‹ L'ange de minuit drame en six actesChapitre 18 sur 116 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

monsieur Beckmann aime mieux que le survivant ce soit lui, et non pas le comte de Slratnberg! Est-ce croyable, de la part d’un ami!...

BECKMANN

Trouveriez- vous naturel que j’aimasse mieux m’en aller le premier?

LE BARON

Non! ob! non! Et c’est pourquoi, suivant moi, vous devez être ravi de voir pour médecin, au comte, le célèbre docteur Ranspach.

RANSPACH, vexe.

Vraiment, mon cher client, à entendre vos épigrammes ordinaires.

LE BARON

On m’accuserait d’ingratitude?

RANSPACH

On croirait que je vous ai sauvé la vie. v

LE BARON

Eli bien! rassurez- vous, voilà une chose qu’on ne croira jamais. Mais il ne s’agit pas de me sauver la vie, heureusement pour vous... et pour moi ! il s’agit de savoir ce que nous venons faire ici, tous les trois?.. (En disant ces mots, il s’appuie sur la table où est restée l’affiche de vente.)

BECKMANN

Oh! mon Dieu! moi, c’est tout simple, je suis venu voir mon petit-neveu.

RANSPACH, qui regardait autour de lui, avisant le buffet, finit par aller l’ou- • vrir, à part.

C’est cela, oui, c’est bien cela : intérieur plus que modeste... un bull’et d’où il n’est jamais sorti d’indigestion... il n’y durcit pas même une croûte de pain.

LE BARON

Que regardez-vous donc là, Ranspach, si l’homme que nous attendons est pauvre ? Voyez donc cette affiche.

RANSPACH, venant jeter un coup .d’œil sur l’affiche.

Oui, la vente de sa maison... Ah! c’est pour demain? (a luimême.) Parfait !

BECKMANN, à part.

Ils sont gênants.

LE BARON

Dans tous les cas, si nous sommes ici, ce ne doit pas être pour quelque chose de bien...

BECKMANN, comme froissé.

Ah! monsieur le baron 1..

LE BARON

Vous n’avez pas l’air de vouloir en convenir, vous autres, les vertueux!... Moi, j’avoue... Je suis venu acheter le docteur Kœrner, et c’est pour le mettre au service du mal, puisque je veux le prendre au mien.

l’ange de minuit.

RANSPACH, avec bonhomie.

Vraiment, mon cher baron, je ne vous comprends pas! vous vous plaisez à vous dire méchant, et...

LE BARON

N’allez pas dire que je suis bon!... n’allez pas me faire passer pour un imbécile; je me dis méchant parce que.je le suis, et que je veux qu’on le sache.

BECKMANN, très-étonné, à lui-même.

11 veut qu’on le sache !

, LE BARON

C’est que j’ai découvert une vérité, voyez- vous, mes braves gens! Dans ce monde (sans doute aussi dans les autres)... c’est le mal qui triomphe; regardez autour de vous, si vous en douiez, et regardez-vous vous-mêmes... Je me suis mis du parti du mal, moi, j’étais certain de toujours vaincre avec les armes qu’il fournit : j’ai toujours été vainqueur, on ne m’a même jamais blessé.

BECKMANN, à part.

Quel bavard !

LE BARON

Une fois, j’ai cédé à une tentation puérile, j’ai voulu passer du côté du bien... Ah! quelle école ! j’échouais dans tout; on m’a méprisé, dépouillé, poursuivi, traqué, écrasé : aussi comme je suis revenu au mal avec amour !

BECKMANN

Mais n’est-ce pas bien fatigant.

LE BARON

Un quoi donc?... Je me fais craindre, et l’on est fort quand l’on est redouté... voilà pour la puissance. Les hommes disent : S’il est si mauvais, c’est qu’il n’a besoin de personne ; s’il n’a besoin de personne, c’est qu’il est riche, et la fortune vient vite à l’homme qu’on croit riche... voilà pour l’intérêt.

RANSPACH

Vous m’étonnez I

LE BARON

Oh! que non!... (Reprcnaut.) Les femmes se disent : 11 est méchant cet homme, il fait peur... mais il doit cacher des trésors de tendresse... Et la curiosité les attire vers moi comme le fer vers l’aimant!... voilà pour le plaisir!... Vive le mal! il n’y a vraiment que cela de bien... Mais, pourquoi diable ! nous rencontrons-nous chez ce petit docteur Kærner?

RANSPACH

Ma foi, moi, j’ajourne ma visite...

BECKMANN, l’imitant.

Moi aussi! *

LE BARON, les arrêtant.

Moi aussi!... Mais chacun de nous reviendra sur les talons de l’autre, pour l’emporter sur le sortant, n’est-ce pas? Fni-

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