ACTE PREMIER
RANSPACH
Mou cher client, je vous offre le bonjour!
BECKMANN
Bonjour, docteur l
LE BARON
Singulière rencontre , messieurs , trois hommes comme nous, nobles, .(il se montre.) riches, (il montre Beckmaun.) OU... (il regarde Ranspach.)
Célèbres.
RANSPACH, simplement.
LE BARON
Célèbres, si vous voulez, chez un pauvre diable que d’habitude nous ne saluons même pas !
RANSPACH, se récriant.
Ahl permettez... c'est mon confrère.
BECKMANN
C’est mon parent.
LF. BARON.
Un parent qui ne vous émeut guère, généreux Beckmaun, car il n’est pas riche : un confrère que vous devez détester, savant Ranspach! car on dit qu’il a du talent... ce que je crois vrai, quoi qu’on dise.
RANSPACÏÏ.
Ceux qui sont voués au soulagement de l'humanité ont les oreilles fermées à la raillerie.
LE BARON
Pardon, mais nous devons être pressés; ne parlons pas de vos oreilles, ce serait trop long.
RANSPACH
Plait-il ?
BECKMANN
Puisque nous nous rencontrons, docteur, que pensez-vous de la santé de votre noble client, le comte de Stramberg ?
Le comte se porte à merveille ; pourtant, vous apprendriez demain qu’il est très-malade, qu’il ne faudrait pas vous en étonner. (D'un ton doctoral.) Dans l’organisme, voyez-vous, les principes vitaux sont perpétuellement en lutte avec les principes morbides qui se dégagent incessamment du jeu même des fonctions de l’appareil humain. Lu sorte qu’à travers des influences... contradictoires, mais incontestables, un principe essentiellement vital peut fléchir à tout moment sous l’action d’un principe fatalement morbide, et voilà pourquoi...
LE BARON
Votre fille est muette. (Mouvement de Ranspach.) Pas vous !
RANSPACH, poursuivant.
Voilà pourquoi M. le comte de Stramberg, d’une constitution très-robuste, est toujours en danger.
IG
LE BARON
Lecomte en danger?..
RANSPACH
Hélas ! oui.
Toujours ?
RANSPACH
Toujours.
LE BARON
Mais non.
RANSPACH
Mais si...
LE BARON
11 faut le guérir, alors !
RANSPACH
Et comment?
LE BARON
Quillez-le. (Ranspach va
pour lui répondre, y renonce et lui tourne le
dos.)
BECKMANN
Diable ! diable !
RANSPACH
Vous vous intéressez donc bien à la santé du comle, monsieur Beckmann ?
Eli! mais... oui, un peu...
LE BARON
Dites « beaucoup, » monsieuf Beckmann, dites « beau- coup; » et je veux expliquer pourquoi, docteur; cela vous apprendra quels grands intérêts vous tenez dans vos mains, et accroîtra votre importance. J’ai eu un père, moi, docteur, vous ne lui donniez pas vos soins ; je l’ai perdu cependant.
11 est mort, je crois, au sortir d’une joyeuse orgie. Ah ! c’est que mon père était un gentilhomme qui menait la vie à grandes guides, et, ma foi, un jour il a versé!... Ses deux plus ardents compagnons de plaisir étaient le comte de Stramberg et M. Beckmann ; car ce sombre comte a été trèsgai, et ce bon Beckmann-ci a été très-beau. Comme tout change ! Or, ligurez-vous, docteur, qu’à eux trois...
BECKMANN
Mais, monsieur le baron, il est inutile de dire...
LE BARON
Pardon, mon cher!... si ça m’amuse, rien n’est plus utile. Figurez-vous donc, docteur, qu’à eux trois ils avaient imaginé une manière de contrat (très-bien fait, ma foi) par lequel le premier mourant laissait aux deux autres une somme considérable à partager... mais, aux termes du même contrat, celui des deux autres qui mourrait ensuite devait laisser s i part au survivant. Qu’arrive-t-il aujourd’hui? c’est que