Premières discussions
Quand Augustin, à son grand étonnement, se fut aperçu que des difficultés sérieuses existaient entre lui et les chrétiens bretons, il résolut de les aplanir et de faire les premières avances. Les instructions qu'il avait reçues de Rome, lui donnaient la mission, pour les évèques bretons, « d'enseigner les ignorants, de raffermir les faibles, de châtier les mauvais' ». En l'année 602 ou 603, il vint dans l'ouest, au pays de Galles qu'habitaient les Bretons, et s"approcha jusqu'à l'embouchure de la Severn. Là il invita les évèques et les docteurs de l'Eglise bretonne à venir assister à une conférence. Des prêtres seuls se présentèrent, soit que les évèques n'eussent pas reçu la lettre d'Augustin, soit que l'état troublé de cette Eglise ne le leur permît pas. N'oublions pas qu'Augustin venait de recevoir le titre de primat sur toutes les Eglises d'Angleterre, sans égard pour les droits plus anciens des évèques bretons, et qu'une considération d'amour-propre froissé ne fut peut-être pas étrangère à leur abstention.
La réunion se tint en pleine campagne. Augustin,
1. Critanniae autcm onmes episcopos tuae fralernitati commitlimus, ut indocli doccauiur, infirmi persuasione roborentur per vcrsi auctorilale coriiganlur. lîctlc, //. E., I, t.
selon l'expression du vénérable Bède (1. Il, c. 2.), « commença à leur persuader dans une fraternelle admonition de vivre avec lui dans la paix catholique et d'entreprendre avec lui, pour le Seigneur, l'évangélisation des Gentils ». îl s'agissait, on le comprend, de la conversion des Saxons. C'était trop demander aux Bretons. Il ne faut pas oublier qu'à cette heure même, les chefs bretons refoulés jusqu'au delà de la Severn, resserrés entre la mer d'un côté et les Saxons de l'autre, luttaient encore courageusement pour leur indépendance, et l'un d'entre eux, Aedhan, venait d'essuyer une défaite dans laquelle il avait trouvé la mort. Pour le Breton, le Saxon était donc l'ennemi, et la charité chrétienne n'était jDas assez vigoureuse en ces âmes simples et frustes de Celtes, pour prendre le dessus sur les haines de race et la passion d'indépendance. Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, que l'on voit dans l'histoire le sentiment national dominer le sens chrétien qui devrait enseigner l'amour de la paix et la charité universelle.
A l'invitation d'Augustin, les Bretons opposèrent leurs usages celtiques qu'ils ne voulaient pas abandonner. On discuta, peut-être trop vivement, et naturellement sans succès. Augustin recourut à l'argument du miracle, le seul qui eût quelque chance de succès sur ces esprits obstinés et étroits. Il guérit un aveugle que les prières et les adjurations des prêtres bretons avaient laissé infirme. Incapables de répondre sur ce lerrain, ils prétendirent, à tort
L'ÉGLISE BRETONiNE AU VU" SIÈCLE.
OU à raison, qu'ils ne pouvaient rien décider avant d'avoir consulté leurs compatriotes. La première conférence se sépara ainsi; on s'était mesuré, on avait discuté, on s'était quitté sans conclure. Il était à craindre, étant données les dispositions des deux parties, que les assemblées futures n'eussent pas une meilleure issue.
Le second synode qui eut lieu peu après, eut une importance plus considérable. Les délégués y étaient beaucoupplus nombreux. On y comptaitsept évêques bretons ; dans l'état de désorganisation où se trouvait cette pauvre Église celtique déracinée, qui cherchait péniblement à ressouder ses tronçons, c'était probablement la majorité de l'épiscopat. 11 y avait aussi un grand nombre de clercs et de moines venus du célèbre monastère de Bangor, avec leur abbé Dinooth.
On raconte qu'avant de se rendre au synode, les évêques bretons allèrent consulter un ermite qui vivait retiré, comme c'était une coutume assez fréquente chez les Celtes à cette époque, sur une montagne du pays de Galles Ils lui demandèrent s'ils devaient abandonner leurs usages pour suivre ceux d'Augustin. Le solitaire répondit : « Si c'est un homme de Dieu, suivez-le. » Et à quel signe reconnaîtrons-nous s'il est un homme de Dieu? dirent les
1. si le récit est aullienliquc. le témoin, séparé des ('vénenients par plus d'un siècle, rapporte ce qu'on lui a dit, ulfertur. et (lueli|ues traits du récit invitent à une certaine <iéliance ; le fond est certainement vrai, et en somme la narration rend bien l'impression de la réalité.
évêques. Le signe donné l'ut celui-ci : Si Augustin se levait pour aller au-devant des prélats, il était un serviteur de Dieu. S il restait assis, c'était un manque d'égards et il fallait rendre mépris pour mépris.
L'histoire a été révoquée en doute'. Nous n'y voyons rien pour notre part qui dépasse les limites de la vraisemblance, ou qui ne corresponde aux caractères des personnages et de l'époque.
Augustin ne reconnut peut-être pas les évêques : peut-être crut-il de sa dignité de primat et de président du synode de les recevoir assis ; toujours est-il qu'il ne se leva pas. Les évêques considérèrent cette attitude comme un affront, et, selon l'oracle du solitaire, ne reconnurent pas dans le primat un homme de Dieu.
Il est certain cependant que dès le début de la conférence, Augustin montra des dispositions conciliantes. Il constata que sur nombre de points les Celtes avaient des usages particuliers qui n'étaient pas ceux de l'Eglise universelle, du moins il le croyait ainsi, faute sans doute d'une culture assez étendue qui lui aurait appris que de pai-eilles divergences existaient en d'autres Eglises et ne compromettaient pas l'unité essentielle de la foi. Toutefois il ne voulait pas les inquiéter sur ces coutumes. Il leur demandait seulement d'accepter pour la célébration de la Pàque le cycle en usage et d'admi-
1. Le l'. Biiur, Saint Augustin de Canterbui y, p. i-2i, l-l'j.
L'ÉGLISE BRETONNE AU Vir SIÈCLE.
nistrer le baptême selon le même rilc que l'Égliso de Rome. Puis il les conviait à prêcher avec lui la foi aux Anglais païens.
Ces conditions étaient relativement modérées et l'on s'étonnerait qu'elles n'aient pas été acceptées, si I on ne se rappelait que l'isolement et des plaies encore saignantes avaient rendu plus ombrageux encore et plus défiant le caractère celte, déjà naturellement susceptible et presque farouche.
L'Abbé de Danger, prenant la parole au nom de tous, s'écria : « Non, nous ne prêcherons pas la foi à cette race cruelle d'étrangers, qui ti'aîtreusement ont dépouillé nos ancêtres de leur terre natale, et nous ont privé, nous, de notre héritage ' . »
Une fois de plus le sentiment national, la haine du Saxon, l'emportait sur le sentiment chrétien. A ces provocations, Augustin répondit par ces paroles : « Vous ne voulez pas accepter la paix que vous offrent des frères ; vous aurez la guerre que vous feront des ennemis; vous ne voulez pas prêcher le
1. Il aurait même, suivant une autre tradition, ajouté ces paroles : " Saciiez bien que tous ici, nous sommes soumis et obéissants il l'Église (le Dieu, au i)ape de Uome. à tout vrai et pieux cliretien. s'il s'agit d'aimer cliacun selon son degré, d'une charité parfaite, et de l'aider de paroles et d'actes, à devenir enfants de Dieu. Mais d'autre obéissance que celle-là je ne saotic pas que j'en doive aucune à celui que vous nommez le pape, ni qu'il y ail un l'ère des Pères... De plus, nous sommes sous le commandement de l'evèiiue de Caerlcon sur l'Usk, (jui est chargé, au nom de Dieu, de veiller sur nous, et de nous laire suivre la voie de l'esprit. • — Mais cette lettre est apocryphe. Cf. J. Lurii, La prclenrlue lettre de Dinooth, évêque de Banrjor, à Au/juslhi, Annales de Bretagne, Nov. liH)-2, I). 139-1 iO.
chemin de la vie aux Anglais, vous l'expierez en mourant de leur main. » Ce n'était pas une menace, comme on l'a reproché amèrement au primat de Cantorbéry, mais c'était une prophétie qui ne se réalisa que trop et dont l'accomplissement était, on peut le dire, dans la logique des choses. Convertis au christianisme par les Bretons, les Saxons auraient perdu en partie leur férocité native et des liens d'amitié se seraient établis entre les missionnaires et leurs néophytes. La différence de religion entre Saxons païens et Bretons chrétiens ne pouvait qu'attiser les haines. Quelques années après, Ethelfrid à la tête de bandes saxonnes livrait bataille aux Bretons près de Caerléon (le Caerléon sur la Dée près de Bangor). Un grand nombre de moines de Bangor avaient suivi l'armée et, retirés à l'écart, priaient pour le succès des armes bretonnes. Le roi païen remarqua ces hommes étranges et s'enquit de leurs intentions. Quand il sut que c'étaient des prêtres qui priaient contre eux, « s'ils crient contre nous vers leur Dieu, dit-il, ils nous attaquent donc, quoique sans armes, et nous poursuivent de leurs prières hostiles. » Il marcha donc d'abord contre eux et les massacra sans merci ; il en périt ainsi douze cents. Le reste de l'armée fut aussi taillé en pièces.
Ainsi s'accomplit la terrible prophétie d'Augustin contre l'abbé Dinooth et les moines de Bangor'.
i. Bède, H. E., 11,2.
L'ÉGLISE BRETONNE AU VIF SIÈCLE
De telles barbaries n'étaient pas faites pour rapprocher les Bretons des Saxons. Les sentiments d'antipathie ne firent que s'accentuer. Un siècle après, un Saxon converti par les successeurs de saint Augustin pouvait écrire dans sa lettre à Gérontius : « L'opiniâtreté des prêtres bretons va si loin par delà le cours de la Severn (pays de Galles), ils ont une telle horreur de communiquer avec les Romains, qu ils refusent de prier avec ceux-ci dans les églises et de s'asseoir à la même table; bien plus, ce que les Romains laissent de leurs repas est jeté aux chiens et aux pourceaux, la vaisselle et les bouteilles dont ils se sont servis sont enterrées ou purifiées par les flammes. Les Bretons ne leur rendent ni le salut ni le baiser... et si quelqu'un d'entre eux vient dans le pays pour l'habiter, les indigènes ne communiquent avec lui qu'après une pénitence de quarante jours » Tels sont les excès auxquels peuvent conduire les préjugés et la passion.
Pauvre Église celtique, ne la jugeons pas trop sévèrement. Elle avait eu tant à souffrir de ses ennemis! Regardons d'un autre côté. En Irlande, dans notre Bretagne armoricaine, en Ecosse où elle se développait plus librement, elle produisait d'admirables fruits de sainteté. Ses cloîtres ont abrité pendant des siècles des âmes d'élite dont la vertu peut soutenir la comparaison avec ce que les annales de
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la charité et de l'héroïsme chrétien ont produit de plus sublime.
Bien plus, dans le pays de Galles lui-même, au centre de cette Église bretonne, le prosélytisme chrétien et la charité finirent par l'emporter sur les préjugés. Non seulement les missionnaires celtes consentiront plus tard à aider leurs frères de Rome, mais encore ces ouvriers de la onzième heure réussiront là oîi les Romains échouaient, et rapporteront des gerbes plus abondantes que ceux de la première.
Sur la question même des rites celtiques, nous aurons un peu plus tard à raconter la conférence de Whitby où la discussion fut reprise et où l'on vit quel terrain avaient déjà perdu les partisans de ces usages. Le mouvement commencé alla s'accentuant ; les préjugés tombèrent peu à peu ; une région après l'autre abandonna ces usages périmés pour embrasser ceux de Rome. Victoire bien futile que celle-là et achetée trop cher, aux yeux de certains, si elle n'avait eu d'autre effet que d'amener l'uniformité extérieure des rites. Mais elle témoignait chez les Celtes d'une soumission entière à l'Eglise de Rome; l'esprit catholique avait pris le dessus sur l'esprit national et les conséquences de cette victoire ne tardèrent pas à s'afTirmer. Les Celles transmirent aux Saxons, avec la foi, le flambeau de la science. Passionnés comme leurs frères d'Irlande, pour la culture, pour la transcription des manuscrits, pour l'étude de l'antiquité classique et de la Bible, ils
L'ÉGLISE BRETONNE AU Vil" SIECLE.
furent les maîtres des Anglo-Saxons. Ce fut une l)elle page de leur histoire que nous aurons aussi à raconter ' .
En dehors de cette influence d'ordre tout externe, il n'est pas facile de dire quelle trace le génie celtique a laissée dans le caractère saxon.
Les eaux du ileuve celtique en Angleterre se perdent bientôt et se confondent dans les eaux des courants saxon et normand, et les survivances que l'on a cherchées de l'esprit celtique dans le génie anglais, ne reposent, je le crains, que sur des mirages historiques-.
•I. cf. notre cliapilre vu.
2. Zimmer a soutenu cette thèse: Reclus, après Huxley, proposait (le substituer au.K termes d'Anglo-Saxon, ceux de Celtes-Saxons, pour désigner la race anglaise. Mais il semble ])lus probable que l'élément celte a été submergé en dehors de l'Écosse, du j)ays de Galles et de la Cornouaillcs. La langue anglaise est saxonne et normande; quebiues noms géographiques ont seuls surnagé; il est diflicile de retrouver dans la littérature et la poésie anglaise la veine celtique qui s alfirmc si fortement en Irlande et dans la Bretagne fiançaise. Du moins, l'essai, que je sache, n a pas encore été tenté.