‹ L'androgyneChapitre 9 sur 52 · DÉCLARATION D'AMOUR · texte numérisé non relu

DÉCLARATION D'AMOUR

Je voudrais bien mourir pour vous.

Agur, HUMANISTE, l,e DIVISION.

Vous me reconnaîtrez à l'adoration de mes regards.

Samas déçu, le jésuite muet, restèrent devant la feuille déployée, où cette seule ligne s'étalait. Inexpérient, l'éphèbe dit :

« Il n'a pas négligé son devoir pour moi, une ligne... »

Le jésuite sourit, satisfait de trouver le petit prodige en flagrance d'une impression fausse; mais ce sourire éclaira l'ignorance du novice.

— « Je me méjuge » s'écria-t-il ; « Agûr a gâché tout un cahier avant de se résoudre à ces six mots. »

— g Selon votre promesse, donnez-moi ce billet de fou. »

Samas dit non de la tête, mais cette fois sans agression, tout rêveur, et sa voix devenue basse d'émotion.

— « .Mon pcre, je sors d'aujourd'hui de la vie familiale; au seuil de la vie hasardeuse, un dévouement me salue d'une parole douce à écouter. Je me rendrais indigne d'amitié si je n'étais pas pieux pour cette première fleur d'amour éclose à mon regard.

« Dieu lui-même ne fut pas plus aimé par ses saints que moi en ce moment par Agûr. Avec un geste j'aurais fait de lui un sacrilège ; il vous eût frappé, vous l'oint du Seigneur, je lui dois de conserver toujours ce papier, où tant de son âme a coulé avec si peu d'encre. Peut-être que jamais il n'aura un aussi noble élan vers autrui ; peut-être n'aurai-je jamais à contempler un si bel effet de mon charme.

« Je vais à la chapelle et me joindrai à la pension quand elle ira au dortoir; je ne dînerai pas... Demain je vous écouterai très docilement ; maintenant je suis comme un qui rêve des choses délicieuses et tristes • ne m'éveillez pas de cette absorption, je sens que l'on ne revit pas deux fois cette heure. Excusez -moi de toute chose, soyez bon, Révérend, je m'en vais face à Dieu vibrer mon émotion. »

Circonspecte au maniement des âmes, l'éducation jésuitique laisse toujours une incroyable latitude aux premiers jours passés en leur collège ; ces artistes de la pédagogie, avant de serrer les ais de la discipline autour de l'enfant, veulent un peu de libre expansion, afin de savoir, dès l'abord, comment manier le jeune être sans le faire souffrir.

Le P. Reugny, pour d'autres raisons, s'accommodait

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"des impériosités de Samas. Esprit subtil, psychologue par goût et religieux de bonne foi, il s'accusait d'avoir singulièrement mêlé à la sollicitude la recherche sentimentale.

Sa bénignité pour Agûr, qu'un autre eût renvoyé depuis longtemps, attestait une involontaire prédilection envers l'être exceptionnel. A l'aspect de cet élève si partialement mené, oubliant toute gratitude, le jésuite ■ n'avait pas souffert ; mais un côté jusque-là obscur de l'âme humaine lui était apparu.

; D'une famille de robe ruinée, entré aux jésuites après l'ennui de l'existence de petite ville, il ne connaissait que le vice pour l'avoir fui, et l'amour pour l'avoir lu.

" Or, l'infériorité des directoires moraux éclate en ceci |que leurs rédacteurs n'ont pas vu le péché vivant dans f ses hauts exemplaires. Eh ! combien sont-ils, ces privilégiés téméraires devant qui la vie passionnelle a dévoilé ses mystères? Ces deux imbéciles duc et millionnaire qui, semant, leur fortune, ont traîné leur jeunesse de la terrasse des cafés aux mauvais lieux I très chers, n'ont vu de la Beauté et de l'Amour que ce qu'aurait entendu de la musique un abonné du grand Opéra de Paris, conservatoire des flonflons pour commis voyageurs.

Peu d'êtres vivent la passionnalité, moins encore la passionnalité consciente : sans vivacité ni conscience, le phénomène passionnel se résout à rien, car l'acte en lui-même ne signifie que pour les brutes ; l'être in-

tellectuel n'aboutissant jamais à la violence extérieure, il faut demander comme en physique la loi sérielle au type le plus accompli ; la psychie générale se dégagera mémement des études typiques, des analyses de l'extraordinaire.

En face de la passion d'Agûr, de sa violente instantanéité que le Parisien nomme coup de foudre et de l'attitude bi-sexuelle de Samas, le jésuite sentit ses notions philosophiques toutes débandées.

L'un obéissant à un mouvement du doigt, l'autre portant l'émoi du premier amour inspiré au pied de l'autel, ces deux palpitations d'âme sortaient tellement de la rubrique amitié particulière et planait si audessus de la classification sodomique, que son étonnement ne cessait pas.

Rejoignant les autres professeurs, il ne parla pas de ce qui l'obsédait, invitant seulement le vieux père Cézambre, d'origine arménienne, — qui jadis avaitconfessé avec beaucoup de réputation, le beau monde de Pétersbourg et de Paris — à venir prendre le gloria dans sa chambre.

Auparavant, il monta au dortoir des moyens, causer un instant avec le Père surveillant.

Tout semblait déjà dormir :

Au lieu des rangées de lits d'hôpital coutumières au pensionnat, chaque élève avait une petite cabine proprette et à porte-treillage permettant au surveillant chaussé de feutre de venir voir inopinément.

— « Ah ! Père Reugny, quel singulier enfant que mon

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nouveau: c'est une rareté pour votre psychologie ; figurez-vous qu'il se relève tout à l'heure et met une chemise devant le treillis, prétendant que cela le gêne pour dormir, qu'on le voit. »

Marchant doucement côte à côte, les deux jésuites arrivèrent vers l'alcove de Samas. Le Père se pencha pour mieux voir les blonds cheveux répandus sur l'oreiller, la claire poitrine un peu dénudée : il serrait dans ses belles mains fermées et jointes le billet d'Agûr.

Un attendrissement s'empara des deux prêtres : l'oscillation des veilleuses du plafond agitait de douces lueurs et de mouvantes pénombres sur l'androgyne.

— « Dirait-on pas un ange?... » fit le surveillant. Puis, après un silence :

— « Je ferai bonne garde autour de celui-là, et je jure bien que tant qu'il sera dans ma division il n'apprendra pas le mal ! »

- — « Ayez-vous songé, » dit l'humaniste, « au mal qu'il inspirera? »

Le surveillant hocha la tète.

— « Le grand Pan aux échos de ce collège fait entendre sa syrinx, les fleurs sont des inciteuses de mollesse, ce sont de belles choses cependant. »

— « Chut, » fit l'humaniste; « ses lèvres ont bougé, » et il appliqua son visage au treillis.

Samas resserra l'étreinte de ses mains sur le précieux papier où une âme s'était abdiquée toute, et sou-

riant dans son sommeil, deux larmes jaillirent de ses paupières fermées, et sa bouche entr'ouverte souffla très doucement ces seuls mots :

— « Je suis aimé. »

Et les deux jésuites émus s'entre-gardèrent en grand trouble de découvrir tant de profondeur dans l'éveil profane d'une âme puérile.

ŒL0H1L GIIUIBOR

L'enfant de treize ans qui s'intitulait frère de déserteur, petit-fils de chouan, cousin de contrebandier, aurait pu dire aussi fils de saint, si la conception des dévots actuels s'élevait de la négativité budhique d'un saint Labre jusqu'à la fougueuse ardeur d'un nabi d'Israël.

Depuis que le clergé français, sali par le Concordat du monomane corse, a pris desleçons des épouvantables recrutements, la notion du saint a été gâtée ; et le catholicisme, cette religion créatrice si vive, on l'a vu enliser les consciences dans cette même abdication du moi qui a tué l'Inde et qui sape intérieurement la compagnie de Jésus.

L'Absolu de l'ordre s'obtient par l'écrasement de l'individu, et l'individu seul cependant crée les grandes choses. A choisir entre le grand et le réglé, on a préféré le médiocre équilibre, au danger du

sublime : et quand se rencontre un catholique trop supérieur pour obéir aux évêques de la république et trop fier pour doubler en badauderie les bedeaux en l'ostracise.

Œlohil Ghuibor, né à Plouharnel, près de Karnac, fameux par ses avenues de menhirs aidantes, répondait a ce double nom d'origine fabuleuse et qui allie le plus ancien souvenir de la race rouge et de la race sémitique.

On raconte à Plouharnel qu'un naufrage jeta Œlohil Ghuibor à la côte et que, tout bien perdu, ils se fixèrent dans le château ruiné de Merodeck, et commirent de tout temps des actes de burgraves, devenus des délits depuis que le prétendu Progrès a étendu sa lèpre même sur la vieille Armorique.

Le grand-père de Samas se vantait qu'aucun de son nom n'avait jamais porté d'uniforme. Famille de réfractaires et de sorciers, tous pieux au point de provoquer un de la maréchaussée, de le tuer en duel au sabre pour venir en sécurité entendre la messe, quoique déserteur, au temps de Bonaparte.

L'aîné de la famille était toujours dans les livres, selon le mot des paysans; les autres, contrebandiers ou agriculteurs étranges, incendiant leur ferme plutôt que de payer l'impôt foncier. Hors leur mépris des lois françaises satisfait, tous bons chrétiens, charitables et doux, adores à vingt lieues autour de Merodeck.

Celui qu'on nommait « le druide » aux veillées, et

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qui tirait sur les bleus avec des balles fondues aux minuits de Karnac, aux lunes rousses de Benodet, dit à son fils : « Le temps a passé du fusil :. prends la plume et combats dans les journaux. »

Cette famille implantée sur le sol armoricain, mais restée orientale d'aspect, qui n'obéissait pas aux gens du Roy, n'obéit plus du tout au gens du peuple, et le vieillard envoya son fils au combat de la presse comme il l'eût envoyé au Bocage ou à Quiberon. A vingt ans le dernier Œlohil Ghuibor alla à Rome y prêter serment à la prison de Saint-Pierre, s^ heurta, dès Paris, à des escarbots de l'espèce \euillotine et se rejeta en province, usant les dix mille livres de la terre de Merodeck à fonder des journaux aux devises de « Dieu et le Roy » et au vrai, cherchant à conspirer à une époque où il n'y a plus même la place des collets noirs d'une réaction de mode.

Il avait épousé, dans un voyage au Midi, une admirable et sainte jeune fille, qui comprit et aima ce chouan réduit au bureau de rédaction.

Deux fils naquirent : Œlohil nom'ma l'un Antarès, le dernier Samas.

Antarès, dès quinze ans, devint le collaborateur de son père, dans les polémiques, y apportant, malgré sa jeunesse, l'élément érudit et scientifique.

Au moment où Samas le cadet entra au collège d'Avignon, Antarès étudiait la médecine à Montpellier ; et leur père parcourait le Midi en tous sens, s'efforçant

à des vaines organisations monarchiques paralysées par l'impotent de Frohsdorff.

Au milieu de telles agitations, la première communion de Samas avait été retardée et on le confia aux jésuites pour le préparer à ce devoir. Habitué par sa mère à un soin de lui-même minutieux et élégant, guidé en ses lectures par son frère Antarès, perpétuellement influencé par une vie de famille où les thèses les plus abstraites étaient traitées couramment à chaque repas ; la mémoire chargée de théologismes et de centons mystiques, Samas, avec d'incroyables lacunes et ignorant devant une arithmétie, pouvait comprendre et suivre des spéculations élevées.

Ajouté à son atavisme, le heurt perpétuel de son père contre l'épiscopat, ce terrible jugement des violents contre la tiédeur, avait développé chez l'enfant une sorte d'arrogance rare chez les élèves pieux et qui d'abord éclata contre le Régent d'humanité.

Parfaitement beau, averti de ce point par les reproductions de chefs-d'œuvre qui furent ses seulesimages, liseur de S. Liguori et de Catherine-Emmeric, Samas moins enthousiaste, contenait déjà un élément d'orgueil redoutable. S'attribuant une dignité dont l'avenir ferait la preuve, confiant en lui, il ne savait pas plier, assuré de l'assentiment familial pour ses rébellions.

Aucune appréhension, en entrant à Saint-Joseph ; Antarès en l'amenant avait dit au Recteur : « en aucun

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cas ne forcez ni ne retenez mon frère; s'il veut partir, vous l'accompagnerez sur l'heure à la gare. »

Être harmonieux, Samas n'abusait pas de cette latitude laissée à son bon plaisir. Doux et calme, il portait presque consciemment son nom admirable : le solaire rayonnait, avec sérénité.

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