INVOCATION
Puisque tu m'as violé, pendant que fêtais calme, o dame d'impudeur, vois le trouble où je suis, et jalouse, aide-moi à triompher du mal, à triompher d' autrui.
Ton bien est en péril : par de mortels péchés tu payas ma conquête, défends -la maintenant contre ce même instinct par qui tu me soumis. Mais, peut-être, un même châtiment va, me souillant, Voter la gloire de ma constance.
Car les démons riaient dans l'ombre de la chambre quand tu m'initiais par ta chair montrée nue aux naturels mystères ;• tu as joué le jeu du diable: si tu perdais.
Si tu perdais, marquise de Senanques ? Tu as voulu refaire une scène édénique, et remplir à la fois ces rôles qui se nient d'Ève, de l'arbre et du serpent.
Tu m'as ouvert, en écartant ta robe, le diptyque savant ; j'ai lu d'abord que la volupté saine est celle de V esprit, et qu'au delà du rêve le dégoût seul existe, et maintenant je lis que l'esprit descendu au mirage
charnel emporte la vision qui lasse son essor, et que le rêve an jour au réel nous marie, avec le rut et la nausée pour paranymphes.
Je te juge aujourd'hui, car aujourd'uije faime ; en te perdant, mon cœur a faibli, s'est ouvert, et si un enchanteur me rendait la fenêtre des visions suaves, j'aurais assez de joie à regarder les yeux. Qui sait ? Nos deux âmes semblables se seront éblouies avant de s'attendrir; gynandre tu voulus soumettre l'androgyne, et l'absence est venue au milieu du roman, l'absence de toujours.
Quand je te reverrai, dans dix ans, nimbé de gloire, tu auras un mari et peut-être un enfant. Pourquoi donc, si je t'aime, ne fais-je pas V effort de te rejoindre? Pourquoi ne vais- je te prendre et f apporter ici? Je ne crois pas en toi que j'aime, je ne crois pas en moi; nous sommes impar faits . Sous de brillants dehors, Stelle et Samas sont des âmes sensées, raisonnables et basses, des âmes trop prudentes pour jouer leur destin sur un transport d'amour. Nous nous valons, ma sœur, et tous les deux modernes, saluons nos désirs d'appellations très nobles, sans nous duper. Au dedans de nous-même, l'amour n'a pas de temple ; il y passe et s'y plaît. Ce n'est qu'un météore étincelant.
Eh bien ! ma nébuleuse, je te suivrai de l'âme, tu es le point brillant, le point surélevé de mon rêve naissant. Femme par moi qui t'ai montré ta force, tu garderas au cœur une image immortelle de l'éphèbe qui va mourir : et ce sont des adieux qui jaillissent éplorés de mon
errance maladive. Je se?is que ton fantôme ne me défendra pas, que la marée d'instinct monte et me bat le corps. Mais, ce roc disparu demain à l'aube surgira semblable, tandis que je serai submergé à jamais, souillé comme le sont les hommes.
Je lutterai du moins, pour notre double gloire, et je t'invoquerai, étoile de la chair unique contemplée au ciel bleu de ma puberté.
Nous nous sommes donné le meilleur de nous-mêmes ; et celle qui viendra n'aura rien de mon rêve, et celui qui viendra n'aura rien de ton corps. Ton beau corps et mes yeux se sont dit le mystère : le reste est comédie, le reste est le colloque de la matière et du péché.
Si mon appel passant la mer va ce soir t'êveiller, envoie-moi de la force, afin que je conserve, fidèle et vierge, au doigt cette bague imprégnée de ton sexe, 0 ma Stelle, ma fiancée des yeux, ma fiancée de rêve.