ACTE DEUXIÈME
recommence dans leur sein, pour être interrompue encore, et recommencer toujours!... « Horreur !» disais-tu ! regardemoi donc!... Va! je ne suis pas si effrayante qu’on le dit, et surtout, je ne suis pas méchante : ce sont les tâches qui me font croire mauvaise; ceux qui sont grands et bons ne me craignent pas. Tu le sais bien, Ary, tu as vu mourir ton père!...
ARY, avec étonnement.
C’est vrai ! je l’ai vu mourir!... Mais... j’étais seul avec lui quand il est mort!...
LA STATUE
Tu ne me voyais pas; mais il me voyait, lui!... Dans ses souffrances, il m’avait appelée, et j’étais venue; bientôt, il me souriait dans son dernier sommeil.
ARY
Oui, oui.
LA STATUE
C’est que, si je suis méconnue de ce côté de la tombe, on me bénit de l’autre côté. On croit donc bien peu à d’autres mondes, que je suis tant redoutée dans celui-ci? On chante la vie ! mais la vie ne peut rien sans moi qui lui fais de la place; je suis la sœur de la nature, et je m'entends avec elle pour faire l’avenir au genre humain !
ARY, dans une sorte d’extase.
Oh! tu me parles comme mes insomnies m’ont parlé souvent !... (Avec effort.) Mais il n’importe! ce pacte odieux que tu voulais me proposer, je le repousse... Poursuis ton œuvre! je ne t’aiderai pas à l’accomplir... Je refuse!
LA STATUE
C’est bien, luttons encore... Ta puissance finira avec ta vie; j’ai le temps d’attendre, moi... j’attendrai! (Après un temps.) Ah! il est courageux, à toi, de me refuser ce que je te demande, à moi qui pouvais, en échange, te donner tout ce que tu désires!... La gloire d’abord.
Je refuse !...
LA STATUE
La gloire et la fortune.
ARY
Je refuse 1...
LA STATUE
La fortune et l’amour !
ARY, tressaillant.
L’amour!... ,
LA STATUE
Oui, car celte jeune fille que tu as entrevue dans le délire de la lièvre, elle existe!... et si tu étais riche et puissant, elle pourrait être à toi, car elle t’aimerait! Elle t’aime !
ARY, avec feu.
Moil ... je serais aimé de !... (Avec force.) Je refuse !
l’ange GE S11NU1T.
LA STATUE
Tu as encore ta mère? (Mouvement d’Ary.) Elle est bien vieille, sa vieillesse t’épouvante!... Demain, peut-être, il lui faillira, pour vivre, tendre aux passants ses tjiains tremblantes.
ARY, avec douleur.
Ma mère!...
• LA STATUE
Demain, peut-être, il lui faudra courber son front humilié devant un refus !... et alors... elle m’invoquera à son tour, et je viendrai !... lit, cette fois, je m’appellerai la faim!..
ARY, avec un cri de douleur.
Ah! tais-loi!... tais-toi!... J’accepte!... Parle, parle vite!
LA STATUE, revenue au ton grave et calme.
Lorsqu’un malade devra succomber, ma présence t’en avertira. Si alors mon bras s’appesantit sur lui, si mon doigt le touche, si mon baiser le glace... laisse-moi faire.
ARY, à moitié fou.
Oui, oui... je te le jure!... je t’obéirai!... je l’abandonnerai!... (Avec effroi.) La faim!... ma mère!...
LA STATUE
Ta mère sera mon otage !... *
ARY, frissonnant.
Elle!
LA STATUE, continuant.
11 le faut! souviens-toi de notre pacte!... Adieu ! j’emporte
t.1 parole, Ary Kœrner! (Eu disant CCS derniers mois, la statue, qui s'était rapprochée du fleuve, a disparu peu à peu comme une vapeur.)
ARY, avec un cri.
Son otage!... ma mère!... Qu’a-t-elle dit?... Mais ce que j’ai consenti là est infime!... Arrête!... Écoute !... Reviens!..,
(Ary s’élance du côté où l'ombre a disparu. — Il n’y a plus rien de visible» — Ary pousse uu cri et tombe évanoui dans les roseaux de la rive.)