VTS-A-VIS DES ENFANTS
Et Tâne s'écria : — Pauvres fous ! Dieu vous livre L'enfant, du paradis des anges encore ivre; Vite, vous m'empoignez ce marmot radieux, Ayant trop de clarté, trop d'oreilles, trop d'yeux, Et vous me le fourrez dans un ténébreux cloître ; On lui colle un gros livre au menton comme un goitre ;
Et vingt noirs grimauds font dégringoler des deux, 0 douleur ! ce charmant petit esprit joyeux ; On le tire, on le tord, on l'allonge, on le tanne, Tantôt en uniforme, et tantôt en soutane ; Un beau jour Trissotin l'examine, un préfet Le couronne; et c'est dit; un imbécile est fait.
Glycère et Jeanneton, ces deux filles célestes.
Qui courent dans Virgile et Ronsard, sont moins lestes.
Quand Sylvain les poursuit, le fauve jouvenceau,
A trousser leur jupon pour passer un ruisseau,
Un singe est moins agile à gober une pêche,
Les baleiniers, armant leurs pirogues de pêche,
Sont moins prompts à lancer leur barque au flot mouvant
Dès que d'un squale en marche ils entendent l'évent,
En frappant dans ses mains Bonaparte a moins vite
Chassé l'aigle tudesque et l'aigle moscovite
Qu'un pédant n'est rapide à défaire un esprit.
Ohl que de fois, depuis qu'hélas! on m'entreprit.
J'ai vu l'abrutisseur en chef, le grand pontife
Qui, lugubre, a le plus de crasse dans sa griffe,
Dans l'antre où se tenaient nos régents, nos dragons Les plus chauves, les plus goutteux, les plus bougons. Entrer, tenant par l'aile ou la patte sanglante Une pauvre petite âme toute tremblante.
Et dire, en la jetant aux vieux : Plumez-moi ça ! Je me souviens des cris que plus d'une poussa Pendant que son plumage auroral, son enfance. Sa blancheur, sa candeur, sa gaîté sans défense, Sous les vils ongles noirs d'un rustre aux yeux éteints, Tombaient, duvet charmant, et que les sacristains Heureux de voir l'oiseau tout nu dans leurs mains dures Balayaient ces splendeurs des cieux au tas d'ordures 1 L'aile pourtant n'est point arrachée au moignon; Elle repousse grise et faite au cabanon ; L'enfant vit ; nul ne peut dire : Cette âme est morte ; L'âme prend la couleur du verrou de la porte. Voilà tout, et son œil clignote; et maintenant, Avec un encrier au croupion, traînant Bréviaires, gradus, glossaires, cent volumes, Toute la cuistrerie engluée à tes plumes. Vole donc, alouette, au fond du libre azur:
La sacristie, hélas! fait un deleatur Du mystérieux D qui sert de majuscule Au mot Dieu flamboyant dans notre crépuscule ; Elle éteint dans les fronts les rayons libéraux. Vous mutilez des cœurs, ah, niais! ah, bourreaux! Et vous raccourcissez des âmes ! et vous êtes Dans l'auguste forêt d'horribles ciseaux bêtes! Vous tondez les instincts, vous rognez les cerveaux ; Sur le patron des vieux vous taillez les nouveaux; De la création vous troublez l'équilibre; Ignorant que tout être est fait pour croître libre. Pour donner telle fleur et vivre en tel miheu. Que toute âme a sa forme intime devant Dieu, Et que toute nature a droit à sa broussaille, Vous tronquez des talents, de même qu'à Versaille, 0 brutes, vous changez en pains de sucre verts Le cèdre et le cyprès, géants d'ombre couverts, Sans même voir, parmi vos bronzes et vos marbres. L'humiliation de tous ces pauvres arbres. L'ennui de l'oranger fait pomme, et le chagrin
Des ifs taillés en cône autour du boulingrin.
Pédagogues! toujours c'est ainsi que vous faites. Tout l'esprit humain doit se mouler sur vos têtes; Pégase doit brouter dans votre basse-cour, L'aile morte, et manger de votre foin. Le jour Où, de votre perruque arrangeant les volutes, Fiers, perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes Définir le génie, expliquer la beauté, Les mauvais estomacs ont dit : Sobriété; Les myopes ont dit : Soyez ternes ; la clique Des précepteurs, geignant d'un air mélancolique, A décrété : Le beau, c'est un mur droit et nu. Donc Rubens est trop rouge et Puget trop charnu; L'art est maigre; Vénus serait plus belle, étique. Shakspeare, ce Satan de votre art poétique, Prodigue image, idée et vie à chaque pas ; La nature, imitant Shakspeare, ne voit pas Sur une vieille pierre une place vacante Sans la donner à l'herbe ou l'offrir à l'acanthe; Le lierre énorme où l'art mystérieux se plaît
Emplit Heïdelberg comme il emplit Hamlet; Vous coupez cette ronce auguste qui soupire; Vous tombez à grands coups de serpe sur Shakspeare, Marauds, et vous frappez, jusqu'à n'en laisser rien, Sur le grand chêne où flotte un hymne aérien.
A qui donc croyez-vous persuader, ô cuistres, Que le beau, que le vrai vous ont pris pour ministres. Et qu'Horace va dire : Hic lucidus ordo, Parce que vous tirez des crétins au cordeau !
N'est-il pas odieux, ô Jean-Jacque, ô Molière,
0 d'Aubigné, du droit puissant auxiliaire,
Qui disais en voyant un roi : Qu'est-ce que c'est?
Montaigne, ô bon Michel que son père faisait
Éveiller le matin au son de la musique,
Diderot qui raillais tout le vieil art phthisique,
0 libre Hoffmann, planant dans les rêves fougueux,
N'est-il pas désolant, dites, de voir ces gueux
Tatoués de latin, de grec, d'hébreu, ces cancres
Dont l'âme prend un bain dans la noirceur des encres, Exécuter Tenfance en leurs blêmes couvents ! Ne sont-ils pas hideux, ces faux docteurs, savants A donner au progrès une incurable entorse, Commençant par l'ennui pour finir par la force, Du bâillement allant volontiers au bâillon. Logiques, de Boileau concluant Trestaillon, Vantant Bonald, couvrant de béates exergues Piet, Cornet, d'Incourt et Clausel de Coussergues, Tâchant d'éteindre l'astre au fond des bleus éthers ! N'est-il pas monstrueux de voir ces magisters, Casernes dans l'horreur de leur Isis occulte, Poser sur l'avenir qui s'envole en tumulte Avec l'emportement d'Achille et de Roland, Ayant dans l'œil l'éclair de Vasco s'en allant Ou de Jason partant pour la plage colchique, Leur bâton de sergent instructeur monarchique, Et crier aux esprits : A droite ! alignement !
Écolâtres, au fond de votre enseignement
Est Rome, enfermant l'âme en sa funèbre enceinte;
Vous êtes les prévôts de la science sainte
D'où jaillissent Newton et Watt, les caporaux
De l'art divin qui fit vibrer Sienne et Paros ;
Le vil marais vous charme et votre œil le préfère ;
Vous feriez un étang, si Ton vous laissait faire,
De Tocéan tordant ses flots sur les galets;
En forgeant des pédants, vous créez des valets;
En faisant le front bas vous faites l'âme basse;
Qu'un de vos patients chuchote dans la classe,
Qu'il ose relever son museau d'écolier,
Et se gratter un peu le cou sous son collier,
0 révolution! anarchie! il vous semble
Que l'alphabet lui-même entre vos pattes tremble.
Que l'F et que le B vont se prendre de bec,
Que VO tourne sa roue aux cornes de l'Y,
Horreur! et qu'on va voir le point, bille fatale.
Tomber enfin sur l'I, ce bilboquet tantale!
Votre système est vain, votre empirisme est faux. Ayez donc la charrue avant d'avoir la faulx.
L'H03IME VIâ«tA-VIS DES ENFANTS. 69
Çà, vous figurez-vous, parlons net, camarades, Qu'on est un vrai docteur pour avoir pris ses grades, Et qu'on sait quelque chose en sortant de chez vous ? Que la grande nature, aux bruits vastes et doux, Belle, n'enseigne rien à l'esprit qu'elle élève; Et qu'Adam, ébloui de l'éden, épris d'Eve, Attendait, pour que Dieu tout à fait le créât, Qu'Iblis lui fît passer son baccalauréat ? Non, la nature au fond pourrait suffire seule ; Elle sait tout, elle est nourrice, étant aïeule.
CONDUITE DE L'HOMME
C'est en dehors des lois que vous faites, pédants, Que plane l'harmonie aux grands hymnes grondants Et le papier réglé par une main classique Est du papier réglé, mais n'est pas la musique.
Qu'on doit fourrer, vivants, les aigles, les griffons,
En cage dans les trous, de vos dogmes profonds,
Que l'essor du penseur se mesure à vos mètres,
Qu'il doit vous consulter, vous les bedeaux des lettres,
Vous les abbés du goût, hurlant à l'unisson :
Nous sommes le savoir, nous sommes la raison !
Que vous avez, vous seuls, ces dons sacrés sur terre,
Et que chacun de vous en est propriétaire ;
Que l'académie est, que la sorbonne vit ;
Que l'antique sentier qu'à la file on suivit
Est la route sacrée, et qu'il faut faire en sorte
Qu'on n'y coure jamais, que jamais on n'en sorte ;
Qu'on forge et bat le fer d'autant mieux qu'il est froid ;
Que votre cloître est saint ; que vous avez le droit
De mettre le génie et lame en retenue ;
Que le cygne, nageant candide sous la nue.
Doit se faire montrer le blanc par le corbeau ;
Que j'en saurai plus long, que je serai plus beau.
Moi 1 ane, quand un gueux, flanqué d'une ou deux vieilles.
M'aura coupé la queue et rogné les oreilles.
Ah ! pardieu, vous allez me faire accroire ça ! L'âne a du sens, ayant porté Sancho Pança.
Il reprit : — Parmi vous qu'un novateur s'obstine, Qu'il baise mal le bas du dos de la routine, Qu'il ne veuille pas boire où de tout temps ont bu La coutume ridée et l'usage barbu.
Que son âme ose, horreur ! n'être pas prisonnière. Que, se sentant une aile, il méprise l'ornière. Vous le damnez.
Jadis, un songeur l'entendait, Les bêtes ont crié : Haro sur le baudet ! J'entends l'homme crier : Haro sur le génie ! Malheur à qui s'en va dans la sombre Uranie ! Dans la matière, encor, passe ; on peut innover ; H est permis d'aller, de chercher, de trouver Quelque crapaud géant, quelque gros perce-oreille.
Quelque étrange fourmi, pas tout à fait pareille
A celles dont Linnée a contemplé les œufs,
Ou des squelettes frais et des fossiles neufs.
Des mammouths troublant Tordre, et dans les grès, les schistes
Et les gneiss, des fémurs d'éléphants anarchistes ;
La routine consent à ce qu'un cachalot.
Inédit, lève un peu son grouin hors du flot ;
On peut faire, sans trop indigner les bélîtres,
Des révolutions dans les écailles d'huîtres ;
L'immortelle ânerie, et j'en suis à regret,
Admet qu'on peut trouver un gui dans la forêt
Ou pêcher un mollusque avec un coup de sonde ;
Quand on voit revenir après leur tour du monde
Le capitaine Gook, Magellan ou lord Ross
Rapportant des tapirs ou des rhinocéros
Si bien que la science à leur aide complète
La confrontation de l'homme avec la bête, ■^-
Quelque raie éclairant l'énigme du dauphin.
Des os de mastodonte illuminant enfin
La grande question de l'ours, ou des carcasses
D'épiornis faisant progresser les bécasses,
Longs bravos ; les savants formant leurs bataillons
Contemplent les herbiers et les échantillons,
Le mandarin admire, et le bourgeois dit : Qu'est-ce ?
On fait queue au musée à voir ouvrir la caisse.
Les deux chambres, que chauffe un rapport érudit,
Accordent au jardin des plantes un crédit
Pour élargir l'endroit où l'on met la genèse ;
Et l'institut — pendant que, tout frémissant d'aise,
Paris en foule court voir le tapir manger, —
Harangue au pont des Arts le fossile étranger.
Mais quand le penseur, vaste et noir missionnaire,
Arrive du pays du rêve et du tonnerre.
Et revient du mystère où planent les esprits.
Rapportant, aussi lui, ce qu'à l'ombre il a pris,. *
Farouche, et dans sa main, de rayons inondée,
Tenant le fait chimère ou bien le monstre idée, *
Déployant la splendeur d'un progrès factieux.
Quelque nouveauté sainte ayant l'odeur des cieux
Qui va faire, profonde et pure découverte,
L'homme heureux, et l'envie, hélas, encor plus verte;
Offrant la douleur morte ou l'espace annulé ;
Montrant des visions la formidable clé ;
Malheur à ce trouveur et malheur à ce mage !
Que Gall ait du cerveau vu sur le front l'image, Que dans quelque insondable abîme, le même air Qui soulevait Élie ait emporté Mesmer, Malheur ! Papin en France ou Galilée à Rome, Quel que soit le prodige, hélas ! quel que soit l'homme, Quel que soit le bienfait, quel que soit l'ouvrier. Qu'il se nomme Jackson, qu'il se nomme Fourier, Malheur! huée, affronts, et clameurs triomphantes Tous se jettent sur lui ; les uns, les sycophantes, Au nom des livres saints, védas ou rituels ; Les autres, les douteurs, bourreaux spirituels. Parfois railleurs profonds, comme Swift et Voltaire, Au nom du vieux bon sens, bouche pleine de terre. On vous l'assomme avec maint argument plombé, Là, par Christ plus Moïse, ici, par A plus B. Que veut ce songe creux? et de quelles cavernes Sort-il pour nous conter de telles balivernes? Avoir du temps passé jeté le vieux bâton, Quel crime! S'appeler Gutenberg ou Fulton, Quel cynisme ! Aller seul ! l'audace est fabuleuse ! Si c'est Flamel, Cardan, Saint-Simon ou Deleuze, Pour en avoir raison l'éclat de rire est là ;
Si c'est Jordan Bruno, si e'est Campanella ^
Qui le premier a dit : — Les soleils sont sans nombre, Qu'il se sauve; sinon, demain, le bûcher sombre Lui mettra la fumée et la nuit dans les yeux, •
Et l'affreux tourbillon des braises, envieux. Châtiera ce rêveur du tourbillon des astres ; Harvey mourra moqué de tous les médicastres ; Kind raillera Kepler, et tous les culs-de-plomb > Ferreront cet oiseau de l'océan, Colomb. ** '^
Vois, Socrate, par qui le genre humain se hausse, Blêmit sinistrement dans une basse fosse ; *
Deux siècles avant l'heure où Vasco les verra, •. «At
Dante, œil mystérieux que Dieu même éclaira, j^ • ^ Voit à travers la terre, énorme et sombre geôle, ^, Les quatre étoiles d'or qui sont à l'autre pôle ; -f^ .
Il le dit ; on le chasse; et c'est ainsi toujours. - Dès qu'un flambeau paraît, l'homme crie : Au secours ! Qui l'éclairfi ou. le sert l'irrite; le génie Est une infraction sévèrement punie ; Toujours vous proscrivez le grand homme fatal Sauf à lui dédier plus tard un piédestal ; Vos bienfaiteurs, penseurs et sages, ont beau dire *:
— Cherchons et triomphons ! l'infini nous attire ;
Dans l'océan Progrès il n'est point de cap Non ! —
L'homme réplique : exil, ciguë et cabanon ;
Et l'histoire en est pleine, et tous ses Hérodotes
Content sous divers noms ces douces anecdotes.
J'ajoute : quelquefois le front des hauts songeurs
Se fend, l'idée ayant de trop grandes largeurs,
Et comme il est certain que la nature mêle
Toujours un peu d'ivresse au lait de sa mamelle,
Gomme ils sont à la fois brumeux et radieux,
Ces hommes-là sont fous, dit la tourbe. Ils sont dieux!
L'excès de vérité n'éblouit-il pas l'âme ,
Et n'a-t-on pas de grands aveuglements de flamme?
Hélas! en peut-il être autrement? Le réel,
L'idéal, le progrès, même venu du ciel,
Même apporté par Christ, même quand Dieu l'amène.
Passant par l'homme aura toujours la marque humaine.
Toujours l'idée aura pour nombril le défaut ;
Toute innovation, même prise là-haut.
Par mille côtés vraie, est par un côté fausse;
Quel bonheur ! la routine à ce décret s'adosse.
Après avoir plongé dans la sublimité,
Après avoir volé le gouffre illimité,
Dans Thumaine cohue obstinée à ses voiles
Malheur à qui revient! L'infini plein d'étoiles,
Sur la terre où le cuistre admire l'avorton, ^
N'a qu'un débarcadère appelé Gharenton.
Oui, le crachat jaillit de cent bouches ouvertes
Sur tous les pâles Christs des saintes découvertes ' ^H
Oui, malheur au héros qui, la lunette en main,
Se dresse au lointain bord de l'horizon humain,
Guetteur mystérieux et vedette avancée !
Il est toujours tué ; par qui ? par la pensée.
Gar dès que les docteurs ont vu, troupeau jaloux.
Poindre une idée, ils ont la tristesse des loups,
La foule n'aime point qu'un astre la dérange
Avec un flamboiement de clarté trop étrange,
Et la pensée humaine a peur des vastes cris
Du génie, et du vol des immenses esprits.
L'âne reprit : — Hélas ! hommes ! r^ce chétive
Ayant plus de torpeur que d'initiative ! Hélas ! génie humain ! hélas ! esprit humain ! Qui, s'il fonde aujourd'hui, démolira demain. Double, ayant Oui pour aile et Non pour carapace ; Qui, sans savoir pourquoi, d'un pôle à l'autre passe, Du plus noir du cloaque au plus bleu de l'éther. De Dante à Loriquet, de la bouche au sphincter ; Qui semble jeune et fort, et tout à coup se ride ; Qui vole, plane, et boite, et, pour s'en faire un guide, Va du condor à l'oie, et sur le faîte met Tantôt Herder ou Dante, et tantôt dom Calmet ; Qui ferme l'œil sitôt qu'un peu d'aube y pénètre ; Qui, dans le même temps, trouve le moyen d'être Virgile et Mœvius, ou Voltaire et Restif; Qui, pour être céleste en restant positif, Se bâcle on ne sait quel accoutrement lyrique Fait de plume d'archange et de poil de bourrique !
Plein d'hésitation, d'anxiété, d'effroi; Bégayant juste assez pour dire : Je suis roi, Kant, pour se déjuger il est toujours en verve ;
La contradiction est son fond de réserve ;
Ne sondez pas, devant ce frivole parleur,
Ces questions : tombeau, sort, mystère, douleur;
Il fuit de rinconnu la sinistre falaise.
Sur ces pentes à pic il se sent mal à Taise,
Il hait ces mots profonds qui semblent infinis.
Il ferme sa croisée au brouillard où Leibnitz,
Dante, Eschyle, Reuchhn, Pythagore, Epicure.
Voyaient du noir destin pendre la corde obscure ;
Il tâche de sortir de dessous les grands cieux ;
Mais il n'est hors de là qu'un badaud vicieux,
Mais il ne sait pas même être un Ghrysale honnête
Il rit du fil de l'ombre, étant marionnette.
Le lendemain voilà la peur qui le reprend.
Fou, tour à tour d'orgie ou d'aube s 'empourprant,
L'honmie mériterait, soit dit en style honnête.
D'avoir, ainsi que moi, sur le haut de la tête
Deux conduits auditifs taillés en falbala !
L'homme consent au beau, — s'il est utile. Il a
Le goût du médiocre et s'arrête à mi-côte ;
Il laisse en route ceux dont l'idée est trop haute ;
Il ferait plus de cas de l'Hékla que revêt
La neige et d'où le feu jaillit, s'il y pouvait Poser quelque marmite énorme d'invalides ; Au ver sacré qui file au fond des chrysalides Il demande un bonnet bien tiède, bien soyeux, Bien épais, qu'il se puisse abattre sur les yeux ; Il préfère Montmartre au mont Blanc, Athalie A Macbeth^ et son fiacre au char tonnant d'Élie;. Entte Horace et Vadé, Vadé serait son choix. Il se croit roi du globe, il en est le bourgeois ►
CONDUITE DE L'HOMME
L'homme, orgueil titanique et raison puérile ! Montre-moi ce que fait ce travailleur stérile, Et montre-moi surtout ce qui reste de lui. Depuis Eve, il s'est moins aidé qu'il ne s'est nui. Dis, que vois-tu de beau, de grand, de bon, de tendre,
De sublime, aussi loin que ton œil peut s'étendre Dans la direction où marche ce boiteux? N'est-il pas lamentable et n'est-il pas honteux Que cet être, niant ce que font ses génies, Accablant les Fulton et les Watt d'ironies, Ayant un globe à lui, n'en sache pas l'emploi, Qu'il en ignore encor le but, le fond, la loi. Et qu'après six mille ans, infirme héréditaire, '«^* L'homme ne sache pas se servir de la terre?
.^ Explique-moi le chant que chante ce ténor.
Le temps qu'il perd, ainsi qu'un prodigue son or. Échappe heure par heure à sa main engourdie; Dans la création il met la parodie ; Il n'entend pas les cieux dire : Éclairons! aimons! Lorsqu'il tente, il échoue; en présence des monts i II fait la pyramide, il dresse l'obélisque;
Il est le blême époux de la vie, odalisque V Au sein gonflé de lait, aux lèvres de corail ;
Sultan triste, il ne sait que faire du sérail ; Il voit auprès de lui passer, aidant ses vices. Offrant à son néant d'inutiles services, Le jour, eunuque blanc, la nuit, eunuque noir.
'^àêè.
Il met Dieu dans un temple en forme d'éteignoir ;
Ou croit lui faire honneur en brûlant une cire.
Il dit à Dieu : Seigneur ; mais dit au diable : Sire.
Je te répète, ô Kant, que j'ai honte et mépris
Des superstitions où le pauvre homme est pris;*
Car, même quand il croit, quand il accepte un culte, ^
Son culte calomnie et sa croyance insulte; ^
11 rêve un éternel méchant, pareil à lui. '^'
Quant au monde créé, son incurable ennui
Comprenant peu l'auteur, comprend encor moins l'œuvre.
Dieu brille, l'homme sifïle, écho de la couleuvre ;
L'homme siffle l'hiver, l'été, le froid, le chaud ;
La nature n'est pas à son gré, tant s'en faut;
Le spectateur n'est point enchanté du spectacle ;
Et tandis qu'au-dessus de son frêle habitacle
L'épanouissement du gouffre resplendit.
Tandis que l'humble oiseau gazouille, ou que bondit
L'âpre ouragan ouvrant ses gueules de gorgone,
Tandis que le jour chante et rit, l'homme bougonne;
Dédaignant le réel d'après ses visions,
Cracheur de l'océan des constellations.
Faisant des ronds dans l'ombre accoudé sur la berge,
Voyageur murmurant de sa chambre d'auberge,
Il déclare ceci mauvais, cela manqué ;
Bâille; à la loterie il emploie anankè;
Se taille dans l'azur son ciel bête ; chicane.
En présence du puits sans fond, le grand arcane;
Proteste, et par moments s'irrite, et lestement
Blâme l'abîme et dit son fait au firmament.
Que vous soyez croyant, soumis à l'amulette. Mouton que mène un prêtre avec une houlette, Ou douteur, et de ceux sur qui d'Holbach prévaut, Qu'importe ! toi l'impie et ton voisin dévot. Vous êtes faits au fond de la même faiblesse ; Le fait vous déconcerte et le réel vous blesse ; Ce qui vous excédait dans l'art, vous choque aussi Dans la nature, gouffre étrange, âpre, obscurci; L'art était profond, noir^ touffu; le monde est pire;
Vous ne ti'aitez pas mieux Sabaoth que Shakspeare;
Et votre pauvre esprit, essayant Jéhovah,
Gronde et ne trouve point que cet être lui va.
Pan vous déborde; il est trop tendre, il est trop rude.
Votre philosophie est une vieille prude.
Votre bigoterie a les pâles couleurs.
Vos encensoirs poussifs sont envieux des fleurs ;
A votre sens, ce monde, auguste apothéose,
Ce faste du prodige épars sur toute chose,
Ces dépenses d'un Dieu créant, semant, aimant.
Qui fait un moucheron avec un diamant.
Et qui n'attache une aile au ver qu'avec des boucles
De perles, de saphirs, d'onyx et d'escarboucles.
Ces fulgores ayant de la splendeur en eux.
Ces prodigalités de regards lumineux
Qui font du ciel lui-même une effrayante queue
De paon ouvrant ses yeux dans l'énormité bleue.
Au fond c'est de l'emphase, et rien n'est importun
Comme l'immensité de l'aube et du parfum
Et le couchant de pourpre et l'étoile et la rose.
Pour vos religions atteintes de chlorose ;
Le grand hymen panique est fort dévergondé;
Des sueurs du plaisir mai ruisselle inondé ;
Toute fleur en avril devient une cellule
Où la vie épousée et féconde pullule,
Et que protège à tort le ciel mystérieux ;
A vous en croire, vous les jugeurs sérieux,
Quand ils vont secouant de leurs crinières folles
Tant de rosée à tant d'amoureuses corolles,
Les chevaux du matin ont pris le mors aux dents ;
Et quand midi, le plus effréné des Jordaens,
Sur les mers, sur le*s monts, jusque dans votre œil triste,
Jette son flamboiement d'astre et de coloriste.
Rit, ouvre la lumière énorme à deux battants.
Et met l'olympe en feu, vous n*étes pas contents ;
Gela n'est pas correct et cela n'est pas sobre;
Vous regardez juillet avec des yeux d'octobre;
Toute cette dorure, auréoles partout,
Clartés, braises, rayons, rubis, blesse le goût,
Et cette foudroyante et splendide largesse
Est la divinité, mais n'est pas la sagesse.
Bonshommes, vous jetez de l'encre à l'idéal;
Vous blâmez germinal, prairial, floréal;
Ces mois joyeux vous font l'effet de jeunes drôles ;
L'HOMME yiS-A-VIS DE LA CRÉATION. 89
Quand sur l'herbe, à travers le tremblement des saules, Sur les eaux, les pistils» les fleurs et les sillons. Volent tous cps baisers qu'on nomme papillons. L'éternel vous paraît un peu vif pour son âge; Le printemps n'est pas loin d'être un libertinage; Le serpent sort lascif de l'étui de vieux cuir, La violette s'offre en ayant l'air de fuir. L'aube éclaire le monde avec trop d'énergie ; Chastes, vous détournez la tête de l'orgie; Vous damnez la matière, indignés, affirmant Que toute cette sève et que tout cet aimant Finiront par s'user à force de débauche; Et Galvjn crie : Ordure î et Pyrrhon crie : Ébauche! Et Loyola tendant aux roses son mouchoir Leur dit : Cachez ce sein que je ne saurais voir.
0 Memphis! Delphe! Ombos! Mecque! Genève! Rome! Hypothèses, erreurs, religions de l'homme. Ignorance, folie et superstition Dressant procès-verbal à la création !
0 théologiens toisant Dieu ! théosophes
De l'hymne sidéral châtrant les sombres strophes, Reprochant ses excès au gouffre, gourmandant Le trop obscur, le trop profond, le trop ardent, Sondant, Orphée, Amos, la nue où vous plongeâtes ! Tribunal de boiteux, sénat de culs-de-jattes Critiquant l'aigle altier dans l'étendue épars ! Tas d'aveugles criant à l'éclair : Rentre ou pars ! Conseil de jardiniers jugeant la forêt vierge ! 0 stupeur ! Sirius contrôlé par le cierge ! Naigeon qui dit : Raca ! Galmet qui dit : Amen ! Faisant à l'infini passer son examen !
Oui, te voilà, toi l'homme, et c'est là ta manière ; Le char d'Adonaï doit suivre ton ornière ; Et tu ne consens pas à l'univers, s'il est Comme l'a fait la Cause et non comme il te plaît; Il te froisse, il te gêne; et, prêtre ou philosophe, Tu réprouves la forme et tu blâmes l'étoffe ; Tu ne l'acceptes pas s'il n'est contresigné Par quelque apôtre d'ombre et de brume baigné ; Le firmament sera tel que tu le préfères,
Ou tu ratureras les globes et les sphères ; Tu les coupes selon ton patron de néant. Citant à ton parquet l'inconnu, maugréant Ici de ses laideurs, là de ses élégances ; Malmenant l'absolu pour ses extravagances, Tu lui lis son arrêt d'un ton bref et succinct. Si le pôle n'est point d'accord avec un saint. Si quelque astre tient tête à la bible et se mêle De démentir un texte où la lettre est formelle, Le pôle est démagogue et l'astre est jacobin. Quand un pape, — je crois que ce fut un Urbain Quelconque, — condamnait, au nom de son messie, Le soleil à tourner sous peine d'hérésie. Qui donc eût contredit le prêtre épouvantail ? La cathédrale d'ombre ouvrait son grand portail. Les deux battants grinçaient des gonds avec colère, Rome mettait la main sur le spectre solaire. L'église requérait le secours de l'état. Afin que le soleil confus se rétractât; Devant la nuit stupide, infirme et misérable, Le jour, pâle, venait faire amende honorable; La vérité criait : Je mens ! et Patouillet
Semonçait Galilée, et Dieu s'agenouillait.
L'immensité, sur toi sinistrement penchée, Luit; ta suprématie en fait une bouchée. Ah ! tu n'es vraiment pas embarrassé de Dieu. Que tu jures par Locke ou bien par saint Mathieu, Homme, athée en ta foi comme en ton ironie, Tu crois qu'un ciel s'éteint dès qu'un prêtre le nie, Imbécile ! ou qu'après ton choc voltairien Le monde est en poussière et qu'il n'en reste rien. Quoi ! tu veux dépecer le monde, toi l'atome ! Cette création vaste, étrange, ignivome, Monstre du beau, torpille au contact foudroyant, Dressant dans l'inconnu ses cent têtes, ayant Pourv écailles des mers, des soleils pour prunelles, Ce polype inouï des vagues éternelles.
Cet immense dragon constellé, l'univers.
Tu le critiques, toi, le petit, le pervers. Qui vis rongé de lèpre et meurs couvert de cendre, Toi que le vice mord, toi dont la race engendre Ce César qui broyait vingt peuples douloureux
Pour être appelé grand, et ce Poulmann affreux Qui tuait un vieillard pour un verre de cidre ! Mangé par Tacarus, tu veux dévorer l'hydre 1
CONDUITE DE L'HOMME
L'âne un moment se tut, puis, sévère, dressa Ses deux oreilles l'une après l'autre :
— Homme ! — or çà. Reprit-il, si, penché sur l'obscure ouverture,
Tu n'as pas compris Dieu ni compris la nature,
Si tu n'as pas compris ce poëme des jours,
Des nuits, des cieux, des voix profondes, des bruits sourds,
Drame dont tu te crois pourtant le personnage.
Te tires- tu du moins de ton propre ménage
Avec les faits posés directement sur toi,
Qui sont les uns ton joug et les autres ta loi ;
Joug qu'il faut rejeter, loi qu'il faut reconnaître ?
Ces problèmes : avoir ou n'avoir pas un maître.
Être de brume abjecte ou de clarté vêtu,
Vivre libre ou forçat, comment les résous-tu?
Quel est le droit du fils ? quel est le droit du père ?
De quelle quantité de passé doit-on faire
Le lest du temps présent? dans le vote des lois
Convient-il de donner à la tombe une voix ?
L'homme doit-il avoir deux existences, l'une
Offerte à la famille et l'autre à la commune ?
Qu'est-ce qu'une cité ? qu'est-ce qu'un citoyen ?
L'état est-il un but, ou n'est-il qu'un moyen?
Grâce à ton effort gauche et bête pour extraire
Et tirer la clarté de l'erreur, son contraire.
Toutes ces questions fument sans éclairer;
Une épaisse vapeur en sort qui fait pleurer ; D'un brouillard qui grandit toujours environnées, Obscures, elles sont comme des cheminées De ténèbres d'où monte et se répand la nuit. Pas un système vrai ne s'est encor produit; C'est en vain qu'on s'ébat, c'est en vain qu'on arguë ; Et vingt siècles après le verre de ciguë, Dix-huit cents ans après le cri du Golgotha, L'homme est encore au point où Platon s'arrêta.
Ce que nous appelons : dérober son échine
Aux bons coups que l'ânier prémédite et machine,
Éviter le fossé, prendre le droit chemin,
Lisser son poil, garder du chardon pour demain.
Vous hommes, vous nommez cela la politique.
Mais là quelle ombre ! erreur moderne, erreur antique !
Quel épaississement et quel redoublement
De tout ce qui se trompe et de tout ce qui ment.
Querelle sur l'idée et sur le fait; querelle
Sur la loi convenue et la loi naturelle ;
Querelle sur le blanc, querelle sur le noir,
Et sur Tenvers du droit qu'on nomme le devoir ; Systèmes sociaux qui se gourment, s'escriment, Et ferraillent, les yeux bandés.
à ^^ Les uns suppriment
Les siècles, jetés bas de leur trône lointain; Ils construisent, mettant en ordre le destin Gomme un vaisseau réglé de la hune à la cale, Une fraternité blafarde et monacale Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux ; Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux; L'homme est ronce et végète ; il est ver et fourmille ; Plus de nom paternel, plus de nom de famille; Pas de tradition, pas de transmission; L'être est isolement et disparition ; Ils réduisent, voyant l'idéal dans la chute. L'homme à l'individu, le temps à la minute ; L'homme est un numéro dans Tinfini, flottant Hors de ce qui l'engendre et de ce qui l'attend, Yain, fuyant, coudoyé par d'autres chiffres vagues; L'humanité n'est plus qu'un tremblement de vagues ;
Ayant vu les abus, ils disent : — Supprimons;
Puisque Tair est malsain, retranchons les poumons ;
L'opprobre du passé doit emporter sa gloire ; —
Us rêvent une perte infâme de mémoire,
Un monde social sans pères, établi
Sur l'immensité morne et blême de l'oubli;
Ils combinent Lycurgue et le pacha du Caire ;
L'homme enregistré naît et meurt sous une équerre;
Le pied doit s'emboîter dans le niveau, le pas
Doit avant de s'ouvrir consulter le compas;
De cette égalité dure et qui vit à peine,
La liberté s'en va, vieille républicaine.
Car elle est la rebelle et ne sait pas plier;
Chacun doit à son heure entrer à l'atelier,
Chacun a son cadran, chacun a sa banquette ;
L'homme dans un casier avec une étiquette,
DéUé de son père, ignorant son aïeul.
C'est là le dernier mot du progrès, — l'homme seul.
Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne ;
Géomètres, ils font un songe rectiligne ;
Esprits qui n'ont jamais contre terre écouté
Le silence du gouffre et de l'éternité,
Jamais collé l'oreille au mur des catacombes,
Cœurs sourds au battement mystérieux des tombes,
Chassant les disparus, parquant les arrivants.
Ils abolissent, plaie effroyable aux vivants,
La solidarité sépulcrale des hommes.
— Mais l'homme est un total, les êtres sont des sommes;
Tout homme est composé de tout le genre humain ;
Aujourd'hui meurt, tronqué d'hier et de demain; —
Ces vérités sont là ; qu'importe ! ils font le vide ;
Ils coupent, dans l'espace insondable et livide.
Le fil sacré qui lie aux cercueils les berceaux ;
Ils écrasent l'obscur tressaillement des os;
Ils ne comprennent point que dans la sépulture
La terre garde encore une pâle ouverture.
Que le trépassé voit, et que l'enseveli
Parfois à son linceul fait faire un vague pli
Afin d'apercevoir les hommes, et s'adosse
Pour écouter au mur ténébreux de la fosse;
Du fond d'on ne sait quelle existence on entend;
A ce que fait la vie on reste palpitant;
Ils ne comprennent pas que la sainte série ^
Des aïeux, à travers le sépulcre attendrie.
L'FIOMME VIS-A-VIS DE LA SOCIÉTÉ. m
Suit tout des yeux, s'émeut à voir hors du tombeau Courir de main en main le frissonnant flambeau, Et que dans les enfants le père continue. Chose sombre ! fermer la paupière inconnue. Éteindre ce regard d'en haut, et, sans remords. Étouffer ce grand souffle obscur ; tuer les morts î
Tournant le dos au coin du ciel que l'aube dore. Ayant pour lampe un crâne où tremble le phosphore, Objectant à tout fait nouveau leur surdité. Engloutis dans la caste et dans l'hérédité. Ceux-ci, pires encor, sont l'extrême contraire. A force d'être fils on cesse d'être frère ; Le père par l'aïeul est lui-même écHpsé ; L'ancêtre seul existe ; il se nomme Passé ; Il est l'immense chef vénérable et stupide ; Sa barbe est la sagesse et le beau c'est sa ride ; Il est mort; c'est pourquoi lui seul est proclamé Vivant, et d'autant plus patent qu'il est fermé; Il s'est pétrifié dans sa morne attitude, Et son autorité c'est sa décrépitude ;
Partout où l'on se hait il a son point d'appui; Tout rentre en lui; tout est hiérarchie, ennui, Fauteuil patriarcal, ordre antique, loi, gêne; La famille alourdie a le poids d'une chaîne; Le vieillard Autrefois gouverne, et Maintenant Pourrit dans le marais du genre humain stagnant; Les prêtres ténébreux de ce fatal système Murmurent sur l'oiseau qui s'éveille : Anathème ! Malheur sur le matin ! scandale sur l'amour! Babel a vu nicher ces hiboux dans sa tour ; Ils sortent du talmud apportant dans leur griffe Le dogme, le bandeau, le joug, l'hiéroglyphe; Ils sont le fanatisme, ils sont le préjugé ; Durs, ils tiennent l'enfant dans les aïeux plongé; Hélas ! ils font lever la nuit sur tous les faîtes ; Jamais de novateurs, d'inventeurs, de prophètes ; Jamais de conquérants, toujours des héritiers ; Toujours les mêmes pas dans les mêmes sentiers ; Le squelette lui-même entre leurs mains s'encroûte ; Us n'ont qu'un cri de marche : En arrière! une route, La routine; un regard, l'aveuglement; un Dieu, Le grand fantôme d'ombre au fond du cachot bleu ;
C'est peu de la statue, il leur faut la momie;
Ils reboivent l'horrible antiquité vomie;
Ces froids songeurs, penchés sur les âges défunts,
Ont les miasmes lourds des fosses pour parfums;.
Ce qui fut les enivre et ce qui vit les navre ;
Leur idéal a l'œil sinistre du cadavre ;
La nuit les aime; ils sont ses blêmes envoyés.
Tous les rayonnements de l'avenir noyés
Dans le grandissement de l'ombre des ancêtres ;
Les fils des serfs rivés aux pieds des fils des maîtres ;
L'éternel échafaud sur l'enfer éternel ;
Autour d'Adam, chargé du crime originel.
Les vieux siècles hagards poussant des cris sauvages
La perpétuité de tous les esclavages ;
Pierre et César joignant leurs glaives effrayants;
L'autodafé chauffant la tiédeur des croyants ;
Le moins d'enfants possible au seuil de la chaumière;
Torquemada pour flamme et Malthus pour lumière ;
11 n'existe qu'un droit pour être, avoir été ;
Le cimetière luit, c'est la seule clarté ;
Et la tradition est Tunique atmosphère;
Ce que l'aïeul a fait, l'enfant doit le refaire ;
Voilà leur songe ; hiver, glace, plomb, marbre, orgueil,
Exagération lugubre du cercueil.
Derrière ces docteurs funèbres rien ne reste
Que le passé jetant sa figure funeste
Sur le réel, le jour, le travail, la moisson ;
Tombe démesurée emplissant Thorizon.
Rien de sain, rien de fort; des larves dans la brume ;
Rien de vivant; pour loi de progrès la coutume;
L'enfant pâle en naissant; pour verbe un testament;
Les cœurs morts ; le nocturne et morne étouffement
Des jeunes nations par les anciens empires ;
Les fils spectres râlant sous les pères vampires.
Ces deux systèmes vains sont hors de la raison Et de la vérité, chacun à sa façon ; L'un a le froc, et l'autre a la manche mahoître; L'un refait le donjon, l'autre refait le cloître; Etranges en ceci que d'un point opposé Ils viennent l'un et l'autre aboutir au Passé ; Et leur choc apparent est au fond la rencontre Du rêve avec le dogme et de Pour avec Contre.
L*homme flotte de Tun à Tautre, de cela
A ceci, de Babeuf il tombe en Loyola,
De Penn en Hildebrand et de Knox en de Maistre ;
Sous ses deux poings fermés le Passé le séquestre,
Et la Théocratie, au regard de bûcher.
L'ayant pris une fois, ne veut plus le lâcher;
L'ombre empêche le jour et l'œil de se rejoindre
Et jette la nuée au rayon qui veut poindre ;
Quand viendra l'aube? Hélas ! la mauvaise saison
Est longue pour le vrai, le droit et la raison ;
Le soleil est si lent qu'on peut douter qu'il vienne ;
L'horrible idolâtrie antédiluvienne,
Sombre, est le seul abri que l'homme ait sur le front ;
L'esprit humain, captif sous ce hideux plafond.
Agonise depuis tout le temps qu'il hiverne
Dans cette épouvantable et béate caverne.
Pauvres hommes, par Thomme, hélas, suppliciés, Vous vous y prenez mal, mais, quoi que vous fassiez,