ACTE QUATRIÈME
ARY
Je ne connais, moi, monsieur, qu’un comte île Stramberg, celui que chacun vévère.
LE COMTE, amèrement.
Attendez!... (Après un temps. ) Parmi mes compagnons de jeu, de mascarades et d’orgie, les premiers, c’étaient : Beckmann, devenu, en vieillissant, l’homme que vous avez connu, et... le baron Dietrich de Lambecb, le père du baron actuel. Dietrich était le plus âgé d’entre nous. Au temps dont je parle, c’est-à-dire au temps de mon mariage, il était veuf, il était père, et, déjà, en vices et en fourberie, son lils, qui n’avait que vingt ans, l’aurait surpassé lui-même. Il l'a surpassé!
KARL
Cet homme!... Comme ma haine l’avait bien deviné!
- ARV.
Notre haine!...
LE COMTE, continuant.
Je me mariai. En épousant votre mère, Karl, je méconnus un grand caractère, un cœur plein d’amour, et le mariage n’interrompit point ma folle vie. Une nuit, Beckmann donnait une fête où chacun devait porter un costume de son choix. 11 y parut un homme, le plus fou, le plus ardent de tous, qu’on annonça par ces mots : Le capitaine Satan! (Mouvement de Karl et d’Ary.) Attendez!... Ce costume infernal, avec l’épée au côté, l’homme... dont je parle... le portait donc chez Beckmann... Vers le milieu de la nuit, il était assis à une table de
J eu, dans un salon écarté, en tête-à-tête avec le baron de Lamlech, vêtu, lui, de soie et de velours, sans armes... Tous deux... tous deux...
ARY
Courage, monsieur le comte!
LE COMTE, avec un effort.
Tous deux étaient ivres!... Tandis qu’ils jouaient leurs biens, ceux de leurs familles, leur parole! une querelle s’élèva, qui, en peu d’instants, perdit toute dignité, et devint furieuse comme une bataille... Ils ne trouvaient rien d’assez outrageant à se jeter à la face... Le baron, surtout, insultait... l’autre dans le peu d’honneur qui restait à l’autre, et leur furie allait croissant toujours!... Dans ce délire, tout à coup, le baron tomba à terre!... Il y restait brisé, anéanti, réduit à l’impuissance! Mais... rien ne pouvait apaiser la rage du Satan au paroxysme de l’ivresse, et... son ennemi à terre... sans armes... sans forces!... d’un seul coup de son épée... il... il le tua!...
KARL, fremissaut.
Et cet homme... ceSalan... c’était?...
LE COMTE, courbant le genou, et avec «les sanglots.
Grâce!... c’était ton père !...
94 l’angë de mincit.
KARL, reculant.
Oh!...
ART, comme recueillant ses pensées .
Oh! je me souviens, moi! je me souviens!
KARL
Relevez- vous, mon père !
ART
Debout, monsieur le comte, et écoutez-moi 1 Oh ! vous êtes bien coupable ; mais, du moins, vous n’aurez plus à vous reprocher la mort d’un homme !
KARL, avec espoir.
11 se pourrait?...
Qu’entends-je ?...
ART, continuant. •
La blessure que vous avez faite n’aurait point été mortelle, et, d’ailleurs, votre ivresse furieuse n’a frappé... qu’un cadavre.
LE COMTE
Mais c’est impossible !
ART
C’est la vérité !... Vous, monsieur le comte, parti précipitamment, vous n’avez pu le savoir : eh bien, le corps de M. de Lambech ayant été secrètement transporté chez lui, son lils appela un médecin pour constater la mort, (Appuyant.) qui le faisait baron. Ce médecin, c'était le docteur Magnus Kœrner, mon père. Reconnaissant que le coup d’épée n’avait pu causer la mort, il étendit son examen, et découvrit au cœur la rupture d’un anévrisme récemment parvenu à sa période extrême... 11 se üt rendre le compte le plus exact de tout ce qui se rattachait à la maladie et à l’événement, et M. Fritz de Lambech ayant aidé froidement à ces investigations, il résulta de l’examen que la mort, inévitable pour le baron, avait précédé le coup d’épée.
LE COMTE, un instant joyeux.
O mon Dieul mon Dieu! (s’arrêtant ) Mais, en réalité, suis-je moins coupable? (Accablé.) Non, non I et je ne me pardonnerai jamais 1
KARL, vivement.
Mais alors... le baron Fritz savait cela?
ARY
Il l’a su le premier.
LE COMTE, se redressant.
Il le savait !... et, pendant vingt ans, il m’a fait vivre avec cette pensée terrible : je suis un meurtrier 1... Il savait... et il
n’a rien ditl... (Avec une force fiévreuse, qui va toujours en augmentant.) Ahl c’est que vous ne savez pas, vous, tout ce qui s’est passé dans cette nuit fatale !... J’étais chez moi, résolu à mourir... L’arme était prête... la confession signée!... Tout à coup, uu jeune homme parut devant moi : c’était le fils du baron de