‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 46 sur 118 · KkdE, III · texte numérisé non relu

KkdE, III

Le siège de Cantorbéry étant venu à vaquer, le roi de Kent y appela Wilfrid, qui exerça les pouvoirs de métropolitain pendant trois ans. On voit que la hiérarchie était encore un peu flottante et que les évéques passaient facilement d'un siège à un autre.

Wilfrid n'oubliait pas pour cela son monastère de Ripon, où il introduisit la pratique du chant grégorien, d'après la méthode qui se pratiquait à Cantorbéry ; il y envoyait aussi des maçons et des architectes, car il avait en vue de vastes constructions selon le système romain, enfin il y établit la règle bénédictine non encore connue dans les monastères de Northumbrie Partout il allait propager cette règle, l'opposer aux coutumes monastiques des Celtes, et une rivalité pacifique, qui devait se terminer par le triomphe de la règle de saint Benoît, s'établit entre les deux usages ; c'était le renouvellement de la même lutte qui s'était livrée dans les Gaules entre les règles de saint Colomban et d'autres législateurs monastiques, et celle de saint Benoît qui, dans tous les pays d'Europe, par une conquête non sanglante, supplantera les autres règles.

Ici, par le fait même que le christianisme avait été importé en Angleterre par des moines bénédictins, et que la première fondation bénédictine dans l île était une fondation romaine, la règle bénédictine représentait ce qu'on peut déjà appeler l'esprit latin et l'union avec Rome.

I. JlAiiii.i.oN, Acta SS. 0. S. Ë., t. V, p. 033, et Annales Benediclini, 1. XV, II. 04.

Wilfrid ne garda le siège de Cantorbéry que jusqu'en mai GG9, et laissa cette place à un nouveau venu, le moine grec Théodore, qui avec lui fut un des grands ouvriers de l'œuvre d'organisation. Quant à Wilfrid, il fut rétabli, à la demande de Théodore même, sur le siège d'York dont il avait été injustement dépossédé. Ceadda, de son côté, abandonna le siège usurpé dès que le droit de Wilfrid lui fut démontré, et se relira pacifiquement dans le monastère de Lastingham d'où il sortait. Toute cette histoire nous démontre à tout le moins que dans le cœur de ces évêques l'ambition n'avait pas de place, pas plus du reste que la rancune, car Wilfrid une fois rétabli n'eut rien de plus pressé {jue de faire nommer Ceaddu à l'évèché de Mercie, et de lui donner une de ses terres ' . L'évèquc d'York continua son œuvre, appuyé jusqu'à la fin par le roi Oswy qui mourut en 070. Son successeur Egfrid fut d'abord aussi un protecteur pour Wilfrid ; l'évèqueetle roi travaillèrent d'accord à la prospérité de la Northumbrie. Des paroisses furent établies, des prêtres et des diacres furent créés pour enseigner et baptiser ; on ouvrit des écoles dans les monastères ; l'enseignement du chant grégorien avait le premier pas et la Northumbrie devint célèbre dans cet art. L'architecture prit un grand développement. Wilfrid avait le goût des vastes constructions. « 11 fut, dit Montalembert, le véri-

1. Coadda mourut en H'î, apios avoir ilonné l'exemple d'une vie liumblc, pauvre, laborieuse et sainte. lii nr, \I, .!.

table initiateur de l'art chrétien et de l'architecture ecclésiastique dans le nord de l'Angleterre. » Les églises d'York, de Lindisfarne, de Ripon, furent réparées ou reconstruites. Celle de Ripon, dédiée à saint Pierre, excita l'admiration universelle. Le grand monastère d'Hexam, sur la Tyne, lui doit encore sa fondation, et sa basilique dépassa en étendue et en hauteur celle de Ripon. Ce monastère d'iiexham paraît être devenu le lieu de prédilection de Wilfrid ; il s'y retirait souvent et c'est là qu'il terminera sa carrière tourmentée^.

3. — Dernières luttes et derniers travaux de Wilfrid; démêlés avec Théodore.

Mais la confiance que lui témoignait le jeune roi de Northumbrie devait être éphémère. Elle fut compromise tout d'abord par l'influence qu'exerça Wilfrid dans des affaires d'un caractère privé et tout intime. Le roi avait épousé Etheldreda, veuve d'un prince, qui l'avait laissée vivre à sa guise et avait respecté sa virginité. Comme elle était d'une éclatante beauté, Egfrid en devint amoureux et résolut de l'épouser; Etheldreda contrainte par sa famille fut obligée de consentir, tout en se promettant bien de garder la virginité dans le mariage. C'était un peu la situation délicate et compliquée qui s'était présentée un siècle auparavant pour Clotaire et sainte Radegonde. Les

1. Tlic Priory of Hexham. ils chroniclers, endowments and annals (liy James Rayme), Durliani, iSG'i, dans Surtees Society.

sages lois de l'Eglise qui, de bonne heure, rendirent impossibles de pareils compromis et des complications aussi redoutables, n'existaient pas alors, ou du moins étaient peu connues, puisque nous voyons Wilfrid prendre fait et cause pour Etheldreda contre son mari, et aider celle-ci à l'abandonner pour se retirer sur ses domaines, dans l'île d'Ely, oii elle fonda un monastère qui est devenu célèbre dans l'histoire d'Angleterre, 673. Wilfrid resta le conseil et l'ami de la royale abbesse, mais le roi ne lui pardonna pas son intervention '.

Une autre cause, si celle-là n'eùtpas suffi, contribua à le perdre dans l'esprit du roi. Egfrid avait pris une seconde femme qui conçut contre Wilfrid une de ces haines féminines qui ne pardonnent jamais. Wilfrid, tout en menant dans son particulier une vie pauvre et mortifiée, aimait à s'entourer d'un luxe presque royal. Ses richesses, ses constructions, son cortège de clients et de vassaux, le faste qu'il aimait à déployer dans certaines circonstances, l'influence qu'il exerçait au loin, et le charme de sa personne qui paraît avoir été puissant, auraient pu donner ombrage à un roi moins prévenu qu'P^gfrid. Il jura sa perte. On fit entrer dans le complot Théodore, archevêque de Cantorbéry, dont nous aurons bientôt à parler-. Celui-ci vint à York pendant une des absences de

1. F.tlicldreda mourut quelques années plus tard, quand Willrid était à l'.nme.

-2. I.e biosraplic de Wilfrid, Eddi, l'accuse de s'être laissé gasner à prix d'argent, Eddus, c. Cependant cf. Momaif.mbiht, j). •2«3.

Wilfrid, et usant d'un pouvoir discrétionnaire, il le déposa et divisa le grand diocèse de Northumbrie en trois tronçons, à la tête desquels il mit des moines celtiques ralliés aux usages romains, mais hostiles à Wili'rid^ Wilfrid, lésé dans tous ses droits, refusa d'accepter la sentence et en appela à Rome. Il partit lui-même pour y défendre sa cause. En Gaule, Ebroïn, suborné par ses ennemis, l'attendait au passage et lui réservait sans doute un sort semblable à celui de toutes les victimes qui tombaient dans ses mains féroces, mais la tempête poussa Wilfrid sur les côtes de la Frise. Il s'arrêta au milieu de ces populations encore sauvages, redevint missionnaire etpendanttoutrhiverde678-679, ilprôcliatous les jours avec le succès qui avait couronné autrefois ses prédications au milieu des Saxons d'Angleterre. Au printemps, il reprit sa route par l'Austrasie, où le roi Dagobert II voulait lui faire accepter l'évêché de Strasbourg. La haine de ses ennemis qui l'avait poursuivi en Frise, lui dressa de nouvelles embûches en Lombardie. Mais Wilfrid à travers tous ces obstacles put arriver à Rome en 679. Le pape Agathon confia sa cause à une assemblée de cinquante évêques et prêtres, qu'il présida lui-même.

La cause était claire. Au point de vue du droit. Wilfrid avait été dépossédé injustement de son siège

1. Eddi, le biograplie de Wilfrid et son ami, présente les faits sous le jour le plus favorahle à son liéros, il est par suite très hostile à Théodore. Mais nous verrons en parlant de ce dernier qu'il s'était attribué la tache de constituer des diocèses, et que celui de Northum brie pouvait paraître beaucoup trop vaste pour un seul évêque.

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sans jugement canonique, sans avoir été convaincu d'aucune faute, et si quelque chose pouvait expliquer ou excuser la précipitation de Théodore, c'est l'ignorance des règles canoniques où semblait plongée l'Angleterre à ce moment de son histoire.

Wilfrid fut rétabli sur son siège d'York, mais on lui prescrivait de choisir des coadjuteurs, et par suite la division du diocèse de Northumbrie. faite par Théodore et qui était une sage mesure, était maintenue. Du reste l'œuvre d'organisation entreprise par ce dernier était trop importante et trop légitime, comme nous le verrons bientôt, pour ne pas mériter les éloges du Pape; ils ne lui furent pas ménagés dans celte assemblée qui annulait la déposition de Wilfrid ' .

"Wilfrid, après être resté quelque temps à Rome et avoir traité plusieurs autres affaires, revint en Angleterre. L'Austrasie qu'il traversait ne lui fut pas aussi clémente qu'à son premier passage. Une troupe armée, soudoyée par Ebro'in, le guetta, et s'empara de sa personne, de ses compagnons et de ses biens ; mais il fut relâché et put atteindre l'Angleterre. Il s'arrêta en Mercie dans sa grande abbaye de Peterborougli pour laquelle il venait d'obtenir le singulier privilège de V exemption, en vertu duquel l'abbaye relevait directement du pape, et était exempte de la juridiction de l'évéque^.

1. Sur cette assemliléc. cf. Bollandisles, Ada ,SS., t. IV, sept., ii.<;m KriDli s, "28, .W, et JIONTAi.KMnEHT, lor. cit.. p. 58;i.

-2. Cf. le dipU'ime dans Dugdale, I, (!', dans le<iucl les boUandistcs trouvent des interpolations.

Arrivé à la cour d'Egfrid, il présenta les pièces qui lui restituaient son siège, dans une assemblée du clergé et des grands. Mais on l'accusa d'avoir obtenu ce décret à prix d'argent, il fut condamné à la prison, séparé de ses amis, dépouillé de tout ce qu'il avait, et jeté dans un cacliot. Dans ces extrémités tragiques qui se rencontrent si souvent dans sa vie, le saint et le moine héroïque se retrouvaient toujours. Wilfrid supporta patiemment et vaillamment sa prison; à ceux qui lui offraient de la part du roi de le restituer dans ses charges et sa liberté, s'il voulait reconnaître la fausseté du décret pontifical, il répondit avec indignation qu'il préférait la mort, à laquelle il s'exposait en effet. 11 consolait sa captivité par le chant des psaumes. Comme son gardien paraissait encore trop humain, on l'envoya dans la citadelle de Dunbar, perdue sur les bords de la mer d'Ecosse, où il devait vivre dans un isolement complet et chargé de fers. La reine Ermenburga, qui était la cause principale de ses malheurs, étant tombée malade au mo-. nastère de Coldingham, non loin de Dunbar . prit peur et vit dans cet événement la punition de ses injustices ; Wilfrid recouvra sa liberté. Mais il vécut en fugitif pourchassé par ses ennemis jusqu'en Mercie et en Wessex, et ne trouva un abri que parmi les pa'iens du Sussex (681) où quelques années auparavant il avait failli périr. Les Saxons du Sussex, isolés de l'Heptarchie, étaient restés obstinément pa'iens. Une fois encore AYilfrid dans son exil redevint missionnaire et convertit ce royaume, le seul des royaumes

saxons qui n'eût pas reçu l'Évangile. Selon sa coutume, il fonda un monastère pour conserver la foi au milieu de ces populations. Ce monastère de Selsey devint plus tard le chef-lieu d'un diocèse (transféré à Chichester en 1085). 11 y resta de (iSl à 686. On peut I compter parmi ses conquêtes les plus extraordinaires de missionnaire, celle d'un fougueux et féroce prince saxon de l'ouest, Ceadwalla. Celui-ci, exilé comme Wilfridet secouru par lui, conquiert le Wessex et le Sussex, ravage le royaume de Kent, s'empare de l'île de Wight, qu'il dévaste, et où il fait égorger douze cents familles. Il se convertit enfin à la prédication de Wilfrid, vint à Rome en pénitence de ses crimes et s'y fit baptiser par le pape.

Quant à Wilfrid, la réparation n'allait pas tarder à venir, éclatante et complète. Le roi Egfrid. qui ne lui avait jamais pardonné, périt en l'an 685 dans une guerre contre les Celtes du nord, qui détruisirent en même temps son armée, et portèrent à la puissance de la Northumbrie un coup dont elle ne se releva pas. La reine Ermenburga, enveloppée dans le même désastre, se retira dans un monastère, et comme dit le biographe de Wilfrid, la louve fut changée en brebis (Eddius, c. 23). Quant à l'archevêque Théodore, nous verrons, en étudiant sa vie, qu'il reconnut franchement ses torts et se réconcilia avant de mourir avec Wilfrid.

Grâce à son intervention, les monastères et les domaines qui avaient appartenu à Wilfrid, on Meucie, lui furent restitués. Le successeur d'Egfrid,

Aldfrid, élevé à l'école monastique d'Iona, rappela Wilfrid (686), lui rendit le monastère d'Hexliam, l'évêché d York, enfin Ripon; même les quatre diocèses qui avaient été formés du démembrement d'York furent réunis sous sa jui*idiction.

Mais il était écrit que Wilfrid ne devait pas finir ses jours dans la paix, et peut-être son caractère passionné et excessif ne fut-il pas étranger à ces déboires. Nous pouvons résumer ces derniers événements en quelques lignes. Un premier orage éclata au monastère de Lindisfarne, par suite des mesures peut-être peu prudentes adoptées par "Wilfrid. Cet orage fut bientôt apaisé.

Mais en 691, le roi iVldfrid, jaloux de son influence et mécontent sans doute de son zèle contre les usages celtiques, l'exila de nouveau.

Il se réfugia dans son monastère de Peterborough en Mercie et fut appelé bientôt par le roi au siège de Lichfield. Il y resta en paix. Mais ce repos ne fut pas de longue durée. En cette année 703, lesévêques d'Angleterre furent convoqués par le roi de Northumbrie à Nesterfield. Wilfrid dut comparaître en accusé, il fut condamné, et obligé de se réfugier en Mercie où la haine de ses ennemis le poursuivait encore ; les moines de son abbaye de Ripon qui lui restaient fidèles furent frappés d'excommunication. Pour lui, il résolut de nouveau d'aller implorer le pape à Rome pour faire réparer les injustices dont il était la victime.

Il avait alors soixante-dix ans et dut faire à pied

ce long voyage à travers la Frise, la Neustrie, l'Austpasie, la Lombardie, faisant tête à tous les orages avec son courage indomptable.

Jean VI, qui était alors pape, réunit de nouveau un concile pour juger sa cause. Elle fut examinée à fond, en soixante -dix séances (703-704). Ses adversaires y présentèrent leurs griefs, mais le vieil athlète y répondit avec une éloquence, une précision, une présence d'esprit qui étonna les Romains eux-mêmes. Les juges du concile lui rendirent pleinement justice et le pape écrivit aux l'ois de Northumbrie et de Mercie pour leur demander d'examiner à nouveau la cause et de rendre justice à Wilfrid. L'archevêque de Cantorbéry ' se réconcilia sincèrement avec lui. Mais le roi de Northumbrie résista et n'accepta la sentence du pape que sur son lit de mort, 705. Son successeur ne montra pas de meilleures dispositions, et Wilfrid dut attendre encore pour que justice lui fût rendue. 11 fut même obligé de faire quelques nouveaux sacrifices à la paix, mais enfin elle fut conclue entre le roi, les évêques et AVillrid.

Ce fut la fin de ses tribulations. Les dernières années de ce champion héroïque (705-709) s'écoulèrent dans le calme. Il resta debout jusqu'au dernier jour, donnant la veille même de sa mort des signes de son inlassable activité. Il s'éteignit doucement, presque sansmaladic, dans une de ses

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