‹ L'androgyneChapitre 10 sur 52 · DES AMITIÉS PARTICULIÈRES · texte numérisé non relu

DES AMITIÉS PARTICULIÈRES

Chez le Père de Cézambre, vieillard au regard scrutateur, honorant de sa prédilection le régent d'humanités.

— « Eh bien, Reugny, » dit familièrement le vétéran jésuite, << vous voulez le lampion de mon expérience pour vous éclairer : voilà; » et plaisamment il posa son bougeoir qu'il éteignit.

— « Que pensez-vous de la théorie platonicienne de l'androgyne? » — interrogea brusquement Reugny.

— « Vous professez le Gorgias, et c'est vous qui m'interrogez sur le Banquet ) oiseux cela. »

— « Père Cézambre, ce que le grécisant nomme amour socratique, ne l'appelons-nous pas amitié particulière? Ce que nos collégiens appellent pigeonnage, n'est-ce pas l'avatar de cet antique sentiment d'un lettré pour l'éphèbe ? »

Le Père Cézambre hocha la tête :

— « Mon ami, j'ai confessé les sept péchés et purgé

d'infernales consciences : mais je n'ai ni défini, ni classé. Mettez-moi en face d'un cas de théologie morale, je le résoudrai ; ne me demandez pas de la casuistique, de calcul intégral. »

Alors le P. Reugny lui décrivit Samas racontant toute l'aventure de la lettre d'Agûr, et il finit :

— « Est-ce un instinct sodomique qui a dicté l'aveu d'Agûr ? »

— « Non, » dit Cëzambre. « Agûr qui doit avoir péché et contre lui-même et entraîné à son péché, Agùr, presque un débauché dans la forme anti-physique, a obéi au plus noble amour : il respecte, il vénère le jeune Samas. »

— « Vous ne le blâmez pas. »

— « Je blâme la conséquence de son élan, non pas l'élan lui-même : une femme honnête tend la main à un homme qui l'attire : « soyez mon ami. » Cela est loisible et de bonne foi; mais cette amitié contient l'adultère en puissance d'être : il y a toujours un amant possible pour une femme dans un ami ; question de temps et de circonstances. Votre Agûr oserait à peine parler à Samas ; mais laissez les seuls, librement, pendant un mois, et la concupiscence tapie dans l'idéalité se dressera et l'infamie peut éclore. »

« Samas, jamais ! »

— « Ceci est autre, » interrompit Cézambre. «Samas n'est pas un garçon, c'est en même temps une jeune fille, et plus coquette que tendre, orgueilleuse et non passionnée ; il jouera l'idole sans des-

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cendre au rôle de partner ni d'un péché, ni d'un sentiment.

« J'observe souvent l'inverse du cas en question, la jeune fille étant un garçon, n'ayant d'autre notion d'honneur que celle d'un collégien bien né. Or Samas se trouve sentir féinininement : c'est une vierge au cerveau développé plus encore qu'un puceau. A la pudeur de )a petite fille s'ajoute en lui la notion prématurée du respect de soi-même, et je gagerais qu'il ne sera rien de cette grande passion. Vous verrez un éphèbe jouer la Béatrice devant un jeune homme, et rien de plus. L'intérêt du spectacle n'est pas entre Agur et Samas, il réside tout entier dans l'âme de ce dernier. Il entre à Saint-Joseph pour y faire sa première communion, et jusque-là vous ne verrez en lui que la vierge qui a trop lu et qui n'a pas cependant le vertige. Mais s'il ne ressentiras l'amour inspiré, il l'a senti passer à fleur de cœur, et l'incitation résultante se résoudra en ferveur. Il fera une idéale première communion : il s'offrira à Dieu comme Agûr s'offre à lui. Le même coup sauve l'un de ses sens et pousse le plus jeune à l'ardeur religieuse. »

— « Toutefois, quand Samas aura porté à l'autel toute l'excitation sentimentale venue d'Agûr, que vat-il se passer?

— « Nos collèges, étant des maisons d'éducation autant et plus que d'instruction, cultivent la sensibilité à l'égal au moins delà cérébralité. Nos messes en musique, nos représentations théâtrales, l'esprit même

de notre ordre, développeront chez Samas trop doué la tendance passionnelle, et au sortir du collège l'Œllohil sera, sans qu'il s'en doute, orienté vers l'attract féminin. »

— « Son intraitabilité, approuvée par sa famille, abrégera son séjour? »

— « Ces êtres-là, Reugny, n'ont leur place ni au collège, ni dans la vie ; ce magnifique papillon ira salir le beau pastel de sa virginité à la fumée d'une lampe infecte. Ah ! votre Samas, qui plane aujourd'hui audessus du péché, qui se sait beau et qui ignore la chair, cet être pur et qui aime seulement qu'on l'aime, un soir de la quinzième année, comme un phalène s'abattra, voletant, éperdu, dans le sale giron d'une prostituée.

« C'est dommage, oui ! Cela vous affecte. Oh ! ne déniez pas ! ne rougissez donc pas. La beauté, Dieu même en revêt certains êtres pour nous avertir qu'ils sont précieux et préférables ; préférons-les sans maladif scrupule : ils tombent, hélas ! et d'une chute plus pitoyable par leur éclat même. »

Après un silence d'une lente méditativité, le vieux psychologue reprit :

— « L'étrange et compliquée mécanique de l'âme humaine ! Une passion d'essence ténébreuse va illuminer sans la pénétrer une âme choisie. Des ferments coupables vont féconder un être et le rendre digne de recevoir son Créateur: car Samas transposera en religiosité l'effluve que lui envoie l'amoureux Agûr.

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« Puis, quand nous aurons veillé sur cette même âme, d'une sollicitude non pareille, nous devrons nous dire, si nous sommes conscients et d'un clair regard en avant : chaque perfectionnement de cet être est un pas vers sa perdition. Au moment où son orgueil chancellera en un vertige d'instinct, il sera accablé de toute la mysticité qu'il accumule. Oui, Reugny, là gîte le terrible sphinx de la direction des âmes. L'âme éveillée devient attentive à tout, l'âme sensibilisée peut subir l'action de la ténèbre comme de la clarté. 0 l'effroi de ces transcriptions presque instantanées, une période mystique aboutissant à la fornication!

« Ne m'a-t-on pas avoué, au sacré tribunal, qu'on avait converti une protestante au catholicisme pour être mieux aimé.

« La faculté d'aimer une fois développée change d'objet avec une vivacité stupéfiante ! Cependant, on ne saurait endormir les âmes pour les sauver, car elles dormiraient pour le salut comme pour le délit. »

— « Comment nommez-vous donc le sentiment d'Agûr et de Samas ? »

— « Le désir d'aimer, le désir d'être aimé, et ces désirs, nul ne doit les maudire; légitimes, je les bénirais, si je ne prévoyais pas leurs effets. »

— « Vous avez dit ces effets harmoniques. »

— « Les immédiats, seulement. Vous pouvez avec un mot de Samas, purifier Agûr, en faire le modèle de

sa classe et de sa division ; et l'orgueil de l'éphèbe satisfait de l'adoration de l'humaniste, le défend de toute contamination de ses autres condisciples.

« Ensuite, tout changera. Agûr va épuiser son idéalité en cet amour élevé et retombera plus bas qu'auparavant vers la chair. Samas, loin de son adorateur, quittera son orgueil, et comme il ne rencontrera pas la femme un peu féerique qui le griserait, entêté cependant à l'attente de l'idéal, il exaspérera l'instinct en lui et tombera misérablement sous l'obsession qu'il se sera lui-même créée. »

— « Que faire donc ? »

— « Au présent tout est fait. Pour l'avenir nul ne peut.

«Agûr aurait besoin de trouver un être à protéger, un être absurde à maudire et à pardonner, inférieur et séduisant : Samas, une prestigieuse volonté qui le soumît par l'admiration : une princesse de conte de fées.

— « Quel dommage de penser!... » murmura Reugny. Son interlocuteur le devina.

— « Ce que vous pleurez en Samas sera mort, le jour où Samas péchera. Vous avez parlé de Platon, tout d'abord : l'androgyne n'existe qu'à l'état vierge : à la première affirmation du sexe, il se résout au mâle ou au féminin.

« Cette aurore de la beauté et de l'âme n'est que Pin dication terrestre de l'angélique splendeur : cela nous

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aide à concevoir la série spirituelle. Nous, penseurs et contemplatifs, regardons en grand respect ce spectacle surnaturel, parce qu'il n'éblouit que chez de rares humains. Maintenant, bonsoir, Reugny. »

Le père de Cézambre s'étant levé, ralluma son bougeoir.

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