Les ouvriers romains
Saint Augustin était mort en 604 ou G05. Les historiens anglicans sont d'ordinaire assez sévères pour lui. Ils le trouvent étroit, d'un zèle peu éclairé, trop jaloux de défendre ses privilèges et d'imposer son
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autorité. Mais ce jugement est partial ; il ne faut pas oublier les grands travaux d'Augustin, son austérité de moine, sa sainteté, son zèle de missionnaire, les grands services qu'il a rendus à l'Angleterre en y portant courageusement la foi. S'il n'a pas trouvé la solution du problème posé par la question celtique, la responsabilité n'en doit pas reposer uniquement sur sa tète, si tant est même que la solution fût possible à cette date. Nous avons vu les démarches qu'il fit auprès des Bretons et qui restèrent sans résultats.
Sa vraie gloire est d'avoir établi le christianisme au cœur de l'heptarchie saxonne. A sa mort, le plus important de ces royaumes était chrétien ; le roi d'Essex, neveu du roi de Kent, s'était aussi converti sous l'influence de son oncle et d'Augustin, qui avait établi un évêque à Londres capitale de l'Essex. Londres, la vieille capitale du temps des Romains, l'ancien siège d'un évêché breton, était à peu près réduit en ruines à cette date ; l évêque fut Mellitus, moine venu de Rome après Augustin. Le roi avait même jeté les fondations d'un monastère à l'ouest de la forteresse, occupée par les Saxons, au milieu des marais formés par la Tamise, 610. C'était l'Abbaye de l'Ouest ou Westminster qui devait dans la suite devenir si célèbre dans l'histoire chrétienne de l'Angleterre.
Toutefois un large champ restait ouvert aux successeurs d'Augustin. Sur les sept royaumes, cinq n'avaient pas encore reçu de missionnaires. La
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moitié du vu" siècle fut consacrée à cette œuvre.
Cette iiistoire peut se diviser en deux périodes: la première, de la mort de saint Augustin (604) jusqu'en 633, pendant laquelle les missionnaires romains travaillèrent seuls à la prédication évangélique; après 633 et jusqu'en 655, les moines celtiques consentirent enfin à unir leurs efforts à ceux de leurs frères pour la conquête pacifique de leurs vainqueurs, et remportèrent dans cette mission des succès qui laissèrent bien loin derrière eux ceux des compagnons de saint Augustin.
Mais pour le moment, l'appel nouveau que leur fit Laurent, le successeur de saint Augustin, resta sans écho. Ils refusèrent toute assistance et se cantonnèrent dans leur égoïsme farouche.
C'est donc aux moines romains, disciples de saint Benoît, et venus tous à peu près du monastère de Saint-André de Rome, que revenait la lourde charge d'étendre le christianisme au delà du royaume do Kent. C'est à peine si certains textes permettent de supposer l'existence de quelques collaborateurs pris parmi des prêtres séculiers et quelques moines sortis de la race même des Anglo-Saxons.
Aussi le caractère de ces églises fut-il surtout monastique. L'alliance entre la vie monastique et la vie ecclésiastique était si étroite, que l'on peut à peine distinguer l'une de l'autre ; l'abbé était évêque, tous SOS prêtres étaient recrutés parmi ses moines et restaient dépendants du monastère, la paroisse ne faisait qu'un avec le monastère.
Laurent (605-G19;, successeur d'Auguslin, et ses moines se tournèrent d'abord du côté de l'Estanglie. Son roi Redwald fut converti, mais il retourna à ses dieux avec autant de facilité qu'il en avait mis à les abandonner K Dans le royaume d'Essex. la conversion ne fut guère plus solide, et l'évèque de Londres Mellitus dut se réfugier dans le royaume de Kent. Enfin, le royaume de Kent lui-même, où le christianisme s'était d'abord établi, tomba après la mort de Berthe (613) et celle de son mari, Ethelbert 616 , sous l'influence du roi d'Estanglie, et le fils d'Ethelbert, Eadbald, entraîné par ses passions et par l'exemple de ses voisins, revint, avec ses sujets, au culte des idoles.
Ainsi en quelques années tout le travail des missionnaires semblait à recommencer. La conversion n'avait été qu'une œuvre éphémère.
Aussi le successeur d'Augustin, découragé de ces insuccès, était-il sur le point d'abandonner son poste et de revenir à Rome avec ses missionnaires. Une vision dans laquelle il aperçut saiiît Pierre qui lui reprochait sa lâcheté et le flagellait jusqu'au sang, le ramena. Le roi de Kent Eadbald, fils d'Ethelbert. se convertit, et Laurent put continuer son oeuvre '-.
Une conversion dont les conséquences devaient être beaucoup plus importantes, fut celle d'Edwin ^.
l. BÊDK, II. 13.
■2. Ibid., H, 4 sq.
3. La forme saxonne est Eadwine. Une lorleresse qu'il a\ail fondée
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roi deNorthumbrie, qui, par sa bravoure, sa sagesse et son habileté, exerçait une grande influence sur ses voisins. Le titre de Bretwalda, ou chef de la confédération, lui avait été donné. Son royaume qui, comme son nom l'indique, s'étendait au nord du fleuve Humber, était le plus grand de ceux de l'heptarchie. La Northumbrie répondait à peu près au comté de Yorkshire actuel.
York ou Eboracum, sa capitale, avait été la colonie la plus importante de toute la Bretagne romaine. La situation et l'étendue de celte province qui lui donna plus d'une fois l'hégémonie dans l'heptarchie anglo-saxonne, devait, au point de vue ecclésiastique, lui valoir aussi une grande situation. Saint Grégoire, dès l'arrivée des missionnaires romains, faisait d'York, on s'en souvient, une métropole ecclésiastique avec des pouvoirs aussi étendus que ceux de Cantorbéry; Bède, Egbert, Alcuin, tous Northumbriens, contribuèrent eux aussi à jeter sur leur pays un grand éclat, le premier surtout qui, dans sa célèbre histoire d'Angleterre, a donné à sa province une place d'honneur.
La conversion au christianisme de ce royaume barbare est donc l'un des événements les plus importants de la période que nous étudions.
Edwin voulut épouser la fille de l'ancien roi de Kent, qui était catholique comme son père, et dont le frère, actuellement roi de Kent, venait, lui aussi,
au nord de son royaume i)our se défendre contre les PicleSj a gardé son nom Burg d'Eadwinc, d'où Edimbourg, la capitale de l'Ecosse.
d'embrasser la foi chrétienne. Il fallut qu'Edwin promît de laisser à sa femme toute liberté de pratiquer sa religion. Ethelburgc , c'était son nom , obtint même d'amener avec elle un évêque, et selon l'expression originale de Bède, qui connaît en détail l'histoire de son pays, Edwin dut épouser en même temps la princesse et son évêque (625).
Cet évêque du nom de Paulin, un autre compagnon d'Augustin, s'efforça de convertir Edwin, mais ce ne fut pas chose facile. Celui-ci, doué d'un esprit réfléchi et naturellement temporisateur, ne se pressait pas. 11 voulait étudier la question sous toutes ses faces. 11 passait, dit le Vénérable Bède (II, 9;, de longues heures dans la solitude et le silence, méditant sur cette religion et se demandant ce qu'il lui fallait faire. La naissance d'un fils, une protection providentielle qui, le même jour où il devenait père, le fit échapper au fer d'un assassin, une victoire contre ses ennemis, ne suffirent même pas à le convaincre.
Il y fallut un événement plus singulier que Bède nous raconte en ces termes : Edwin dans sa jeunesse et avant d'être roi, avait fui loin de son pays devant ses ennemis. Au moment où il allait tomber entre leurs mains, un étranger lui apparut, lui promit qu'il échapperait à ce danger, et qu'il deviendrait un jour le roi le plus puissant de l'Heptarchie. Il lui donna d'autres conseils, lui posa la main sur la tète, comme une sorte de signe secret pour lui
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rappeler cette entrevue, et disparut ensuite (Bède, II, 12).
Edwin, qui n'avait révélé ce secret à personne, fut troublé jusqu'au fond de l'âme quand l'évèque Paulin, entrant un jour chez lui, lui posa la main sur la tête en lui demandant de reconnaître ce signet Le roi réunit alors le Wilenagemot ou conseil des sages et leur demanda leur avis. 11 est peu de pages plus touchantes dans l'histoire de la conversion des peuples européens.
L'assemblée fut réunie aux portes d'York. Chacun fut interrogé et put dire ce qu'il pensait de la nouvelle religion qu'on leur proposait. Un prêtre des idoles, interrogé le premier, fit assez bon marché du culte dont il était le représentant officiel. 11 prétendit avoir toujours servi les dieux avec une fidélité exemplaire, et pourtant il n'en avait jamais rien reçu en échange. Il était donc prêt à embrasser une autre religion. Tous les avis ne furent pas d'un caractère aussi sceptique ou aussi intéressé. Un autre chef tint à peu près ce langage au roi :
« Tu te souviens peut-être de ce qui arrive quelquefois dans nos soirées d'hiver. Tandis que tu es à souper avec tes comtes et tes fidèles, auprès d'un bon feu, et qu'il pleut, neige et vente au dehors,
1. Selon Hunt, p. 54, cet ('•traiiger qui, dans la nuit, avait posé la main sur sa tête, n'était autre que Paulin lui-même. Mais pourquoi eût-il attendu si longtemps alors pour faire le signe qui devait sûrement amener la conversion du roi?
un passereau entre par une porte et sort à tire d'aile par l'autre; pendant ce rapide trajet, il est à l'abri de la pluie et des frimas; mais après ce court et doux instant il disparaît, et de l'hiver il retourne à l'hiver. Telle me semble la vie de l'homme et son cours d'un moment, entre ce qui la précède et ce qui la suit, et dont nous ne savons rien ; si donc la nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose de certain, elle mérite d'être suivie ^ »
Ainsi de suite, chacun à son tour dit son sentiment. L'évèque Paulin fut, après tous, invité à parler. Il le fit avec tant de persuasion, que le môme prêtre pa'i'en, CoïfTi, qui avait le premier pris la parole, résuma ses impressions en disant qu'il avait senti depuis longtemps la vanité de l'ancien culte, et qu'il se ralliait au nouveau.
Puis, avec l'assentiment du roi. enfourchant un étalon , à la vue du peuple , il chevaucha vers le temple , jeta sa lance contre les murailles, afin de braver ses anciens dieux. Ceux-ci restant impuissants et muets, le peuple, sur l'ordre de son prêtre, se jeta sur l'édifice qu'il démolit et brûla.
Le roi se fit baptiser avec sa noblesse et une partie du peuple, le jour de Pâques, 627, à York sa capitale. Edwinen voulut faire aussi une capitale ecclésiastique; elle devint le siège de Paulin, la métropole du Nord de l'Angleterre; de ce jour et pour de longs siècles, York au point de vue hiérar-
i. BÉD., n. 18. Trad. de Montalembert, t. ni, p. 46-2-463, éd. 1878: Taine donne aussi la traduction de cette charmante parabole.
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loi
chique devint la rivale de Cantorbéry, et le plan de saint Grégoire se trouvait ainsi accompli; plus d'une fois dans la suite des siècles, entre les deux sièges métropolitains s'engagèrent dclongs conflits. Le pape Honorius envoya le pallium à Paulin, en même temps qu'il écrivait à Edwin pour le féliciter.
La Northumbrie devint une terre féconde pour le christianisme ; plusieurs foyers de civilisation chrétienne et de vie monastique s'y allumèrent. Lindisfarne, Hartlepool, Ripon, Whitby, Peterborough. Yarrow, Wearmouth, avec York, prirent la tète du mouvement religieux pendant le viii'^ siècle, et assurèrent à cette contrée la prépondérance intellectuelle.
Grâce à son titre de Bretwalda et à ses qualités personnelles, Edwin fit même pénétrer la religion nouvelle dans le royaume de Mercie et dans l'Est- Anglie. Mais cette prospérité n'eut qu'un temps.
Jusqu'ici le christianisme s'est établi chez les Anglo-Saxons avec une rapidité et une facilité presque unique. 11 allait enfin recevoir le baptême du sang. Pendant que la Northumbrie devenait un centre de propagande chrétienne, dans un royaume voisin, celui de Mercie, couvait un incendie. Le roi de ce pays, Penda, païen convaincu et fanatique, et peut-être secrètement jaloux d' Edwin, lui déclara subitement la guerre.
Une circonstance singulière et qui éclaire d'un nouveau jour cette guerre de race entre Bretons et Saxons, c'est que Penda, ce tenant d'Odin, s'était
uni à Ceadwallon et à d'autres chefs bretons. Si bien que cette lutte entre le christianisme et le paganisme saxon est aussi un dernier épisode de la guerre entre Saxons et Bretons.
Penda infligea aux Northumbriens une terrible défaite'. Edwin fut tué, la Northumbrie dévastée, Paulin avec Ethelburge durent s'enfuir, et les habitants retournaient à l'idolâtrie. Peu après l'Estanglie suivait cet exemple. Pour le christianisme, c'était un désastre ; après quarante ans environ de travaux, des chrétientés fondées par les moines romains, il ne restait plus guère de fidèle que le royaume de Kent.