SCÈNE VI
ARY, endormi, MARGUERITE.
MARGUERITE, sortant de la maison, avec précaution.
Mon père et le baron de Lambech sont là, (Montrant la droite.) attendant un batelier, j’ai donc bien cinq minutes à moi. Si je pouvais parler à Karl !... (Regardant autour d’elle.) Personne 1...
- Ils sont partis !... Hélas! qui sait quand je reverrai mon frère à présent ! (Apercevant Ary endormi.) Alt! Serait-ce lui? (Elle s’est approchée.) Non. Eh! mais, je ne me trompe pas, c’est son ami, c’est Ary Kœrner!... (Elle se penche sur lui.) Comme il est pâle ! Oh ! il me semble voir le Génie souffrant sur son front fatigué; oui, tout, dans ses paroles, dit qu’il a bien souffert!.. Ohl Mais... a-t-il souffert seulement dans son amourde lils ?..
i/ange de minuit.
ARY, rêvant.
Oh ! comme je t’aime, toi !
MARGUERITE, à part.
Toi? Qui donc?
ARY, «le même.
Comme je t’aime !... ma mère !
MARGUERITE, à part, avec un mouvement de joie.
Ah !... c’est sa mère! (se rapprochant un peu.) Il a chaud comme dans la lièvre, et cela peut être dangereux à l’heure où la fraîcheur va venir avec la nuit. ( Elle 1 ui essuie doucement le front avec son mouchoir, en disant : ) Il 1)0 le Saura jamais. (Ary s'éveille alors ; en passant la main sur Son visage, ses doigts rencontrent le mouchoir, le serrent cl le gardent. Marguerite, effrayée, a fait un*bond et est passée à gauche.)
ARY
Qu’est-ce donc?... Une femme? (L'admirant.) Oh ! que vous êtes belle !...
MARGUERITE, très-troublée.
Taisez-vous!... Laissez-moi !... pardonnez-moi !...
ARY, qui s’est levé.
Que vous ôtes belle, mon Dieu !...
MARGUERITE, regardant au loin, A droite.
Ah ! Comment fuir !... (Elle se jette dans les arbres. Dans l'obscurité, Ary l'a bientôt perdue.) Ah! mOIl mouchoir!... (Elle a fait un détour qui a dérouté Ary, et elle vient ramasser le mouchoir qu'il avait laissé tomber. Ary, revenant, Marguerite l'évite de nouveau en se jetant dans le fourré, et, de loin , comme lui envoyant un salut de la main : ) Adieu!... adieu !... (Elle disparait.)
ARY, cherchant en vain autour de lui.
Ah ça! mais... j’ai donc la lièvre?... Cependant, il y avait une femme... là... tout à l’heure, et maintenant... (En parlant
ainsi, il est descendu vers la rive ; tout A coup il s'arrête, et la lune, éclairant son visage, on voit scs yeux dilatés regarder quelque chose au loin avec une (isité étrange. Après un silence plein d'angoisses, il reprend.)
Ali! mais... décidément, suis-je bien éveillé?... et n’ai-je pas encore les visions du rêve ?... Qu’est*ce donc que je vois à présent, qui s’avance vers moi du fond de l’horizon?... C’était... un point blanc... comme une voile perdue, tout à l’heure, c’est... comme une statue à présent!... Elle approche 1... elle approche encore!... dans une barque noire, sans voile et sans batelier!... La forme de statue est debout à la proue, la tète haute !... l’œil tixe ! ... et, de ses bras fermés, retenant sur son épaule un long manteau blanc!... C’est funèbre !... et jamais je n’ai ressenti ce que je ressens devant celte barque sombre et celle femme pâle qui avance, qui avance toujours !... J’ai froid ! La barque aborde, la statue s’anime!... Elle vient... elle vient vers moi! Oh ! je sens mes cheveux frémir jusque dans leurs racines