L^\NE
Vous êtes à l'attache, et la courroie est forte; Votre maigre science économique avorte; Elle se nomme Faim, Désespoir, Buzançais; L'effort est vain ; après toutes sortes d'essais. Le joug tient, la douleur persiste, le mal dure. Vous ne détruisez pas la fatalité dure, La loi de nuit, la loi de mort, la loi de sang. Ah ! le malheur appelle et l'homme dit : Présent.
CONDUITE DE L'HOMME
Dieu, nature, cité; la loi, l'esprit, la lettre; Mais à quel point de vue enfin faut-il se mettre Pour trouver le bon sens de votre enseignement? Je feuillette et relis tout Thomme vainement.
Je ne vois point par où son cœur s'améliore. Je vois la nuit grandir si je vois Tastre éclore
Voyons, regarde un peu, bonhomme impartial. Nous avons contre nous notre angle facial, Nous autres animaux ; on est, de par son crâne, Contraint d'être un chacal ou forcé d'être un âne ; L'instinct bas nous conduit par le bout du museau ; A quatre pattes, monstre! et nous portons le sceau Du malheur, et l'infâme artère carotide Est mère de l'ours fauve et du pourceau fétide ; La matière est fatale, au moins l'homme le dit ; La roche est antre afm que le loup soit bandit. Le renard, c'est le vol, l'autour, c'est la rapine, L'hyène a l'ongle ainsi que la ronce a l'épine ; Mais l'homme, conscient et libre en son penchant. L'homme qui peut choisir, d'où vient qu'il est méchant > De quel droit êtes-vous des tigres, vous les hommes? Que nous nous comportions en brutes que nous sommes, Soit; mais vous, les esprits créés pour la clarté! Gomment l'homme peut-il par une extrémité
Être Homère, et parTautre être Héliogabale? Et je ne parle pas ici du cannibale, Du cafre, du huron sinistre et paresseux ; ^
Je parle des penseurs, des artistes, de ceux ^^ Qui savent ce que c'est qu'une bibliothèque. De l'ami de Ronsard, de l'ami de Sénèque, De Rome, de Paris, faîte auguste, sommet. Trône, où Néron chantait, où Charles-Neuf rimait! Vous êtes donc mauvais pour le plaisir de l'être !
C'est votre vanité qui partout vous pénètre. Et qui vous fait, tirant l'homme vers Tanimal, Entrer facilement dans les pores le mal.
Vanité! tout chez vous est faux. L'or est du cuivre. Chacun marche h^coté du chemin qu'il croit suivre ; Le soldat se croit maître, il est esclave, hélas, Et ce qu'il nomoq^e épée est souvent coutelas. Et ce qu'il nomme gloire est toujours servitude ; Le savant, qui d'Atlas imite l'attitude, t
Ne sait pas ; l'ignorant n'ignore pas ; mettez
Deux autels côte à côte en vos noires cités,
Puis demandez à l'un des deux prêtres qui passe
Son avis sur le prêtre et le temple d'en face !
Le philosophe est grave, austère, froid, prudent,
Sublime, et de raison sévère débordant ;
11 ne veut pas qu'on aille et qu'on vive à sa guise.
Mais dans la sainteté du devoir ; il aiguise
Et fourbit les mortels à toutes les vertus ; '*
Ferme, il va redressant tous les instincts tortus ;
Ce qu'il dit est superbe ; il excelle au dressage
De l'homme sans défaut; mais lui-même est-il sage?
Non ; et, législateur, il vit hors de la loi.
— 0 caillou, dit le fer, je coupe, grâce à toi :
Mais coupe donc toi-même un peu, je t'en défie. — -
Qui vous met à nu trouve une maigreur bouffie, Une difformité qui se masque et qui ment ; La vertu, si jamais vous l'épousiez vraiment. Vous quitterait bientôt pour cause de sévices ; La fausse gloire germe et s'enfle sur vos vices,
L'HOMME VIS-A-VIS DE LUI-MÊME. Ml
Et cette fluxion n'est rien qu'un mal de plus.
L'homme dans son miroir se fait de grands saluts ; Le miroir les lui rend, mais dans son âme obscure Il rit, et sait le fond de l'homme, étant mercure ; Pas d'orgueilleux qui n'ait honte secrètement ; Pas de prude qui n'ait en rêve quelque amant ; Ah! si l'on s'en allait, pour voir plus que son buste, Par quelque soupirail regarder dans un juste, Gomme il vous fermerait son volet brusquement ! Votre âme aime la nuit comme son élément ; En public vous cherchez la louange et l'estime, Mais vous n'hésitez pas dans votre for intime A bâillonner et même à tuer je témoin. Le scrupule caché qui tremble dans un coin ; Votre probité plie et promptement expire ; Le meilleur parmi vous est si proche du pire Qu'entre eux, l'un étant saint et l'autre étant damné, Ils n'ont pas l'épaisseur d'un cheveu de Phryné ; Évêque, on veut sa dîme, et, bailli, ses épices ; L'argent, le lit, la table, autant de précipices ;
Le vin est un écueil, la femme est un récif; La conscience, bas, à Salomon pensif Disait plus de dix fois par jour : Vieille canaille ! L'expérience austère, ô Kant, est la trouvaille Qu'on ramasse en sortant du vice ; on se flétrit, On se forme ; chacun des sept péchés écrit Une lettre du mot composite : Sagesse.
Votre philosophie admirable, au fond, qu'est-ce? Rébellion, alors qu'il faudrait méditer; Ou résignation, quand il faudrait lutter.
Et sur tous les sommets, trône, pavois, quadrige. Oh ! comme vous avez aisément le vertige ! Quoique dauphin ou roi, ce jeune homme est charmant, Il est né généreux, secourable, clément ; Qu'un valet l'endoctrine, et c'est un mauvais prince. Contre les courtisans votre rempart est mince ! Hélas ! les hommes sont à ce point insensés Que pour changer un d'eux en tyran, c'est assez
D'une bouche bavant une bave imbécile !
Ce chef-d'œuvre hideux, un despote, est facile;
Quand Narcisse voulut un Néron, il le fit ;
Pour faire un Louis treize un Luynes suffit ;
Il ne faut pour cela qu'un peu de flatterie
Même par un crétin grossièrement pétrie ;
Pour tenter l'âme humaine et la précipiter,
Dom Escobar n'a pas besoin d'argumenter,
Ni Satan d'allonger sa caressante serre ;
Un corrupteur d'esprit n'est jamais nécessaire,
Et Jocrisse flatteur perdrait Socrate roi.
Et l'on me dit : Tu vas vénérer l'homme ! — En quoi? Mon vieux hi-han vaut bien ses quatre ou cinq diphtongues, Et plus que ses vertus mes oreilles sont longues.
L'homme fait reculer l'heure sur le cadran, Quitte la liberté pour reprendre un tyran, Flatte un dieu, tue un loup, rampe et se met à rire. 0 triste genre humain! Veut-on pas que j'admire
Ui L'ANE.
Tout ce que dans toi-même, homme, tu dénigrais. Ton faux goût, ton faux jour, tes faux pas, ton progrès Pourvu d'un appareil à reculer, tes songes. Tes sens ayant leur borne ainsi que des éponges. Et tes opinions, tombant, se relevant, Murmurant, parodie imbécile du vent !
Je vois rhomme à peu près tel qu'il est, presque bête. Presque génie, ayant son gouffre dans sa tête.
Tu te peuples d'erreurs et tu restes désert.
Ta science te fait tes jougs. A quoi te sert Ce don libérateur et divin, la pensée?
Spartacus t'apparaît dans un thème au lycée, Mais tu n'en conclus rien ; je l'ai dit, et c'est vrai. Fouillez Mariana, Tacite, Mézeray,
L'homme est servile au point que l'histoire en est lasse ;
Depuis quatre mille ans et plus qu'il est en classe,
Et qu'on lui montre à lire avec un air' profond.
Et que ses magisters, rentes, repus, se font
Servir des bouillons chauds le soir par leurs phlipotes,
Il ne s'est pas encor déUvré des despotes.
Ses docteurs vont disant pendant qu il se débat :
Peuple ! aime ton césar. Ane ! adore ton bât.
Ces docteurs ! quels marchands ! leur morale sévère
Cela va se fêler, prends garde, c'est du verre.
La rencontre d'un roi coudoyant leur destin
Fait à leur probité rendre un son argentin.
Ah ! ces savants sans fond, ces hommes de logique,
Roidissant en plis secs leur simarre énergique.
Ces forts calculateurs, ces raisonneurs abstraits
De quelque idéal trouble adorant les attraits,
Chastes, prudes, glacés, rigides, implacables,
Ayant la majesté des cuistres impeccables,
Bonzes de la basoche ou du pays latin.
Qui marchent rengorgés dans leur menton hautain.
Et chez qui l'attitude escarpée est de mode, Sois un tyran quelconque, un Phocas, un Commode, Un Ghristiern, le premier Domitien venu. Sois le diable d'enfer, fourchu, barbu, cornu, « C'est à vendre ; et tu peux acheter, si tu verses Rondement un total suffisant de sesterces, Piastres, louis, dollars, rixdallers, species, La raison de Cuvier et l'âme de Sieyès !
Et quelle flatterie effi-oyable que celle Qui sort de ce monceau de honte universelle ! Traverse-moi d'un bout à l'autre ce récit Du passé que le deuil du présent obscurcit, Va de l'A jusqu'au Z, va dans l'affreuse crypte Du czar de Moscovie au pharaon d'Egypte ; Pierre tue Alexis et Philippe Carlos ; Sésostris fait du monde un funèbre champ clos ; Timour court sur l'Asie ainsi qu'une avalanche ; Soliman, vieux et chauve, aïeul à barbe blanche. Appelle ses enfants et joue au miUeu d'eux. Et le soir il les fait étrangler ; Sélim deux
Fait tirer le canon chaque fois qu'il est ivre ;
Osman, s'il voit un tigre en cage, le délivre ;
Irène, Tlsabeau du chaos byzantin,
Fait|irracher les yeux à son fils Constantin
Dans la chambre où ce fils sortit de ses entrailles ;
Charles Sept dort pendant que Lahire et Saintrailles
Tiennent Talbot, Chandos et Bedfort en arrêt.
Et que Jeanne à travers la fournaise apparaît.
Toute nue, au poteau tordant ses bras sublimes ;
Justinien, faiseur de codes et de crimes.
Amoncelle encor plus de forfaits que de lois ;
Tudor fait un pendant monstrueux à Valois ;
Louis Quatorze, au nom du Christ qu'il dénature.
Couche la France aux fers sur le lit de torture ;
Léon Dix se parjure, Albrecht fait un serment
Faux, et François premier triche, et Charles-Quint ment;
Eh bien! tous sont cléments, grands, glorieux, illustres!
Le moindre a son autel entouré de balustres ;
Il n'est pas un d'entre eux qui ne soit le meilleur;
Quand ils meurent la terre est folle de douleur ;
Celui-ci fut un dieu sur la machine ronde,
Cet autre fit pâlir la lumière du monde
Le jour où du milieu des vivants il sortit 0 honte ! on trouvera toujours, grand ou petit, Un homme pour verser ces pleurs de crocodile ; Ce sera Cantemir, si ce n'est Ghalcondyle, Si ce n'est Karamsin, ce sera Bossuet.
Je voudrais l'âne sourd ou bien l'homme muet.
0 mon vieux Kant, la phrase est une grande fourbe. On croit qu'elle se dresse alors qu'elle se courbe Tant la coquine met de pompe à s'aplatir. Certes, le menu peuple est un saignant martyr ; Certe, un champ de carnage est affreux ; Tyr en cendre Pour le plaisir d'un fou qui s'appelle Alexandre, C'est dur ; Rosbach, Fornoue et Pultawa fumants, Et ces égorgements et ces éventrements.
C'est hideux ; ces canons dont les fauves gueulées Font accourir le soir les vautours par volées, C'est noir ; triste est la lutte et triste est le butin ; La bataille, ce jeu de bagues du destin.
Dont la roue oscillante a des hasards sans nombre ,
Où le vainqueur, tournant sur son destrier sombre.
Rit et remporte au bout de sa lance un zéro.
C'est atroce et niais ; Mars est un vieux bourreau ;
Si devant tous les morts qui, sur toute la terre.
Dans la plaine difforme et pâle de la guerre.
Sont tombés, glaive au poing, depuis quatre mille ans.
Si devant ces monceaux de squelettes sanglants
Le sépulcre faisait défiler un cortège.
Où le brigand serait à côté du stratège,
0 Kant, les os blanchis dans ces champs de malheur
Trouveraient le héros ressemblant au voleur.
Et les fémurs brisés, les tibias, les crânes.
Ne distingueraient point César de Schinderhannes ;
Certes, les bons humains, quoique chargés de fers.
S'ils consultaient leurs cœurs ou seulement leurs nerfs,
Jetteraient les sabreurs bien vite à bas du trône,
Bellone recevrait une cartouche jaune.
Et l'on vivrait en paix dans les pauvres hameaux ;
Mais les laquais lettrés, les rhéteurs, les grands mots,
Se mettent à genoux devant ces saturnales ;
Suprême opprobre ! avec ces maximes banales :
— Que la guerre est un fait divin ; — qu'elle a ses lois ;
— Qu'il faut juger à part les actions des rois ; — La phrase, cette altière et vile courtisane,
Dore le meurtre en grand, fourbit la pertuisane, Protège les soudards contre le sens commun. Persuade aux niais que tous sont faits pour un, Prouve que la tuerie est glorieuse et bonne. Déroute la logique et l'évidence, et donne Un sauf-conduit au crime à travers la raison.
Toi l'homme, tu te mets vite au diapason , C'est toi qu'on trahit, toi qu'on fraude, toi qu'on livre ; C'est ta chair qu'à César Shylock vend à la livre. C'est ton sang dont Judas trafique, et c'est ta peau Que Ganelon brocante, ô genre humain, troupeau ! Homme, la corde au cou le matin tu t'éveilles ; Mais quoi ! par tes deux yeux et par mes deux oreilles. C'est bien fait ! et, j'en prends à témoin le ciel bleu, Les traîtres ont raison, car tu leur fais beau jeu. Tes vices, tout d'abord, voilà les premiers traîtres; Ils te remettent pieds et poings liés aux maîtres;
Au devant du joug vil, brutal, dur, inhumain, Ta corruption fait les trois quarts du chemin ; Doux au sergent de ville, aimable au garnisaire, Lâche, entendant malice à ta propre misère, Plat, tu clignes de l'œil même avec tes bourreaux.
Tu vas léchant la patte énorme des héros ; Charles douze et Cortez t'enivrent ; tu te pâmes Devant Cambyse errant dans les villes en flammes ; Tu compares Gyrus et Glovis, mesurant Ton admiration au sabre le plus grand; C'était aux bords du Yar, ils étaient cinq cent mille, Marius les tua; que. c'est beau! Paul-Émile, Pompée, Othon, Sylla, quels fiers centurions ! Quels soldats ! quels géants ! et sur tes horions Ta main inepte écrit : Victoires et Conquêtes. Nous n'en sommes pas là, nous autres ; pas si bêtes ! Et quant à moi, morbleu ! j'aurais bien du chagrin, Étant Aliboron, d'admirer Isengrin.
If
Les hommes, — c'est ainsi, Dieu, que vous les créâtes, Sont les seules souris devant les chats béates, Heureuses de servir au matou de hochet; L'homme est le seul mulot content de l'émouchet. Le seul mouton bêlant des hymnes aux colères Du tigre, et du Mon contemplant les molaires. Le seul poisson qui danse et sonne du grelot Devant les triples rangs de dents du cachalot, Le seul moineau, la seule alouette espiègle Qui chante Te Deum dans la griffe de l'aigle.
Oui, c'est toujours, hélas, du côté des tueurs Que ton enthousiasme a le plus de lueurs, Et, stupide, tu dis : La bataille est gagnée ! Quand un boucher t'a fait une large saignée. Mais voulusses-tu même, homme, te révolter. Quelle conviction as-tu pour résister?
Une rehgion, voilà le grand remède; L'âme est le point d'appui solide d'Archimède;
La barricade est haute et fière, et le beffroi Est fort, quand les pavés et les cloches ont foi ; Pour vaincre il faut avoir aux reins une croyance ; Le glaive flamboyant sort de la conscience ; Toi, jamais ton regard convaincu ne brilla ; C'est vrai, quand ta servante et tes enfants sont là> Ou ta femme en un coin raccommodant tes nippes, Tu parles d'or, on voit tes vertus, tes principes. Et tes perfections que rien ne fait broncher. Dans tes graves discours à la file marcher Gomme aux processions on voit passer des châsses ;. Mais, dès que tu le peux, tu jettes tes échasses. Tu descends plus gaîment que tu n'étais monté, Et tu dis en soupant entre garçons : — Bonté, C'est duperie; amour, combien dure l'ivresse? Chasteté, j'aime mieux Margoton que Lucrèce ; Dévouement, c'est niais, synonyme de grand; Vérité, c'est le pied trop court de Talleyrand ; Justice, instinct sacré vers qui l'âme s'élance, C'est une grande femme avec une balance Sculptée en marbre blanc par monsieur Cartellier Guerre, c'est la charrue avec un timbalier;
Rien n'est bon pour le blé comme un grand capitaine; Un Wagram, un Rocroy, tombant sur une plaine, Vaut le meilleur fumier ; la gloire est un engrais. —
Tu railles ce vaincu qu'on nomme le Progrès Quand tu le vois lié par les hommes de proie; Et ce serait ta fête, et ce serait ta joie Si tu pouvais, du fond de tes bouges obscurs, Noircissant le ciel même et tous les rayons purs. Toutes les vérités, toutes les certitudes, Barbouiller la lumière avec tes turpitudes, Et charbonner la face auguste du soleil.
Le flot tumultueux et souple est ton pareil ;
Il te prend par moments, comme un vent court sur l'herbe.
Des frissons, des élans de colère superbe.
De liberté, d'essor vers le jour, vers le bleu,
Vers le vrai, vers le beau, vers l'avenir, vers Dieu ;
Et tu passes ta vie ensuite à t'en dédire.
L'HOMME VIS-A-VIS DE LUI-MÊME. 42o
Rien est ton point d*appui, nihil ton point de mire; Ta science est un bloc informe de gravats ; Conclusion : tu n'es qu'un drôle; et je m'en vas.
Hommes,, vous rendriez sceptique même un âne! Vous descendez sur nous en neige, et non en manne ; Vous refroidissez Tâme en ses tristes exils. Dieu nous fit humbles, soit ; vous, vous nous faites vils ; Poussière qu'on était, hélas ! on devient boue. L'homme par calcul chante ou pleure, blâme, loue, Divinise, diffame, exagère, amoindrit.
Oui, la chauve-souris du doute en mon esprit . Ouvre hideusement sa livide membrane ; Je sens en flots de nuit bouillonner sous mon crâne L'encre qui dans mes yeux goutte à goutte tomba. Ce monde est un brelan. Le droit, le devoir, bah! Laissez-moi donc tranquille avec tous ces mots vides ! Les hommes ont leur carte à jouer. Fous, avides. Plutôt mauvais que bons, orageux, ténébreux,
Ils ont la haine au cœur et se mangent entre eux, Tout en braillant : Honneur, fraternité, patrie ! Les principes sont là pour faire galerie; Et l'équité, le droit, la vertu, le devoir,
— S'ils existent pourtant, ce qu'il faudrait savoir, - La probité, l'honneur, — ou ce qu'ainsi l'on nomme, - Disent là-haut, raillant le pauvre effort de l'homme
— Bien joué. Mal joué. Bravo, Machiavel! Ah! crétin de Bayard! Walpole, very well! —
0 genre humain, un rien t'enfle, et te rapetisse. Ah! oui, pardieu! vertu, morale, honneur, justice! Qu'un grand forfait triomphe, on lui baise l'orteil. Ta conscience bâille et tombe de sommeil, La lueur du vrai tremble en sa terne prunelle, Je te plains si tu n'as que cette sentinelle. L'homme est guidé du faux au vrai, du blanc au noir, Par le mot intérêt qu'il prononce devoir. Toute action humaine est signée : Égoïste.
Je me résume, ô Kant, l'homme est triste. Il n'existe Qu'un mérite ici-bas, c'est d'être riche; il n'est Qu'un esprit, et qui rend charmant le plus benêt, C'est d'être riche; il n'est, et ce siècle l'afTiche, Qu'une beauté, toujours, partout, c'est d'être riche; L'or ne connaît que l'or, et devant les lingots Le vice et la vertu sont deux sombres égaux. Voilà tout ce que sait la science.
La vie Fait quelques pas tremblants vers le bien, puis dévie.
L'homme est un psaume, soit; il est blasphème aussi; Son âme est une lyre au son peu réussi Où l'honnête a sa corde, où l'injuste a sa fibre ; Dans son pauvre esprit louche il tient en équilibre Cauchon et Jeanne d'Arc, Socrate et Mélitus ; Il complète le bien d'où sortent ses vertus,
Hélas ! avec le mal d'où sortent ses fétiches ; Ce vers faux a Satan et Dieu pour hémistiches.
Homme, entre nous et toi bien mince est la cloison,
Et l'aigle par devant par derrière est oison.
Ta cervelle est de boue et ton cœur est de pierre.
Tes docteurs chats-huants détournent leur paupière
Au resplendissement du divin Héhos ;
Ils éclipsent avec un mur d'm-folios
Le ciel mystérieux d'où viennent les grands souffles ;
Qu'est-ce qu'ils font de toi ces bonzes, ces maroufles.
Ces talapoins lettrés aux discours pluvieux?
Un vieux toujours enfant, un enfant toujours vieux.
Ton groupe sépulcral d'écolâtres ineptes
Prêche, érige les mots en dogmes, en préceptes,
T'assourdit d'un éloge infâme de la nuit,
Allume un suif et dit : C'est un astre qui luit !
Applaudit l'écrevisse et le crabe, et célèbre
Les reflux du présent dans le passé funèbre.
Si bien que tu ne sais, dans ton hébétement,
Si tu vois Demain poindre au bas du firmament
Ou d'Hier qui revient la noire silhouette, Si c'est l'affreux hibou qui chante ou Talouette, Et si le mouvement que tu fais en rêvant Te ramène en arrière ou te pousse en avant. Ta science te rend stupide, non sans peine. 0 leurre ! la clef fausse ouvre la porte vaine ; Ta pensée est une ombre où tu restes béant.
Oui, chez toi tout, hélas ! arrive à du néant,
La chimère au calcul, le fait à l'hypothèse,
Ce qu'il faut qu'on proclame à ce qu'il faut qu'on taise.
Le silence à l'ennui, la parole au bâillon,
La pourpre d'Aspasie ou d'Auguste au haillon,
La vie au noir cercueil, la plume à l'écritoire,
Les chiffres au zéro, les lettres à la gloire,
Et le savant au prêtre et le prêtre au savant.
Qu'est-ce donc que tu mouds, réponds, moulin à vent?
Ta sagesse te fait castrat et te mutile.
L'homme, c'est l'impuissant fécondant l'inutile.
SUR l'homme
L'âne fit un silence, et, murmurant : — Voilà ! C'est ainsi. Je n'y puis que faire! — il grommela
Se contredire un peu, Kant, c'est le droit des gloses; Quand on veut tout peser, on rencontre des choses
Qui semblent l'opposé de ce qu'on avait dit ; Non aux basques de Oui toujours se suspendit, Riant de la logique et narguant les méthodes ; Qui tourne autour d'un monde arrive aux antipodes ; Kant, je n'userai point de ce droit ; seulement Après t'avoir montré les hommes blasphémant , Niant, méconnaissant et méprisant la Chose, Cet océan où l'Etre insondable repose.
Il faut bien te montrer la Chose enveloppant Les hommes submergés dans Dieu qui se répand Et qui sur eux se verse et qui se verse encore, Tantôt en flots de nuit, tantôt en flots d'aurore ; Après t'avoir montré l'atome outrageant Tout, Il faut bien te montrer la grande ombre debout.
Homme, ce monde est vaste, obscur, crépusculaire ;
L'immuable l'habite et l'imprévu l'éclairé ;
Ce monde est éclatant, clair, ténébreux, mêlé
De miracle orageux, de miracle étoile ;
Il est souffle, âme, esprit, lit, chaos, cimetière;
Dès qu'on veut essayer d'en trouver la frontière
Et de voir par-dessus la terrestre cloison, A chaque pas que fait le marcheur, l'horizon Se prolonge, toujours plus noir, toujours plus large ; . Or, et je dis ceci, passant, à ta décharge, Ou'es-tu dans cet ensemble avec ton code, avec Ton koran turc, ton tsin chinois, ton phédon grec, Avec tes lumignons que tu nommes lumières. Avec tes passions basses et coutumières De tous les faits malsains, équivoques, pervers ? Les blés sont d'or, les flots sont bleus, les bois sont verts, L'être fourmille et luit dans les métempsycoses. Juin sourit, couronné du prodige des roses. L'univers resplendit, ivre et comme écumant D'un vertige de vie et de rayonnement, L'aurore chaque jour bâtit la galerie Des heures dont le luxe à chaque pas varie, Et le couchant construit au bout du corridor Des montagnes de pourpre et des portiques d'or ; Tout déborde ; une sève ardente et décuplante Du rocher au rocher, de la plante à la plante, Court, traverse la brute, et, sous le firmament. Le grand amour s'accouple avec le grand aimant ;
Toi l'homme, en tout cela tu sens ton indigence ; Tes besoins sont posés sur ton intelligence, Et comme tu ne vois Dieu, soleil de l'esprit. Qu'à travers cette chair qui sur toi se flétrit. L'ombre de tes haillons se découpe en ton âme ; Ta difformité raille, attaque, hait, diffame; L'homme, au besoin, funèbre et lamentable jeu. Fait de son ineptie une ironie à Dieu ; Il rit : — Hein, créateur, dit-il, sommes-nous bêtes ! -- Tu te tiens à l'écart des cieux et de leurs fêtes ; Ton exiguité te rend hargneux, boudeur, Mauvais ; car, la bonté n'étant rien que grandeur. Toute méchanceté s'explique en petitesse.
Donc je te plains, sentant ta profonde tristesse. Les faits autour de toi, graves et recueillis. Vivent, et le mystère épaissit son taillis. Et laisse à ton regard juste assez d'ouverture Pour entrevoir leur vague et sévère stature. Averti dans ton flegme et dans ta passion, Sans cesse tu subis l'austère obsession
Des êtres te montrant Dieu sous leur transparence
Et l'espèce d'auguste et calme remontrance
Que te fait, selon l'heure et selon la saison,
Rien qu'en se déployant sur le vaste horizon,
La majesté profonde éparse en la nature ;
Tu dis : La loi passée et présente et future
C'est moi ; je viens punir, damner, supplicier !
Tu te déclares juste et juge et justicier.
Tu mets ta toge et prends ta plus fière attitude.
Tu fais de l'évidence et de la certitude,
Résolvant tout, tranchant tel point mal éclairci.
Réprouvant, flétrissant; au bagne celui-ci.
Au gibet celui-là ; c'est bien, voici les astres.
Autour de tes bonheurs, autour de tes désastres,
Autour de tes serments à bras tendu prêtés.
Et de tes jugements et de tes vérités,
Les constellations colossales se lèvent;
Les dragons sidéraux s'accroupissent et rêvent A^ . ;
Sur toi, muets, fatals, sourds,' et tu te sens nu
Sous la prunelle d'ombre et sous l'œil inconnu ;
Toutes ces hydres ont des soleils sur leurs croupes,
Et chacune est un monde, et chacun de groupes
S'offre h toi, triste OEdipe, et ces sphinx du cosmos
Ont leurs énigmes tous dont ils savent les mots ;
La création vit, stable, auguste, sacrée,
Et fait en même temps dans le vague empyrée
Un bruit d'inquiétude et de fragilité ;
Un long tressaillement glisse dans la clarté,
Un frisson dans la nuit court sous la voûte ignée ;
Homme, au-dessus de toi, quoique la destinée
Semble avoir l'épaisseur du bronze par instant.
Ton oreille, écoutant les ténèbres, entend
Tous les frémissements d'une maison de verre.
Homme, pour t'empêcher d'oublier Dieu, pour faire
Par moments se dresser en sursaut ton sommeil.
L'univers met sur toi, dans l'espace vermeil,
La nuit, ce va-et-vient mystérieux et sombre
De flambeaux descendant, montant, marchant dans l'ombre;
Ce voyage des feux dans l'océan d'en haut
S'accomplit sur ton front, et, toi, dans ton cachot.
L'araignée homme, ayant ton égoïsme au centre
De ton œuvre, et caché dans l'intérêt ton antre.
Inquiet malgré toi de la splendeur des cieux,
Tu regardes, pendant ton guet silencieux,
RÉACTION DE LA CRÉATION SUR L'HOiMME. 137
A travers les fils noirs de tes hideuses toiles, Ces navigations sublimes des étoiles.
Tout en te disant chef de la création, Tu la vois, elle est là, la grande vision, Elle monte, elle passe, elle emplit l'étendue ; La Chose incontestable, inexplicable, ardue, T'environne, entr'ouvrant ses flamboyants secrets. Pendant que des arrêts, des dogmes, des décrets Sortent d'entre tes dents qui claquent d'épouvante ; Tu coupes, souverain, dans de la chair vivante. Tu vas criant : Je suis très haut, je suis le roi ! Tu proclames qu'au gré de ton caprice à toi Telle action sera mérite ou forfaiture.
Tu prends la plume et fais au droit une rature ; Voilà qu'une blancheur pénètre la forêt Et que la lune pâle et sinistre apparaît ; Le spectre du réel traverse ta pensée ; La loi vraie, immuable et jamais effacée. Passe appuyant sur toi son œil fixe et pensif. Sur tes deuils, sur ton rire obscur et convulsif. Sur ta raison souvent folle, toujours hautaine, Sur ton temple, qu'il soit de Solime ou d'Athène,
Sur tes religions, dieux, enfers, paradis,
Sur ce que tu bénis, sur ce que tu maudis.
Tu sens la pression du monde formidable ;
Ton âme, atome d'ombre, et ta c hair, grain de sable.
Ont sur elles les blocs, les abîmes, les nœuds.
Les énigmes du Tout lugubre et lumineux.
Et sentent, feuilletant vainement quelque bible,
Rouler sur leur néant l'immensité terrible.
Le zodiaque énorme, effrayant de clarté.
Eternel, tourne autour de ta brièveté.
Tu le vois, et tu dis, l'épiant de la terre :
— Qu'est-ce donc qu'il me veut ce fauve sagittaire ?
Qu'ai-je fait au lion qu'il nje regarde ainsi? —
Et tu frémis.
Hélas ! rien n'est par toi saisi ; Tu ne tiens pas le temps, tu ne tiens pas l'espace ; Tous les faux biens, rêvés par ton instinct rapace. S'en vont; derrière tous la tombe, âpre fossé. Se creuse; et chacun d'eux, après t'avoir blessé. Passe à travers les doigts de ton poignet tenace ;
La minute elle-même en fuyant te menace
Et, mouche au dard vibrant, se débat dans ta main.
L*aile d'un scarabée et Todeur d'un jasmin, Si tu veux en sonder le fond, sont des abîmes.
Derrière toute cime on trouve d'autres cimes.
La présence invisible et sensible de Dieu,
L'influence de l'ombre, à toute heure, en tout lieu,
Certaine, incorruptible, inexprimable, occulte.
Dérange ton calcul, ton optique, ton culte.
Ta morale, tes lois, ton doute, et par instant
Te pousse dans le rêve autour de toi flottant.
Et te fait osciller et perdre l'équilibre ;
Tu te sens garrotté, tout aussi bien que libre;
Gomment dire : La vie est cela ; la vertu
Est cela ; le malheur est ceci ; — qu'en sais-tu ?
Oii sont tes poids? Gomment peser des phénomènes
Dont les deux bouts s'en vont bien loin des mains humaines,
Perdus, l'un dans la nuit et l'autre dans le jour?
Avec quel diagraphe en prendre le contour
Et la dimension, n'ayant, dans ta masure.
Ni le mètre réel, ni l'exacte mesure?
Qu'est le bien? qu'est le mal? Tel fait est constaté;
Soit; il faut maintenant voir l'autre extrémité;
Où donc est-elle? Allez la chercher dans les sphères.
Toutes les questions sont d'obscures affaires
Que tu te fais avec les cieux illuminés ;
Le grand Tout intervient, toujours, partout ; prenez
L'existence la plus misérable, n'importe!
L'énigme de moi l'âne ou de toi le cloporte ;
Qu'on la presse, on la voit subitement grandir
Et pendre du zénith ou monter du nadir.
Rien n'est indifférent au gouffre ; le blasphème
Qu'on jette au firmament tombe dans le problème ;
Qui sait si l'on n'a pas blessé quelque rayon?
Mettre un pied sur un ver est une question ; ^^
Ce ver ne tient-il pas à Dieu ? La sauterelle " ^'
Qu'il écrase en marchant fait songer Marc-Aurèle ;
Sur un moucheron mort Pascal est accoudé.
Quel est le point connu, clair, épuisé, vidé?
Que sais-tu? Que peux-tu décidément conclure ?
L'ombre fouette ta face avec sa chevelure.
Et, t'effarant avec le ciel prodigieux,
T'aveugle en te jetant les soleils dans les yeux ;
Il te suffit un soir, fusses-tu Prométhée,
Ou Timon l'androphobe ou Constantin l'athée,
De voir les globes d'or au fond des noirs azurs
Flamboyer, affirmant le fait dont ils sont sûrs.
Pour que, devant l'horreur constellée et sereine,
Un éblouissement pontifical te prenne ;
Alors tu sens en toi l'homme en prêtre finir;
Tu ne peux plus lever les mains que pour bénir ;
Sous tes pieds chancelants tu sens vibrer la base.
Et tu t'évanouis dans la sinistre extase ;
Tu t'engloutis dans l'être ineffable, insondé ;
Tu regardes rouler le monde comme un dé.
Et ta propre figure, ombre et nuit, t'importune,
Mêlée à cette vaste et fatale fortune ;
Tu perds le sentiment et la proportion
De ton idée ainsi que de ton action ,
Voyant de toutes parts, dans l'azur, dans les nues,
Monter autour de toi des lueurs inconnues ;
Tu te penches, ému d'un frisson sépulcral,
Sur l'étrange et tragique horizon sidéral ;
Tu tombes éperdu dans les mélancolies
Des échpses, des nuits sans fond, des parhélies.
Des astres, des éthers et des espaces bleus ;
Qu'es-tu, toi le terrestre, en ce tout merveilleux
Où gravitent les Mars, les Yénus, les Mercures?
Tu tressailles d'un flot d'impulsions obscures ;
Tout se creuse sitôt que tu tâches de voir ;
Le ciel est le puits clair, la tombe est le puits noir,
Mais la clarté de l'un, même aux yeux de l'apôtre.
N'a pas moins de terreur que la noirceur de l'autre ;
Tu dis à ton évêque : Homme, où donc est Sion?
Tu fais sa crosse en point d'interrogation ;
[u charges la science infirme qui laboure,
D'instruire ton procès avec ce qui t'entoure ;
Mais qui donc osera balbutier l'arrêt?
Informer, à quoi bon ? juger, qui l'essaierait?
Tu ne connais de rien le dernier mot ; tu poses
Des arguments aux faits, des dilemmes aux choses;
Mais comment décider? Tout est mêlé de tout ;
La neige froide touche à la lave qui bout ;
La composition du destin, quelle est-elle?
L'être est-il un hasard? l'homme est-il en tutelle?
Quel est le bon ? quel est le mauvais ? que doit-on
Ajouter à Dracon pour en faire Gaton?
D'où vient qu'on se dévore et d'où vient qu'onze tue?
Est-ce qu'au papillon la fleur se prostitue ?
Le fumier est-il saint et frère du parfum ?
Tout vit-il? quelque chose, ô nuit, est-ce quelqu'un?
D'où vient qu'on naît? d'où vient qu'on meurt? d'où vient qu'on souffre?
Par l'haleine qui sort de la bouche du gouffre
Ton miroir de l'injuste et du juste est terni,
Et ta balance tremble au vent de l'infini. ^
Pour te tirer d'affaire étant si misérable, Devant l'inaccessible et dans l'impénétrable, Devant l'éblouissant et splendide secret, Pour être quelque chose et compter, il faudrait Être saint, être pur, intègre avec l'abîme, Offrir à l'absolu l'attention sublime.
Et savoir distinguer la véritable voix ;
i44 » * L'ANE.
Il faudrait s'écrier : J'aime, je veux, je crois!
Sur l'énigme en itavers de ton destin posée
Ce ne serait pas trop de faire une pesée
Avec toute ta force et toute ta vertu ;
Il ne faudrait pas être inepte, ingrat, têtu,
Recevoir du bedeau qui sur vos berceaux veille,
Une éducation annulante et pareille
A celle qu'aux matous font les tondeurs du quai,
Être un esprit métis, être un lion manqué
Qu'un cuistre abâtardit, qu'un marguillier mâtine ;
Hélas ! il ne faudrait pas être la routine.
Sourde, engrenant, toujours avec le même ennui.
Aujourd'hui dans hier, demain dans aujourd'hui ;
Il ne faudrait pas croire aux empiriques, vivre
Gomme le chien, ayant pour grand talent de suivre ;
Te r^aître d'exploits, de combats, d'échafauds,
D'esclavages, de verbe obscur, de savoir faux ;
T'en aller digérer bêtement dans ton gîte
Tout ce qu'un sacristain de force t'ingurgite ;
Te plaire dans l'absurde et t'y dénaturer ;
Opprimer l'homme utile, — éclatant, l'abhorrer;
Et le servir méchant, et l'admirer vulgaire ;
Il ne faudrait pas faire à tes flambeaux la guerre, Adorer tes bandeaux, tes jougs ; haïr tes yeux ; Être l'adulateur en étant l'envieux ; Et, lâche, appartenir aux deux puissances viles, Par un point aux Nérons et par l'autre aux Zoïles.
Ce monde est un brouillard, presque un rêve; et comment
Trouver la certitude en ce gouffre où tout ment ?
Oui, Kant, après un long acharnement d'étude,
Quand vous avez enfin un peu de plénitude,
Un résultat quelconque à grand frais obtenu,
Vous vous sentez vider par quelqu'un d'inconnu.
Le mystère, l'énigme, aucune chose sûre,
Voilà ce qui vous boit la pensée, à mesure
Que la science y verse un élément nouveau ;
Et vous vous retrouvez avec votre cerveau
Toujours à sec au' fond des problèmes funèbres,
Comme si quelque ivrogne effrayant des ténèbres
Vidait ce verre sombre aussitôt qu'il s'emplit.
0 vain travail! science, ignorance, conflit!
Noir spectacle ! un chaos auquel l'aurore assiste !
L'effort toujours sans but, et l'homme toujours triste
De ce qu'est le sommet auquel il est moilté,
Comparant sa chimère à la réalité,
Fou de ce qu'il rêvait, pâle de ce qu'il trouve !
TRISTESSE FINALE i||||^
L'âne continua, car la nature approuve
Ce couple, âne parlant, philosophe écoutant :
* Tu vois un être grave, imposant, important, Un âne sérieux, complet, bon pour tout lire,
Un docteur. Kant, c'est vrai, je sais tout, c'est-à-dire
Que dans mon triste esprit tout est doublé de rien ;
Je suis à la fois juif, parsi, turc, arien.
J'entends dans mon cerveau bourdonner en tumulte
Le blanc, le noir, amen, raca, la foi, l'insulte,
Genève, Rome, Alcuin d'où sort Calvin, oui, non,
Gujas en droit civil, Flandrin en droit canon,
L'histoire aux pieds des rois, cette prostituée,
L'abac et l'alphabet, et toute la nuée
Des érudits poussifs et des rhéteurs fourbus
Depuis Sabbathius jusqu'à Molaribus !
Le fait d'hier s'y heurte à la chronique ancienne,
Henri de Gand s'y croise avec Sixte de Sienne ;
Et je ne comprends rien à tout ce morne bruit
Sinon qu'ayant cherché le jour, je vois la nuit.
Du reste il est certain que, dans cette ombre noire
Qui sort de l'encre horrible et qu'on nomme grimoire,
A travers ces bouquins où l'homme est si petit,
C'est à moi qu'au total la science aboutit,
Car, à ce blême jour dont la lueur avare
Joint le docteur d'Oxford au docteur de Navarre,
J'ai vu de toutes parts, sur les vieux parchemins,