Moines d'Occident, t. HI, p
incomplète idée de cette histoire, les caractères de cette institution en Angleterre. Car ici le monachisme a sa physionomie particulière qui ne ressemble plus tout à fait à celle du monachisme oriental tel qu'il s'est développé sur les bords du Nil ou en Palestine, ni même à celle des moines des Gaules ou autres pays latins, encore que l'on y reconnaisse les mêmes traits généraux.
Il faut distinguer tout d'abord entre le moine celte et le moine romain. Le type du premier est en quelque sorte résumé dans deux hommes, Columb Kill ou Colomba, et Colomban, qui tous deux ont écrit une règle ou corps de lois pour les moines qui s'enrôlaient sous leur bannière, de telle sorte qu'il est assez facile de connaître leur esprit.
Nous avons déjà tracé le portrait (ch. ii, p. 46 sq.) de ce barde poète et guerrier, hardi marin, sous la robe de moine, prophète aussi et apôtre, que le remords exile loin de l'Irlande et qui s'en vient en Calédonie convertir des barbares pietés et scots ; l'un des types les plus complète du moine celte, ardent, impétueux, emporté par l'enthousiasme poétique et mystique au delà des régions terrestres, aussi tendre, doux, délicat, et humble de cœur à certaines heures, qu'il était violent à d'autres. 11 faut dire ici un mot de sa règle, ou du moins de ses traditions, car de règle proprement dite, Columba ne semble pas en avoir écrite Mais il a laissé un esprit, des traditions
1. La règle aUribucc à Coluraba est faite pnur des anachorètes, non pour des cénobites, elle ne parait pas authentique, cf. Coi.osa,
qui s'inspirent surtout des grands souvenirs des Pères du désert. Son ascétisme est réglé par les principes les plus rigoureux. Jeûnes prolongés, pénitences sévères, récitation de longues prières, surtout des psaumes. Mais du reste rien qui révèle, comme quelques-uns Font cru, une spiritualité d'un genre particulier, étrangère au christianisme latin ou au catholicisme romain ; rien qui ne puisse s'accorder avec l'orthodoxie la plus stricte; confession auriculaire, invocation des saints, célébration de leurs fêtes, messe pour les morts, etc. Et cependant quelque chose de très original, de très personnel perce dans ce monachisme. Le monastère forme une sorte de clan ; sans doute il ne peut être question d'une succession par hérédité à la charge d'abbé, le célibat étant la loi absolue des moines ; mais le successeur est presque régulièrement choisi dans la même famille; le neveu ou le cousin semblent les candidats désignés. Ainsi les onze premiers abbés d'Iona, sauf un, sont élus dans la famille de Columba ^. L'abbé dans son monastète exerce une grande autorité; on peut dire qu'il y est tout-puissant; la disci-
Tria.i Thaumat.. p. 471, et Hoeftex. Disquisiliones monasticae, 1. I, tr. 8. p. 8't; elle a été éditée par Reeves en 18:;o. Ce dernier a aussi démontré que Vofdo monasticus attribué à Columba est très postérieur. Voir aussi sur cette question, L. Goigaid, Inventaire des ri-glcs monasliqv.es irlandaises. Revue Bénéd., 1009, p. 179-180 et 321-333.
1. Cf. Reeves, appendice N, Instilutio Ilyensis (résumé des coutumes d'Iona), dans The Life of Columba, Dublin, 18.'i7.
i. Cf. Reeves, On the anrient ahhal ial succession in Ireland, Aahs Proceedings of the royal Irisli Academy, 1857, t. Vil; et Moxtalemr.ElïT, t. in, p. 303 sq.
pline y est forte, souvent dure, et pourtant elle laisse parfois au disciple une grande liberté; les longs voyages de circumnavigation, les pèlerinages aux pays lointains qui, des siècles avant Colomb, ont fait découvrir à ces moines celtes les terres de l'Amérique, semblent entrer dans les mœurs monastiques ' .
Saint Colomban n'appartient pas à l'histoire ecclésiastique d'Angleterre; sa carrière s'est passée tout entière en Gaule ou en Italie. Cependant il a exercé une action en Grande-Bretagne. Il est un des types les plus expressifs de ces moines celtes qui peuplèrent l'Ecosse, le pays de Galles et une partie de l'Angleterre, et eurent sur les chrétientés anglo-saxonnes et même sur le tempérament anglosaxon une si puissante influence. C'est pourquoi il méritait d'être nommé dans ce chapitre, et il faudrait étudier sa vie si mouvementée, sa règle, marquée du cachet celtique, si l'on voulait connaître en détail le caractère du monachisme anglais. Du reste son influence attira en Gaule un grand nombre de disciples anglo-saxons des deux sexes, qui
i. Cf. sur ce sujet curieux et i)eu connu, les travaux deE. Bf.auvois : La découverte du Nouveau Monde j)ar les Irlandais et les premières traces du christianisme en Amérique avant l'an mille. Mémoire lu au congrès des Aniéricanistes, Nancy, 187";, Paris, Maisonneuve; Le christianisme au Mexique dans les temps précolombiens et ses propagateurs, les missionnaires Gaels de saint Colomba, compte rendu du V" congrès américaniste, 1883, à Copenhague. Les articles du mOme sur les premiers chrétiens des îles nord-atlantiques, les chrétiens /l'Islande au IX= siècle, elc.,Muséon,i. yi\, p. aïoet 409; t. Mil, p. 3iO et 'i30.
voulurent vivre sous sa direction et que les Gaules rendirent plus tard à leur patrie.
On voit déjà dans ces deux hommes s'affirmer le caractère du monachisme celtique, une personnalité très accentuée que la règle oriente vers Dieu sans la comprimer, une vigueur extraordinaire de tempérament qui se traduit par des mortifications effrayantes, bains glacés prolongés pendant des heures, récitation d'interminables psautiers, prières à genoux ouïes bras en croix, génuflexions répétées * ; par une extraordinaire activité prédicante, par de longs voyages. Une grande tendresse, une poésie sauvage régnent dans ces cloîtres celtiques, qui s'allie parfois à une énergie farouche. L'étude y est aussi en vigueur; ils apportent à la lecture de l'Ecriture sainte, des Pères, même des auteurs païens, à la copie des manuscrits, à l'apprentissage de la calligraphie, de la miniature et des autres arts l'ardeur qu'ils mettaient à l'évangélisation des païens, ou aux rigueurs de l'ascétisme.
Page unique dans l'histoire du Christianisme que celle de ces grands moines, de ces mystiques emportés par la passion, qui cherchent Dieu avec enthousiasme à travers les aventures, inquiets, turbulents parfois, mais qui pratiquent la pénitence comme les anachorètes de la Thébaïde, aussi pas-
1. Ces différents sujets ont été traités d'une manière très intéressante par le R. P. Gougaud. loc. cit.; pour les bains glacés voir dans notre Dictionnaire d'arcltc^l. el de liliirgie. art. Bains, jiar Doni Duniaine, le § Immersiou celtique.
sionnés pour la science et la poésie que pour l'étude des psaumes ou de l'Écriture sainte, âmes orageuses comme la mer qui bat leurs récifs, et au fond mélancoliques, mais qui ont laissé au monde de grands exemples de vertu.
Quand les Anglo-Saxons eurent refoulé les Celtes, ceux-ci emportèrent avec eux leurs institutions et les établirent dans le pays de Galles, en Cornouailles, en Armorique. Les missionnaires romains étaient moines aussi, mais ils suivaient un idéal de vie monastique fort différent de celui des moines celtes. Ils étaient bénédictins.
La règle qu'ils apportaient en Angleterre et qui peu à peu devait supplanter toutes les autres règles, comme elle l'avait fait en Italie, en France, en Espagne, en Germanie, se distingue par sa simplicité, sa discrétion, par la sagesse de ses prescriptions. Ses prétentions sont plus modestes, elle n'a pas ces envolées gigantesques, elle n'exige pas de la nature ces efforts démesurés, ces magni passas extra viam^ elle est plus pondérée, plus viable, d'un mot, plus humaine.
La règle bénédictine est basée sur le principe do la vie cénobitique, c'est-à-dire de la vie en commun. Prières, repos, travaux, études, offices, tous les exercices sont communs. La journée est partagée entre la prière et l'étude ou le travail manuel. Le monastère est en petit l'image de la cité antique. Les moines doivent se suffire à eux-mêmes, et trouver dans l'exercice de l'agriculture et des autres arts
OU métiers, tout ce qui est nécessaire à leur vie. Pour Fétude, le scriptorium du monastère est devenu une officine où Ton copiait et enluminait les manuscrits, où on lisait les œuvres des Pères ou des auteurs de l'antiquité. On a pu dire de quelques monastères celtes qu'ils étaient comme des camps volants qui se transportaient, suivant les besoins, d'une place à l'autre et suivaient les missionnaires jusqu'au cœur des races barbares à conquérir ' . Le monastère bénédictin est au contraire l'image de la stabilité, il prend racine en terre comme le chêne, pour des siècles, et on le comparerait plutôt à la colonie romaine qui s'établissait solidement à la suite des armées, dans un pays, s'y fortifiait, s'y retranchait, et posait les fondations de ces villes qui vivent encore après quinze siècles. L'unité de gouvernement est maintenue aussi dans le monastère par l'abbé, mais il est élu par la communauté, et son autorité est tempérée par le conseil des anciens et par les prescriptions de la règle-.
Quant au moine anglo-saxon, il n'eut pas, à proprement parler, de caractère particulier ; il oscilla entre le type romain et le type celtique, appartint tantôt à l'une, tantôt à l'autre des deux influences qui s'exercèrent sur lui, les combina parfois, mais finalement rinlluence romaine et bénédictine l'emporta. II y avait sans doute de secrètes affinités
1. Bnows. Tlic Clrrislian Chiorh in thcsc hiands before Auyusline, p. 12-i.
2. Cl", notre art. Bénédictins dans Dicl. d'arch. et de liturgie.
entre le génie romain qui s'est si fortement empreint sur la règle bénédictine et la race saxonne qui, malgré son amour de l'indépendance, est amie de l'oi'dre et de la discipline.