sa nièce.
Celle-ci relève son peignoir et met ses pieds nus dans l'eau l'un après l'autre et les retire plusieurs fois comme brûlée.
Ses pieds son beaux, sans déformation, beaux comme des mains.
La tante interrompt sa lettre parce que le peignoir se mouille, et se baissant, grondeuse, elle relève peignoir el chemise qu'elle ramène et replie entre les jambes de sa nièce.
Celle-ci a souri, à peine ; la tante se rassied et reprend sa lecture tandis que derrière ses persiennes fermées Samas contemple les jambes nues jusqu'à micuisse de la petite marquise : celle-ci presse une éponge, ingénument.
Cette même admiration conçue pour le bras, l'éphèbe la retrouve pour la jambe de la femme.
Ce pied long à la cheville mince s'arrondit et se convexe au mollet d'une courbe qui ensuite se renverse un peu concave au genou étranglé, ce genou des races parfaites que les derniers Florentins ont connu et peint avec un entêtement de disproportion si éclatant chez le Primatice et Jean Cousin.
La tante a fini de lire, la nièce répond quelque avis.
Samas n'a pas fini de voir, ému, charmé et conquis. Cependant la petite marquise retire sa jambe de l'eau, la croise sur l'autre et s'essuye ; ce mouvement parait adorable et païen à l'éphèbe.
Une bonne apporte des bas ; Slelle semble les critiquer et la tante gesticule, montre de l'eau tombée sur le carreau, d'un air scandalisé. Cependant la petite marquise retire l'autre jambe et la bonne emporte le baquet. La jeune fille s'essuye avec son peignoir qui a glissé et qui la voile maintenant.
Cet acte semble pendable à la vieille demoiselle qui à bout de patience fait lever sa nièce, lui ôte le peignoir qu'elle emporte en lui jetant une serviette.
Impassible, la petite marquise, les bras nus, les épaules découvertes, se rassied et lève un œil interro-
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gateur vers les persiennes fermées. Samas les remue, alors Stelle sourit vers son spectateur, et le plus simplement du monde finit de s'essuyer puis cherche des ciseaux auprès de la fenêtre dont elle entre -bâille les persiennes : son pied sur le fauteuil elle fait la toilette de ses ongles.
Ainsi très éclairée, Stelle rayonne d'une sexualité puissante ; la fauve carnation s'enlève en vigueur sur le blanc de la chemise.
Elle badine diversement, mesurant son genou, puis son coude ; son mollet et son avant-bras ; sa cheville et son poignet. Enfin pour mettre ses bas elle s'assied en face de Samas.
Elle fixe longuement ses yeux sur l'éphèbe, celui-ci d'une moue de lèvres lui envoyé un baiser. A cela elle rougit et laisse retomber son bas, mécontente de Samas qui ne comprend pas cette subite humeur.
Pudiquement elle se chausse en rancune de cette moue de baisers, puis elle prend une jarretière et le visage levé et radouci elle mime à Samas de joindre ses mains.
Sitôt, celui-ci se souvient de l'impression inouïe des seins exposés à ses yeux et s'interroge anxieux de ce retour de solennité.
La petite marquise lève et tend sa jambe pour se jarreter : ce mouvement la dénude beaucoup et à deux reprises. Samas recule, indigné sans raison, sans perception juste, et s'affale sur une chaise, rebelle à cette impression imprévue et d'un caractère plus nerveux que plastique.
Si troublé, qu'il sent un courant magnJtique l'atteindre, sans autre perception que plus de chair dévoilée; aussitôt il court à la cuisine de Mme Mieusy, y fait bouillir de la tige de nénufar.Surveillant cette tisane anaphrodisiaque, avec l'absorption d'un alchimiste, et avidement il boit chaud trois verres de l'écœurant breuvage. Sa volonté plus que la drogue dompte pour l'heure les esprits animaux ameutés.
D'une main fiévreuse, il écrit son hygiène de désormais, pipe camphrée perpétuelle, tisane de nénufar, se lever dès insomnies ou dès réveil, acheter un fleuret et espadonner contre le mur, soulever des poids, et il s'enfonce dans ces moyens de résistance à l'instinct.
Une heure plus tard, à la bibliothèque de la ville, il parlemente et obtient un livre sur les anaphrodisiaques; mais dès les premières lignes, il le referme, choqué de s'instruire sur certains points. Il rôde à la porte de l'Oulle, et ne sachant où faire de la gymnastique, court autour des remparts jusqu'à la porte delà gare; il rentre enfin harassé, abêti, mais avec la sensation d'avoir sué, perdu, semé, éructé ce fluide mystérieux qui l'a empoisonné un moment, ce fluide si doux émis par la gorge, si acre et laid inférieurement projeté.
Il est trois heures, le ciel d'un bleu implacable verse du feu, la ville dort harassée ; dans le parc de Senanques les cigales, ivres de soleil, strident éperdument.
Presque nu, Samas au travers de la persienne fixe un œil somnolent et dont la chaleur alourdit et ferme par instant la paupière, sur Pentre-bâillement des volets voisins.
Ralentie, la vive pensée de l'éphèbe conçoit les orientales inerties.
Stelle tarde à paraître et Samas va s'endormir sur sa chaise.
Voici qu'un volet s'ouvre.
Debout, plaquant la toile mouillée à ses formes, elle sourit, efface les plis d'une main, de l'autre serre derrière son dos en manière de pagne la chemise ruisselante.
D'abord l'éphèbe entend mal cette apparition subite, et la transparence que tâchent les seins et le giron l'étonné.
Le petite marquise a trempé sa chemise dans l'eau, et se montre ainsi voilée et si précise; par le volet ouvert, un oblique rayon frappe la vierge, éclairant sa virginité même.
Tout à coup l'indécente tressaille, ramène un peu ie volet : voici la vieille demoiselle de Taulignan qui crie et lève les bras. Sa nièce devient folle et prendra le mal de la mort.
Par le triangle des volets rapprochés, l'androgyne assiste à l'effort de la tante, qui d'autorité veut arracher la chemise mouillée. Stelle se défend, pudique ou simplement prévenue et poussée trop vite en son propre dessein, car elle reste dans le rayon de visibilité, tandis que la tante fait glisser l'épaulette et abat la chemise.
La marquise Stelle de Senanques est toute nue, sur sa peau brune perlent des goutelettes d'eau. Ses reins cambrés se diamantent d'une humidité scintillante.
Oh! l'admiration de Samas devant ce dos au sillon exquis, et cette croupe reproduisante du galbe même des seins, et cette ligne de lyre qui part du creux de taille, descend on courbes alternées jusqu'à la cheville.
Et la chaude couleur qui fait vivante cette idéalité de forme sculpturale.
La dévote a couru et revient essuyer la jeune fille, et dans sa colère, elle la retourne face à Samas, Anadyomène après Callypige.
Rougissante et un peu décontenancée C2tte fois, Stelle recule et se dérobe au regard de Samas. Mais la tante
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sort de la pièce à la recherche d'une chemise, et la jeune fille se raidissant contre elle-même s'avance et hardiment pousse un peu le volet, et se plaçant de sorte que le rayon la frappe, elle demeure ainsi un moment, si sûre d'être admirable, si consciente de sa beauté, qu'elle semble cette princesse des légendes allemandes qui, pour assurer la fidélité de son chevalier partant pour la croisade, se montra à lui sans aucun voile, de sorte que ce souvenir le gardât de toute séduction.
La minceur des peintures de Thèbes, mais arrondie, une semblable structure plus potelée, resplendit avec une précocité des seins et du sexe surStelle; cette même similitude de gorge et de croupe, apparaît entre les bras et les jambes aux cuisses rondes. Les coudes et les genoux se répondent comme les poignets et les chevilles, en des allitérations de galbe.
Devant cet imprévu tableau, Samas a tremblé, ses yeux sont comme brûlés, son cœur s'angoisse, ses mains se crispent au rebord de la fenêtre.
L'émoi lui prend la gorge, et sa respiration halète ; la fièvre le parcourt; il chancelle. Terrassé par le réel splendide, son imagination s'incohérente, il exulte et il souffre. L'oppression de sa poitrine se résoudra-t-elle en sanglots, criera-t-il effrayé ou bien convulsé, comme fou va-t-il tomber en crise ?
Quand le rayon tombe sur le nombril qu'il baise, Samas se sent saisi au cervelet d'une douleur atroce. Quelle est donc cette force inconnue qui le frappe et le fait joyeux et torturé ? il a suffi que la femme précoce se
dévoilât. De l'étoffe arrachée une extase jaillie lui prend le cœur et le rend fou.
Mais le volet se tire, car la tante revient, et lui regarde encore, gardant dedans ses yeux l'image délirante.
Alors, comme un païen aux dieux de son vainqueur, plus puissants que les siens, fait une libation; de son genou tremblant, il va frapper la dalle, devant la démone en robe rouge montée sur une licorne verte, femina super bestiam.
l'ascèse ÉROTIÇjUE
Quel sujet d'étonnement que la niaiserie des débauchés en matière voluptueuse! On croirait à les entendre bêtifier qu'il y a une routine de la luxure et une mode du jouir comme du vêtement, hors laquelle nul ne se croit ni heureux ni bien mis.
La science appelle anomalie ce en quoi l'individu diffère de l'espèce : or l'être très individuel donne un fort grand démenti à sa série. De plus, les imbéciles ayant été les élaborateurs de la morale pratique, ils ont édicté à leur profit que toute réflexion aggravait un acte, et que l'indulgence ne s'appliquait qu'à l'inconscience brutale. Mlle de Senanques se donnant dans une chambre d'hôtel au jeune Samas intéresse et s'appelle une amoureuse; se dénudant de sang-froid aux yeux du même adolescent, elle soulève quelque indignation, tellement on est convenu d'un poncif amoureux. Samas Ghuibor, enchanté littéralement par cette thaumaturgie du corps dénudé, ne paraît plau
sible quetaonné par l'idée de la possession. Comment le sens commun admettra-t-il le plaisir du regard sans désir de caresse?
Cependant, l'éphèbe vibre si violemment à ces magnétismes sexuels qu'il lui faut l'aide de drogues pour les subir sans tomber; voir, c'est encore rêver; voir ce que nul n'a vu encore, c'est glorieux; voir, quand l'on vous montre, à la façon dont on se donnerait, c'est déjà recevoir et posséder.
Quis viderit mulierem ad concupiscendam, fam mœchatus est. Ce verset de saint Mathieu il le brave, car il ne souhaite pas le stupre. Stelle entrant dans sa chambre l'indignerait, il aurait peur et dégoût. Car imaginatif, il a besoin de soutenir l'idéal conçu autrement impérieux que l'instinct; et l'absence de contact lui cache la matière de l'aventure.
Depuis la chemise mouillée et que la tante enleva, la vie des deux jeunes gens se passe en défenestration, elle d'impudeur et lui de contemplation.
La sévère conscience dit à l'androgyne : « Tu pèches, » mais il se répond à lui-même : « Un jour fatalement la nudité de la femme devait m'entrer aux yeux, celle-ci est vierge, belle, noble, fière; plus elle a de prestiges, plus elle me cuirasse contre les rencontres de l'avenir. Après m'ètre aveuglé des quinze ans de la marquise de Senanques, sur qui abaisser un regard complaisant sans diminuer mon orgueil. »
Perpétuel spectateur de tous les aspects de la gynandre, qui nue, matin et soir, indécente à toutes
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heures, se prodigue, Samas dyspeptisé par ses tisanes, son bromure et ses infusions de nénufar, est fier : il reçoit l'initiation sexuelle sans un contact : ses yeux se cernent, son teint se plombe et Mmc Mieusy s'inquiète; qu'importe il est heureux ineffablement. La vie réalise son vœu confus, de connaître sans effection; il compare sa volupté aux visions du désert qui offusquaient les ascètes, et son consentement à la délectation lui fait une sérénité relative.
Pour juger que le petit nombre en tout doit être considéré, il n'y a pas de spectacle comparable à celui du sexuel; dans sa recherche l'homme se révèle tout entier.
Barjavel et d'Entraygues, les deux condisciples de Samas, avaient projeté pour l'an prochain que le premier effet de l'externat serait d'aller chez une fille.
A quinze ans, le puceau se juge ridicule : il jette sa précieuse ignorance comme on s'opère d'une difformité, et gâche la première volupté d'où dépend toute la vie sensorielle. Sachez comment un individu est entré dans la vie érotique, et vous établirez son horoscope passionnel. Quand Laërte, dans l'adorable Shakespearie de Musset, demande à Sylvio s'il est vierge, à une réponse négative, l'intelligent vieux duc s'informerait du comme et de l'avec qui!
La presque totalité des contemporains entre au temple d'Eros par les cuisines chez les riches, par les égouts chez les pauvres : et on s'étonne que celui dont
la puberté s'émut pour une meschine ou une dictériade .ie vaille pas Amadis.
Ceux que l'idée du péché ne toucherait pas se rendraient peut-être à cette autre que le premier choix 2St irrémédiable* en son essence et engage tout l'aveîir. Or, quel bon sens paraît en une civilisation où >n accorde les soins gymniques au système musculaire, tandis que le système nerveux se fausse niaisement sans que nul, au nom du foyer ou de la science, y Ofarde et y pare.
Stelle ! Quel roman as- tu lu, en cachette, qui fait soufflé ce dessein, si hors de ton âge et de ton rang ! Est-ce donc pour couver ton audace que ta vieille tante fa fait grandir cachée dans la pénombre d'un vieil hôtel, et ne fa menée qu'à f église et au bain ? Es-tu possédée, toi dont la paupière ne se lève jamais, pendant f office ? Es-tu seulement romanesque, toi qui jettes tes voiles, sans entf ouvrir tes lèvres, précoce marquise.
Stelle! Silencieuse qui fais le geste du suprême amour et n aime pas; que diraient tes aïeules, de voir leur sang couler si vite sous un regard d'éphèbe ? Thérèse de Senanques, déclarée bienheureuse, se cacherait la face ; Edith, qui faillit pourtant, Jehanine la mal famée, ne te comprendraient pas. Es-tu le déclin des familles, où un pauvre être tombe au faids d'hérédité ? Ou bien, es-tu une pensée lucide et curieuse, toi qui mîmes famcur et joues la volupté épouvantable.
S telle ! Ton énigme, qui la devinera, le jour où le jeune homme blond fermera sa fenêtre pour ne plus la rouvrir ; alors, retournant à confesse, Stelle, que diras-tu ?
« Mon père, fai péché contre la pureté; j'ai quitté la pudeur entièrement, pour plaire à un enfant; mais, s'il m'a eue toute et toutes fois qu'il a voulu, jamais de lui à moi un mot, et ma main même n'a pas, Père, touché sa main. »
Voilà ta confession. Quand le prêtre l'aura montré Vénormité de ton âge, soulignant ton audace, qu'il t'aura accusée du péché de Samas, et pour un mois tenue hors de la sainte table, ton secret, comme avant, vivra mystérieux dans ton âme fermée ; et pucelle tu peux alors tendre ton doigt à l'anneau d'or des fiançailles, et dire à ton époux : « Jamais un souffle n'agita mes cheveux, o mon maître, et sur mon corps jamais un doigt ne se posa. »
Tu ne mentiras pas, dans la langue commune, et chacun de tes mots contient la vérité; mais devant Dieu qui voit, devant toi-même, Stelle? Ce ne fut pas l'ennui qui te poussa, et ta pensée pesa plus lourd que le désœuvrement.
Le jour où t' apparut l' adolescent rêveur, tu le devinas vierge, tu présumas pour lui un destin non commun; et puisqu'il te fuyait, insoucieux, songeant à des chimères ennemies, ne pouvant pas rayer ce cœur de diamant, tu t'armas de ton sexe.
Ton visage, moins beau que ta chair, les manèges
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coutumiers entre jouvenceaux étaient vains. Tu ne pouvais parler, tu ne pouvais écrire : tu fendis ton peignoir et tu montras tes seins. Gynandre, tu osas, agressive, saisir le rôle militant, tic fus le séducteur et non pas la maîtresse, tu fus ramant.
Car, tu ne voulais pas que cet être, le premier qui fait plu, s'éveillât au désir sous le regard d'une autre, qui lui eût enseigné V Amour et le plaisir.
Pour régner à jamais sur cet homme naissant, et graver en son cœur de traits ineffaçables ton nom et la beauté, tu te f s femme, et femme impersonnelle, tu incarnas le sexe; le sien naquit de toi. Te jugera qui l'ose, tu fis ta volonté.
Tu le sentais passant et près de disparaître, le beau Samas; il fallait lui donner une impression si forte, que la vie y coulât sans la faire oublier.
Et lors, comme autrefois devant le néophyte le mage déroulait le papyrus sacré, où les arcanes étaient écrits, tu levas peu à peu les voiles de ton corps.
Tes bras dirent f étreinte, et tes mains les caresses, tes seins la volupté ; ton giron révélé lui apprit le mirage où s'enlise la volonté, et tu l'initias, prêtresse sexuelle, triomphante impudique.
Et toi, Samas, te voilà donc charmé ! Salamandre parmi les feux impurs de la vie collégienne, le sexe, en paraissant t'a confondu, Narcisse. Si ce n'est pas aimer, qu'est-ce donc que tu fais ?
Au sortir du sommeil aux visions étouffantes, tu f élances pour voir ce va-et-vient joli d'une enfant qui se lève, moite encore des émois de la nuit. Sur ses yeux alourdis, elle passe les mains, paresseuse, et sa jambe se tend dénudée, le pied nu tâtonne vers la mule : la voilà hors du lit.
Pour tordre ses cheveux, ses bras forment la lyre, et devant le miroir elle cambre sa taille avec des mouvements de pard, et quand l'eau a coulé sur la statue vivante et qu'elle se revêt, tu penses aux vieux temps redits par Théocrite, où des éclairs de nu brillaient dans l'eau des sources, où les nymphes bénignes ne cessaient pas leurs jeux pour avoir aperçu, luisants, dans la verdure, les yeux remplis de joie d'un berger amoureux.
Moderne maintenant, sur sa jambe de Diane, un bas quelle jarrette haut, et la culotte de basin lui donne un air mutin et garçonnier.
Qu'as- tu fait du dédain qui débordait ta lèvre, quand le mot de femme y passait. Tu guettes tout le jour la jambe fourmillante de Vankylosé aux coudes et, prunelles béantes, pour voir un peu la robe soulevée.
Réfléchis donc, penseur, analyste, médite, n'est-ce pas puéril de se figer ainsi qu'une cariatide pour voir un bas, un genou, moins aue rien ?
Est-elle donc sorcière ; Samas le maléficié !
Evoque seulement tes pensées coutumieres, amant de la vertu, de Varl et du mystère, tu as tout oublié en face d'un sein nu.
Souviens-toi de ce jour où ton Dieu rayonna en toi d'une telle lumière : tu as pu t 'arracher à V attrait du Divin ; et lorsque tu sortis le soir de la chapelle, ton pas n'hésitait pas. Et maintenant, essaye de rompre le prestige. Ferme les yeux, ferme l'huis et ferme ta pensée à l'obsession charnelle : Samas, tu ne peux pas.
Car tu attends, la nuit, l'apparition de S telle, nue sous la lune ronde ou bien fripant ses draps, et d'un recul te faisant une place au lit étroit de ses quinze ans.
A la clarté qui bouge d'un flambeau, tu peux anticiper sur la joie de l'époux. Elle se fait Protée pour son contemplateur. Etendue sur le dos, c'est la morte amoureuse, les mains unies ou bien emmaillotée du drap, une provocante momie qui renaît. Assise, c'est Sapho croisant ses mains sur son genou : et puis, la fin d'août est propice à dormir nue et à feindre rêver.
Samas, tu es vaincu : humilie-loi. Tu cèdes comme l'aiguille au nord, la voile au venl, l'épave au flot.
FEMINA SUPER BESTIAM
Le sphinx aussi a des mamelles qui rayonnent la volupté ; jusqu'ici, tu n'es que téméraire : tel le premier pas de tout héros.
L'avenir seulement jugera de cette heure où, bel insexuel, la loi manifestée fa courbé violément. Ton heure est avancée, mais encore indécise, car toi aussi tu fis la volonté.
Prévenant ton désir, devançant la nature, la gynandre t'ouvrit le livre universel, tu as lu le secret des attracts, des vertiges, et sans avoir jamais balbutié: « je t'aime; » sans une fleur offerte, sans un baiser donné, tu as connu la femme, et de quoi se compose un amour ici-bas.
Remercie ton destin : sur la route bourbeuse où va l'adolescent, cette vierge impudique s' est dressée comme un ange, qui, pour te préserver des souillures communes, t'aura aimé jusqu'à faillir. Chevalier du désir ! souviens-toi à toute heure de celle qui, au mépris du salut, s'est donnée à tes yeux pour te sauver des autres et te conserver sien, du moins par la pensée.
— Une dépêche de votre père, Samas, dit un matin Mme Mieusy.
« Antarès soldat ; prends train immédiat nous rejoindre.
« Ghuibor. »
Ce coup de réalité sévère assomma l'éphèbe. Antarès soldat voulait dire insoumis pour un Œlohil Ghuibor : et toute la famille s'expatriant. Ajourné d'abord, son frère était reconnu apte au service par le conseil de revision. Ses déblatérations légitimes contre la France, sa malédiction de la patrie, amenèrent aux lèvres de Samas des mots grossiers qu'il s'étonna de connaître.
Mme Mieusy se chargea de répondre, de savoir l'heure du train et le laissa seul, comprenant, au sens idyllique, l'amourette de son pensionnaire.
Quitter pour toujours cette fenêtre et cette petite marquise, son initiatrice. Oh! quelle révélation de la douleur après celle de la volupté. Avidement il vient à cette croisée où demain il ne viendra plus.
La marquise de Senanques, la chemise ouverte, le salue des yeux ; ceux de l'androgyne s'emplissent de grosses larmes lentes et qui tombent lourdes. Stelle, stupéfaite, interroge de toute sa contenance inquiète, et Samas montre le papier bleu : Effarée, elle se précipite à son petit bureau et écrit en très grandes lettres '.
QUAND } COMBIEN } Par une pancarte, l'androgyne répond :