Bède
Tout autre est l importance de Bède. A première vue l'ensemble de ses ouvrages décèle une activité littéraire étonnante. Ils ne forment pas moins de six volumes dans la grande collection des auteurs latins de Migne (t. XC à XCV). La variété de ses ouvrages n'est pas moins extraordinaire que leur nombre. Commentaires sur l'Ancien Testament, commentaires sur le Nouveau, homélies et sermons, livres ascétiques, lettres sur les six âges du monde, sur les raisons du bissextile, sur l'équinoxe, ouvrages sur la nature des choses, sur les temps, sur l'orthographe, la métrique, les figures, sur le comput, sur la Pàque, sur les tonnerres, des hymnes et des épigrammes, des histoires de saints, notamment celle de saint Félix, et de saint Cuthbcrt, des abbés de Wearmouth et de Yarrow, un martyrologe, une histoire de l'Église d'Angleterre, des lettres, un livre sur les saints lieux de Jérusalem, un pénitentiel, un martyrologe.
Cet ensemble vraiment encyclopédique ne saurait être comparé pour l'époque qu'aux ouvrages de saint Isidore d'Espagne, que Bède rappelle par plusieurs traits de son caractère. Comme lui il fut un laborieux. Ce moine, né en Northumbrie, vers G73, fut remis à l'âge de sept ans aux soins de Benoît Biscop, un des grands saints de cette période, et
des organisateurs de TÉglise d'Angleterre. 11 fut élevé dans les monastères étroitement affiliés de Wearmouth et Yarrow. Sa vie peut être résumée en deux mots : il étudia et pria. En effet il ne sortit plus de son monastère de Wearmouth jusqu'à sa mort, et se fit une règle de consacrer son temps, sans en perdre la plus légère parcelle, à l'étude et à la prière. Ce fut sa seule règle, à laquelle il fut fidèle pendant les 45 ans qu'il vécut dans son monastère. Ses connaissances étaient étendues ; il savait le grec, et possédait au moins les éléments de l'hébreu; il connaît Virgile, Ovide, Lucain, Pline, Lucrèce, Térence et les petits poètes, sans parler des Pères de l'Église, qu'il résume dans ses travaux, et delà sainte Ecriture qu'il commenta d'un bout à l'autre. H compare le texte de la Yulgate aux autres versions de la Bible latine, corrige la Vulgate par le texte grec, traduit du latin en anglo-saxon pour Tusage de ses compatriotes, montre en tout, en un mot, la largeur de son esprit et la variété de sa culture.
Toutefois il n'est qu'un compilateur intelligent et appliqué ; il y a dans ses ouvrages absence presque complète d'originalité. Son o?uvre théologique ou exégétique n'a donc pas grande valeur, et dans l'ensemble des Pères, il occuperait une place très secondaire. Cet homme trop modeste, pensa qu'il était plus utile de compiler, de sauver la pensée des autres à une époque où toutes les traditions classiques et littéraires étaient menacées de périr. 11 ne voulut pas être original, penser par lui-même.
Et ce qui prouve son humilité, c'est qu'il l'aurait pu. Il fut comme une sorte de réservoir de toutes les connaissances antérieures. Il transmit la science des anciens à l'école d'York dont il fut le fondateur, alors que la science s'éclipsait en Gaule et en Irlande. Dans cette école se ralluma le flaml^eau presque éteint, et Alcuin, élève de l'école d'York, vint porter sur le continent la lumière puisée à l'école de Bède.
Mais nonobstant, et sur un autre terrain, il s'est placé à la tête des écrivains ecclésiastiques. Par son histoire de l'Angleterre et par ses biographies, il tient le premier rang parmi les historiens et annalistes du moyen âge. Il a sauvé l'histoire de l'Angleterre. Sans ce moine, sans son long et assidu labeur dans sa cellule et dans le scriptorium du monastère, sans ces longues journées employées à recueillir les matériaux de son histoire et à l'écrire, l'histoire si intéressante des Anglo-Saxons et des origines chrétiennes dans ce pays serait plongée dans un brouillard aussi intense que celui qui couvre le sol de l'Angleterre en certains jours.
Le défaut d'initiative et d'invention qui lui fil tort comme exégète et théologien, le servit ici à souhait. Il sut s'oublier pour ne voir que les faits et les hommes tels qu'ils étaient. Il n'inventa pas, il raconta.
Mais il raconta en vrai historien. Sa prol)ité en fit un critique. Presque seul au moyen âge, il comprit que l'honnêteté exigeait de l'historien qu'il dît les faits, tels qu'ils étaient : il fut impartial. Tandis
que la plupart des écrivains au moyen âge traitèrent l'histoire comme matière à roman , lui se renseigna scrupuleusement, vérifia les sources, et se garda d"y ajouter des fables. On a pu louer sa scrupuleuse exactitude dans la composition de son martyrologe ' .
Il fut narrateur excellent, parce qu'il était un homme excellent. Il y a dans son récit de la bonhomie, de la finesse, de l'à-propos, parfois une pointe d'ironie, surtout un accent de sincérité que personne ne saurait feindre et qui rend son style inimitable.
On ne louera jamais assez le caractère de ce moine tout à sa vie de prière et d'étude.
Nous n'avons presque aucun détail sur sa vie, mais son caractère se trahit dans ses ouvrages. Il fut aimé pour sa bonté, honoré pour sa vertu, pour sa droiture ; ses disciples l'appelaient le maître bienaimé. Ce fut un vrai moine, un bénédictin de la bonne école, ne quittant la prière que pour l'étude. II mourut la plume en main ; il traduisait le verset 9 du VF chapitre de saint Jean, le jour de sa mort.
Il honora cet ordre bénédictin, il honora la race anglo-saxonne, qui n'avait produit encore aucun type de ce genre , on doit dire qu'il honora l'humanité et l'Église.
1. DoM Quentin, art. B«/e, loc. cit., t. II, p. 038 sq. et du même f Martyrologes historiques du moyen âge, Paris, 1907, ch. ii et m.