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CHAPITRE XXI UN COMPAGNON DE CAPTIVITE

Deux fois déjà, Eliane avait pu apercevoir le Docteur Stone, de loin, de trop loin pour lui parler, cependant; d'ailleurs, la présence continuelle de Lucia rendait l'approche du médecin impossible. Eliane se dit que si la chance la favorisait encore, elle trouverait le moyen de communiquer avec le docteur. Elle écrivit donc le billet que nous connaissons, et qui était tombé entre les mains du médecin, comme on sait. Après cela, la jeune fille était plus rassurée: quelqu'un allait s'occuper d'elle et sa délivrance ne saurait tarder maintenant, elle en était sûre.

Le lendemain de cette nuit mémorable durant laquelle Eliane avait découvert dans quel repaire elle vivait, Castello, et même Lucia remarquèrent l'extrême pâleur de la jeune fille. Au déjeuner, Castello lui demanda:

"Vous avez bien dormi, Mlle Eliane?"

— "Oh! oui," répondit-elle. "Pourquoi pas?... Je dors toujours bien, moi, vous savez, M. Castello."

— "Tant mieux! Tant mieux!" répondit Castello. "Vous êtes pâle, Mlle Lecour, et. . ."

— "Si je suis pâle," dit Eliane, "c'est que je ne prends pas assez d'exercice en plein air. Il n'est pas naturel pour un être humain de vivre sous terre. . . et je sais que je mourrai bientôt, dans cette caverne."

— "Mais," s'exclama Castello, "rien ne vous empêche de sortir quand cela vous plait et. . ."

— "Sortir!" s'écria Eliane. "Accompagnée de Lucia," aclicva-t-clle, en riant d'un rire impatienté.

— "vjuclle objection avez-vous à la compagnie de Lucia?"

demanda Castello. "Sa présence n'est-elle pas une protection pour vous, une protection fidèle?"

"Fidèle! Ah! oui, certainement!" dit Eliane, en riant

encore. "Vous avez remarqué que j'étais pâle, M. Castello et je vous en ai dit la raison. . . N'en parlons plus, je vous prie."

"Parlons-en, au contraire!" riposta Castello. "Comment aimeriez-vous nous accompagner, Lucia et moi, dans une excursion que nous ferons bientôt, en automobile, jusqu'à Bowling Green, Mlle Lecour?. . ."

"Bowling Green?... Je ne connais pas cet endroit.

Est-ce loin d'ici?"

— "Deux heures en auto, à peu près, à travers bois et vallées. . . Je crois que cette petite promenade vous ferait du bien. . . Je ne vous ai pas dit peut-être, Mlle Lecour, que j'ai une résidence à Bowling Green?"

— "Vous avez une résidence à Bowling Green. . . et vous préférez demeurer dans cette caverne!. . . Je ne. . ."

— "Un de ces jours, avant longtemps peut-être, je quitterai définitivement cette caverne pour aller habiter ma demeure à Bowling Green... C'est décidé alors, n'est-ce pas, Mlle Eliane; vous nous accompagnerez à Bowling Green?"

— "Avec plaisir! Bespirer l'air pur du dehors pendant quatre heures — aller et retour, je veux dire — me ferait du bien, je crois. . . En attendant, je me rends à la bibliothèque, me remettre au travail."

A ce moment, Eliane crut entendre comme un glissement doux derrière elle; ce bruit ressemblait à celui d'un pan de mur glissant en place.

"Qu'est-ce que cela?" s'écria-t-elle, en se retournant brusquement et donnant toutes les marques de la plus grande frayeur.

Mais elle s'aperçut bientôt qu'elle s'était trompée; l'ouverture entre la salle à manger et le couloir était libre... Allait-elle craindre sans cesse d'être emprisonnée, dorénavant?. . . Allait-elle croire à chaque instant entendre ce glissement doux des pans de mur sur leurs rainures?. . . Allait-elle craindre de rester seule dans chaque pièce de cette caverne.

OÙ elle pouvait se trouver enfermée, tout à coup?. . . La vie ne serait plus tenable alors dans cette grotte, et elle finirait par perdre la raison.

"Il faut que je me raisonne un peu," se disait Eliane, en entrant dans la bobliothèque "et que je chasse au loin cette peur, car cela finirait par me jouer un mauvais tour. . . M. Castello me prive de ma liberté, il est vrai; mais il n'a aucun intérêt à attenter à ma vie . . . Allons ! Trêve de pensées énervantes et à l'ouvrage !"

Eliane se mit à l'ouvrage immédiatement. Il s'agissait de mettre à l'ordre une édition complète des oeuvres de Molliêre, édition de luxe. Une sorte de petit couloir, dans le rocher, attira l'attention de la jeune fille; ce couloir était muni de tablettes, comme tous les autres i^ans de la bibliothèque, d'ailleurs.

— "Je vais mettre dans ce couloir l'édition complète des oeuvres de Molliêre," se dit Eliane. "Il y a juste la place nécessaire. . ."

Soudain, Lucia entra dans la bibliothèque, portant son chapeau sur la tête et son manteau sur le bras :

"Mie Lecour," dit-elle de cette voix sèche qu'elle employait toujours quand elle adressait la parole à la jeune fille, "je sors avec M. Castello. Nous serons de retour pour le lunch. . . Vous avez de l'ouvrage pour jusqu'à notre retour, je vois, et. . ."

— "Oh! oui," répondit Eliane. "Je suis à mettre de l'ordre dans une édition qui m'intéresse au plus haut point."

— "C'est bien," dit Lucia en quittant la bibliothèque.

"Quel bonheur!" pensait Eliane. "Je serai libre, jusqu'à un certain point, tout l'avant-midi et je vais apporter mon travail dans le salon ... Je veux examiner ce mur, ce piédestal de VAnge de la Caverne; qui sait si je ne trouverai pas un moyen de m'évadcr par là?. . . Peut-être (juc si je me. . ."

Les réflexions d'Eliane s'arrêtèrent court et ses projets tombèrent d'eux-mêmes, car, tout à coup, elle entendit un glissement doux derrière elle: un pan de mur venait de glisser

sur ses rainures; elle était enfermée dans la bibliothèque!. . . Ce qu'elle craignait tant, depuis le matin, était arrivé !

Un immense découragement s'empara de la jeune prisonnière et elle comprit, plus que jamais, son impuissance à lutter contre Castello, Lucia et le personnel de la caverne. Elle était aux mains de véritables bandits et impuissante à se défendre ou à s'évader. . . Des larmes coulèrent sur ses joues pâlies. . . Le Docteur Stone ferait l'impossible pour la délivrer; de cela elle était convaincue... Mais que pouvaitil?... En demandant au médecin de la sauver, n'allait-elle pas exposer celui-ci au danger?. . . Qui sait ce dont ces monstres étaient capables?. . . Et si le Docteur Stone allait risquer sa vie pour elle ! . . . Si ce Castello s'apercevait de quelque chose, bien sûr, il n'hésiterait pas à assassiner ou faire assassiner le médecin... Eliane pensa à Castello, à Goliath, à Samson, trois Hercule. . .

"Mon Dieu," pria-t-elle, protègez-nous . . . lui et moi!"

"Allons! Au travail!" se dit Eliane, ensuite. "Dans moins d'une heure à présent, on me rendra ma liberté, sans doute... L'oeil de Dieu pénètre jusque dans cette caverne: Il me protégera. . ."

Puis la pauvre enfant se mit à chanter tout haut, comme font les petits, dans l'obscurité. . . parce qu'ils ont peur.

Eliane commença à placer les livres sur les tablettes du petit couloir, et elle y travaillait depuis quelques instants, quand elle crut entendre un soupir non loin d'elle... Elle s'arrêta et écouta. . . Oui, elle entendait distinctement un autre soupir. . . Eliane sentit ses jambes se dérober sous elle. . . Qu'était-ce?. . . Elle était bien seule pourtant, enfermée uans la bibliothèque... Ce soupir?... Bientôt, elle perçut une sorte de plainte et elle crut s'évanouir de peur. . . Il y avait certainement (luclciu'un, non loin, mais, où?... Pas dans la même pièce qu'elle; c'était impossible!. . . Encore ce soupir... puis cette plainte. . .

"Y a-t-il quelqu'un ici?" demanda-t-elle d'une voix tremblante. "Qui se plamt ainsi?"

— "De grâce!" dit une voix qui semblait venir de l'exrémité du petit couloir, "de grâce, sauvez-moi 1"

— "Qui êtes-vous? Où êtes-vous?" s'écria x^nane. "Je suis eule, enfermée ici. . . Où êtes-vous?"

— "Je ne sais," répondit la voix, une voix d'homme. "Je uis captif dans cette caverne depuis ... oh ! depuis bien des innées. . ."

Alors, Eliane comprit que si cette voix lui parvenait si ;lairement, c'était par un effet d'acoustique. . . Hélas! cela ne voulait pas dire que le captif était près d'elle!

— "Je suis prisonnière tout comme vous," répondit Eliane.

— "Mais. . . vous chantiez, tout à l'heure!" dit la voix.

— "Ah!" s'écria Eliane, "je chante parce que j'ai peur. Je uis enfermée dans une des chambres de cette caverne, pour e moment, et je travaille à mettre des livres en ordre. . . Si e le pouvais, Dieu sait que je vous aiderais à quitter cet enfer ►ù je suis retenue captive depuis plus de dix mois."

— "Qu'allons-nous devenir?" dit la voix.

— "Hélas, je ne sais!" répondit Eliane. "Mais quelqu'un ravaille à me délivrer; si jamais je suis libre, je vous promets [ue je travaillerai à votre délivrance, je vous le promets!"

— "Merci! Merci!" s'écria la voix.

— "Ce sont des moonshiners qui habitent cette caverne," ontinua la jeune fille; "la loi du pays. . ."

— "Quel est votre nom?" demanda le captif.

— "Je me nomme Eliane Lecour. . . Et vous?"

— "Moi, mon nom c'est. . .

—"Chut!" interrompit Eliane. "On vient!"

En effet, Eliane entendit un glissement doux; le pan de nur séparant la bibliothèque du couloir glissait sur ses rainues: c'était Lucia qui lui rendait sa liberté, sans doute!

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