OBSERVATION VII
314. L... S..., âgée de quatre ans et demi, d’une bonne constitution et d’un tempérament sanguin.
Le 8 août 1856. Frissons, lassitude, inappétence, céphalalgie, mouvements fébriles.
2e jour. Fièvre vive, malaise général, rougeur de la face, injection des conjonctives, mal de gorge, léger enllement des amygdales.
3e jour. Larmoiement , écoulement séreux par les narines , toux catarrhale sèche, température élevée de la peau. Lestonsilles sont rouges et plus gonflées, les ganglions sous-maxillaires tuméfiés. Vers le soir, redoublement de la fièvre, assoupissement, délire. — Quatre sangsues à la nuque.
315. 4e jour, le matin. Eruption morbilleuse sur la face tuméfiée et sur le tronc ; la fièvre a diminué.
Sur les deux amygdales, on voit des taches jaunâtres , le gonflement ganglionnaire a augmenté. La toux persiste , l’auscultation fait entendre un râle sibilant en divers endroits de la poitrine.
Le soir, l’éruption s’est étendue sur les membres , les paupières s’enflent.
Eau alcalino-muriatique mêlée avec beaucoup d’eau d’orge sucrée, une seule application de la teinture d’iode iodo-bromurée sur le cou.
316. 5e jour. L’éruption cutanée est générale et complète. L’engorgement ganglionnaire s’accroît et s’étend sur la région submentale du cou, les amygdales et la luette sont entièrement enveloppées de concrétions épaisses d’un jaune sale, gêne dans la déglutition et la respiration.
Eau alcalino-muriatique ; 4 frictions en 24 heures.
317. 6" jour. Les fausses membranes se sont propagées sur le voile du palais et sur les piliers, leur épaisseur s’est doublée, leur couleur et consistance leur donne un aspect lardacé, la tonsille gauche, qui est plus volumineuse que l’autre et dont la pointe raide est dirigée un peu en avant et vers le côté droit, a l’apparence d’un morceau de lard. L’arrièregorge est remplie de mucosités visqueuses, la langue enduite d’une couche limoneuse et jaune. Les commissures des lèvres excoriées et saignantes, sont recouvertes d’une exsudation couenneuse lardacée. Une salive gluante coule de la bouche et une odeur infecte s’en exhale. Toux grasse; râle muqueux; respiration ronflante et fort embarassée.
L’exanthème commence h pâlir; fièvre peu intense; pouls faible, inégal et fréquent (110 pulsations) ; l’enfant est faible et abattu.— Vomitif de tartre stibié ; vomissement de matières grasses et bilieuses; selles brunâtres et puantes.
Mêmes frictions que la veille ; eau alcalino-muriatique.
318. 7e jour. Les taches morbilleuses prennent une teinte bleuâtre, principalement sur la figure; elle est bouffie, ainsi que les paupières. Ces dernières sont agglutinées par une matière mucoso-puriforme, qui en débord et descend lentement le long des joues, va rejoindre le flux de salive qui s’échappe , comme par deux gouttières , par les commissures des lèvres noires.
Les concrétions sur la tunique muqueuse nasale ont une couleur brunnoirâtre; elles descendent jusqu’au bord des narines , desquelles suinte une humeur sordide, sanguinolente, corrosive et très-fétide.
Les couennes dans l’arrière-bouche se présentent à l’œil comme une masse noire, irrégulière, difforme; la configuration anatomique des organes occupés par elles n’est plus à reconnaître.
La langue est sèche, dure, rapetissée et noire, la puanteur de la bouche insupportable.
La tumeur du cou se montre moins rénitente, mais elle a conservé la même dimension que la veille, en sorte que la superficie du couse trouve complètement à l’unisson de la mâchoire inférieure et de la face. Ainsi l’aspect de cet enfant, il y a quelques jours encore si fraîche et si belle^ est dégoûtant , hideux.
La toux continue, en conservant son caractère catarrhal. La voix est voilée, faible jusqu’à l’extinction ; la dyspnée augmente. Les traits de la figure expriment une grande anxiété ; les pieds et les mains se refroidissent, et la malade tombe peu à peu dans un état de prostration excessive et d’assoupissement comateux.
Le pouls est faible , dépressible, intermittent et d’une telle fréquence que ses pulsations ne sont plus à compter; les battements du cœur deviennent de même extrêmement faibles , souvent imperceptibles.
Prescription : Liqueur ammoniacale anisée dans du sirop de capillaire- Lorsque, vers le soir, l’enfant revient â elle, je lui fais prendre de l’eau d’Adélaïde, en parties égales avec de l’eau d’orge sucrée.— Cinq frictions en 24 heures.
319. 8° jour. La malade a pris deux tiers de litre de cette eau minérale pendant la nuit. — Lorsque je la vis dans la matinée, une forte réaction se fit remarquer.
L’état général s’est notablement amélioré ; la prostration des forces, l’assoupissement, l’embarras dans la respiration et dans la déglutition ont diminué. L’enfant est moins indifférente et elle demande souvent â boire; le pouls se relève et perd de son irrégularité, mais il conserve sa fréquence. Les taches morbilleuses prennent une teinte jaune pâle. L’urine est
excrétée en abondance , et quelques évacuations alvines d’une couleur noire et d’une forte odeur putride ont lieu dans le cours de la journée.
L’intumescence du cou commence à décroître sensiblement. Les concrétions de l’arrière-bouche sont en partie ramollies et se décollent de la muqueuse çà et là. — La langue est moins sèche, sa teinte ainsi que celle des lèvres est d’un brun foncé ; une légère épistaxis survient vers le soir.
Même traitement.
320. 9e jour. L’exsudation couenneuse de l’arrière-bouche ressemble à une bouillie brun-noire en putréfaction ; des lambeaux épais pendent et ne sont retenus que par des débris. Sur l’amygdale gauche, un morceau s’est détaché, en laissant une excavation de la dimension d’un petit pois; la surface de cette excavation semble ulcérée. Les concrétions des commissures labiales se rapetissent et prennent un meilleur aspect. La sécrétion de la muqueuse nasale est copieuse et d’une nature plus glaireuse ; quelques lambeaux membraniformes brunâtres se sont détachés de celle-ci et forment avec le mucus un amas qui obstrue les narines.
L’excrétion salivaire augmente, la langue s’humecte , la peau devient molle et humide; les urines continuent d’être abondantes. L’exanthème est d’une teinte pâle matte.
Même traitement.
321. 10° jour. L’état général de l’enfant est très-satisfaisant. Elle s’intéresse davantage à ce qui l’entoure; ses forces reviennent; son pouls , quoique petit , faible et très-fréquent , est régulier. Son visage moins tuméfié, offre un meilleur aspect. Les paupières sont presque désenflées et réouvertes, et l’épanchement des mucosités puriformes fait place à une forte excrétion lacrymale et muqueuse. — L’écoulement du nez est d’une nature sero-gelatineuse inodore ; une grande partie des couennes de la muqueuse nasale est expulsée avec le mucus qui obstruait les narines, et celles qui restent encore sont d’une couleur grise. — Les lèvres ont repris leur coloration naturelle ; on remarque encore une légère érosion et des concrétions très-restreintes d’un blanc grisâtre sur leurs commissures. La salivation continue. La fétidité de la bouche se fait peu remarquer.
322. Inspection de l’arrière-bouche : l’amas des couennes putréfiées, qui couvrait le voile du palais , les amygdales et la luette, a presque entièrement disparu, on n’en voit que quelques débris. Un morceau qui a été rejeté parla bouche , est gros comme une petite fève , il offre la consistance et l’aspect d’un morceau de fromage pourri.
323. Une ligne blanc-grisâtre, entourée d’un cercle rouge, garnit le bord du voile et de la luette ; en quelques endroits elle semble ulcérée. La surface des tonsilles, principalement à leurs bords intérieurs, est inégale, lézardée; elle montre de nombreuses anfractuosités qui fournissent une matière puriforme.
324. La paroi postérieure du pharynx est couverte de mucus. La langue est large, humide et jaune.
325. Il n’existe plus de gonflement du cou, à l’exception d’une saillie au-dessous des angles de la mâchoire inférieure ; celle du côté droit est plus forte ; auprès d’elle s’est formée une nouvelle grosseur dans la région sous-mastoïdienne. L’épiderme du cou s’élève partout, se ride et se détache en divers points ; çà et là il y a des excoriations peu suppurantes, à la suite de l’action de la teinture.
La malade tousse gras et respire avec facilité ; sa voix est encore faible et voilée. L’exfoliation de l’épiderme commence sur plusieurs parties du corps, sous forme de lamelles furfuracées.
La malade rend des pellicules noires en grande quantité par les selles, qui sont encore très-puantes.
Une friction matin et soir, bornée sur les grosseurs qui existent encore sur le cou ; eau d’Adélaïde, 1|4 sur 3|4 d’eau d’orge. — Bouillon de veau en petites portions.
326. Le 11e jour. Les deux tumeurs du côté droit du cou deviennent plus saillantes et douloureuses ; au toucher, le doigt éprouve une sensation de fluctuation à leur centre.
On les couvre de cataplasmes émollients; les frictions sont discontinuées ; eau d’Adélaïde comme la veille.
Le 12e jour. Une grande quantité d’un pussanieux, sanguinolent et extrêmement fétide , est évacuée par la ponction des deux abcès qui ont atteint la dimension d’un œuf. Après l’évacuation du contenu , les tumeurs conservent leur dureté rénitente à leur base et elles offrent, toute l’apparence de bubons. Celle qui se trouve sur le côté gauche grossit également et elle manifeste les mêmes tendances à s’abcéder.— Application de cataplasmes.
327. En explorant le gosier, on voit que l’état, local s’est beaucoup amélioré. La muqueuse s’est detergée des fragments membraneux et des matières visqueuses qui y adhéraient les derniers jours. Une sécrétion forte et plus saine s’y est établie , ainsi qu’au fond du pharynx. Les anfractuosités que l’on apercevait sur les amygdales sont moins profondes- L’exsudation concrète qui garnit le bord du voile et de la luette, apparaît maintenant comme une ligne blanche, lisse, fine et étroite. Sur le côté
gauche de la luette et sur l’arcade glosso-palaline gauche du voile, celte ligne est en quelques points interrompue par des ulcérations dont deux ou trois atteignent la largeur d’une lentille.
La langue se nettoie à la pointe ; au milieu elle reste encore jaune. Les commissures labiales, encore légèrement excoriées, sont débarassées de leurs concrétions. La salivation persiste.
Un anneau couenneux, blanchâtre et poli, borde les orifices des narines. — Quelques fragments diphthéritiques adhèrent encore à la muqueuse nasale; l’écoulement du nez est plus muqueux et moins abondant.
328. La tuméfaction de la face et des paupières, qui avait été presque dissipée , augmente considérablement , mais elle est maintenant d’une nature tout-à-fait oedémateuse; le larmoiement s’amoindrit; oedème des pieds très-prononcé.
329. Les taches exanthématiques se sont complètement effacées , la desquammation furfuracée continue , la peau est halitueuse , urines copieuses. Fièvre insignifiante, pouls faible , petit (1 18 pulsations). La malade semble très-affaiblie, mais point abattue ; son sommeil est naturel et calme, et l’appétit revient.
On cesse l’usage de l’eau d’Adélaïde ; prescription du sirop d'écorces d’oranges avec addition d’extrait de quinquina mou.— Bouillon de poule ; eau vineuse.
330. Depuis le 13° jour, L’amélioration fait des progrès sensibles. Les symptômes diphthéritiques locaux s’amendent successivement. La ligne blanche au bord du voile et de la luet te devient peu à peu plus étroite et plus mince, transparente; elle disparaît entièrement au 16e jour. Au même terme, les ulcérations de la muqueuse tonsillaire sont guéries; mais on distingue facilement quelques inégalités sur leur surface antérieure et sur leurs bords. La suppuration des ulcérations sur le bord de la luette et sur l’arcade antérieure et gauche du voile, tarit complètement au 17* jour. Sur ces points on remarque alors plusieurs échancrures semi - circulaires , bien nettes, de la dimension d’une lentille; leur bordure est d’une couleur rose, bien distincte de celle de la muqueuse environnante.
331. Quoique déjà depuis trois jours toute trace des concrétions nasales ait disparu , le suintement nasal persiste jusqu’au 20e jour.
Le deuxième jour après qu’on eut cessé l’eau minérale , l’oedème du visage et des paupières est dissipé; celui des pieds résiste encore quelques jours.
332. A la fin du 3e septénaire, toutes les fonctions reviennent à leur
état normal. L’entier rétablissement de Tentant est retardé cependant de quelques semaines par la marche lente de l’affection des ganglions lymphatiques du cou et par la formation d’autres abcès.
Lorsque l’ouverture de l’abcès, sous l’angle de la mâchoire, du côté gauche, est pratiquée, il s’écoule également une grande quantité de matières sanieuses. L’abcès offre les mômes caractères de bubons que ceux du côté opposé. La suppuration s’améliore et diminue petit à petit, la résolution de l’engorgement s’effectue lentement, et la cicatrisation n’est obtenue qu’après deux semaines, à partir de l’époque où la ponction a été pratiquée. Le dernier est à peine guéri que d’autres abcès se forment autour du cou , au-dessous et dans toute l’étendue de la mâchoire inférieure. Ils diffèrent cependant essentiellement des précédents en cela qu’ils n’intéressent pas les ganglions lymphatiques, mais le tissu cellulaire sous-cutané , que l’on ne remarque aucune dureté à leur base , qu’ils n’acquièrent à peine que la grosseur d’une noix et qu’ils cicatrisent rapidement après une suppuration de 3-4 jours. Leur contenu est cependant delà même odeur repoussante. Le nombre de ces abcès monte au moins
15 ou 16. Le dernier est guéri le 28 septembre.
333. Dans la première semaine de la convalescence , après une vive douleur que la malade éprouvait dans l’oreille gauche, il se manifeste une otorrhée puriforme et d’une fétidité extrême, qui persiste pendant une huitaine de jours.