LE COURONNEMENT DE L'ŒUVRE
quoi. Dans le quartier, les ouvriers qui se mettent en grève à cause de nous, ne manqueront pas de jaser; on saura bientôt que vous avez pour ouvriers des libérés ; on désertera la boutique; attendu que les ouvriers qui vont dans les maisons particulières prendre des mesures, et reporter l'ouvrage doivent inspirer de la confiance. Cette confiance, on nous la retirera... C'est un préjugé! L'homme qui a commis une faule peut bien n'en plus commettre! Que voulez-vous? on ne peut ouvrir son cœur blessé, saignant et meurtri pour montrer son repentir... Le vice s'étale, le remords se dérobe à tous les yeux... Devant Dieu comme devant ma conscience, je me sens plus honnête homme qu'avant d'avoir failli ; je ne convaincrai personne... et nul ne me comprendrait si ce n'est l'abbé Pascal! C'est donc vers lui que je retournerai, monsieur, et que je guiderai mes trois malheureux compagnons. Pour que les forçats trouvassent de l'ouvrage, il faudrait que les maîtres organisassent une association secrète de charité et de dévouement pour eux. Tout forçat quittant le bagne serait pourvu d'un passeport ordinaire et d'un livret, si sa conduite avai! été irreprochable.il saurait à l'avance dans quelle ville, dans quelle fabrique on l'attend. Sa position serait un secret pour tous, hors pour le maître; il ne courrait pas le risque de mourir de faim ou de voler pour vivre... M.Pascal a une autre idée ; il veut qu'un môme toit nous réunisse repentants, comme une même ma: nous a réunis criminels. Nul ne pourra faire de reproches à son camarade; d'ailleurs, ceux que l'abbé Pascal
;il6 l'ange du bagne.
protège sont revenus au sentiment du devoir.,» Je pars pour Brest, j'emmène les trois malheureux qui se sont unis à moi ! votre nom sera gravé dans mon cœur par la reconnaissance.
— Claude, medit-il, je parlerai à mesconfrères, et nous créerons des ateliers secrets pour vous donner du travail.
— Je le souhaite pour ceux qui viendront, lui dis-je. Il me remit deux louis, et tout ému me quitta.
Le jour môme nous abandonnâmes Paris. Nous avons fait la route à pied ; Antoine est tombé malade dans une auberge, les deux pièces d'or ont été promptement dépensées; nous avons vendu nos habits et nous arrivons couverts de guenilles, mais nous revenons, monsieur l'abbé, la conscience tranquille et osant lever les yeux vers vous.
L'aumônier était fort ému.
— Dieu le veut! fit-il après une pauèe; une voix secrète m'avertissait que vous reviendriez et que vous seriez les premiers admis dans la maison que j'ai fondée. Je la place sous la protection de Vincent de Paul. Une statue de marbre placée dans la cour représente le généreux confesseur de Louis XIII prenant sur les galères du roi les fers d'un malheureux! Dieu le veut! il m'ordonne par la voix de votre misère de me hâter d'ouvrir aux libérés un asile tranquille, de leur distribuer le labeur qui rend plus gai l'esprit et le cœur plus paisible. Tout est prêt. Aulaire de Etédao a enrichi la fondation modeste que j'avais faite, et si le regard de Dieu est sur celle œuvre, elle prospérera.
LE COURONNEMENT DE l/CECVBE.
— Elle prospérera! dirent ensemble Antoine, Claude et Jérôme.
— J'ai eu des nouvelles de Loïc, dit l'aumônièlr. PêSzek et sa famille sont allés à Saint-Pol le conduire dans les bras de sa vieille mère... le pauvre conscrit est heureux; il a repris la charrue et voit tous les jours le clocher de son village.
— Et Hubin? demanda Claude.
— Il est devenu colon en Algérie; sa ferme prospère, et j'ai envoyé le rejoindre deux soldats qui ont quitté le bagne il y a six semaines.
— Dieu soit loué du bonheur de ceux-là, dit Claude; il ajouta : Monsieur Pascal , après vous, il y eut un homme au bagne qui nous instruisit et nous consola...
— Bleu-de-Ciel?
— Oui, monsieur; nous voudrions aller porter sur sa tombe une couronne d'immortelles.
— Jean, le domestique de son frère, est maintenante mon service; tous ensemble nous irons demain au cimetière prier l'âme de ce juste de bénir une œuvre donl je l'entretins si souvent. Pas un galérien ne sort de Bresl sans visiter la place où il repose; c'est un pèlerinage de reconnaissance et d'amitié. Bonsoir, enfant, vous êtes las! la paix soit avec vous! car la paix est la sœur de l'innocence comme du repentir, et la couronne de cea deux vertus est la persévérance !
Les quatre libérés sortirent, et l'abbé Pascal tombanl à genoux, s'écria:
— Vous avez fait ma part bien belle, Seigneur ! je
cherche les brebis égarées et je les rapporte sur mon dos comme vous files vous-mômes ! L'âme de votre serviteur est pleine de joie! elle vous gloriûe et mon esprit est consolé en vous ! Vous nravez point regardé la faiblesse de l'instrument et vous m'avez choisi pour cette œuvre I Oui, mon Dieu, notre siècle, je le crois, devait, après tant de choses accomplies, songer à ceux qui sont tombés! Pour le crime d'une heure fallait-il ne leur laisser que le ruisseau, la prison ou le suicide? Un asile pour eux, la pitié pour eux! la miséricorde et la charité pour eux! au nom du Sauveur qui conduisit le larron pardonné dans le paradis et porta sur ses membres le poids des chaînes et le poids de la croix!
L'aumônier demeura perdu dans une méditation sublime, et les anges répétaient dans le ciel;
Pitié pour eux!
Asile et pardon pour eux!
Amour et miséricorde pour eux, afin qu'il nous soit fait miséricorde.