M DU BAGNE
entraîné... Vous lui direz que je la regrette, M. l'abbé, vous lui direz qu'après Dieu, toute ma tendresse lui pour elle...
Il aperçut le clocher du village... On sonnait on ■las...
— C'est ma mort qu'annoncent les cloches de la paroisse... Elles fêtèrent mon baptême, elles invitent a prier pour moi.
La maison de Catherine était maintenant visible.
Devant la blanche muraille était tendue une serge noire, sur un petit autel étincelaitun crucilie de cuivre entre deux chandelles allumées et de deux gros bouquets de scabieuses : la fleur des veuves est la fleur du deuil. Sur la porte, debout immobile, les yeux fixés sur la charrette qui s'avançait, se tenait Catherine, la mère de douleurs... Elle vit que je lui montrais le ciel, comprit qu'elle était exaucée, et fendant la foule, se glissant entre les gendarmes, elle s'écria :
— Messieurs les soldats, monsieur le bourreau, Julien va mourir... je vois le couteau, le glas tinte,.. Il se repent, il espère en Dieu, laissez-moi lui dire que je lui pardonne.
Devant cette grande douleur les agents de l'autorité reculèrent.
Oui, dit Catherine, oui, mon Julien, tu n'es pour
moi ni innocent, ni criminel, tu es mon fils... je suis ta
... je l'aime toujours... meurs en homme... meurs
en chrétien ! ta mère t'assiste de ses prières, ta mère te
bénit encore.
Le condamné s'agenouilla, le De prufundis fut récité à haute voix, Julien ôla le chapelet de son cou et l'enlaça d'ans ses doigts.
— Vous viendrez le reprendre... Vous m'ensevelirez.,, balbutia-t-il.
— Oui ! fit la mère...
Julien monta sur l'échafaud, demanda pardon à tous du scandale qu'avait causé son égarement, des crimes qu'il avait commis, puis se tournant vers moi :
— Je vais mourir, monsieur, et ceux que le bon
Dieu rappelle voient quelquefois bien des choses
Sans vous, quelle que soit la bonté de M. l'aumônier, je serais mort dans l'impénitence ; vous trouvez le joint du cœur... Vous avez ce qu'il faut pour les prisonniers et les maudits... Ah ! donnez-leur votre vie ! Vous me sauvez, vous en sauverez bien d'autre !,.. Ne pleurez pas, monsieur l'abbé !... eu plutôt, oui, pleurez ! c'est par les larmes, par l'élan, par la pitié qu'on s'empare des âmes, quelque perverties qu'elles soient!...
Mon ami et moi nous l'embrassâmes... Le couperet tomba.
Une femme en deuil prit dans son tablier la tête coupée, s'agenouilla près du corps déshonoré, l'entoura d'un drap blanc, dénoua douccmenfles mains crispées qui serraient le chapelet et se dirigea vers le cimetière. Nous la suivîmes, et Julien lut enterré dans un coin obscur du champ de repos de Bioval.
Les paroles de cet homme, le conseil qu'il m'avait
donne du haut de l'instrumenl d lice, la seconde
ftie dont je crois que les mourants sont parfois doués par le ciel, ont décidé de ma vocation. Désormais je ne pouvais être qu'aumônier d'une prison ou d'un bagne... Je crus que les prisonniers dont la plupart font un court séjour dans la maison de détention, étaient suffisamment guidés, éclairés, instruits par les aumôniers spéciaux... Le bagne m'attirait... le bagne d'où l'espérance semble bannie... le bagne qui renferme les damnés de ce monde... Je fis des démarches... l'abbé Légal venait de mourir, j'arrivai à Brest, et j'y ai trouvé tant de douleurs, de misères, de tortures que je bénis Dieu de la vocation spéciale qu'il m'avait fait connaître par la Louche de Julien.
Oui, monsieur, j'ai cru souvent, je crois encore que c'e^t ma vrai voie ! comme le disait Julien dans son langage naïf, je trouve le joint, le côté vulnérable, sensible de ces hommes chez qui tout sentiment ne saurait s'éteindre... Je les attire presque infailliblement... Ceux qui me résistent, eh bien 1 je les remets encore entre les mains de Dieu !
— Vous avez raison 1 dit M. Monvel, c'est une vocation spéciale.
— Souvent, reprit l'abbé Pascal, je me suis entretenu de ces choses avec Cyrille deBreteuil, mon condisciple à Sainte-Anne. Il quitta L'humble séminaire de campagne pour Sainl-Sulpice où il acheva ses éludas. Sa foi ardente, son courage, son enthousiasme le portaient vers
s lointains où n'a pas encore lui la lumière de la lui. Il était né missionnaire. Parti pour l\Améri-
que, il était revenu à Paris rapportant les cendres de son angélique sœur, Viatrice de Breteuil. Que de fois, entre les voyages du zélé propagateur de l'Évangile, nous sommes-nous entretenus de nos missions diverses. 11 court visiter l'Indien naïf que gouverne la loi naturelle, il brave le climat neigeux du Kamschaika; sa course ne s'arrête que là où finit le monde habité... Moi, j'ai pour royaume l'enceinte d'une tanière dans laquelle les botes fauves de l'espèce humaine sont enfermées. Je rappelle peu à peu la foi, la charité, l'espérance dans les âmes. Je laboure cette terre inculte, j'arrache les plantes vénéneuses pour semer le bon grain, trop heureux quand le succès couronne mes efforts, quand le mourant presse la croix sur ses lèvres, quant l'agonisant avoue les crimes de sa vie ! J'ai voulu me faire le Las-Casas du bagne ! Il faut que la doctrine du Christ, quia tant aimé les pécheurs, triomphe des natures les plus féroces. J'ai offert ma vie en sacrifice, pour mes malheureux enfants. Je voudrais être leur espérance, leur rédemption et leur salut ! Le Sauveur qui a divinisé le pardon sur la terre; le Christ qui a promis au pauvre déshérité des biens de ce monde sa part à coté de lui et presque une royauté dans le ciel, triomphera infailliblement, même dans ces sépulcres hideux. Il nous faut devenir les Fénélon, les Vincent de Paul de ces infortunés; le ciel aura pour nous des joies et des consolations inappréciables, pour nous payer d'avo?r rappelé des brebis égarées au bercail du pasteur. — Voilà, monsieur Monvel, l'histoire de ma voca-
84l l'awgi du bagne
tion : l'appel fortuit d'un confrère, le mot d'au con-
damné à mort..
Le commissaire de marine était vivement ému.
— Vous êtes un apôtre, lui dit-il.
— Vous devez Ctre le législateur i répondit iaumô-
nier.
— Et?... demanda M. Monvel.
Vpua agissez parfois comme un code.
XV! Il
LE RÊVE DE l/A IBÉ PASCAL
Plaas. -r- Travaux. — Suppression des chaînes. — Le ministre de l'Évangile devieni organisateur.
Lorsque le commissaire de marine eut parcouru >a correspondance, il se retourna vers l'aumtnier :
— Je vous écoute, dit-il.
— J'ai cherché longtemps, dit l'abbé Pascal, s'il ne serait pas possible d'organiser un système qui, en maintenant la répartition par classe des condamnés, offrit en môme temps des moyens d'assurer la sûreté des bagnes, d'améliorer le moral des forçats, d'obtenir, par rapport aux différents travaux qu'on y exécute, les meilleurs résultats possibles. J'ai cru voir qu'un des vices du régime ordinaire était le défaut d'organisation. En agissant sur des masses entre lesquelles n'existe aucun lien, on rencontre constamment une force d'inertie qui paralyse et fait avorter les plans les meilleurs. Les hommes n'y sont point individualisés; aucune solidarité n'existe entre eux ; l'action des agents de surveillance ne pénètre point dans les masses et se trouv < 1 1 surface; l'emploi que l'on fait des condamnés manque d'ordre, de
régularité, de continuité, de justice ; il est préjudiciable aux travaux exécutés comme à ceux qui les exécutent. La surveillance des travaux et celle des forçais devrait être conGéeaux mêmes agents.
— J'y réfléchirai, dit M. Monvel.
— Je créerais un bagne composé de quatre salles immenses, aérées, dans lesquelles des conduits laisseraient passer sous les îils de camp une eau courante qui entretiendrait la salubrité dans les dortoirs et concourrait avec de nombreuses fenêtres à purifier un air trop rare et rendu pestilentiel par les exhalaisons et les miasmes qui s'y concentrent ; dans chaque salle seraient disposés quatre bancs sur lesquels prendraint place cent vingt à cent trente coudamnés, mais espacés de telle sorte que chaque forçat occupât seul l'étroite place qu'on lui accorde pour la nuit. La chiourme serait divisée en deux catégories : celle des condamnés à temps, celle des condamnés à perpétuité. La première occuperait trois salles, la quatrième serait réservée aux hommes de la seconde.
Les condamnés à temps seraient affectés aux trasaux d'art et d'intelligence. Les travaux de force seraient réservés aux condamnés à perpétuité. En outre, les condamnés à temps seraient classés par corps d'état; ceux qui n'en ont point appris ou ont jadis exercé des professions inutiles aux travaux des ports, deviendraient apprentis dans une proportion mesurée aux divers besoins des chantiers.
Les condamnés seraient eux-mêmes intéressés au bon ordre; sur dix hommes on choisirait un chef et un sous-
chef; deux escouades de ce genre obéiraient à un caporal et prendraient le nom de brigade, laquelle i vrait les ordres d'un sergent; six brigades formeraient une compagnie, un sous-adjudant serait à leur fête et gouvernerait un des bancs; le commandement de la salle entière serait confié à un adjudant.
La moralité, la sûreté et le bon emploi du temps dans les chantiers seraient du ressort des adjudants, des sous-adjudanls et des sergents.
Je passe sur l'organisation du détail
Les forçats de chaque escouade seront classés par rang d'ûge : les chefs et les sous-chefs sépareront les compagnies en demi-escouades. Pour la facilité du travail, les condamnés à temps porteront la chaussette et une petite manille d'acier.
Je supprime l'accouplement, et j'en fais seulement un moyen de correction.
— Je le souhaiterais aussi, dit le commissaire de marine, il achève de pervertir les jeune forçats.
— Le forçats qui se serait évadé reprendrait ses fers; il en serait ainsi des chefs ou des sous-chefs qui, ayant eu connaissance d'un projet d'évasion, n'en auraient pas averti l'autorité.
— Le système intérieur du bagne étant moins rigoureux, dit Monvel, les évasions ne seraient pas aussi fréquentes.
— Je le crois, monsieur.
Le commissaire de marine écrivit une note en marge d'un cahier et l'a^monier reprit ;
248 l'auge du bagne.
— Je supprimerais la double chaîne pour les incorrigibles; mais c'est à ces coupables dont l'influence pernicieuse agit d'une façon déplorable sur la masse des condamnés que j'appliquerais la peine du système cellulaire. A cet effet, je ferais construire un bâtiment renfermantunecinquantaine de cellules, ayant chacune trois mètres de long sur deux de large, et éclairées en haut par une fenêtre placée à deux mètres au-dessus du sol. Ce bâtiment serait défendu par un double entourage de chaînes. Je ne doute point que les effets produits par un système moins sévère ne permissent bientôt de réduire considérablement le nombre des gardiens.
Je souhaiterais qu'il existât peu ou plutôt point de rapports entre les individus condamnés à temps et les bonnets verts. On les supprimerait au chantier comme au bagne ; il en serait de même à l'hôpital.
Remarquez, monsieur Monvel, que ces changements, loin d'augmenter les dépenses , ne tendent qu'à les diminuer.
Il est juste que la compensation des frais se trouve dans les travaux des condamnés, ou du moins, doit tendre à approcher le plus possible de ce résultat. Dans les ports, le galérien doit être considéré comme un ouvrier; chacun d'eux est tenu d'exécuter une tache qui n'excède point ses forces, mais qui, en le préservant de la paresse augmente le salaire dont il dispose pour améliorer sa position, ainsi que la ?nàsse dans laquelle il trouve une ressource en quittant le bagne.
Four cela, les luirais devraient cire occupés aux
mômes chantiers, y arrivera son de la cloche qui appelle les autres ouvriers, ne pas le quitter avant eux ; on devrait, autant que possible, et sauf les cas d'une surveillance spéciale, leur faire oublier, s'il est possible, qu'ils ne sont plus des galériens, mais des artisans.
— Ils s'évaderont davantage, dit Monvel.
— Ne le croyez pas ; les condamnés à temps supportent assez patiemment leur peine, et nous avons parlé des mesures à prendre pour les récidivistes.
* — Et le service journalier, comment le réglerezvous ?
— Je ne voudrais point que des hommes fussent spécialement affectés à cet emploi ; les galériens de chaque escouade le rempliraient à tour de rôle.
— Cela éviterait des préférences, dit Monvel.
— Parlons des travaux, reprit l'abbé; beaucoup des condamnés travaillent à la journée?
— La plupart.
— Le calcul des bénéfices produits par l'emploi des forçats à la journée, est, vous le savez, un chiffre illusoire. Pourquoi ne travailleraient-ils pas tous à la tâche ?
— Le mode de travail à la journée entraine des abus, c'est vrai...
— Que ne compense aucun avantage. Maintenant, dans l'intérêt de la justice, il est à souhaiter que ces malheureux reçoivent un salaire ; mais il conviendrait d'établir des tarifs différents pour les deux catégories, et d'exercer sur la somme gagnée par les condamnés à
2oU l'ange du bagne.
temps une retenue destinée à leur être remboursée au moment de leur libération.
— On le fait déjà, monsieur l'abbé.
— Kt peut-être bien des malheureux ont-ils du h erttc sage précaution de ne pas retomber dans le gouffre d'où ils sortaient. Je proposais seulement une réforme.
— Laquelle?
— Le paiement journalier de ce salaire.
— Quelle comptabilité !
— Vous simplifieriez aisément votre répartition grâce à mon système de brigade. Le paiement quoditien encouragerait le travailleur, chaque soir il pourrait se due : demain j'adoucirai mon sort. On solderait régulièrement aux adjudan's des à-comptes réglés sur l'effectif des escouades qui rapporteraient la preuve qu'elles auraient exécuté les taches imposées. Du reste, U > métrés d'ouvrage pour arrêter le décompte de chaque escouade et de chaque condamné ne seraient faits qu'a la fin du mois.
— Une chose que je déplore, dit Monvel, c'est le mélange des ouvriers libres et des forçais dans les ehantiers ; le coupable y gagne rarement, l'honnête homme y perd presque toujours.
— Pëmxek est une exception.
— Comme le pauvre Lolo, dit le commissaire.
— J'allaifl aborder cette question, monsieur; je ne voudrais auprès des forçats que dei maitres et des eon-
itllrea pour les diriger dam leun travaux.
— Jamais totll les réaullâU dont vous l arlez ne seront
obtenus, ici nous n'avons point pour les bagnes un comité copié sur celui des prisons, chargé de proposer toutes les mesures qui paraîtraient propres à perfectionner le régime des chiourmes.
— Fondez-le !
— Qui nous secondera?
— Tout le monde ! le clergé d'abord, les magistrats, l'autorité. Vous aurez à la tête de ce comité l'administrateur du bagne, le commissaire -rapporteur près des tribunaux de la marine, un membre du conseil de santé et quelques hommes dévoués à ceux qui souffrent, soit que la société les adopte, soit qu'elle les repousse de son sein.
J'arrive à un point plus difficile, je voudrais confier à des forçats la garde d'un certain nombre de forrats.
— Ceci est illusoire, mon cher abbé.
— Pourquoi, dans les colonies, des esclave? commandent à d'autres esclaves.
— Ce n'est pas la môme chose.
— Je vous accorde que ceci présente des difficultés. Cependant vous avez déjà des forçats chefs d'ouvrage qui dirigent les travaux de leurs camarades et reçoivent une paie plus élevée.
— Comment, l'abbé, vous ne faites porter qu'une manille aux condamnés à temps, et - ous croyez maintenir la sùieté des bagnes en confiant à des condamnés la garde de leurs compagnons.
— Nous avons commencé par éloigner les homme*
2o2 l'ange Dl U.\
dangereux; ceux-là nous les accouplons. Plus les autres jouiront d'une existence supportable, moins ils auront le désir de s'évader ; la crainte d'être remis en couple agira d'une façon puissante.
— Il y a du bon dans ce que vous dites, monsieur Pascal, continuez.
— Je reprends, vous réduirez de beaucoup le nombre des forçats travaillant dans les chantiers en employant plus de machines, de la sorte, vous ne serez pas obligés d'employer un nombre d'hommes plus élevé que celui dont se compose la seconde catégorie.
— Mais si vous faites des ouvriers des forçats, il faudra un apprentissage.
— J'y arrive. Faites faire aux condamnés non pas un apprentissage machinal et d'imitation, mais un apprentissage raisonné, les pertes de temps seront moindres, et les maîtres seront tenus d'enseigner avec plus de méthodes. J'en ai fait des ouvriers , ce n'est pas tout : dans chaque salle serait établie une école. Tous les condamnés, même les condamnés à perpétuité pourraient jouir des bienfaits de l'enseignement.
— Qui donnerait ces leçons?
— Moi, si vous le voulez ! d'ailleurs , faites un appel à mes confrères, et les membres de la société de saint Viucent de Paul accourront empressés pour instruire ces malheureux. Fermez les prisons et les cachots du bagne, agrandissez la chapelle, rendez le travail facile, supprimez les chaînes, répandez les lumières de l'intelligence, brisez l'anneau d'accouplement.
— Toujours votre système, monsieur Pascal, la charité.
— En connaissez-vous un autre.
— Oui, la terreur : on en a essayé.
— Quel profit en a-t-on retiré? Aucun. Je me fais fort d'amener à moi les natures les plus endurcies en descendant jusqu'à elles... Aimer, soutenir, consoler, c'est le remède unique, le seul, puisque le divin Maître n'en a pas employé d'autre.
— Que diriez-vous, si de vos rêves je formais un mémoire ?
— Je m'en réjouirais pour les malheureux ! L'abbé Pascal se leva.
— Il est tard, monsieur Monvel, je me retire, heureux d'avoir confié à un homme digne de ce titre, ce que j'ai médité au pied de la croix... je n'ai point tout dit encore... ces misérables passent quelque fois dix ans, vingt ans, sans qu'une toile rafraîchissante approche de leurs membres. Il leur faudrait un matelas, le varech n'est ni rare ni cher sur nos côtes ; des couvertures assez grandes et assez épaises pour les garantir du froid, enfin le droit d'ôter leurs vêtements sinistres ! la nuit, la nuit pour ces malheureux n'est souvent qu'une nouvelle torture !... Oh ! quand je pense à ces choses, monsieur Monvel, je me dis que ma place n'est point dans la chambre que j'habite, que je devrais être près d'eux, dans la môme salle, roulé dans un capot, prêt à courir à leur appel, et partageant du moins l'une de leurs
plus grandes souffrances.
M I i- a. ma: m K46RI.
— Grand cœur ! fit Monvcl en prenant îes main- de l'abbé, si vous pouviez, comme Vincent de Paul, \ charger des fers de l'un d'eux* il y a longtemps que
vous auriez la vareuse.
— C'est \ rai ! répondit l'aumônier.
— Qui les consolerait alors?
— Un autre prêtre, nous avons tous le môme Maître]
— Avant que vous partiez, dit le commissaire de marine, je veux vous lire la lettre que je reçois du ministre.
Cette dépêche donnait ordre à M. Monvel d'annoncer à Aulaire de Rédan que les révélations de son frère ayant éclairé la justice, les portes du bagne s'ouvraient devant lui, qu'il rentrait en possession de son nom et de sa fortune, et que, le premier, il se plaisait à rendre hommage à la rare vertu dont il avait donné l'exemple même au fond de cet abîme de douleurs.
— C'est pour demain, dit le commissaire*
— Bleo-de-Ciel r< grattera le
— Vous cro\
— J'en suis sûr : cet homme est un apôtre ! n'a-t-il point caché aujourd'hui sus opinions quand j'ai effleuré la question de la liberté. Lui ouvrir les port
lui donner le coup de la mort.
— Depuis cinquante ani ! dit Monvel, il s'est habitué même à ses fers... Pourtant cet homme ne peut rester
i<i ! c'est un héros, un saint ! je le vénère et je L'admire* mais l'heure de le dire devanl arrivée... A de-
main, monsieur l'abbé ; vous me rejoindrez à deux heures.
L'aumônier sortit , et le commissaire de marine reprenant sa plume laborieuse , commença un long mémoire composé d'après les projets de l'abbé Pascal
L'aumônier et. le missionnaire. — Travaux d'art des forçats. — Les gobelets d'étain du baron de Trenk. — La statuette de de Silvère, — Un concert au bagne.
L'abbé Pascal se levait avec le jour. Après une prière brûlante sortie d'un cœur plein de charité , il reposait son àme attristée parles douleurs qui l'entouraient dans l'oraison pure, élevée, sereine où le vol de sa pensée s'élevait jusqu'au trône de Dieu. Son âme ascétique et contemplative se pliait pourtant à l'activité afin de consoler les autres. Les nuits de l'abbé Pascal étaient celles d'un chartreux, ses jours ressemblaient à ceux de Vincent de Paul. Lorsque la lecture des offices de l'église et de la méditation avaient resserré encore son intime union avec Dieu, quand il s'était élevé aux sublimes hauteur de la contemplation dont parle le chancelier Gerson dans ses admirables manuscrits, il se rendait à la chapelle , officiait avec la dignité d'un apôtre et la ferveur d'un ange, rentrait chez lui, s'asseyait devant une table frugale comme celle d'Emmaûs, puis compulsant des mémoires, étudiant les auteurs, comparant les codes, les législations, il lirait de son travail
de nouveaux aperçus qui, tous, avaient pour but unique le soulagement de ses chers prisonniers. Il faisait plus : il préparait pour eux la parole évangélique, et n'oubliait pas même que, pendant leurs rares récréations , ces malheureux regardaient comme un appréciable bonheur de lire les pages écrites pour les distraire.
11 était encore de bonne heure quand la servante introduisit des visiteurs.
L'aumônier se leva et fixa sur le prêtre qui s'avançait un regard avide; il connaissait bien ce visage austère et grave, ces yeux dont la douceur tempérait l'éclat ; mais le nom qu'il cherchait ne venait point sur ses lèvres, il semblait ne voir qu'une ombre de l'ami qu'il avait connu.
— Ne me reconnaissez-vous point, Pascal !
— Cyrille de Breteuil! s'écria l'aumônier en serrant le missionnaire dans ses bras.
Celui qui, pendant trois années avait erré dans les solitudes de l'Amérique au milieu de la tribu des Serpents, celui qui avait ramené en France les restes mort tels de sa sœur était bien changé ; sur ses tempes I cheveux s'argentaient, les yeux s'entouraient d'un < cle de bistre, le visage prenait cette expression subi; que communiquent la prière, l'austérité et d'innombrables fatigues. Mais la voix était restée pure, sonore, telle que Pascal l'avait toujours entendue, et le son de cette voix amie lui fit retrouver le nom de Cyrille.
Après le premier mouvement d'effusion, l'abbé de Breteuil présenta à son ancien condisciple les amis qui l'accompagnaient :
— M. Pradère, capitaine du Druide, qui s'abîma dans les ilôts malgré l'habileté du chef et le courage des marins.
Le capitaine tendit la main à l'aumônier avec une cordialité vraie.
— Madame Marguery Pradère, sa femme, qui fut d'un si grand secours dans nos missions et partagea avec ma sœur les fatigues d'un apostolat difficile.
La jeune femme rougit de cette louange et répondit à l'aumônier :
— J'ai fait bien peu de choses, monsieur, et si l'abbé de Breteuil voulait tout dire, vous comprendriez que jamais nous ne saurions assez le bénir.
— Laissez-moi vous nommer encore M. Silvère, un artiste de talent qui cumulait chez les Indiens l'office d'architecte, de peintre et de sculpteur de la colonie. Maintenant, n'oublions pas ceux qui restent en arrière. Jacques, Risque-Tout, deux matelots de cœur, de vrais gens de mer, et Ivon le pauvre mousse qui faillit partager mon bûcher. Nous venons bien matin, mon ami, mais nos heures sont comptées. Le capitaine Pradère et sa femme désirent visiter le bagne que vous évangélU sez ; j'ai trois jours de vacances avant mon embarquement, j'ai voulu voir si les malheureux enfermés ici étaient plus difficiles à convaincre et à convertir que mes pauvres enfants des forêts, et nous venons vers vous. Ce fut un ange qui fit traverser à Pierre les sombres détours d'une prison.
— Venez, Madame, venez, ami, répondit l'aumônier,
et vous, messieurs, attendez-vous a voir un triste spectable : l'homme chargé de chaînes semble effrayant comme la bête fauve que l'on jette dans une cage de fer.
Les visiteurs parcoururent les salles, les ateliers, l'infirmerie et les cours. A chaque pas une impression pénible venait serrer leur cœur. Les forçats qu'ils voyaient sentaient que leurs âmes s'ouvraient à une compassion émue, il les en remerciaient par un salut humble, un regard adouci, un mot de reconnaissance.
Jacques et Risque-Tout se révoltaient à chaque pas.
— Tonnerre à la voile ! grommelait Jacques , affaler des hommes dans une pareille cale, c'est à avaler sa gaffe pour avoir plus vite paré la coque.
— Ils se plaignent de la soute au charbon, les tribordais et les babordais, c'est doux comme une dunette, en comparaison ! J'aimerais mieux mourir de faim sur un pont que de vivre tant seulement une année avec cette chaîne d'ancrage.
Ivon avait des larmes dans les yeux.
— Vieux, dit Jacques à un forçat qui ôtait lentement son bonnet vert, pour combien de temps es-tu ici !
— Pour la vie..., répondit le misérable.
— Ce n'est pas une raison pour se passer d'une chique, dit le rude matelot. Il tira de ses poches environ une demi-carotte de tabac et la donna au galérien.
— Sabord d'enfer ! grommela Jacques, ne plus garder l'idée qu'on reverra sa vieille mère et qu'on accostera la maison où l'on courait quand on était haut comme
une^age à poules ! courage, vieux! avez-vous des amis, au moi as ?
— Oui, répondit le forçat, le cœur s'attache toujours à quelqu'un : entre malheureux on s'aide.
-*• Comme qui dirait vous Êtes matelots?
— Oui, puisque matelots veut dire amis ! Risque-Tout vida sa bourse dans les mains d'un autre
galérien, et Ivon après avoir tout donné se glissa près de la jeune femme du capitaine.
— Oh ! madame Marguery ! dit-il d'une voix pleine de larmes, ces gens sont bien plus malheureux que nous chez les sauvages... le capitaine m'a dit qu'il m'augmentait, voulez-vous m'avancer deux mois de ma paie...
— Ivon, dit madame Pradère, ta paie était pour ta mère...
— Ma délègue est pour elle, oui, madame ! mais si elle était ici, elle me crierait : donne, Ivon, cela nous portera bonheur à tous ! La jeune femme regarda le mousse dont tes yeux brillaient d'attendrissement :
— Prends ces pièces d'or, dit-elle, ce n'est point la paie du capitaine, c'est un léger cadeau ; disposes-en, Ivon, nous avons assez souffert sur le radeau pour être accessibles à la pitié.
Silvère étudiait les physionomies des hommes qui posaient devant lui. Les uns, et c'étaient surtout les plus criminels, posaient hardiment sur le piédestal de leur crime. Quelques-uns semblaient honteux et craintifs, ils se cachaient derrière les groupes de leurs camarades.
D'autres l'abordaient pour essayer de lui raconter leur affaire ; presque tous se plaignaient d'une erreur de la justice. Doit-on voir, dans l'empressement des condamnés à se disculper du crime pour lequel ils sont punis, le reste d'une pudeur qui leur fait souhaiter que l'on croie à leur innocence? Rendent-ils ainsi un involontaire et instinctif hommage à la vertu qu'ils ont outragée ?
Le dauphin, fils de Louis XV visitant le bagne de Brest se vit entouré de galériens qui, tous, protestaient de leur innocence. Apercevant un malheureux qui se tenait à l'écart, le prince l'appela d'un geste, et lui demanda :
— Pourquoi êtes-vous ici?
— Sire, répondit le malheureux en versant des larmes, j'ai oublié les lois de l'honneur dans un moment d'entraînement, j'expie justement ma faute.
Messieurs, dit le prince en se tournant du côté des administrateurs, je ne me suis trouvé jusqu'à ce moment qu'au milieu de gens honnêtes... celui-ci m'avoue avoir justement perdu ses droits à la liberté... Je ne veux pas qu'un seul coupable puisse démoraliser tant d'hommes vertueux... Je fais grâce pleine et entière !
Tantôt l'artiste qui à grands traits esquissait des types sur son portefeuille, se trouvait en face d'une tôte déprimée, au cervelet énorme, et dont le développement des lobes moyens était effrayant. L'animalité dominait dans quelques-unes de ces figures, et souvent aucune
intluence salutaire ne balançait les mauvais penchants,
et ne venait lutter contre le désir d'avoir, la fermeté, la circonspection qui portaient cet homme au vol.
L'idiotisme dominait sur certaines figures ; d'autres mobiles, expressives n'avaient pas perdu leur caractère intelligent. L'album de Silvère se remplissait; sa bourse était vide, il sacrifia même ses cigares. Marguery désirait voir les travaux ingénieux des condamnés, l'aumônier la guida dans une vaste cour , à l'heure où les forçats pouvaient employer une heure dont le profit élait pour eux.
Un sentiment de bienfaisance a porté le gouvernement à accorder un salaire aux ouvriers travailleurs. On leur donne des vivres en quantité suffisante, une ration de vin leur est distribuée; mais le condamné qui ne va pas à la fatigue, celui que retient la double chaîne, le convalescent, l'infirme seraient réduits à une nourriture presque insuffisante, si l'industrie ne venait à leur secours.
A certaines heures, tandis que les forçats valides sont dans le port, les salles et les cours du bagne se transforment en ateliers.
Là, chacun se livre à des travaux dont le besoin lui fait deviner la règle et le secret. Celui-ci tresse du crin dont il fait des chaînes d'un travail exquis, à rendre jaloux les artistes dont les bijoux en cheveux ont unes! grande vogue.
Sous les doigts d'un autre la paille revêt mille formes variées; elle devient corbeille, coffret élégant, étuis, portefeuilles.
La noix de cocotier, dépouillée de sa bourre, d'abord polie, puis ciselée, devient quelquefois un objet d'art d'un grand prix. Autour de cette coupe se déroule tantôt une farandole joyeuse, tantôt le drame tumultueux' d'une bataille.
Le bois de gaïac aux nuances rougeâtres s'arrondit en boîtes.
Et, contraste frappant avec les émotions qui doivent agiter l'homme du bagne, presque toujours les objets qui sortent de leurs mains sont gravés ou en reliefs de doux emblèmes de bonheur : ce sont des luths et des palettes liées par de poétiques légendes, des tourterelles nichées sous les fleurs, des trophées de chasse et des emblèmes de victoire. Peut-être, tandis que leur burin grave ces sujets belliqueux ou tendres, les malheureux se font-ils illusion pour un instant et oublientils, emportés pour une heure dans le domaine des rêves, qu'ils ont perdu la liberté et presque l'espérance !
D'autres cisèlent des coupes et des bénitiers; les plus habiles sculptent des christs d'ivoire et des vierges.
Beaucoup exécutent en petit des navires en miniature qui sont de véritables chefs-d'œuvre.
Marguery remarqua un jeune homme qui attachait un dernier câble à un vaisseau à trois ponts, objet de deux années de travail.
— Le joli navire, dit-elle à son mari.
Le capitaine comprit, et tendant dix louis au condamné, il offrit le vaisseau à sa femme.
Qui pourrait, qui devrait être assez cruel pour mar-
1 ANGE tttJ BAGNE.
lianderon objet au bagne! Le malheureux quia soif et faim le donnera à vil prix. Les occasions de vente sont si rares, les besoins de l'ouvrier se renouvellent si souvent! Oh! vous qui allez à Brest, à Toulon ou à Uochefort, achetez, achetez beaucoup! achetez cher, achetez à tous! vous ferez une belle et sainte aumône... La prière que vous direz devant le christ ciselé par un forçat aura tout le parfum de la pitié; l'eau sainte que vous puiserez dans le bénitier sculpté par un malheureux vous purifiera deux fois!
Silvère s'étaijt littéralement dépouillé. Il s'approcha d'un condamné qui sculptait un bas-relief fort remarquable, et demeura surpris de lui voir des outils si insuffisants.
— C'est le règlement, monsieur, dit le forçat; nous n'avons pour exécuter ces objets que de très-petits burins et quelquefois des morceaux de verre. Souvent nous aurions besoin d'équerre, de compas, de vilebrequin, d'emporte-pièce, de tout ce qui donne de la régularité au travail , impossible! le règlement est là. De crainte d'évasion on nous enlève les outils ; il faut avouer pourtant que sous l'administration de M. Monvel on se relâche de cette sévérité, et que bien des facilités nous sont accordées sous ce rapport.
— Mais vous êtes habile, dit Silvère. et plus que vos camarades vous possédez le sentiment artistique.
— Je devais me vouer à la gravure sur bois, monsieur, dit le galérien avec eiJ'ort.
— Tenez, dit Silvère, je suis fort malheureux main-
tenant, j'ai vidé mes poches et ma bourse ; nos amis sont dans le môme cas... et j'aurais voulu vous tiisser un souvenir.
Une idée traversa le cerveau du sculpteur; il aperçut de la terre glaise dans un angle de la cour, et tandis que Marguery et Pradère causaient avec quelques prisonniers, et que les deux prêtres les consolaient par les plus douces paroles, Silvère, posant sa terre sur un banc, et modelant avec une incroyable ardeur, [forma en quelques minutes une statuette ravissante de sentiment et de forme. Elle représentait la Pitié.
Les galériens s'étaient lentement groupés autour du statuaire, ils le regardaient avec admiration, et lorsque l'artiste eut achevé et que, sur le rocher qui servait de base à sa statuette, il eut gravé le nom de Silvère, il remit la maquette au jeune graveur.
Voilà tout ce que je puis faire, dit-il, quand vous sortirez, venez me voir, mon atelier vous sera ouvert.
Le jeune homme échangea une coupe contre la statuette que deux jours après le commissaire de marine offrit de payer magnifiquement.
— Monsieur Mo/ivel, dit le graveur, cette statuette n'est pas une aumône, mais une preuve du plus touchant intérêt. Cette figure de la Pitié me dit que quelqu'un me plaint encore... c'en est assez pour me donner le courage de supporter deux années de douleur.
La plupart des ouvrages des forçats, tels que les coupes , les vases de coco, sont enrichis d'ornements en or ; ce métal n'étant point contrôlé excite souvent la défiance
iOG L'ANGE du bagne.
des acheteurs ; et cependant on n'a pas encore d'exem pie qu'un condamné se soit rendu coupable 'l'une duperie en ce genre. Les bijoux qu'il vend sont en or d'un bon titre, on peut les acheter sans crainte.
Ces divers travaux sont un double allégement à leurs douleurs. Le forçat laborieux traverse souvent des semaines, des mois, sans s'apercevoir des rigueurs du bagne; il n'a pas le temps de devenir coupable ; il ne songe point à commettre des faules qui attireraient sur lui de nouveaux châtiments. Son sommeil est plus doux, sa journée plus tranquille. Son visage, son attitude munie, ne ressemblent point à la physionomie du forçat eux. Il a plutôt l'air d'un ouvrier paisible dans l'atelier de son maître; son regard s'empreint de sérénité, il répond avec douceur aux paroles que vous lui adressez. Sous sa main laborieuse, le coco d'arbre ou de mer devient une pensée, et cette pensée le soutient et le console. Nous avons une preuve de l'influence salutaire qu'exerce le travail sur le moral des condamnés en feuilletant les mémoires de l'infortuné baron de Trenk. Laissons-le nous raconter lui-môme l'épisode des gabelets d'étain, tandis qu'il gémissait en Autriche dans un horrible cachot.
« C'est à cette époque, dit-il, qu'avec un clou tiré du « plancher, je commençai sur mon gobelet d'étain à des- » Biner, à. écrire des satires et môme à graver des sujets.
Mes progrès dans cet art furent si rapides que ces go* < belets gravés furent regardés comme des choses de « prix. On les vendait aussi cher que des chefs-d'œuvre
« de dessin et d'invention sortis de la main des meilleurs a maîtres.
a Mon premier essai fut à la vérité très-imparfait; « cependant le commandant le montra, le répandit dans « la ville, et me fit remettre un second gobelet pour le « graver. Celui-ci me réussit mieux que l'autre. Alors « tous les majors qui me gardaient voulurent avoir un « de mes gobelets. Une année, pendant laquelle je me « perfectionnai dans ce travail, s'écoula avec la rapidité a d'un mois, et cette occupation me valut même, à la « fin, la permission de brûler de la chandelle, ce qui me « fut accordé sans interruption aucune jusqu'au mo- « ment où je recouvrai ma liberté.
a II était ordonné que tous ces gobelets passeraient « par les mains du gouverneur, atin de prendre con- « naissance de ce que j'écrivais dessus, ou de ce que j'y a traçais par des emblèmes pour instruire de mon sort. « Cet ordre n'eut pas d'exécution, et les officiers qui me
'aient les commercèrent. Il y en eut même de « vendus jusqu'à douze ducats, et le prix, après madé- » livrance, en monta si haut, qu'aujourd'hui on en peut « trouver encore dans les plus riches cabinets des cu- « rieux de l'Europe. 11 y a douze ans que le feu landgrave c de Hesse en donna un à ma femme, comme pour l'en
■ r à n'oublier jamais les maux que j'ai soufferts.
« J'en ai trouvé un autre à Paris, qu'on était parvenu h
e procurer d'une façon assez singulière. On le tenait
I 1 fv ne reine. Je les ai copiés tous deux fidèlement, avec les symboles et les inscriptions qui s'y trouvent.
«Comme dans plusieurs endroits de ce livre il est « question de mes gobelets gravés en étain, je crois « qu'il est convenable de donner ici la description « exacte d'un de ces mêmes gobelets. Je l'ai eu l'année « dernière entre les mains; il a été gravé pour Sa Ma- « jesté la reine de Prusse, actuellement douairière. »
Après avoir cité les nombreuses inscriptions gravées sur ce chef-d'œuvre de patience, Trenk reprend son •écit:
« Il paraîtra incroyable que j'aie pu graver tout cela h sur un gobelet d'étain de huit pouces de hauteur sur v trois de diamètre : mais comme j'en ai gravé plusieurs « qui sont actuellement dispersés dans différents pays, «je réclame le témoignage de ceux qui en possèdent. « J'en ai un que le landgrave de Hesse a donné à ma « femme ; il contient au moins trente emblèmes sem- « blables en différentes langues. Je n'avais jamais appris « à graver, il est donc certain que les premiers que j'ai « faits ne sont point comparables à celui que j'ai copié [< fidèlement. Je n'avais d'ailleurs qu'un clou tiré d'une (( planche. Quand j'eus obtenu ma liberté, j'achetai les h instruments nécessaires pour en graver un pareil, en h mémoire de ceux que j'avais faits en prison ; mais, « peine inutile! je ne pouvais graver qu'avec mon clou, « et il est resté dans mon cachot. Celui-ci est le dernier « auquel j'ai travaillé, c'est par conséquent le plus par « lait en dessins, le plus beau et le plus intéressant.
«L'histoire de mes gobelets est certainement faite « pour exciter l'admiration, Sous peine de mort, il était
k expressément défendu de me parler, de me donner ni « plume ni encre, et cependant tout ce qu'il m'était in- « téressant de faire connaître, je surpris, sans qu'on s'en « aperçût, la permission de le graver sur l'étain. Par ce « moyen et par celui des mauvais vers qui accompa- « gnaient mes emblèmes, j'inspirai cet intérêt qui ré- « suite toujours du malheur quand il est une suite de « l'oppression. Par mes gobelets, j'acquis des amis et «de l'estime; c'est à cette invention que je dois, en « grande partie, ma liberté.
« Je dois faire une observation encore; elle ne peut « qu'ajouter au prix de mon travail. Je gravais à la ïu- « mière sur un étain éblouissant; à force d'exercice, je « trouvai l'art de distinguer le clair et les ombres dans (( mes petits tableaux. Je divisai si bien les cadres des « trente-deux dessins, qu'on aurait cru que ma division a était faite au compas. Mes légendes étaient écrites « d'un caractère si fin, qu'on ne les pouvait lire qu'avec « le secours d'un microscope. Comme il fallait que je « travaillasse avec les deux mains attachées à une barre « (Trenk était enchaîné avec la plus grande barbarie), c et que je ne pouvais me servir que d'une à la fois, je « m'habituai à tenir mon gobetet avec les deux genoux. « Le seul instrument que j'eusse était, comme je l'ai dit, « un petit clou aiguisé, ce qui ne m'empêcha pas de « faire quelquefois de doubles lignes d'écriture sur le « bord.
« Si j'avais continué ce travail, il aurait fini par me * rendre fou ou aveugle. Cependant, pour satisfaire la
(i curiosité et les désirs de plusieurs personnes, je tract vaillais régulièrement dix-huit heures par jour. L'in- « vention me donnait des difficultés incroyables, parce « que je n'avais jamais appris que le dessin relatif à l'ar- « chitecture civile et militaire. La réflexion de la lumière (i me causait aussi souvent une fatigue insupportable. « Je ne parlerai pas davantage de ces gobelets qui me « firent souvent oublier ma douleur, et qui me devinrent v d'une grande utilité... »
Comme l'infortuné baron de Trenk, tous les captifs qui cherchent un soulagement dans le travail ne manquent pas de le trouver. A côté des ouvriers se tenaient des forçats que réunissait la récréation; les dominos, les dames, les cartes, passaient joyeusement de mains en mains. D'autres lisaient...
L'un deux, entouré d'un nombreux auditoire, lisait à haute voix le dernier cahier écrit par l'aumônier pendant ses veilles laborieuses.
Puissent ces lignes que nous avons tracées pour eux aller les trouver dans leur asile de misère ! qu'il leur porte la pitié d'une âme sensible à leurs maux. Qu'un jour ces pages écrites avec une émotion sincère tombent sous leurs yeux, que leurs regards se voilent de larmes, et celle qui tombera sur une des pages du Livre des prisonniers, compensera amplement son labeur et ses peines !...
Non loin de ceux qui lisaient isolément ou se groupaient pour écouter un camarade plus instruit, se tenaient ceux qui occupaient leurs loisirs en cultivant les
arts libéraux; plusieurs peignaient, d'autres faisaieni de la musique ; il y en avait qui rédigeaient leurs mémoires...
Les condamnés avaient suivi des yeux avec reconnaissance le groupe des visiteurs. La consolation, l'aumône étaient tombées de leur main généreuse et de leur âme compatissante; les misérables se sentaient comme purifiés par la présence du missionnaire de la Floride, de Marguery, du capitaine et des fidèles matelots.
L'un deux iit un signe à ses camarades, et une seconde après, les musiciens du préau jouèrent avec ensemble deux morceaux composés par un condamné.
Us ne pouvaient rien offrir de plus... ils le donnaient,
La lecture, les travaux et les jeu* furent suspendus pendant le concert; leur physionomie reflétait un plaisir extrême; quelques-uns battaient la mesure; les yeux des forçats étaient dirigés vers les étrangers, les gardiens eux-mêmes semblaient surpris de cette scène inattendue et de cette soudaine ovation. L'harmonie a sur les hommes une influence énorme, et l'on pourrait comme récréation introduire dans les bagnes une école de musique vocale qui, avec quelques instruments, exercerait une heureuse influence sur les mœurs des condamnés. Il serait facile de composer des paroles contenant des maximes morales, appropriées au caractère et à la position des galériens qui, ornées d'une mélodie fâche et simple, les distrairait et les adoucirait.
Quelle noble tâche ce serait pour l'artiste, pour le
poëte, pour le romancier de consacrer leurs travaux à ces malheureux dont le monde se préoccupe trop peu.
Les deux prêtres parlaient de leur double mission, ils se racontaient les péripéties du double drame que voient se dérouler les forêts vierges et les bagnes !
Tous deux puisaient dans l'âme l'un de l'autre un héroïque courage.
L'heure s'avançait; la visite au bagne était finie; les étrangers allaient s'éloigner, quand M. Monvel s'avançant vers eux.
— Vous êtes les amis de l'abbé Pâécal, dit-il avec courtoisie, je viens vous prier d'assister non plus à une scène douloureuse qui vous montrera les plaies morales de la société, mais à une réhabilitation couronnant une vie d'immolation et de sacrifice ! Vous avez vu le côté affligeant de cette demeure, suivez-nous dans une salle où vous serez témoins d'une réparation éclatante.
Les hommes admireront, Dieu récompensera.
M. Monvel offrit son bras à Marguery et les, visiteurs le suivirent à l'infirmerie.
Un moment après le tambour battait, et toutes les autorités de Brest faisait leur entrée au bagnç, Quelque chose d'inusité allait s'y passer...
Bleu-de-Ciel regrette ses chaînes. — Résignation. — Il recommande ses camarades à M. Monvel. — Le lit d'agonie. — Mort de Bleu-de-Ciel.
Un grand mouvement se fit dans l'infirmerie; les servants se rangèrent au fond de la salle, et Loïc annonça à ses camarades :
— Monsieur Monvel, l'abbé Pascal, le sous-préfet... Que va-t-il se passer ici.
Le missionnaire, l'aumônier, le capitaine, ses amis et les matelots prirent place près de son lit ; les convalescents se rapprochèrent. Aulaire s'était soulevé pour saluer le commissaire de marine, les douleurs aiguës dont il souffrait depuis d'eux jours le firent retomber sur sa mince couchette.
Maurice Pesas se mit au premier rang, M. Monvel et le sous-préfet s'approchèrent de son lit, le forçat jeta un regard triste, presque un regard de reproche sur l'abbé Pascal.
— Vous vous nommez Aulaire de Rédan, demanda le commissaire de marine d'une voix bienveillante.
874 L'ANGE I)U 3AGNE.
— Monsieur, répondit le galérien, il y a plus d'un demi-siècle on m'appelait ainsi... Depuis cette époque 1 3 suis un numéro... le 1580... rien de plus !
— Aulaire, pourquoi dissimuler encore ?cé que vous avez souffert ne fut ni le résultat d'une ;aute, ni même d'une imprudence... Votre secret ne vous appartient plus...
— Monsieur, fit le galérien en joignant ses mains décharnées et que l'émotion faisait trembler... Par pitié, pas un mot de plus... Ma tache est finie et ma vie s'éteint... Je n'ai plus de voix, et un dernier souifle seul atteste que je respire... Laissez-moi mourir en paix...
— Vous ne mourrez pas encore, Aulaire !
— Je vais mourir... et je souhaite mourir, monsieur, mais comme j'ai vécu, couvert de celte vareuse et chagé de ces fers.
— Non! non! s'écria l'abbé Pascal, si la patience et la résignation sont admirables aux veux du Seigneur qui sonde les reins et les consciences, nous ne pouvons laisser la lumière sous le boisseau, et l'éclat que jette la vertu est salutaire pour la foule. Innocent, levez votre vieux front couronné par vos humiliations passées 1 flétri par un arrêt que semblait appeler votre générosité, grandissez enfin de toute la hauteur de votre sacrifice ! Dieu, la loi, et l'empereur le veulent !
Deux grosses larmes descendirent lentement des yeux du galérien et coulèrent sur sa joue ridée.
Le cercle des assistants se resserrait de plus en plus ; on entendait des murmures de joie, des applaudisse-
mcnts contenus par le respect, des mots de fraternelle et respectueuse sympathie.
Le commissaire de marine reprit :
— Aulaire de Rédan, innocent du crime dont il fut accusé, rentre dans la vie civile. Enlevez-lui ses fers, donnez-lui des habits, ouvrez-lui les portes ! Qu'il donne dans le monde où il reprend sa place l'exemple des vertus que vous avez admirées.
Les forçais se précipitèrent sur le lit de leur compagnon, ils prenaient sa main, ils auraient voulu briser les chaînes et la manille ; leurs voix entrecoupées laissaient tomber des mots de regret et d'admiration.
— Je le savais bien ! oh ! je le savais bien ! disait Loïc, Aulaire parlait comme un saint, et ses paroles avaient le pouvoir de convertir.
Le vieux galérien dontPriscille avait demandé la bénédiction paternelle le remerciait des consolations qu'il lui avait prodiguées; on ne distinguait dans toutes les bouches que l'éloge du malheureux. Pour lui, accablé par une nouvelle que d'autres auraient accueillie avec tronsport, il demeurait muet, souffrant au fond de son àme une secrète angeoisse.
-— Dieu l'a voulu! dit- il enfin, la vérité s'est fait jour; je ne l'ai point appelée, je ne la désirais pas..., j'eusse cru en souhaitant que ses rayons vinssent éclairer ma tombe perdre le prix de mon sacrifice ! et qui sait par combien de faveurs le ciel s'est plus à compenser ma misère ! Quel doux sommeil j'ai goûté dans mes chaînes I Avec quelle tranquillité se sont enfuies les années
de ma captivité... Je voyais au terme de mes maux une félicité sans nuage. Pendant que je partageais les misères de mes compagnons, Dieu permettait que je soulageasse la leur... Je les aimais, ils m'aimaient aussi !... r,e peu que j'ai pu faire de bien, je ne l'ai point négligé ; t, je le répète, pour la consolation et l'exemple de ceux qui comme moi peuvent être victimes d'une erreur, j'ai su trouver le bonheur, même au bagne ! Que me donnerez-vous en échange? J'ai soixante-douze ans! . . . où sont les amis de ma jeunesse? la tombe seule me répondra ! laissez-moi expirer comme j'ai vécu !... je croyais à la rédemption, laissez-moi achever celle que j'ai rêvée.
Aulaire s'arrêta un moment, puis il reprit : — Je crois que, comme le Christ qui fut envoyé pour être le réparateur des crimes du monde, certains êtres sont destinés par la providence a supporter le poids des fautes de leurs frères..., permettez-moi de vous développer toute ma pensée... Il y a des hommes qui expient par leur abaissement volontaire les orgueils insensés de leurs frères I J'ai connu, jadis, un pcëte, homme de génie, au grand cœur et à l'intelligence sublime qui croyaitpar les tortures morales,les défaillanc es de son cœur, les martyrs de sa pensée, racheter les folies, les erreurs, les créations coupables, les fautes d • ceux qui font des arts un moyen de satisfaire leurs pas sions insatiables. L'expiation est une des conditions essentielles de la foi catholique ; et la souffrance des uns expie la joie coupable des autres. Les exécutions d'une
soldatesque sans frein, et les iniques jugements des tribunaux secrets ne furent-ils point balancés par le martyre de Jeanne-d'Arc? Lorsque Jean-de-Dieu contrefit l'insensé par pitié pour les malheureux privés de la raison, il acquittait la dette de ces fous... Je crois qu'il y a des crimes et des réparateurs ! Innocent, j'ai accepté le châtiment des coupables..., pur, jfai aimé les accusations, la condamnation des hommes..., ce ne fut point par un intime orgueil qui m'eut fait perdre le mérite de cette immolation..., je crus marcher sur les traces de mon Maître, je crus aux rédempteurs qui apaisent sa justice souveraine... Je tremble maintenant de m'étre trompé..., vous m'enlevez ma livrée et mes chaînes, Dieu repousse donc mon sacrifice... Si ma vie fut digne d'estime, si, comme je le crois, vous avez pour le galérien des sentiments de pitié, ah ! laissez Aulaire de Rédan mourir dans l'asile qu'il accepta et que Dieu sembla lui désigner en faisant peser sur lui le silence de son frère... Il me fallait la vie solitaire, je l'ai trouvée dans cette foule... Aurais-je obtenu dans le cloilrc ce que je trouvais ici? Je ne le crois point : ma vocation était de vivre dans ce milieu !
— 0 mon frère ! dit l'abbé Pascal, je vous porte envie.
— Ils ont besoin de vous, monsieur l'abbé..., restezleur... je m'en vais à mon Père...
— Que faire? demanda au sous-préfet le commissaire «Je marine.
— Je ne puis me résoudre à désoler ce malheureux
vieillard.
— Il ne peut cependant continuer à vivre au milieu de ses anciens compagnons
— Aulaire, voulez-vous partager mon appartement rt demanda l'aumônier.
— Vous accompagnerez chaque jour l'abbé Pascal dans ses visites, ajouta le sous-préfet.
— Mon père, demanda Aulaire, je dois faire encore ce dernier sacrifice?
— Oui, mon ami...
— Dieu le veut "
— Je le crois !
— Que sa volonté soit faite !...
Les témoins de cette scène étaient vivement émus, Margnery pleurait, Jacques étouffait avec peine des exclamations expressives ;
— En voilà un paré pour le Paradis î comme disait M Cyrille 1 Nom d'un cabestan ! aussi doux qu'une line brise et courageux comme un vieux timonier ! Tonnerre à la voile ! s'il voulait tant seulement s'embarquer suite brick que M. Pradère vient de gréer, j'en ferai mon second matelot.
— Et je ne serais pas jaloux, répondit Risque-Tout, le grognard d'eau salée.
— Monsieur Monvel dit Aulaire d'une voix plus faible, j'ai deux grâces à vous demander :
■- Parlez, Aulaire.
— Vous m'avez promis de vous occuper de Loïc.
— Je tiendrai ma promesse.
— Je vous recommande encore mon voisin..., l'alfa
tion que sa famille lui garde, le respect dont Simonne et Priscille lui donnent des preuves me font croire qu'il est loin d'être perverti. ..
— Votre prière peut beaucoup pour lui, Aulaire.
— N'oubliez pas non plus Louis Hubin..., vous connaissez sa femme, monsieur l'abbé... car l'histoire de chaque forçat est lié à l'un de vos bienfaits... Pemzek Je tailleur de pierre a recueilli Rose, et ses trois enfants.,,, rendez le mari à l'épouse et le père aux innocents..., il n'a plus que deux ans de peine à subir...
— Oh ! merci ! merci ! disait Loïc en pressant sur ses lèvres la main d'Aulaire.
— Alors, dit le malade en souriant, tu pourras rej voir ta bruyère et ton clocher à jour...
— Merci! disait Gervais, vous serez béni par Priscille.
Et l'on n'entendait dans cette salle que des larmes et les actions de grâce qui accompagnaient le départ du galérien,
— Je demande une dernière faveur, reprit Aulaire, je souhaiterais être transporté dans la salle commune que j'ai si longtemps habitée.
— On va vous aider à vous lever, Aulaire et vous débarrasser de ces chaînes...
— Là-bas..., dit lu voix presque éteinte du malade.,., dans la salle.
Quatre des infirmiers soulevèrent le forçat et l'on traversa les cours.
gg» l'ange du bagne.
Les galériens compagnons d'Aulaire étaient réunis dans le dortoir :
< Bleu-de-Cicl? s'écrièrent-ils, Bleu-de-Ciel !
A ce nom le visage du moribond s'éclaira d'une joie
pure.
— Ils ne me connaîtront jamais autrement, monsieur
l'abbé; je suis bien leur frère, leur ami, leur conteur.
On le déposa sur son lit de camp ; il n'avait pas même accepté le mince matelas d'étoupe que l'on accorde à quelques condamnés.
Ses yeux royonnèrent quand il fut étendu sur cette couche humiliante; son regard appela l'abbé Pascal à
son chevet.
— Mon père, dit-il, Dieu m'exauce..., la loi ni les hommes n'y feront rien..., j'ai vécu au bagne et j'y
meurs !...
— Aulaire ! Aulaire ! il faut vivre pour l'exemple de
tous !
— L'exemple que j'ai donné vivra dans ces lieux..., est-ce une faiblesse d'être si heureux de quitter la
terre...
— Non, frère ! non!
— Suis-je obligé de demander a Dieu la vie?
— 0 vertu! murmura le prêtre.
— Monsieur Monvel, messieurs, mes frères...', fit le condamné en se redressant et en donnant plus d'étendue à sa voix presque indistincte, il ne me faut plus que des prières...
— Que dit-il, mon Dieu? demanda Monvel.
— Le Seigneur lui fait grâce de la liberté, répondit le prêtre.
— Le compagnon va mourir ! disaient les forçats,
— Bleu-de-Ciel nous quitte.
— Aulaire de Rédan expire.
Ces mots se confondirent dans la salle; le prêtre reçut les derniers aveux du malade, il étendit pour la dernière fois sa main sur son front.
Dans la salle les forçats pleuraient. Ces âmes de bronze se fondaient dans le regret; leur compagnon, leur avocat, leur frère mourait.
Pour lui, il*souriait. Ses derniers regards cherchaient des regards amis, il paraissait bénir en les quittant ses camarades d'infortune ; ses doigts tremblants en désignaient quelques-uns au commissaire de marine qui, à mesure inscrivait leurs numéros sur un portefeuille.
Le dévouement et la charité devaient remplir les dernières heures de celui qui avait vécu dans le renoncement.
Il faisait une belle, pure et chaude journée; on avait ouvert les fenêtres, l'air pénétrait dans la salle, le ciel était bleu comme il doit l'être sous les climats des tropiques ; mais ce ciel n'était pas plus limpide que l'âme prête à s'envoler de la prison qu'elle habitait depuit tant d'années. Une irradiation de pureté et de sainteté semblait entourer le front df Aulaire. Un rayon de soleil se posa sur sa tête et mit un nimbe d'or sur ses cheveux blancs,
On eut dit à le voir souriant ainsi au trépas, un de ces moines du moyen âge qui expiraient couchés sur une natte grossière, l'àme remplie par avance de la vision des choses célestes.
La vie s'affaiblissait rapidement; le pouls remontait, le souffle ne ternissait qu'à peine \e miroir présenté aux lèvres du malade.
L'abbé Pascal priait tout bas.
— Un crucifix ! un crucifix ! demanda l'agonisant. Marguery tira de son sein une croix d'or sanctifiée
par le trépas d'une martyre, et Cyrille le missionnaire, après avoir pressé cette relique sur ces lèvres la posa sur celles d'Aulaire.
— Prions 1 dit l'abbé Pascal à voix haute, prions pour lui qui pria tant pour nous !
Le prêtre arriva à ces paroles des litanies :
— Par vos travaux, délivrez-nous Seigneur !
— Par votre agonie...
— Délivrez-nous Seigneur ! répondit la foule.
— Par votre croix.
— Délivrez-nous, Seigneur !
— Par votre mort...
— Délivrez-nous Seigneur ! répétèrent les spectateurs de ce drame si touchant et si élevé.
— Tout est consommé, dit le prêtre..., Seigneur, ne tardez pas à mettre sur le front du juste la couronne 'iiiinortelle !
L'huile consacrée toucha les pieds, les mains , le 1/ ont et la poitrine du mourant...
— Me voici I Seigneur me voici ! dit-il comme en extase.
— Ame chrétienne, montez au ciel ! dit l'abbé Pascal avec l'autorité sacrée du ministre de l'Évangile.
Sans doute Aulaire n'attendait que cette parole, il pressa la croix d'or sur sa bouche muette désormais... ses bras se détendirent, sa paupière voila son regard...
Il était mort.
Le prêtre prit avec vénération la main du forçat et la baisa...
Une scène déchirante suivit le trépas deBleu-de-Ciel. Ses camarades se précipitèrent sur le lit de camp où il venait de rendre le dernier soupir, ils se partagèrent les débris de sa vareuse, afin de les garder comme des reliques en souvenir de celui qui s'était fait pendant sa vie l'éloquent interprète de la morale et de la vertu.
Le passeport. — La marque morale. — Moyens de surveillance moins avilissants que la feuille de route et la résidence. — Le déjeûner du libéré.— La pièce d'or. — Adieux de Claude à Pascal.
L'abbé Pascal travaillait dans son cabinet quand Martine, sa vieille femme de charge, frappa discrètement à la porte.
— Monsieur, dit-elle, quelqu'un demande à vous parler.
— Qui cela, quelqu'un.
— On ne m'a pas dit de nom, Monsieur.
— Retournez demander, Martine, je suis tort pressé! La vieille fille revint une minute après.
— En vérité, Monsieur, je ne sais que vous dire, ce homme m'a répondu : le 1883, bonnet ronge 1
— Faites entrer 1 répondit vivement l'abbé Pascal.
I ii homme vêtu d'un gilet rond, en drap brun, d'un pantalon semblable, d'une chemise rousse et d'un chapeau ciré, entra timidement dan- le cabinet du prêtre.
CLAtDE LE LIBÉRÉ.
Sa figure pâle respirait le calme, une grande douceur régnait sur sa physionomie, son attitude était presque digne. Il salua avec respect, garda son chapeau entre ses doigts et demeura muet devant l'abbé Pascal.
— Vous êtes libre, mon ami, lui dit le prêtre.
— Libre, monsieur, oui, c'est vrai, je respire l'air, je jouis du soleil et les routes s'ouvrent toutes grandes devant moi ! mais ma liberté est presque un mensonge, par le fait !
— Comment cela !
Le libéré tira de sa poche une feuille jaune, imprimée et la tendit à l'abbé Pascal.
Voici ce qu'elle contenait :
Port de