‹ L'Angleterre chret́ienne avant les NormandsChapitre 80 sur 118 · Ep. ad Cuthberlum archicpiscopum · texte numérisé non relu

Ep. ad Cuthberlum archicpiscopum

Il ne faut pas cependant exagérer la portée ou la fréquence de ces scandales. Montalembert nous affirme qu'il en a recherchû la trace, avec une consciencieuse attention, dans les historiens et les écrivains du temps, et il avoue qu'il n'a presque rien trouvé'. L'un des reproches qui se présente le plus souvent à cette époque, contre certains monastères, et sur lequel nos contemporains ne se montreraient peut-être pas si sévères, c'est le goût excessif pour la toilette. Le vénérable Bède, saint Boniface, saint Aldhelm protestent à l'envi contre ces abbesses et ces moniales qui portaient des tuniques écarlates ou violettes, des capuchons et des manchettes garnies de fourrures ou de soieries ; qui se frisaient les cheveux avec un fer chaud tout autour du front; qui transformaient leur voile en parure, en le disposant de manière à le faire retomber jusqu'à leurs talons ; qui enfin aiguisaient et recourbaient leurs ongles, de manière à les faire ressembler aux griffes des faucons et autres oiseaux de proie, destinés par la nature à pourchasser la vermine dont ils se nourrissent '^.

Le concile de Cloveshoe coupa court à ces abus en donnant aux religieuses un habit simple et pauvre ^.

\. Moines d'Occident, t. V, p. 33a.

•2. Aldiiei.m, De lau'I. Virg., c. 58 (cf. 17 et riC), trad. Montalembert, t. V, p. 334.

3. Les lettres de Boniface condamnent des abus plus graves, imputables peut-être aux faux nidines et aux fausses moniales. Epistolae, n" :i'J, éd. Jaffé, etn°6l. Sur les pseudo-monaslércs et autres abus, voir aussi Vaiun, Mémoire cité, p. 185 et 180.

6. — Importance des femmes dans le Monachisme. Monastères doubles.

Mais à cùté de ces abus qui peuvent être considérés comme l'exception, que de grands exemples, que d'enseignements sérieux dans cette histoire, que de particularités seraient à noter parmi ces institutions. L'une des plus remarquables est assurément l'influence qu'y prit la femme. Traitée avec honneur dans les races germaines, la femme chez ces populations saxonnes converties, non seulement y garde son rang, mais encore elle joue dans cette société religieuse un rôle prépondérant. Quelquesunes de ces grandes abbayes, comme celles d Ely, deLyminge, deWhitby que nous venons de nommer, forment autant de petits états avec de vastes domaines, des bâtiments d'exploitation, des ateliers, l'église, le monastère, un hôpital.

L'abbesse en dehors de son monastère régit tout un peuple de vassaux ; elle a parfois le droit de nommer à des prébendes et autres charges ecclésiastiques. Elle traite d'égal à égal avec les rois ; son influence religieuse rivalise avec celle des évêques ; elle assiste aux fêtes nationales, aux dédicaces d'églises, aux assemblées civiles. Il y a cinq ab- ])esses au concile de Beccancelde. Celui de Whitby est presque sous la présidence de l'abbesse llilda. Son rôle y est considérable, et l'on a essayé de dé-

montrer récemment que jamais et dans aucune institution la femme n'avait exercé un tel empire. « Un membre du parlement, dit Arvède Barine, n'est qu'un très petit compagnon auprès de telle abbesse anglo-saxonne du vif ou du viii" siècle... telle religieuse de ces temps lointains avait formé autant d'hommes distingués que l'a jamais fait n'importe quel professeur d'Oxford ou de Cambridge... jamais plus large champ d'action ne s'est ouvert aux énergies féminines ^ »

Sur ce point les lois civiles des Saxons sanctionnaient de leur côté ces dispositions libérales de l'Eglise en frappant des pénalités les plus dures ceux qui attenteraient à l'honneur ou àlalibcrté des Godes br?/de, fiancées de Dieu ^.

Cette vénération dont la femme était entourée, cette influence qu'on lui abandonnait volontiers, rendit possible une des institutions les plus curieuses de ce temps, les monastères doubles.

Le monastère double comprenait deux communautés distinctes, l'une de moines, l'autre de mo-

1. Arvède Baiune, Couvents du temps jadis, dans la Revue de Pnris, V juin 1898, p. 5j3-.j90. L'article s'inspire surtout du livre de Miss I.ina Eckenstein, Womaii under Monaslicisnu Cambridge, ISîig, qui a été reçu en Angleterre avec beaucoup de faveur. Dans l'un et l'autre on sent un peu trop le désir de démontrer cette thèse que le mouvement monastique des couvents de femmes durant cette période, rappelle à certains points de vue le mouvement féministe de nos jours. 11 ne faut pas oublier que Montalembert dans les derniers volumes de son histoire avait déjà étudié bien plus complètement cette histoire et en a mieux montré la véritable inspiration.

■2. Tiioi;Pi:. Anrient Laws of Enijlnu'l, t. Il, |). 1H8, 20G. -207.

niales, vivant séparément, mais sous le gouvernement d'un chef unique ^ Des monastères sembla?jles ont existé dans la Gaule franque, à Poitiers, avec sainte Radegonde, à Remiremont, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, à Rome, et déjà en Egypte sous saint Pacôme^. L'Irlande en connut de nombreux exemples, et saint Colomban multiplia les fondations de ce genre en Gaule ; on a même cru que Torigine des monastères doubles en Occident avait eu pour centre le monastère de sainte Radegonde à Poitiers, et que cette fondation même serait due à l'influence d'un Irlandais, saint Fridolin^. Mais il est plus vraisemblable de croire que celte institution, beaucoup plus générale qu'on ne croit, eut plusieurs centres de propagande, Nantes, Metz, Autun, Arles, et que sa création est indépendante des influences irlandaises et antérieure à l'arrivée de saint Colomban et de ses disciples en Gaule. Maissi les moines celles ne furent pas les créateurs do cette forme de vie, ils en furent les principaux pro-

1. Cette définition a son importance, car il y a eu quelques confusions au sujet de ces monastères. M"' Mary Bateson elle-même, dans son savant mémoire, ne distingue pas assez eutrc le monastère double et les monastères voisins ou les simples services d'aumôncrie.

2. Madillon, Annales O.S. B., 1. 1-25; iAyoMiJ), Antiquilcs, l. I. p. 212 sq. ; MoxTALEMDERT, Moines d'Occident, t. V, p. 323, surtout Varin, mémoire cité, et Mauv Batf.son (plus haut, p. 184).

3. C'est la thèse de Varin acceptée par Mo>;TALr,.Mi!EP.T, Moines d'Occident, t. il, p. 3oo;0zanam, OEuvres, t. IV, p. 120; Maurice Piioc, LaGaule méroinnfjienne, p. 1.30 etc. M"" Mary Bateson, qui critique cette thèse, montre bien que sur ce point il n'est pas nécessaire de recourir à l'inlUionce irlandaise, mais que la londation de ces monastères est due à des causes plus générales.

pagateurs, et c'est à eux sans doute, peut-être aussi à la Gaule, que Ton doit les fondations de ce genre en Angleterre, où les monastères doubles au vii'^^siècle eurent un si prodigieux succès ^

C'était généralement, chez ces derniers surtout, une abbesse qui gouvernait les deux communautés. La plupart des abbayes de moniales que nous avons citées vivaient en réalité sous ce régime. Le grand et illustre monastère de Whitby, sous le gouvernement de la princesse Hilda; celui de Ely, sous la reine Etheldreda, femme de Egfrid, roi de Northumbrie; celui de Coldingliam, au nord de Lindisfarne, sur la frontière de l'Ecosse, bâti sur un promontoire, sous la conduite d'Ebba, autre fille des rois de Norlhumbrie, en sont d'autres exemples (650 à 683).

Le monastère de Tynemouth sur un autre promontoire, à l'embouchure de la Tyne, où fut déposé le corps du royal martyr Oswin, était aussi un monastère double, fondé par les moniales de Whitby. Hartlepool, l'île des cerfs en Northumbrie, n'était pas moins célèbre. Bardney, Bcverley, Lyminge, Barking,Minst€r (Thanet), Wimbourne, obéissaient au même régime.

Chose singulière, ce paradoxe des monastères

1. Mary Baleson dans son mémoire, p. 108-183, étudie plus sjiécialcmcnt les monastères doubles en Angleterre. L'influence monastique (ranque dans ce pays n'a pas été assez liien ctudiceencore.

Ilistory ofthe monaslery founded at Tynemoulh in Ihe diocèse of Durham,lo Oie honorof Godunder the invocal ioîi oflhe B. M. V. and saint Osivin, Kin/j and martyr, hy William Sidney Giiison, London,18'i«j 2 vol.

doubles, que l'Eglise finit par abolir, ne donna pas lieu aux abus qu'on aurait pu craindre. D'ordinaire ces communautés se distinguèrent au contraire par leur régularité. Il y eut entre les deux communautés comme une émulation pour le bien et une sorte d'encouragement réciproque qui produisit d'heureux résultats, tant au point de vue de la sainteté que de Tétude. La plupart de ceux que nous avons nommés furent des foyers de haute culture littéraire, où des hommes comme Aldhelm, comme Boniface, comme Aidan et Wilfrid ne dédaignaient pas de venir chercher leurs inspirations.

L'abbaye de Barking par exemple, qui compta parmi ses moniales des reines, des filles de rois, des princesses, est célèbre aussi par la culture des lettres et l'étude des livres saints. C'est pour ces moniales qu' Aldhelm composa son éloge de la virginité, d'un si naïf pédantisme ; il fut le directeur littéraire de plusieurs d'entre elles. Saint Boniface, le grand apôtre, y avait aussi des correspondantes.

Le monastère de Wimbourne, fondé sous l'inspiration du roi Ina (705) près de la résidence royale des rois de Wessex, dans le Dorsetshire, s'inspira des traditions de Barking. Aldhelm est aussi en relation avec ces moniales. L'école de ce monastère était célèbre. La prieure en avait renforcé la discipline au grand déplaisir des jeunes élèves. La prieure morte, celles-ci se rendirent au cimetière et exécutèrent sur sa tombe des danses folles, dispersant la terre du tumulus et insultant dans la

mort la maîtresse que sa sévérité leur avait rendue odieuse.

Le monastère fondé à Oxford, et qui fut le berceau de la célèbre université, mérite ici un souvenir. Il dut son origine à la fille d un des grands chefs du pays, dont l'histoire estentouréede légendes poétiques, Frideswida, mais dont la tombe devint le centre d'un culte populaire. Son monastère, transformé par le cardinal ^Yolsey, devint le célèbre collège de Clu-ist-Chnrch, l'un des plus célèbres d'Oxford ^

Plusieurs de ces monastères furent de vraies écoles où l'instruction se distribuait à pleines mains; ils offraient à ces pieuses femmes une vie intellectuelle très avancée pour l'époque ; leurs ateliers de calligraphie le disputaient à ceux des monastères.

Ces moniales écrivent couramment en latin ; elles se piquent de littérature et de poésie. Les unes citent Virgile, une autre écrit en vers latins, les vers sont du reste lourds et chevillés, mais sa prose est meilleure. Quelques-unes même apprenaient le grec. Elles étudiaient l'Ancien Testament, la grammaire, la chronologie. Leur éducation est des plus soignées-.

L'art de la broderie paraît avoir été poussé très loin dans ces monastères. Les auteurs conlempo-

•1. M.uiii.i.o.N, Aiiualdi O. .S. />'., t. U, p. 142. Lincard, Anlirjuilies, t. U, 1!)3 ; surtout Karl Zem.. Liuba ii. die frommcn Anyelsâchsischen Fraiicn, I ribours, 1860, et miss Lina Eckkn.sïi-.i.v, Womaii under Munaslicis'in, ch. m et iv, p. 7!) à 142.

•2. BoM-AND., Acla S.S'., OCt., t. Vlll, p. 553-.';îie.

rains font des allusions fréquentes à des ornèments sacerdotaux remarquables, à des tentures précieuses enrichies par les mains habiles de ces moniales; elles chargeaient ces étoffes de broderies qui représentaient des fleurs, des animaux fantastiques, des personnages, des scènes de la Bible ou de la mythologie. Telle était leur maîtrise en cet art, que ce genre de travail fut longtemps désigné sous le terme d'opus anglicum, ouvrage anglais.

Comme calligraphes elles égalent, si elles ne les dépassent, les plus habiles ouvriers de ce temps. Elles copient pour Boniface les manuscrits dont il a besoin. Eadburga, abbesse de IMinster, célèbre dans cet art, écrit pour lui en lettres d'or les épîtres de saint Pierre'.

Quelques-unes même étaient des ouvrières habiles en orfèvrerie, incrustaient d'or et de pierres précieuses les soieries de Constantinople, et leurs ornements d'église étaient sans rivaux.

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