‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 24 sur 118 · Saint Grégoire et les Anglo-Saxons · texte numérisé non relu

Saint Grégoire et les Anglo-Saxons

Une tradition fort ancienne, rapportée par les historiens du temps et dont il n'y a pas lieu de révoquer en doute l'authenticité substantielle, nous rapporte ce singulier récit dans l'histoire du pape saint Grégoire le Grand. Entre les années 586-588,

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SAINT GRÉGOIRE ET LES ANGLO-SAXONS

moines, et qui avait transformé sa maison du Mont Cœlius en monastère, vint à passer sur le marché de Rome au forum de Trajan. Au milieu du bétail réuni et des autres marchandises, il aperçut de jeunes hommes que Ton vendait comme esclaves. Grégoire fut frappé de la beauté de ces hommes de haute taille, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la peau blanche, dont l'attitude et les traits, au milieu des Italiens, petits et bruns, révélait une race supérieure. Le jeune moine avait déjà été distingué par le pape Benoît I qui en avait fait un des diacres régionnaires de Rome, et l'avait envoyé comme apocrisinire ou ambassadeur à Constantinople.

C'est au retour de cette mission que se passe l'événement qui allait décider du sort de l'Angleterre. Ses fonctions à Rome l'autorisaient à une démarche qui n'eût pas été justifiée de la part d'un simple moine. Il s'arrêta et demanda au trafiquant quelle était la religion de ces esclaves * .

Quand il apprit qu'ils étaient païens, il eut un soupir. « Hélas, dit-il, que le prince des ténèbres soit le maître de ces visages éclatants! Et quelle est leur race, ajouta-t-il?

— Ce sont des Angles, dit le marchand.

— Fort bien, répond Grégoire, jouant sur le

i. Les témoins de ce fait et du dialogue qui suit, sont Bicdf. //. E., Il, 1; Paul diacre, Vila S. Greyorii, 17; .If.an diacre, Vila, 1, 21. Le dernier historien de saint Grégoire, F. Homks Dudden', en admet l'authenticité, Greç/ory llie Greal, lus place in Uistory and Thowjlii, Londres. 190."i, t. 1. p. \m.

mot, ils ont des visages d'anges, et devraient être les frères des anges du ciel. Et de quelle province viennent-ils ?

— De Deirie.

— Bien, reprend encore le diacre, Deirie, de la colère [Deira], de la colère on les appellera à la n[iiséricorde du Christ. Et le nom de leur roi? »

C'était Œla ou Aile qui servit encore à ce calembour : « Ce peuple du roi Aile apprendra à chanter V alléluia pour Dieu son créateur. »

Ces derniers mots nous apprennent que ces Saxons avaient été vaincus dans les luttes entre Berniciens et Deiriens qui avaient rempli d'esclaves les marchés étrangers.

Pour qui est familier avec l'aimable bonhomie et la facilité sans prétention du style, qui est celui de la plupart de ses ouvrages, notamment de ses dialogues et de ses sermons, ces traits d'esprit d'un goût populaire et presque trivial, ne surprendront pas. Ce mélange de simplicité familière et de grandeur est un des traits les plus touchants du génie de ce grand homme qui a fait avec tant de simplicité de si grandes choses. Dans la circonstance, ce dialogue d'une désinvolture plaisante devait avoir pour épilogue la conversion des Anglo-Saxons. En quittant le marché, Gi'égoire vint demander au pape qui était alors Pélage, la permission d'aller évangéliscr l'Angleterre. Il l'obtint, mais le peuple de Rome qui déjà connaissait et aimait son diacre régionnaire, vint se plaindre au Pape, et Grégoire

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fut ramené malgré lui. Quelques années après, 590, à la mort de Pelage, il était lui-même élu pape, et son pontificat est l'un des plus glorieux dans l'histoire de l'Eglise. La figure de ces jeunes hommes grands et purs, qu'il avait vus sur le marché aux esclaves, l'y poursuivit, et ce fut une des plus grandes œuvres de son pontificat et des plus fécondes de convertir les Anglo-Saxons. Dès 596 il prit dans le monastère de Saint-André qu'il avait fondé dans sa maison du Mont Cœlius, une quarantaine de moines et, sous la conduite d'Augustin qui était le prieur du monastère, il les envoya en Angleterre. L'un des plus récents historiens anglais de cette période, William Hunt, dit qu'il n'y a pas de place au monde qui doive émouvoir davantage le cœur de tout voyageur anglo-saxon que ce monastère du Mont Cœlius d'où l'on domine les monuments de l'ancienne Rome et d'où partirent les missionnaires que Grégoire envoyait à la conquête de l'Angleterre ' . On va voir en effet dans les pages qui suivent quelles prodigieuses conséquences eut cet événement sur l'histoire d'Angleterre. En réalité ce fut le commencement d'une ère nouvelle.

Au moment où s'était tenu le dialogue que nous avons rapporté, c'est-à-dire à la fin du vi^ siècle, les Angles et les Saxons établis à l'est, au sud et au centre de l'Angleterre, pouvaientêtre considérés commeles

i. The English Churcli from ils foundalion lo llie Norman Con- (?î(es« (;i97-10fi6), 1901, p. ll>.

maîtres de l'île. Les Pietés et les Scols du nord qui constituaient un danger pour la tranquillité des nouveaux royaumes aussi bien que pour les anciens habitants, ne pouvaient songer à leur en contester la possession. D'un autre côté les Bretons étaient réduits à un rôle de plus en plus effacé dans cette terre qui avait été leur patrie pendant peut-être plus de treize siècles. L'avenir appartenait donc à cette jeune et forte raco germaine qui venait de fonder rileplarchie.

Ce nouvel élément jouera dans la période qui nous occupe le premier rôle. C'est cette race dite anglo-saxonne, qui, survivant aux invasions danoises, aussi bien qu'à la conquête normande, a dominé en Angleterre jusqu'à nos jours, et qui, aux yeux de certains ethnologistes, a conquis dans le monde moderne, parmi toutes les autres races, le premier rang. Germaine par ses origines, elle s'est recrutée surtout dans les tribus des Jutes, des Angles et des Saxons cantonnées dans le Jutland, le Sleswig et la Westphalie. La plupart des institutions qui se sont développées plus tard dans le peuple anglais, gardent le caractère de ces origines germaniques, et de l'état social primitif, le village, la tribu, le foyer, la vie de guerre et d'aventure

De même, c'est jusqu'à ces origines lointaines

1. Cf. surtout Green et Stubbs et, daus une certaine mesure, Vinogradofï. Emerson dans un livre resté célèbre a recherché subtilement ces rapprochements entre l'anglais moderne et le saxon primitif, cf. Ralph Waldo Emerson, EnfjUsk Irails, 1856.

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qu'il faut remonter pour retrouver les traits de la race anglo-saxonne. Guerriers, audacieux pirates, vivant de luttes et de rapines, se jouant au milieu des périls de la mer, indépendants, jaloux de leur titre d'hommes libres, pleins de confiance en euxmêmes et de mépris pour les adversaires qui se laissent vaincre, durs à eux-mêmes et aux autres, capables pourtant de discipline, de dévouement à leurschefs, delot/alis/ne, mot exclusivement anglais comme le sentiment qu'il exprime, d'attachement entre eux, et pleins du sentiment de la solidarité entre membres d'une tribu, leurs ancêtres ont laissé à leurs descendants civilisés une partie de ces caractères. « De pirates et guerriers, les Anglais sont devenus colonisateurs et commerçants » L'activité, le besoin de mouvement physique, le goût des aventures et des voyages, l'endurance, le courage, la ténacité, une certaine dureté, des instincts grossiers et violents quand ils s'abandonnent à la nature, restent encore le fond de leur tempérament.

Ils vivaient de la mer et sur la mer. On a retrouvé dans les marais du Sleswig une de leurs barques de soixante-dix pieds de long sur neuf de large, à fond plat, avec cinquante rames. C'est sur ces bateaux qu'ils entreprirent leurs longs et périlleux voyages. Leurs anciens chants célèbrent leur amour de la mer, leur mépris du danger, leur indomp-

i. MoNTÉGi-T, Revue des Deux-Mondes, iïi nov. 1856, p.-28-2. Cl. aussi ses Essais sur la Littérature anglaise, Paris, 1883. p. 3 sq.

table énergie, qui s'allie cependant aux vertus de la famille, à l'amour du home, au respect de la femme, à la délicatesse des sentiments, à l'amour de la justice.

A ces traits généraux, le caractère national, les conditions climatériques, les nécessités matérielles, la vie d'insulaire, ont ajouté quelques traits particuliers, surtout dans ces trois derniers siècles; déjà au temps où saint Grégoire leur envoyait des missionnaires, ils commençaient à s'assagir. Vainqueurs des Bretons, solidement établis dans une contrée fertile et agréable, ils y prenaient racine, et, avec leur esprit positif et pratique, s'adonnaient aux charmes et aux travaux de la vie sédentaire.

Aux missionnaires romains, la jeune race barbare et païenne offrait donc, pour recevoir la semence chrétienne, une terre riche et féconde, mais qu'il faudrait cultiver à fond, et débarrasser de la végétation parasite. « La religion nouvelle, comme on l'a très bien dit, marchait à contrecourant*. »

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