‹ L'androgyneChapitre 44 sur 52 · LE LIT D'AMOUR · texte numérisé non relu

LE LIT D'AMOUR

La volonté, quand elle est unique et d'amour, développe une force nerveuse à laquelle nul ne résiste, à moins que la cérébralité très développée permette de se réfugier dans l'abstrait, au plus haut sommet de l'entendement.

Or, Yvette aimait d'une unique pensée, et Samas, au lieu de s'absorber en des spiritualités, troublé, regrettant, désirant, en proie à la puberté qu'il repoussait mentalement, ne présentait point de résistance à la bergère. Et comment se serait-il défié de ce pauvre être sans détour, qui adorait en silence.

Peu à peu, Yvette avait suivi de loin le jeune homme dans ses promenades; puis, quand il s'asseyait, elle demandait la permission de rester là, à dix pas.

Elle s'approcha un peu, toujours muette, ne remuant pas, et l'éphèbe prit l'habitude d'avoir près de lui cet être plus attentif qu'un chien, moins exigeant qu'un esclave, qui ne le troublait pas dans ses longues rêveries et lui ôtait un peu du poids de la solitude.

C'est quelquefois doux d'avoir quelque chose qui vit auprès de soi; ce qui vit a une telle puissance ! on chemine moins esseulé avec un chien; on veille moins solitaire avec un chat, et Yvette n'importunait pas comme le chien, ne se personnalisait pas égoïstement comme le félin.

Au reste, Yvette n'était pas laide. Hâlée et le cheveu d'une couleur indécise de chanvre, elle avait de beaux yeux de mer, et un sourire triste fixé sur ses lèvres minces. Sa maigreur svelte et une grâce sauvage l'harmonisaient avec le paysage : elle descendait peut-être des druidesses )

Peu à peu, elle se rapprocha de son idole et fut tout à coup à ses pieds.

Qui eût dit à Samas que pendant qu'il regardait ies découpures de l'archipel, songeant à la marquise de Senanques, cette fille des champs, couchée à plat ventre, étudiait sur son visage ses pensées et l'enveloppait d'un lent et fatal réseau nerveux ?

Les nuits d'hiver, Samas sortait malgré le froid, fuyant les obsessions charnelles qui hantaient sa couche, et parfois une forme humaine le suivait et bientôt il était rejoint par Yvette.

— « Si j'étais votre chien, vous me laisseriez vous suivre, et je suis une vierge chrétienne qui vous aime, » dit-elle à une dénégation de Samas, qui ne trouva rien à répondre et continuait de marcher; puis, ayant l'impression qu'elle grelottait mal vêtue, il ouvrait son manteau, en jetait un pan sur Yvette et lui prenait la

taille; il sentait la bergère défaillir sous cette étreinte, mais sans éprouver lui-même que le plaisir d'un être aimant et muet qui l'escorta.

Yvette connaissait tous les cailloux de l'île, elle le mena à des sortes de cavernes, où elle avait amassé du bois mort et des feuilles sèches pendant le jour. Et l'androgyne aimait à se coucher dans une sorte de grotte, près d'un brasier, tandis que la lune argentait les deux cents petits lacs jetés autour des multiples îlots de granit aux ruines fantastiques.

Il rentrait peu avant l'aube, harassé, et dormait délivré des insommies hantées de luxure; et Yvette devenait pour ce noctambulisme un compagnon précieux, à la fois guide et valet : souvent, sans elle, il se fût égaré ou bien aurait eu grand froid.

Ils étaient couchés, ayant entre eux un feu de branches, sous un dolmen culminant de l'île, par une belle nuit de février.

La silencieuse Yvette parla.

— « C'est la bague de votre promise que vous embrassez si souvent. Pourquoi ne me racontez-vous pas? Cela vous ferait du plaisir. »

— « Mais à toi, ça te ferait de la peine. »

Des larmes perlèrent aux yeux de la pastourelle.

— « Vous êtes bon... mais je ne compte pas, moi... je suis votre esclave... Elle, c'est la reine... elle doit bien pleurer... »

Cela était dit lentement avec de grands silences après chaque phrase.

— « Si... dites-moi... je ne peux pas être pour... vous... une Mme Robert... ni une amoureuse... je suis bonne à ce que je fais... à vous allumer du feu... et puis... si un moment une idée vous venait de... je suis vierge... et à vous. »

— « Pauvre Yvette ! »

— « Elle est bien belle, n'est-ce pas, la dame à la bague... Ah! vos nuits seraient belles si elle était à ma place... Vous vous embrassiez tout le temps, monsieur Robert, quand vous étiez ensemble? »

— <l Oh! l'étrange amour! » — se dit-il comme à lui-même. — « Tout aux yeux, rien aux lèvres; pas un secret en son corps, mais pas un baiser. »

— « Alors... reprit Yvette... vous ne l'avez jamais... épousée... »

Et une lueur passa dans les yeux d'Yvette; instinctive, elle devina l'état de désir de Samas et un espoir adorablement doux lui entra dans l'âme.

SEXUALISME

Le printemps fut hâtif cette année; à la fin de mars, par un chaud soleil, l'idée vint à Samas de se baigner. Yvette, sans cesse guettante, le vit dévaler vers l'informe plage toujours déserte et sans mot dire vint prendre son paquet de linges.

— Petite, ce n'est pas ton rôle de rester ici... vat'en.

— Oh ! monsieur Robert... monsieur Robert...

Les yeux et la voix suppliaient ; Samas se souvenait trop de la fenêtre de l'hôtel de Senanques pour être dur ; d'autant que renvoyer Yvette, c'était lui donner une importance sexuelle.

Il se dévêtît, mit un caleçon, comme seul, et entra dans l'eau, nagea trois minutes et sortit.

Yvette, l'œil brillant, avait étalé les linges, devant qu'il s'en défendît l'essuya comme elle eût fait de l'objet le plus précieux et fragile.

Très naturellement, le fait se reproduisit. Un jour que Samas rhabillé mangeait quelques fruits dont il offrit à la rustique, celle-ci :

— « Je vous plains de ne pas l'avoir vue comme je vous vois au bain, cette dame à la bague que vous aimez tant. »

— « Mais je l'ai vue ainsi, » dit Samas répondeur distrait.

Alors une idée folle surgit dans la tête de l'amoureuse, et tandis que l'éphèbe rêvait, elle se dévêtit, et s'enveloppant du peignoir de Samas entra dans l'eau. Lui ne vit là rien d'étrange, et quand elle revint vers le bord, il ne remarqua que son cou maigre, ses bras plats et ce vilain ton de la peau qui a froid, ce grenu si désagréable à l'œil. Elle retourna derrière le rocher où elle s'était dévêtue, montrant des jambes longues et une gorge sans dessin appréciable.

— « Mets ton jupon, » lui cria Samas, « et viens Ressuyer. »

Il comparait le chef-d'œuvre qu'était sa Stelle avec ce corps quelconque, et se félicitait d'avoir vu d'abord une nudité préservatrice par sa splendeur même.

La paysanne vint et grimpa en haut du tas de cailloux où Samas s'était assis, et un peu en arrière de lui, elle s'essuya, morne, sentant l'indifférence du jeune homme inéluctable.

Soudain, mal assise et un caillou se déplaçant, elle

roula sur le dos l'espace de deux mètres et la chemise fut retroussée par cette violente glissade.

Samas descendit vers elle pour la relever de sa chute ; malgré lui son regard fut curieux; elle saisit ce regard si bien qu'elle se releva lentement : la sauvageonne connaissait maintenant la vulnérabilité de son insensible.

LE MALÉFICE PUBÉRAL

En mai, l'île de Bréhat est traversée par des brises parfumées ; on dirait que les génies balancent dans le vent d'invisibles encensoirs : moment où s'échangent les promesses d'épousailles, où l'on danse le soir sur une petite pelouse près du port clos. La dame de l'Armée de Perdition est à Paris, le farouche Rireck attend les touristes de Paimpol et de Tréguier: c'est fête dans l'atmosphère.

Samas s'assombrit, toujours errant, et seul maintenant : il vient de chasser Yvette. Longtemps par pitié et aussi par bon plaisir il a souffert une muette provocation de la pauvre folle ; et puis il s'est senti si près d'y céder qu'il l'a bannie loin de lui. Samas souffre : l'étude ne le distrait pas de son obsession ; la prière ne le calme pas, il n'ose plus entrer en son lit que rompu de fatigue et à l'aube : il maudit Stelle, la nature et ses instincts.

C'est une terrible aventure que la permanence chez un adolescent d'une notion de vierge sur la virginité :

surtout quand l'adolescent s'enlise lui-même par ses efforts. Dans une vie de mouvement ou de grande absorption l'éphèbe vaincrait; il y a ici contre lui tous les éléments, la nature entière qui ajoute sa pression aux lancinances de son imagination. Les anachorètes ne sont pas allés dans les déserts, ce semble, pour fuir les tentations, mais bien pour les provoquer, les vaincre, et par là acquérir des mérites; car, pour l'homme cultivé, la continence, si facile dans les milieux de haute civilisation, devient difficultueuse en pleine nature.

Paris est le lieu du monde où une nature fine peut le plus aisément rester sage, parce que l'atmosphère seconde ou nerveuse de Paris contient une quantité de luxure respirable qui inconsciemment suffit à satisfaire des nerfs délicats.

Samas fut un héros, mais l'héroïsme ne dépasse pas une certaine constance, et il vint à se demander si son état n'était pas pire que la souillure de l'instinct. Hypocondriaque, craignant la spermatorrhée, ne pouvant quitter l'île et laisser son frère, ni espérer beaucoup de lumière de sa part, même par une confidence qui lui coûterait fort, il se donna comme délai l'anniversaire du jour où la marquise Stelle de Senanques de son peignoir fendu avait fait jailler ses seins.

Il voyait Yvette errer au loin tellement malheureuse qu'il l'a rappela.

— « Tu souffres trop, reviens comme par le passé. »

Elle pleura de joie et de gratitude.

— « Prends garde ! » lui dit Samas, « je ne suis ni menteur ni hypocrite : il se peut que je fasse ce que tu désires ; mais comme je le hais, je le méprise, ce que tu désires, parce que c'est vain et que je serai déçu, prends garde à ma fureur, je te battrai peut-être... je ne pourrai plus voir même ta silhouette au lointain. »

La Bretonne têtue dit simplement :

— « Tu pourras me tuer après, je veux bien. » Samas confondu par ces paroles se demande s'il ne

se trompe pas ; pour que l'humanité entière, cette fille au prix de sa vie souhaite, il faut que cela vaille ! Il faut qu'il sache enfin contre quoi il se défend.

LA MORT DE l'aNDROGYNE

L'Archipel dort sous le ruissellement de la lumière pâle; un chaud silence plane, et dans le dolmen Yvette finit d'arranger un lit de foin odorant et de fougères sèches.

La superstitieuse Bretonne se couche sous le rayonnement lunaire et là dévoile son giron à l'astre féminin et propice aux amours. Ainsi elle attend le Bien- Aimé, selon l'indication qu'elle tient d'un vieux berger meneux de loups ; et puis, en son humilité intelligente, elle veut épargner à ce jeune homme d'une race si supérieure à la sienne et le baiser dont elle juge indigne son visage hâlé et les caresses qu'elle décide encore bonnes aux dames des villes seulement.

Lugubre ce tableau où tant de tristesse et d'abdication prélude à des joies si incertaines.

Mais un pas écrase les herbes ; elle tressaille et demeure : en ce lieu et à cette heure lui seul peut venir.

Il vient en effet les poings crispés, malheureux et livide ; il s'arrête en face d'elle, qui d'un mouvement net s'offre; lui croise les bras, et regarde et pleure.

Des brises odorantes effleurent le groupe désespéré : une paix magnifique sort des choses, et la double majesté du ciel clair et de la mer calme encadrent ce spectacle de douleur, car ils souffrent: elle de ne pas comprendre sinon qu'elle n'est pas aimée, et lui de sentir l'androgyne mourir, de devenir l'homme horrible et sexuel.

Elle n'ose parler : quelle parole romprait favorablement le silence d'une telle angoisse. Une grande pitié pour la malheureuse lui fait ouvrir les lèvres.

— « Yvette, je t'ai avertie que tu risquais ma haine — non pas contre toi, pauvre fille, mais contre ton sexe ; tu peux encore choisir et te relever, et tu resteras mon camarade, sinon tu porterais injustement la peine de ma déception. »

Elle répondit par l'immobilité.

Alors, Samas se laisse tomber à terre, gémissant. Doucement Yvette glisse vers lui, de façon qu'il s'appuie sur elle : il hésite à saisir le flacon d'alcool de sa poche et le vide d'un trait à s'étourdir. Il lui semble lâche et de mauvaise foi, devant l'instinct, de se fausser l'impression. Un flot de pensée l'assaille. C'est une paysanne, mais une vierge, et qui l'adore: l'extrême bas de l'échelle sélective, en haut de laquelle se trouve la marquise de Senanques, la maudite qui l'a empoisonné de luxure. Spontanément il tire de son

doigt le fameux anneau et le pose sur la chair d'Yvette, qui frémit ; et il attend comme si le fantôme de Stelle allait se produire reprocheur et colère. En cet instant il se venge, et plus encore il profane l'anneau. Son courroux contre la petite marquise grandit en lui et l'enfièvre ; il ne songe plus à Yvette, mais à faire souffrir Stelle.

Tout disparaît devant la violence de ce passionnément vindicatif. Son état d'énervement l'halluciné ; il croit qu'elle peut voir, souffrir et expier. La paysanne ne parait plus que le moyen de châtier la marquise. Il est l'amant qui, pour punir une maîtresse coupable, la forcerait à se voir matériellement trompée. Cette idée devient fixe et l'enragé.

Un léger cri : la vierge est morte.

L'Archipel dort sous le ruissellement de la pâle lumière ; un chaud silence plane ; une paix magnifique sort des choses.

Tout à coup, dans la double majesté du ciel clair et de la mer calme, un râle rauque : l'Androgyne est mort.

L'Androgyne est mort ! Et qui donc se sauve plein d'épouvante, courant au péril de butter à un caillou, et hurlant )

Est-ce un téméraire sorcier qui a vu le diable, un avare qui a oublié l'endroit où son or est enfoui >

Est-ce un fou, un criminel, un désespéré?

Toujours il court, tombant et puis se relevant meurtri et reprenant sa fuite.

Ainsi longtemps cette forme humaine parcourt l'île,

faisant mille détours comme le loup-garou qui veut perdre son ombre.

Quel chemin parcouru ! il touche au bord de l'île ; le premier îlot de l'Archipel est à dix brasses; l'affole se jette à l'eau, nage vivement, aborde et s'abat dans un creux de rocher qui le dérobe aux rayons de la lune.

La, il halète longuement une main à son front, l'autre contenant les battements de son cœur.

Dès qu'il peut respirer, il gémit, d'un gémissement pareil à celui de l'effraie ; les oiseaux de nuit lui répondent dans le grand silence nocturne.

0 le lamentable harmoyeur ; ce lieu fantastique vitil jamais si étrange douleur!

Ses vêtements ruissellent, mais ce n'est pas de froid que ses dents grincent.

Maintenant il a les coudes aux genoux et la tête dans ses mains et des gouttes d'eau tombent de ses cheveux.

Mais non, ce sont des larmes.

Samas Œlohil Ghuibor pleure sa virginité !

Et entre ses dents serrées sifflent ces mots latins :

FEMINA SUPER BESTIAM

Paris et Archipel de Bréhat [mer de Bretagne).

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