‹ L'ange de minuit drame en six actesChapitre 39 sur 116 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

KARL, à Ary.

Je t’en prie, mon ami, ne bois plus!

ARY

Et pourquoi? S’il est vrai que tous les bonheurs tiennent dans un verre, pourquoi m’empêcher de boire? De l’ivresse naît l’espérance ; moi qui n’espère plus, laisse-moi boire. Ah! je ne suis pas ivre encore, va; car on oublie en buvant, et je me souviens toujours ! (Marguerite est au-ilessus de Karl et d’Ary. Ils ne peuvent la voir; elle se penche pour écouter.) Je me Souviens qu’il y a

là-bas, rue du Chemin-Rouge, une pauvre vieille femme qui, bientôt, sera sans asile...

MARGUERITE, à part.

Que dit-il?

> ARY, continuant.

Qui a dîné encore aujourd’hui, et qui demain, peut-être... (Avec douleur.) Oh ! ma mère ! ma mère !

KARL, cmu.

Mon ami!

MARGUERITE, toujours penchée 6ur Ary et sur Karl.

Oh ! pauvre Ary ! pauvre Ary !

ARY, relevant la tète.

Qui donc a prononcé mon nom?

MARGUERITE

Oh ! qu’il ne me voie pas ! (Elle disparaît.)

ARY

On a dit : Pauvre Ary !... (souriant tristement.) C’est mon bon ange, peut-être... mon bon ange que j’afflige là-haut, comme je VOUS afflige Yous-ânêmes ! (s’efforçant de reprendre sa gaieté.) Allons! c’est fini, c’est Uni, je veux être gai!... (prenant son verre.) Tonnerre! combien de verres de genièvre coûte donc un éclat de rire? Mais, parbleu! j’ai juré que je serais ivre ce soir, et je le serai ! Aidez-moi, vous autres 1 Tenez , tandis que je viderai un verre, vous m’en remplirez un autre; comme ça, ça ira plus vite.

GARDEN, riant.

Eli bien, après? quand tu seras gris tout à fait?

ARY, buvant.

Eli bien, je serai au septième ciel, imbécile, puisque enfin j’aurai ouhïié la terre.

GARDEN, s’emportant.

C’est possible que... Mais ne m’appelle plus imbécile, toujours. Je suis querelleur, moi, quand j’ai bu, on te l’a dit, et...

, TOUS

Gard en !

RANSPACH, sortant de la maison.

Décidément, je ne me sens pas bien, et je crois que ce damné baron a réussi à... Je vais me mettre au lit. (En remontant, il rencontre Ary, et tourne brusquement à droite pour l’éviter.)

l’ange de minuit.

ARY, le reconnaisaant.

Ranspach ici! ici même! (Avec colère.) Ah! il est dit que je ne pourrai pas oublier!

GARDEN, que les autres voulaient calmer.

Ah! mais c’est que, depuis que j’ai renoncé à la médecine, je porte une épée au côté, moi !

KARI., s’échauffant.

Quand tu y porterais l'arsenal, au côté, je n’entends pas que tu parles ainsi à Ary Kœrner.

TOUS

Karl a raison ! (Ary , qui a suivi Ilauspach du regard, redescend avec colère.)

ARY, avec une fièvre qui va croissant. •

Non , messieurs, c’est Garden qui a raison ! Laissez-le dire : il a raison, puisqu’il porte une épée. Oui, Garden, bien dit, mon flls ! L’épée en main et non la plume. L’épée en main, et l’on gagne une épaulette ou une tombe glorieuse ! L’épée en main, et cela en fait luire d’autres, et si, dans l’éclair de la sienne, on sait les entraîner, on donne des lois au monde. Mais avec une plume, à quoi arrive-t-on ? A pâlir, dans l’obscurité, sur un labeur ingrat qui ne vous payera qu'en cheveux blancs et en misère vos belles années consumées dans les veilles! Oui, oui, Garden, tu as raison ! L’arme

J [ui tue vaut mieux que la science qui sauve !... Aussi je veux aire comme toi : dès demain, Garden, l’épée en main ! et nous nous en irons tous les deux par les rues de Munich en criant : « Holà ! toi, holà l vous tous qui vouliez que je vous guérisse, venez que je vous tue! » Mais venez aussi, vous, tous les égoïstes, tous les imposteurs!... tous lesBeckmann et tous les Ranspach de la Bavière; venez que je vous perce, non le cœur (vous n’en avez pas), mais la cassette qui vous en tient lieu, et je pourrai ensuite jeter à la face- des idiots qui ont cru à vous tout l’or que vous leur avez volé !

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