AULA1RE DE RÉ DAN
Voyage de Jean. — Révision d'un procès. — Suicide d'Auguste. — L'amour des souffrances.
Après le départ du procureur général, Auguste de Rédan en proie à une sourde colère sortit de l'appartement dans lequel était étendu le corps de son père. Il ne se découvrit pas, il ne pria pas devant cette dépouille encore chaude; mais montant précipitamment chez lui, il réunit ses valeurs, y joignit celle des plus riches clients de sa maison de banque, sortit sans prévenir personne, et comme il avait encore un passe-port pour la Belgique, il prit le chemin de fer.
L'enterrement de M. Georges de Rédan se fit sans pompe et sans bruit; il ne fallait rien de sympathique autour de cette tombe souillée; un seul prêtre suivit !e convoi. Jean marchait derrière le cercueil, pleurant l'homme qui, bien que coupable, avait du moins sauvé l'honneur d'une famille de laboureurs.
— Allons, pensa Jean, il me reste un devoir a remplir, et je suis sûr d'entrer dans les vues démon ancien rnaitre, à qui Dieu fasse miséricorde! Tant qu'il y aura
AULAIRE DE RÉDAN. 213
des Rédan dans le monde je me trouverai leur obligé.- Il me semble qu'en mourant M.. Georges me lègue son malheureux frère... Pauvre vieillard... il avait deux ans de plus que mon maître... il en a soixante-douze maintenant, au moins... cinquante ans de bagne! misère de moi!
Le fidèle serviteur nommé d'abord gardien des scellés se fit remplacer, boucla sa malle et alla faire part de son projet au prêtre qui avait accompagné le corps de Georges au cimetière.
— Allez, mon ami, lui dit celui-ci, c'est Dieu qui vous inspire, voici une lettre que vous remettrez à l'abbé Pascal... le protecteur, l'ami, le frère des condamnés. Il doit beaucoup connaître le malheureux Aulaire de Rédan ; car sans doute il n'a perdu au bagne ni sa foi ni son admirable charité. Justice sera rendue, et l'innocent quittera la demeure de l'infamie; alors, vous aussi vous aurez une mission à remplir!
Jean partit pour Brest.
Le procureur général ne confia à personne le soin de s'occuper de la triste et délicate affaire dont l'achèvement était remis à son dévouement et à son habilité. Il écrivit d'abord au commissaire de marine, en lui faisant connaître succinctement les circonstances auxquelles il devait la certitude de l'innocence d'Aulaire. Il terminait en appelant sur cette noble victime toute la pitié, tous les soins, toute l'admiration qu'on lui devait, sans lui annoncer cependant que son pieux silence était désormais inutile.
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quelques rieillards qui avaient jadis connu la famil dan, consulta Les archives du tribunal, écrit un I mémoire, fil Inaérer de nombreux arti< baux, B'adressa au ministre i i l'acoomplissemenl de sa mission un sèle qui autant l'homme que le magistrat i im-
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ÀULAIKE Dl RL!< 215
il sivjiit (\\wl empire exerçaient buj et affectai ard bienveillant, &on affabilité
constante. U se demandait qui les aimerait comme lui, parmi les forçats? Puis il songeai ta l'abbé Pascal dont l'amitié avait doublé sa foi e. Quand l'homme s'était senti écrasé sous son ; l'aumônier lui avait rappelé quel prix attend celui qui pardonne et qui soutire. La main du prêtre avait calmé les battements trop rapides de son cœur; elle avait les larmes, elle avait pansé chacune de ses plaies. Aulaire s'était réfugié dans eette am .eut innocente et fraternelle, ;ore par les fonctions sublimes du -
leox, l'un de son zèle, L'autre de son affection pi ils avaient partagé la i
couronnes d'épines. Aussi Aulaire regrettait-il L'aumo- •mme l'unique ami que Le ciel lui eût laissé dans
Le Sauveur a fait de L'amitié une vertu chrétienne; liens de l'affection par les tendres pi qu'il eut pour Jean et Lasare. Laiare, son hôte, le frère de Marthe si simple, bj empressée de fain accueil an Maître vénéré; ■ .rie qui, i
lence et Les y< ux l< ?és but le visagi du Christ, écoutait arole et la gravait dans son cœur.
Entre Le vétéran du l . urtri par des f< :
L'ennol A et L'aumôni r les
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Quand une peine nouvelle frappait au cœur un malheureux, c'est Aulaire qui disait à l'abbé Pascal : il pleure, parlez-lui de Dieu ! Si une punition trop sévère accablait un forçat, Bleu-de-Ciel en avertissait l'aumônier, dont l'éloquente parole attendrissait souvent les gardiens et arrachait une grâce à M. Monvel. Mais Aulaire se cachait des avis qu'il donnait, des services qu'il rendait comme de fautes qu'il aurait commises. Il ne voulait être pour tous que le galérien soumis au même joug, et pour ne point décourager ses compagnons, il repoussait pour lui-môme tout allégement à son sort.
Une après-dînée, le soleil brillait dans un beau ciel sans nuages, il éclairait gaîment la chambre des convalescents; avec lui semblait entrer dans ce lieu un rayon d'espérance. La tête recueillie d'Aulaire s'était levée vers l'horizon ; il regardait la mer bleue moirée d'or, le ciel profond, les vagues caressantes, les navires à l'ancre, les bateaux pêcheurs, et semblait admirer toutes ces beautés comme pour les lixer dans son souvenir. Sans doute aussi des pensées plus hautes remplirent son âme, car le prisonnier joignit les mains sur ses genoux et s'absorba dans une méditation pieuse.
L'abbé Pascal entra.
Il semblait fort ému, et ce fut avec un sentiment de pitié respectueuse qu'il salua Aulaire.
— Vous nous oubliez... dit le forçai avec un sourire.
— Kles-vous mieux? demanda l'abbé Pascal.
— Oui, monsieur, je m'affaiblis.
— Aulaire »«o|.$ sont presque coupables.
AUtAIRE DE RÉDAN. 217
— Que le Seigneur me les pardonne, dit le galérien avec ferveur ! je me réjouis de ma mort prochaine, parce qu'elle doit me mettre en possession de sa gloire et de son éternel amour!
— Ainsi, vous n'aspirez môme plus au trépas pour être délivré d'une vie de mépris et de servitude?
— Ah ! monsieur, qu'est le mépris des hommes, je vous le demande, et puis-je au vain éclat de leur considération opposer la pensée consolante que Dieu pèse l'innocence de mon àme au poids de son sanctuaire?
— Mais si cette innocence venait à être reconnue?
— Je ne le désire pas ! je recevrais alors ma récompense en ce monde...
— Que feriez-vous, Aulaire?
— Je supplierais le Seigneur, au nom de ma résignation de cinquante années, de me permettre de mourir avant que le secret de ma vie transpirât au dehors! J'ai vécu au bagne et j'y ai trouvé la paix; je souhaite mourir forçat de Jésus-Christ, honoré des fers qu'il porta, flétri par une condamnation infamante! je sais, comme Job, que je ressusciterai au dernier jour et que mon rédempteur m'accueillera dans son royaume ! Je sais que bien des innocents ont porté des fers pour la cause du pays, de la religion ou de la science ! ces hommes, ces saints, ces savants sont mes frères. Le Masque de fer, Trenk, Latude, Andriane, Silvio Pellico, Maroncelîi ont été prisonniers! noos nous retrouverons làhaut, mon père!... et Dieu seul mesura Ja compensation due à mes tortures I
2IS L'ANGE du BA6NI.
— frère?
— Vous pouvez m'en parler sans craindre de rouvrir une blessure saignante, monsieur Pascal ; je crois qu'il est heureux selon le monde, je souhaite qu'il se repente devant Dieu...
— S'il se repent, Aulaire, sa voix dira la vérité bien haut, et votre abnégation tournera à votre louange.
sit vivement la main du prêtre :
— Que le Seigneur éloigne de moi celle épreuve.... j'aime ma vareuse de galérien, vêlement d'humiliation collé maintenant à mes vieux os! J'aime la manille qui
ma jambe et me fait traîner péniblement mes pas... J'aime la marque du bourreau qui a brûlé les chairs de mon épaule..., chacune de ces douleurs me consacre au Crucifié?
La voix d'Aulaire s'était graduellement élevée, son front serein respirait la plénitude d'une joie intérieure, eux rayonnaient de l'enthousiasme des martyrs. L'aumôi ier
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse, Aulaire, vous
UVei d' mander davantage.
— Mon pèrel mon père! vous me cachez quelque
cria Lvleu-de-Ciel, que savez-vou*, que vous a t-on dit?
— Monsieur de Hé dan, répondit l'abbé Pascal d'un ; étouffé par mille émotions dil
I mort...
— Mon si ayei pitié de lui, mon Dieu,
(lit le galérien dont les yeux se v. lièrent de larme...
AULAIRE DE RÉDAN. 219
il ajouta : Vous avez prononcé un nom qui n'a point d'écho ici monsieur l'abbé... Je suis un numéro inscrit sur la matricule d'un registre..., et ma famille est aujourd'hui complètement éteinte!..., la vie sociale est finie pour moi!..., et à jamais. Puis-je vous demander comment vous avez appris la mort de Georges?
— Une lettre de mes amis m'informe que M. de Rédan, banquier à Cordeaux, rient de mourir dans cette ville...
— Et s'est-il repenti?...
— Il s'est repenti sans avoir le temps de recevoir le pardon de ses fautes ; mais la miséricorde du Seigneur est sans bornes et vous pouvez espérer encore... — J'espère toujours! dit Dleu-de-Ciel.
Il garda un moment le silence, puis il ajouta :
— D'où venait votre émotion quand vous m'avez ftbordé? Que signifie ce nom de Rédan qui est sorti de vos lèvres, vous ne m'avez pas tout dit?
En ce moment Loïc avertit l'abbé Pascal que monsieur Monvel le faisait demander.
• — Quand vous reverrai-je ? demanda le prisonnier.
— Demain, sans doute; à bientôt Aulaire I L'aumônier sortit.
— Ah ! dit Loïc, nous conterez-vous encore ce soi: de belles histoires? nous parlerez-vous des nommes qui oui aimé les prisonniers?
— Oai, 1
— Quel bonheur! <lii le soldat, je vais l'annoncer à camarades, et lepaillot a promis de les transcrire
pour que les compagnons qui viendront après noria el qui ne pourront vous entendre sachent pourtant qu'il y
a eu comme vous dites des avocats du malheur.
Lorsque l'abbé Pascal entra dans le cabinet du corn-' missaire général de la marine, celui-ci se promenait à grands pas, en proie à une extrême agitation.
— Enfin, vous voici, l'abbé ! mille pardons de vous avoir dérangé dans votre charitable tournée, mais il s'agit d'un de ces malheureux, du plus ancien, du plus résigné, du plus patient de tous ces hommes! J'avais douté, car à force de voir des criminels on acquiert une grande science de physionomiste; vos convictions ébranlaient les miennes; le calme surnaturel de cet homme, sa conduite étaient trop extraordinaires pour ne point cacher un mystère... Ce mystère, je le connais... j'ai le mot de cette énigme vivante! Bleu-de- Ciel le forçat n'est autre qu'Aulaire de Rédan, condamné aux travaux forcés à perpétuité pour ;, ûat... et le coupable, le meurtrier de M. de la Tremblaye, était son frère, Georges de Rédan !
— Je savais tout cela, dit tranquillement l'abbé. — - Et vous ne m'aviez rien dit ?
— Je ne le pouvais pas, monsieur ! Innocent ou coupable, l'homme qui s'agenouillait devant moi au saint tribunal pouvait parler sans qu'il me rut possible de
Proclamer sa vertu ou de flétrir son crime 1 Représentant de Dieu, je devais demeurer muel comme lui ! Il lui
i,lal1 maintenant de dévoiler à tous l'héroïsme d'un bomme que j'admire, je suis le premier à l'en bénir:
AULA1RE DE RÉDAN. Jjl
s'il eut jugé meilleur de cacher à tous ce mystère, j'adorerais ses décrets sans chercher à les pénétrer.
Le commissaire de marine tendit à l'aumônier la lettre du procureur impérial de Bordeaux.
L'abbé Pascal remit a l'employé supérieur celle qu'il avait reçue de son confrère.
— De semblables traits font oublier bien des actions mauvaises! s'écria le commissaire général.
— Qu'allez-vous faire, monsieur?
— J'attends les ordres du ministre; quelque précise que soit la lettre de l'honorable magistrat qui m'écrit, mon devoir m'oblige à différer la réparation due à Aulaire de Rédan.
— Sa réhabilitation vient trop tard, monsieur Monvel..., elle ne consolera que son agonie.
— Est-il plus mal?
— Non, mais les forces sont épuisées en lui..., c'est une lampe qui jette des lueurs intermittentes et qui menace de s'éteindre. Encore quinze jours et le malheureux n'entendrait point la voix qui lui dirait :
Levez-vous libre ! levez-vous digne d'honneur et de louanges! le monde vous est rouvert... , ear alors c'< Dieu qui l'aura appelé au ciel.
— Il fui le modèle vivant du bagne, dit Monvel.
— Il m'édifia souvent moi-même, monsieur le commissaire, en le perdant je perdrai un ami...
- Savez-vous ce que l'on dit de son nevi
- Auguste de Rédan? Non.
— Il s'est enfui de son hôtel ayant même que son
père fut enterré, et enlevant toutes les valeurs déposées chez lui, il laisse dans sa caisse un déficit énorme. Il est à Bruxelles et l'on attend un ordre d'extradition. Il paraît que le misérable, épouvanté des révélations que voulait faire le malheureux de Rédan, assassin de fa Tremblaye, aurait voulu tuer son père!... C'est une terrible histoire.
Un domestique apporta des journaux.
Un long article du procureur impérial de Caen occupait une partie des colonnes ; dans les faits divers on lisait :
(( Un banquier de Bordeaux, bien connu 5 la Bourse, « a quitté cette ville il y a huit jours, emportant avec lui « pour huit cent mille francs de valeurs. Un de ses « principaux créanciers réduit à une horrible misère « par suite de cette faillite l'a suivi et rejoint à Bru- « xelles. Une scène violente a eu lieu; le banquier a « cédé et remis à M. X. la somme qu'il lui avait enle- « vée; ensuite, craignant sans doute les poursuites ac- « lives de la justice, il s'est rendu dans un petit uppar- « tenient garni qu'il venait de louer sous un faux nom, « et s'est l'ait sauter la cervelle. »
Le doigt de Dieu se montre en toutes choses, dit
l'abbé Pascal, dans le châtiment comme dans la récompense.
— Aulaire semble choisi comme une victime pour Bupj 01 ter tous les maux de sa famille.
— Aulaire n'est point inquiet du prix de ses souffrances.
ÀULAIRE DE RÉDAN. 223
— Mais, vous, l'abbé, demanda le commissaire général avec chaleur, vous qui vous sacrifiez à toute heure du jour, de la nuit, qui jetez votre fortune dans le gouffre des bagnes, qui épousez en quelque sorte cette grande léproserie, trouvez-vous votre satisfaction complète, absolue, dans les pénibles fonctions que vous avez choisies?
— Monsieur Monvel, répondit l'aumônier d'une voix douce, lorsque j'étais tout enfant, je lus frappé par deux héroïsmes : celui de Jean de Maina qui se voua au rachat des captifs, celui de Vincent de Paul qui, dans l'enthousiasme sublime de sa charité prit les fers d'un malheureux détenu sur les galères du roi.
Au séminaire je songeais avec regret que l'Ordre de la Merci n'existait plus; que je me trouvais dans l'impossibilité de réaliser mes idées de dévouement pour ceux qui souffrent. Et, parmi ceux-là, les exilés, les prisonniers, les galériens m'ont inspiré la pitié la plus grande. Par une disposition mystérieuse de la Providence, le cœur de chacun de nous s'incline plus doucement vers une des misères auxquelles l'homme est exposé ou que les vices non réprimés de sa nature attirent sur sa télé. Je priais et je souffrais intérieurement beaucoup , quand le Seigneur sembla m'appeler mon nom et me désigner du doigt la route que je devais suivre et l'apostolat auquel je devais consacrer ma vie. — Mais pardon, monsieur, fit le jeune prôtre, mes souvenirs m'entraînent trop h in, et les détails qui décidèrent la vocation d'un ecclésiastique vous sont trop
224 l. aVtK do bagn*.
étrangers et j'oserai dire trop indifférents pour que je vous les raconte...
— Non, non, répondit le commissaire de marine, parlez, monsieur l'aumônier, comme un philanthrope à un philanthrope, ou plutôt, changez la compassion naturelle que j'éprouve pour les malheureux de ce bagne, en une pitié chrétienne qui relève, purifie et grandisse les sentiments que je sens au fond de mon cœur. Réunis sur le champ de bataille, moi, pour sévir et améliorer, vous, pour consoler et absoudre, entendons-nous comme deux amis sincères. Que la force et l'amour s'unissent dans nos âmes. J'ai beaucoup a apprendre de vous, ce que je fais par instinct, vous le réaliserez par le sentiment calme et réfléchi du devoir. L'autorité légale et le pouvoir chrétien devraient toujours s'entendre, mais surtout quand il s'agit des malheureux.
— Vous émettez une grande pensée, M. Monvel ; de la division souvent systématique de l'autorité légale et de l'influence religieuse naissent bien des entraves a l'accomplissement du bien que l'on devrait faire Mais vous voulez savoir comment le séminariste trouva sa vie, le voici...
Années de séminaire. — Le fils et la mère. — La mère di leurs. — Lu cbapelel héréditaire. — Les prier-- d'en — Pleurs et regrets. — La charrette fatale. — Vocation.
— J'ai fait mes études au séminaire de Sainte-Anne d'Auray; les autres maisons religieuses où entrent les jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique ne ressemblent en rien à celle-ci.
Nos compagnons étaient recrutés parmi la noblesse, la bourgeoisie et les paysans. Beaucoup portaient encore la veste de flanelle blanche et les longs cheveux; beaucoup vivaient de privations pour arriver à leur but et réaliser le vœu de leur famille. En Bretagne, on est si fier de dire dans une ferme: Notre fils est prêtre 1 Nous habitions Vannes, jolie ville dans laquelle on respire un parfum ailaibli des grèves; elle a de longues promenades ombreuses, une rivière sur laquelle naviguent de lourds bateaux à voiles rouges; elle est restée pics armoricaine que française, et les paysannes qui y viennent au marché tiennent à honneur de vous dire
qu'elles n'entendent point le Gallois,
220 l'ange du. baghb.
Mi mère m'envoya à Auray; simple, généreuse et tendre, elle avait aimé son mari plus qu'elle-même, elle se dévoua pour son fils comme elle s'était oubliée pour son époux. Elle était de la môme race que la mère des Machabées, les Symphorose et les Félicité; elle nous aimait pour D:eu d'abord, et pour nous ensuite. Quant à elle, noble et sainte femme, elle se plaçait au pied de la croix, patiente, résignée , heureuse du bonheur qu'elle donnait, triste de ne pouvoir taire da- \anl;ige.
Un soir, nous étions assistons deux près d'une haute fenêtre, et notre pensée se reportait vers cet autre couple maternel et filial, Monique et Augustin, qui s'entretenaient de Dieu et du ciel en lace de la mer qui baignait la plage d'Ostie.
— Mon enfant, me dit ma mère, regretterais-tu de te consacrer au Seigneur? tu semblés triste, et quand tu revenais aux vacances les années précédentes, tu ne rêvais pas si longtemps, et tu ne restais pas si longtemps accoudé sur la table devant les pages d'un livre que tu ne lis plus.
— Regretter! ma mère, lui répondis-je, ah! le Seigneur me préserve de retourner jamais en arrière! Mes désirs, ma force, ma volonté se dirigent vers la croix; mais les Aines sont différentes comme les fleurs et les étoiles; et j'ignore si je dois embrasser l'état religieux^
silence, Bes austérités, ses psalmodies, (ai la vie activée! ?oyi du missionnaire, ou bien me
vouer a l'uue des œuvres qui régénèrent l'humanité,
— Il faut prier, mon fils, dit ma mère.
— Plions! lui répondis-je.
Tous deux agenouillés près de la croisée, les yeux levés vers le ciel qui s'illuminait d'étoiles, enveloppés des parfums du jardin que le vent léger du soir rendait plus suaves, nous répétâmes cette hymne admirable qui appelle dans les âmes l'esprit de force, d'intelligence et de conseil...
Quand nous nous relevâmes, la nuit était venue.
A peine les flambeaux furent-ils allumés et eûmesnous repris notre place auprès d'une table chargée de toile, de laine, de morceaux d'étoffe que ma mère convertissait en vêlements pour les malheureux, qu'on introduisit l'abbé Morieu avec qui j'avais passé deux années au séminaire de Sdnte-Anne. Plus âgé que moi de trois ans, grand, digne et inspirant une sympathie spontanée, Pierre Morieu possédait toute ma confiance et toute mon amitié. Nous avions continué à nous écrire, et pendant les vacances nous nous voyions soment.
— Ami, me dit-il, l'aumônier de la prison est malade, on m'a chargé de le remplacer... moi! Un homme est condamné à mort; ce misérable, après avoir massacré son beau-frère, sa sœur et ses deux neveux, ne semble pu. avoir la conscience de son crime. Les paroles, les conseils glissent sur celte àme endurcie. Impie par tème, il montera mit L'échafatid avec cynisme et donnera à une population avide le spectacle désolant d'un0 mort qui n'est pas purifiée par le repentir. Je suis désolé ; on cœur d'homme et ma conscience de prêtre
! iJHQE Dr BAGNE.
souffrent également... J'avais supplié Tévôquè de ne point me charger de cette responsabilité, mais j'ai dû mes omettre à ses ordres. Depuis huit jours, presque con- ;uuellement enfermé avec le condamné, je lui rappelle dut à tour les vérités de la foi, les trésors de la misé- .corde; il m'écoute en silence, parait quelquefois sur Je point de céder, puis me répond par un blasphème et m'épouvante parle cynisme de ses paroles... J'ai demandé un sursis de trois jours, je l'ai obtenu, mais je crains bien de ne rien gagner sur cette nature rebelle.
— Quoi! demandai-je à l'abbé Morieu, vous n'avez pas trouvé le côté sensible de cette nature?
— Non.
— La cupidité fut-elle le mobile de son crime?
— Non.
— A-t-il encore sa mère ?
— Elle s'est présentée vingt fois à la porte de sa prison, il a refusé de la voir.
— Où demeure-t-elle ?
— A quatre lieues d'ici
— Vous avez trois jours avant l'exécution ?
— Trois jours.
— Demain, dis-je à mon condisciple, j'irai trouver sa mère, et par elle je saurai si l'on peut espérer encore quelque chose... dans tous les cas, ami, le crucifix qi:e l'on tient entre les doigts et que l'on pose sur les lèvres blêmes du condamné à mort possède une éloquence divine et mystérieuse que nous ne pouvons ni comprendre ni expliquer...
— Je suis bien aiselde vous avoir vu, me dit-il, vous me rendez la confiance. Que faisiez-vous, Pascal ?
— Je cherchais dans les Pères de l'Église les passages les plus consolants pour ceux qui ont beaucoup péché et qui se sont grandement repentis. De ces extraits je ferai un livre : les Brebis égarées. Quand on l'aura lu, de quelque poids que l'âme soit chargée , elle renaîtra doucement à l'espérance. Je ferai de cet ouvrage un bouclier contre le désespoir.
L'abbé Morieu me quitta, et le lendemain, accompagné de ma mère, je me dirigeai vers l'ancienne demeure du condamné à mort.
Tout le monde me la désigna dans le village par un geste muet et douloureux.
Les fenêtres en étaient fermées ; on eût dit un tombeau.
Je frappai, mais inutilement.
— Monsieur l'abbé, me dit une voisine, la vieille Catherine est au logis, mais elle ne vous entend point; la pauvre âme prie pour ses chers morts... entrez, la vue d'un prêtre lui soulagera le cœur; elle oublie tout dans ses oraisons, et si nous ne portions sur sa table du pain et du lait, elle se laisserait mourir de faim.
Je levai le loquet d'une porte formée de deux volets et j'entrai.
J'aperçus alors couchée à terre, les bras étendus en croix, une femme dont la voix, brisée par les pleurs, prononçait par intervalle :
— - Ayez pitié d'eux, Seigneur, ayez pitié de lui !
Les sanglots entrecoupaient cette prière qui me rappela l'unique oraison adressée par Jé>us à son Père irrité dont il ne pouvait fléchir la colère.
Je m'agenouillai près de Catherine, et quand elle reprit sa demande désolé, je répétai :
— Ayez pitié du coupable, ayez pitié de sa mère!
La pauvre femme m'entendit, se leva, et tournant vers moi son visage inondé de larmes :
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? me demandât-elle.
— Je suis un prêtre..., répondis-je, et voci ma mère. Catherine, la mère de douleurs, et ma mère à mui si
heuieuse dans sa tendresse se rapprochèrent.
— Pauvre femme, dis-je, je viens delà part de l'abbé
Morieu.
— Vous avez vu mon malheureux enfant?
— Non, auparavant j'ai souhaité m'informer près de vous de son caractère, de ses défauts, des qualités que vous remarquiez en lui quand il était enfant.
— Qui aurait jamais dit que mon Julien serait le bourreau de la famille... Il était assez doux, et je ne l'ai jamais vu en colère que lorsqu'il s'agissait de me défendre. Son père était un peu brusque, un peu brutal même; eh bien! un jour Julien l'ayant vu me frapper saisit une fourche et s'élança sur lui... Je me jetai entre eux, aucun malheur n'arriva... mon mari mourut, ma aile venait de s'établir et mon gendre avait la direction de la Ici nie... Je lui laissais taire les marchés, passer les baux, vendre le bétail; Julien s'aperçut que son
beau-frère ne prenait point mes intérêts; que les bêtes vendues n'étaient point remplacées, qu'on abattait du bois sans replanter; qu'on fatiguait la terre pour la faire produire; il m'en avertit, me conseillant de veiller désormais à ce qui se ferais à la maison. Julien n'avait pas tort. Mon gendre menait une conduite irrégulière, et peu lui importait de me ruiner, pourvu qu'il dépensât largement. Je confiai à Julien les intérêts dont son beau-frère s'était jusque-là occupé seul. La colère grondait dans le cœur de mon gendre. Plus d'une fois Julien et lui se lancèrent des regards qui me firent trembler. Rentrant un soir et traversant la cour dans laquelle mon fils rangeait des outils, je l'entendis répéter à son beau-frère : — Tu peux t'en prendre à moi, mais si tu touches à
ma mère !
Julien m'aimait, oui, monsieur, j'en suis sûre ! et une mère ne se trompe point dans ces choses-là!
Comment est arrivé le malheur, je l'ignore, j'étais absente... et quand je pénétrai dans cette chambre je vis le cadavre de mon gendre, celui de ma fille et de mon petit-fils...
Mon idée à moi, la voici : Julien avait touché pour moi de l'argent à la Morandière; il l'avait déposé dans l'armoire; cette somme était destinée à payer le ferme de la Saint-Jean à notre maître, M. de Ureteuil, dont l'intendant fait les affaires. Ma fille me pria au nom de son mari de lui prêter cent francs; j? refusai, lui donnant pour raison que je devais acquitter mon fermage..,
232 l'ange nu bagne.
Julien fut tourmenté par son beau-frére pour la même chose. Il refusa de môme. J'allai porter à dîner aux métayers vers midi; je crois que Julien rangeait du foin dans le grenier; mais sans doute, par la lucarne il vit mon gendre entrer dans la maison... Je- vous dis ce qui a dû se passer, monsieur, et ce que je m'explique parfaitement, quoique le malheureux se soit obstiné à se taire... Nicol armé d'un fort couteau avait fait sauter la serrure de l'armoire, et déjà il s'emparait de la somme que je destinais à M. de Breteuil, quand Julien voulut l'en empêcher... une lutte s'engagea entre eux... Dans un angle de la chambre étaient des coins de fer qui servent à fendre le bois... Armé de son couteau, Nicol blessa légèrement Julien, la colère s'empara de lui, il prit un coin de fer et brisa 4a tête de son beau-frère... Sa sœur arrive aux cris de son mari, se précipite entre eux... Julien ne voyait plus rien... aveuglé par le sang, par la fureur, il a frappé, toujours frappé, sans avoir ience de ses crimes, et le pauvre petit enfant qui : ! traînait près des cadavres est tombé frappé comme eux... C'est horrible! horrible! ma fille, mon gendre, n petit-fils, tous! et tués par qui, par Julien!... La vieille Catherine s'arrêta, elle suffoquait.
— Sans doute, lui dis-je, le crime de Julien est monstrueux, mais s'il eut raconté simplement devant la justice ce que vous venez de me dire, on lui eut sans doute laissé le triste bénéfice des circonstances atténuantes.
— Jl s'est tu devant les juges, monsieur; il n'a ré-
comment l'abbé pascal devint aumônier du bagne. 233
pondu aux sœurs de charité, aux messieurs du tribunal, à l'abbé Morieu que par des paroles impies qui ne témoignent ni regret ni foi ! Ah ! je suis bien à plaindre, sans doute !... Me voilà , moi, vieille femme , sans sou^ tien, sans enfants... portant un nom déshonoré par celui qui devait soutenir mes dernières années... main'est rien, non, rien ! en comparaison de la douleur que jeressensens au cœur en pensant que mon fils montera sur l'échafaud sans demander pardon du scandale qu'il a donné, sans implorer de Dieu pitié et miséricorde... et que, sur le chemin qui va.de la prison à la maison paternelle il n'aura rien à dire à sa mère, ni à la Vierge, tii au Sauveur qui lui pardonnerait... Car vous ne savez peut-être pas tout, monsieur..., c'est en face de ma maison que l'on doit.c.
Elle s'arrêta prise de frisson.
— Pauvre femme, lui dis-je, voulez-vous venir à Vannes avec ma mère?
— Non ! fit-elle en se redressant... le jour de sa mort, je placerai un crucifix devant cette fenêtre comme nous faisions jadis quand la procession de la Fête-Dieu passait, et que l'on arrangeait des reposoirs fleuris de bleuets et de roses effeuillées... Je serai sur ta porte, dans mes habits de deuil, et, quand le malheureux « cendra de la charrette, il verra mes deux mains s'élever sur sa tête en signe de pardon...
La vieille fermière était sublime en ce moment. Ses yeux caves rougis par les pleurs, sa figure jaunie, ridée, ascétique, respirait la générosité des martyrs qui sou-
riaient sur le chevalet de la torture. J'insistai pour
qu'elle nous suivit h Vannes.
— Il a refusé de me voir, dit-elle, il me trouvera à la Cn de son calvaire, prête à essuyer la sueur et les larmes de son visage... Allez, monsieur! mon entant est perdu ! je ne vous demande que son âme,
A côté d'un livre de prières usé par des doigts pieu:: j'aperçus un chapelet de bois noir orné d'un grand nombre de médailles de cuivre et d'argent.
— Sans doute, lui dis-je, Julien connaît ce chapelet?
— C'est le missel des ignorants, me répondit la fermière. S'il le connaît !... Ce chapelet vient de la Terre- Sainte. . . mon aïeul sauva jadis la vie d'une grande dame dont les ancêtres avaient été dans les temps anciens reprendre aux infidèles le tombeau sacré du Sauveur. La comtesse offrit pour remercîment à Prévu le chapelet béni à Jérusalem... C'est notre héritage d'honneur et de probité; nous nous le léguons dans la famille... et lorsque Julien était petit, je lui racontais les merveilleuses histoires et les légendes attachées à chaque médaille. Quelques-unes m'ont été données par des marins revenant des pays étrangers , d'autres viennent de Lyon et de Marseille où la Vierge Marie a des autels qui font rêver le paradis... Oh I oui, Julien connaît ce chapelet !
— Pouvez-vous me le confier? demandai-je.
— Prenez, me dit-elle.
— Je vous le rapporterai...
— Quand?
— Dans trois jours..., répondis-je à voix basse. Elle répéta :
— Dans trois jours !
Puis après avoir baisé la main de ma mère, elle retomba sur ses genoux, étendit les bras en croix et reprit cette prière :
— Ayez pitié d'eux! Seigneur, ayez pitié de lui! Nous sortîmes.
Rentrés à la ville, je courus chez l'abbé Morieu.
— Allons à la prison, lui dis-je, et gardez confiance, j'ai vu sa mère,
— Qu'avez-vous appris ?
— Que Julien l'aimait beaucoup; j'ai la certitude que les crimes épouvantables qu'il a commis ont eu d'abord pour cause le vol de son beau-frère... Julien était bon (ils..., la colère seule en a fait un assassin.
— Partons, me dit mon ami.
Nous nous fîmes conduire au cachot du condamné. 11 parut mécontent de me voir.
— Julien, lui dit mon ami, vous avez un sursis de trois jours.
— Pourquoi faire? demanda-t-il en haussant les Épaules.
— Pour vous repentir.
— Je recommencerais si J'étais encore au jour où j'ai tué...
— Et pourtant, dis-je avec calme, votre dévouement
236 l'.wge du bac.ne.
irréfléchi à compromis à jamais le bonheur de cette infortunée.
— Vous avez été a Binval ! s'écriat-il
— J'en arrive... Un silence suivit ces mots, j'ajoutai: j'ai vu Catherine...
Il tressaillit.
— Vous avez refusé à Cette admirable et malheureuse mère l'entrée du cachot d'où vous ne sortirez que pour mourir..., elle avait bien le droit, pourtant, elle qui n'a plus pour famille que les morts du cimetière, de presser dans ses bras son dernier enfant que la justice va lui enlever... Elle s'est résignée..., seule, enfermée dans une chambre où les traces de sang sont ma! etfacées, les bras étendus comme le Christ, jeûnant et pleurant elle passe les nuits et les jours à attendre l'heure où vous lui direz : viens! maintenant elle n'espère plus!... votre cœur qui fut tendre pour elle s'est à jamais fermé... , vous n'aimez plus Dieu qu'elle vous apprit a connaître, vous ne l'aimez plus elle-même..., pauvre Catherine dont sept glaives déchirent le cœur!... Je viens chargé près de vous d'un message suprême... Depuis de longues années, tous les agonisants de votre famille tiennent dans leurs mains un chapelet bénit..., ce chapelet adoucit leur heure suprême, car sur chaque grain ils répètent : prie» pour nous, maintenant et à l'heure de la mort.,. Le voici !
Je tendis le chapelet à Julien ; ses bras emprisonnés par la camisole de force ne parent le saisig. J'appelai le gardien chef.
— Je réponds du condamné, lui dis-je, veuillez lui faire enlever cette veste qui paralyse ses mouvements.
Julien sembla heureux de ce soulagement, mais il ne me remercia pas.
— Maintenant, lui dis-je, j'ai promis en votre nom à Catherine que vous réciteriez avec moi ce chapelet en entier..., elle ne vous demande pas d'autre souvenir..., le lui refuserez-vous?
Il se livrait un rude combat dans l'âme de Julien. Enfin d'une voix rauque il me répondit :
— Commencez, Monsieur.
L'abbé Morieu et moi nous nous aganouiïlâmes ; le condamné demeura assis, roulant dans ses doigts les grains noirs du chapelet.
Je vous assure que c'était un spectacle bien fait pour impressionner des âmes chrétiennes que cette suprême tentative d'une mère se réfugiant dans la pensée de la tendresse de Marie pour les pécheurs, et attendant tout de cette invocation sublime : Sainte Marie, priez pour nous !
La récitation du chapelet s'avançait; bien des fois déjà le salut de l'ange avait dépassé nos lèvres; nos voix se mouillaient de larmes; nous attendions l'effusion d'une grâce suprême, nos cœurs pénétrés du sentiment de la eonliance, mais remplis d'angoisses, exhalaient à chaque mot de l'appel lait à la Vierge sainte des aérations nouvelles. Nous avions la lui qui transporte les montagnes ! nous avions la loi qui fait violence au ciel... L'accent du condamné, d'abord sourd et rauque était
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peu à pou devenu clair et distinct comme si le charme des paroles sacrées dites tant de fois pendant son enfance eut agi sur sa nature rebelle : Je cous salue, M u ie! Quand il était tout petit, assis sur les genoux de sa frère, il avait lentement répété cette phrase en levant les yeux vers une statuette qui lui montrait une jeune femme et un tout petit enfant dont les mains tendues semblaient l'appeler et le hénir... Je vous salue, Marie! chaque fuis que la cloche soit à l'aurore ou à l'heure chaude de midi, ou quand tombait le crépuscule, lui avait rappelé l'ongclus, il l'avait pieusement récité ou dans son lit clos, ou au milieu des sillons, ou sur le chemin marqué d'une croix de pierre... Ces mots si simples renfermaient toute l'histoire du foyer de la famille... c'étaient les premiers qu'il eut appris, les derniers qu'on lui faisait dire, et la volonté de sa mère, cette mère bannie, méprisée, répudiée, était que, sur ce môme rosaire tant de fuis récité, il redit les mômes mots à son tour...
Sa voix devint basse, tremblante, incertaine. •• Il se laissa lentement glisser du banc de bois sur lequel il était assis, tomba sur un genou..., puis se prosernant, humilié, vaincu, la voix brisée, le cœur plein de sanglots, les yeux voilés par les pleurs et serran! convulsivement sur sa bouche le chapelet de la Terre- Sainte, il cria comme un appel en grâce, comme une adjuration suprême ce mut qui ré&UIQfi tuuL s les faveurs pour L'agonisant :
— l'rk'z pour roui, maintenant ei à i'/u
Le chapelet était fini.
Je me levai et serrant la main de l'abbé Morieu ;
— Dieu est entre vous, lui dis-je.
Julien se leva.
— Par pitié, monsieur, me dit-il, assistez-moi avec l'aumônier quand mon heure sera venue.
— Je vous le promets...
— Maintenant, dil-il à mon ami, je veux me confesser.
Je racontai à ma mère cette scène touchante. Pendant trois jours je partageai les soins dont l'abbé Morieu environna le condamné ! Son repentir était sincère. Il se disposa à la mort et voulut la subircomme unejuste expiation. Ainsi que nous le lui avions promis, nous fûmes deux à l'accompagner pendant le trajet de la p;ison au village. Julien ne cessait de réciter des actes de repentir; le chapelet était passé autour de son cou, il priait avec ferveur, et tous deux nous étions édifiés de bis regrets sincères. Echelonnés sur la route des groupes de curieux attendaient la fatale charrette ; l'altitude de Julien imposa le respect et le silence. Nous finies davantage, et pour associer ceux qui avaient voulu jouir de l'agonie d'un homme, aux invocations de sa dernière heure, nous récitâmes à haute voix les litanies tandis que la charrette roulait, jusqu'à Binval.
Julien aperçut la guillotine.
— Je suis content de mourir, me dil-il, je pense que le DOO I» eu accepte mon expiation... J';iim.u^ beaucoup ma mèie, ajoula-t-il, el ma tendresse mai dirigée m'a