La domination romaine, Agricola
L'histoire de la domination romaine en Bretagne, depuis César jusqu'au iv^ siècle, a d'admirables pages. Tacite a immortalisé l'un de ces généraux romains successeurs de César, Agricola (78 à 86), qui fut un brave soldat, un fonctionnaire honnête et appliqué et dont il a du reste idéalisé les traits. Grâce à ses succès et surtout à une sage administration, grâce aux efforts de ses successeurs, la conquête romaine s'organisa solidement sur le sol britannique. Le pays, comme les Gaules, fut divisé en provinces avec un préfet, un préteur et tous les autres fonctionnaires de Rome'.
Il faut reconnaître que si les Romains enlevèrent aux Bretons leur indépendance, ils leur rendirent le service de refouler dans leurs montagnes de l'Ecosse les envahisseurs pietés et scots qui constituaient pour les Bretons un péril permanent. Ne pouvant ni les atteindre dans ces retraites inaccessibles, ni arrêter par les armes leurs déprédations, les Romains curent une idée digne de leur génie organisateur et de leur puissance laborieuse, celle de parquer ces sauvages dans leurs repaires en construisant un mur qui avait autant pour but d'arrêter leurs incursions, que de faciliter la répression de
1. Sur celte histoire des Romains en Angleterre, cf. la Bibliographie en tête du chapitre.
LA BRETAGiNE CELTIQUE, LA BRETAGNE ROMAINE. 13
1 tentatives de révolte chez les Bretons soumis à l'empire. Il semble qu'Adrien on fût l'initiateur, lors de son voyage en Bretagne vers l'an 120 de notre ère ; il traça donc une ligne de la Solway, à l'ouest, aux bouches de la rivière Tyne, à l'est. Les Pietés étaient ainsi forclos de la Bretagne conquise. Cette frontière artificielle consistait en un mur de pierres, fortifié par un fossé au nord, et à l'intérieur, au sud, par des remblais. Des tours de veille, des forteresses, des fortins reliés par une route militaire, véritable voie romaine, et en même temps chemin de ronde entre le mur et les remblais, fortifiaient ce rempart, qui n'avait pas moins de soixante treize milles et demi do longueur. Ce mur formait comme un cordon sanitaire et isolait des barbares la Bretagne romaine.
Antonin en 139, et plus tard Sévère, portèrent cette limite plus au nord, et construisirent un second mur de même genre entre l'embouchure de la Forth et celle de la Clyde. Des parties de ce formidable ouvrage qui ont résisté à l'usure de dix-huit siècles, étonnent par leurs proportions. Le mur a vingt pieds de hauteur, sur vingt-quatre de largeur à la base. Il était surmonté d'un parapet pour la protection des sentinelles. Le fossé au nord du mur se creuse à vingt pieds de profondeur sur quarante de large ' .
1. Cf. Spvrtien, De Hadriano, 11; David Mii.nf, IIosie, Trans. Roy. Soc, vol. XXVll, part. I, p. 39; F. Skene. Crltic Scotland, t. I (1870), p. 78; l'ouvrage le plus complet sur ce mur est Collixgwood
A l'abri de cette digue, les Bretons purent vivre dans une tranquillité relative, au moins tant que les Romains furent là pour défendre leur mur. La suite de cette histoire prouvera que jamais, depuis le jour où les légions abandonnèrent la Grande- Bretagne, les habitants laissés à eux-mêmes, ne furent capables de combattre efficacement le fléau des invasions étrangères d'où qu'elles vinssent.
11 n'était pas sans intérêt pour notre objet de dessiner en raccourci cette situation politique de la Bretagne, au moment où vont l'aborder les premiers missionnaires chrétiens. La conquête romaine, comme dans la plupart des provinces, servira de véhicule à la prédication de l'Évangile. Elle ouvre des routes, elle établit la paix romaine, elle donne aux provinces une même langue, elle unit les races et fait tomber des barrières que les missionnaires chrétiens n'eussent pas aisément franchies ; bien plus, dans certains cas les soldats romains, ou les fonctionnaires de Rome sont euxmêmes les premiers pionniers de l'évangile.
Mais en conquérant les peuples, Rome ne détruisait pas les races. La population bretonne vécut assez paisiblement sous ses nouveaux maîtres.
Il faut reconnaître aussi que l'influence exercée par Rome en Bretagne resta superficielle. Les Bretons ne furent pas assimilés ; le conquérant
Brcce. The Romal ivaln, a description of Ihe mural Barrier of thc norlh ofEngland, 3' éd., 1807.
romain ne parvint pas à infuser l'esprit latin à la race, comme il avait fait en Gaule par exemple, où il créa un type, le gallo-romain, chez lequel l'esprit latin a pris de telles racines qu'il a résisté à toutes les influences contraires, et qu'il est resté l'un des éléments essentiels de la race française. La puissante individualité des Celtes de Bretagne sut résister à l'assimilation ; les Celtes s'acclimatent en d'autres terres, mais chez eux ils restent Celles. La haine de l'étranger, un isolement farouche, est un des traits les plus caractéristiques de ces races.