‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 63 sur 118 · Copie des manuscrits · texte numérisé non relu

Copie des manuscrits

Nous avons eu plus d'une fois dans les chapitres précédents roccasion de signaler la passion des maîtres celtes et anglo-saxons pour les manuscrits. Théodore, ce grand scholaj- que nous trouvons à la tète de toutes les initiatives heureuses, s'était procuré un grand nombre de manuscrits parmi lesquels on compte un Homère, Josèphe, et saint Jean Chrysostome dans l'original grec^

Nous n'avons qu'à rappeler les noms de Benoît Biscop, d'Aldhelm, intrépides collectionneurs de manuscrits, qui courent le monde à leur recherche. Ceolfrid, ami et disciple de Benoît Biscop, devenu abbé de Wearmouth, fait écrire trois magnifiques copies de la Vulgate. L'une d'elles est le fameux Codex Atniaiinus qu'il voulut offrir au pape, que Wilfrid porta à Rome, qui est maintenant une des principales richesses de Florence, et que les amateurs considèrent comme l'un des plus importants manuscrits de la Bible -\

1. Cf. DnANE, Clirislian scIkjoIs and sc/iolars, London, 1881, p. (ii. et la discussion sur les manuscrits grecs qu'on lui attribue, James, Tlic xoxircesof arclibisliop Parker's MSS in C. C. C. Cambridge, Cani- I)ri(lge, 1899, et aussi les articles intéressants du Times par.f. Gennadius et autres sur l'œuvre de Théodore, septembre 1-16 189G.

2. C'est au commandeur de Rossi que l'on doit cette identification. De orifjinc, historia, iiidicibiis scrinii et bibliotliecœ sedis aposl., Roma', 1886, t. I, p. i.xxiv-lxxvi. Cf. The Codex Amialinus dans Vinm, Siiidia biblira, \\, p. 273-308, Oxford, 1890; Scriveseis, /n/roduelion lo the critieism of theN. Icsiam., éd. 18i»'4; cf. Hvv.Gv.t, Hisl. de la Vulgale, p. 37 sq.

zElbert, parent et successeur d'Egbert, comme directeur de l'école d'York, n'est ni moins zélé, ni moins curieux de savoir que Benoît Biscop. Comme lui, il court en Gaule et à Rome en quête de livres rares. Comme il n'avait dans la bibliothèque d'York qu'un exemplaire incomplet ou mal copié des « Cosmographes », il envoie un moine sur le continent ù la recherche d'un exemplaire plus complet '.

Sa bibliothèque contient d'importants ouvrages dont Alcuin nous a conservé le catalogue, le plus ancien catalogue d'une bibliothèque d'Angleterre. On y trouve, parmi les anciens, les noms de Pline, d'Aristote, de Cicéron, d'Arator, de Virgile, Stace, Lucain, Probus, Priscien, Boëce etc.; parmi les Pères de l'Eglise, Jérôme. Ililaire, Ambroise, Augustin, Athanase, Orose, Grégoire, Léon, Basile, Fulgence, Cassiodorc, Chrysostomc, Aldhclm, Bède, Sedulius, Juvencus, Paulin^.

La bibliothèque de l'église d'Hexham, montée par Acca, ami de \Yilfrid, est citée aussi parmi les plus riches.

On voil par les ouvrages de Bède combien était heureusement composée la bibliothèque dans laquelle il puisait à pleines mains, ouvrages des auteurs classiques grecs et latins, ouvrages des

i. I.es travaux d'.Klbert décrits dans Alcuin, De SS. Ehorac. eccl., 11-14^.'!- 1463.

3. Versus de SS. Ebur. crrles., liiXi-Vitii. Encore Ilauck reniarfjuct-il que ce catalogue est incomplet et qu'il devait compter Ovirlc, Térence et Horace entre autres. Gaskoin, Alcuin, his Life and his WorK; p. 39.

Pères de TÉglise, livres de liturgie, bibles, dans les traductions ou Toriginal. Il serait intéressant de dresser d'après ses écrits le catalogue de la bibliothèque de Wearmoutli.

Le roi Aldfrith donne une terre pour la transcription des Cosmographes; Adamnan, l'écrivain irlandais de la vie de Colomba, fit présent à ce royal amateur de son ouvrage ÙQ^Lieua' saints, relation d'un pèlerinage en Palestine. Le roi en fut si content, qu'il en fit faire des copies pour les distribuer dans toutes les bibliothèques de son royaume.

Ces moines celles et anglo-saxons furent mieux que de simples amateurs et collectionneurs de livres rares. Eux-mêmes se mirent à la tâche; de leurs mains patientes, laborieuses et habiles, ils copièrent des manuscrits dont quelques-uns sont considérés comme les chefs-d'œuvre de l'art calligraphique. Tel ce fameux évangéliaire de Wilfrid, composé à Ripon, écrit en lettres d'or sur fond de pourpre, qui peut rivaliser de richesse avec les plus beaux manuscrits byzantins ou carolingiens ; tel le codex Laudianus de Bède maintenant à la Bodléienne d'Oxford ^. Tel encore le fameux évangéliaire écrit par Eadfrith, le plus ancien manus-

\. sir E. M. Thompson, Greek and Latin Palaeography, Londres, 1493, n. 73 et passim; et son article Palaeography dans VEncyd. Britannica, i)" éd. Sur les deux écoles de calligraphie de Canterbury et de Lindisfarne cf. Hlxt, The Enrjlish Church, loc. cit., p. 202. Sur les écoles irlandaises cf. aussi H.vlhéau, Singiclarilés hislor. et lilt., Paris

crit à enluminures de slylc hiberno-saxon que nous possédions, l'un des meilleurs types de Fart calligraphique, au commencement du viii*' siècle. Il fut composé dans ce monastère de Lindisfarne où les influences irlandaises et saxonnes se sont longtemps combinées

L'enluminure des manuscrits constitue en Angleterre un art dont on a recherché les origines jusque dans les civilisations barbares de l'âge du bronze et de l'âge du fer; on a cru retrouver dans ce lointain passé les tout premiers linéaments de cet art compliqué, et comme les premiers bégayements de cette langue calligraphique ^.

Mais c'est au vu'' siècle de notre ère que cet art acquiert une physionomie déjà caractéristique, et c'est au siècle suivant qu'il s'épanouit en une merveilleuse eftlorescence. En même temps, la grammaire ornementale des Celtes s'enrichit d'éléments nouveaux et étrangers Les moines voyageurs ré-

1. Doni G. Morin a demonlrc' que ccl cvangéliaire a été copié sur un texte des évangiles apporté en (jG8 de Nai)les en Angleterre par le moine Adrien compagnon de Théodore. Sur ce précieux manuscrit cf. encore Wkstwood, Archaeol. Journal, vol. X, p. 278; Andf.iison, loc. cit., p. 152 sq. ; sur la copie des manuscrits dans les monastères de femmes, voir le cliap. suivant, p. 212.

2. CI. surtout .1. ItoMii.i, Y Allen, The Anti(/7tary's Book : CcUic art in pHijan and r/iristi'ta limes, l.ondon, l'JOi. Certains motifs d'ornementation, notamment les lignes de points, les chevrons, la spirale, qui sont la caractéristique de l'art celtique, remonteraient aux plus lointaines origines de l'art celtique, à l'âge du bronze, <iui dans les iles Britanniques duia de 1300 à ;tOO avant J.-C.

3. Sur les origines chrétiennes de cet art, les critiques ne sont pas tout à fait d'accord. M. Komilly Ali.ex, loc. cit., les cherche en Italie, où les moines reiti<|ues et anglo-saxons faisaient de si fre-

pandent bientôt dans toute l'Europe la calligraphie scotique, scriptura scottica; on en trouve des vestiges dans les plus anciennes bibliothèques et l'histoire de la calligraphie et de la miniature des moines celtes est une des pages les plus curieuses de la science paléographique du moyen âge. La plume de ces copistes s'ingénie à enchevêtrer à l'infini sur le parchemin les enroulements en spirales- Les combinaisons géométriques, legs peut-être de l'âge du bronze, les représentations zoomorphiques, les entrelacs, les enroulements de feuillages, la plupart des représentations fabuleuses seraient empruntées au style lombardo-byzantin ^ .

quents voyages. Weslwood affirme (jne du v= siècle à la fin du viii'' un style particulier se développa et fleurit dans les îles Britanniques, que cet art d'enluminure est celte d'origine, Fac-similés of the miniatures and ornamcnls of anglo-saxon and Irish manuscripts, Londres, 1808, p. 5. Miss M. Stokes le croit aussi, Six months in the Apennines; ainsi que Todd, Descriptive remarks on illumination in certain ancient Irish manusrripls Jx)ndres 186'J, dans Vetusta Monumenta, t. VI, tout en donnant la priorité aux Irlandais. D'autres savants recherchent l'origine de cet art en Orient, en Égypte et jusqu'en Chine. Miintz, qui combat les prétentions des savants d'outre-Manche, dit que l'origine de cet art n'est ni celtique ni germanique, mais romaine, plus que cela, indo-européenne. (;f. Etudes iconographiques et archéologiques du moyen âge, La miniature irlandaise et anglo-saxonne au XI" siècle, Paris, 1887, p. 135-1G4; et son article, R. archéol., 187G- 1877, reproduit dans la Rev. celtique, 1887, p. 243. Cf. aussi Fkrd. KKL[.Eii, Bilder m. Scliriftzûge in den Irisclien inanuscriplen der Schweizerischen Bibliolliekcn, Zurich, 1851 [Mitt/inil. der aniiquar. Gcsellsch. in Zurich, t. VIU). Mïintz n'a du reste pas convaincu tout le monde à sa thèse, cf. h. GorcAiD, Bulletin critique, 1903 (t. XI), p.ïi43 sq.

1. Cf. L. GouGACD, art. cité, et encore Westwood, On the distinclive character of the varioles styles of ornementation e.nptoyed by the early British, Anglo-Saxon and Irish artisls, iàns: Thear-

Les moines celtes avaient ouvert la voie, mais les Anglo-Saxons furent des écoliers dociles et intelligents qui s'initièrent rapidement à l'art de leurs maîtres, et bientôt volèrent de leurs propres ailes. Ils modifièrent la semi-onciale des copistes irlandais pour en faire une écriture à eux, avec son caractère national qui, sous le nom d'hiberno-saxon, réunit le génie des deux races. Un bon juge, l'homme qui peut-être a le plus travaillé pour faire connaître cet art à ses compatriotes, Westwood, dit à propos d'un de ces admirables manuscrits saxons, que sur un espace de trois quarts d'un pouce de longueur sur un demi-pouce de largeur, il n'a pas compté moins de 158 lignes d'entrelacs ou d'arabesques. Il a étudié ces manuscrits à la loupe pendant des heures sans pouvoir découvrir une fausse ligne, une erreur de plume au milieu de ces spirales minuscules ^

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