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Si l'exil mit ainsi Victor Hugo en contact direct avec les aspects les moins attrayants de l'esprit anglais, il servit, d'autre part à renouveler et à approfondir les connaissances du poète en matière de littérature anglaise. Parmi ses compagnons d’exil il y avait des anglicisants avertis. Son fils, François-Victor, notamment, s'était dévoué, dès le commencement de l’exil, à une traduction des œuvres de Shakespeare. Cette traduction suscita l’ouvrage le plus considérabls que Hugo ait consacré à la littérature anglaise ‘.
William Shakespeare, écrit en 1863, à été conçu tout à fait en dehors de la tendance des critiques shakespeariens contemporains à considérer Shakespeare par rapport à son milieu, à ses prédécesseurs et à ses contemporains ”. Entraîné par son étonnante faculté de voir partout des analogies, son mépris absolu pour les différences de temps et de lieu, Victor Hugo se préoccupe de rapprocher Shakespeare de ses Égaux, Lucrèce, Dante, Homère, Rabelais, Cervantes, Eschyle, ‘plutôt que de ses contemporains. Il s’agit, avant tout, de trouver pour Shakespeare une place, en suivant « le fil presque invisible des aff-
4. « Le désir d'introduire, comme on dit en Angleterre, devant le public - la nouvelle traduction de Shakespeare, a été ie premier mobile de l’auteur. » William Shakespeare, p. 3.
2. V. Baldensperger, Etudes d'histoire littéraire. Paris, 4910, 6, II pp. 207-8.
3. Cf. ce que dit Hugo à Paul Stapfer, à propos de la critique de Taine, de Michelet, de Deschanel, laquelle « s'amuse à de petits faits insignifiants, à des circonstances matérielles de temps et de lieu, fond frivole sur lequel elle construit, avec la gravité de la science... l'édifice fantastique de ses idées creuses. » (P. Stapfer : Vicior Hugo à Guernesey, p. 122),
nités'», dans « l’avenue des immobiles géants de l'esprit humain” ».
Certes, cette méthode ne fait pas toujours tort à Shakespeare, ni au sens critique de Hugo. Elle devient quelquefois, surtout lorsque Hugo tient compte des différences autant que des ressemblances, un admirable instrument de précision. Chaque rapprochement jette sa lumière partielle sur le visage de Shakespeare, et par l’entrecroisement de toutes ces lumières, l’une corrigeant la déformation causée par l’autre, aucun des traits de Shakespeare n’est laissé dans Pombre. D’abord, à la différence de Lucrèce, Shakespeare se montre réaliste, épris du « fourmillement » de la vie humaine *. Cette comparaison tend à faire oublier le côté spirituel, visionnaire, de l’œuvre shakespearienne. Victor Hugo ajoute tout de suite : « Shakespeare est frère de Dante... il y à... du fantôme dans Shakespeare. La tête de mort passe des mains de Dante dans les mains de Shakespeare ; Ugolin la ronge, Hamlet la questionne... L'île de Prospero, la forêt des Ardennes, la bruyère d’Armuyr, la plate-forme d’Elseneur, ne sont pas moins éclairées que les sept cercles de la spirale dantesque par la sombre réverbération des hypothèses ‘. » Shakespeare marque, pourtant, la fin de l’âge de Dante ; il ferme la porte gothique, de même qu'Homère ferme la porte antique‘. Rabelais et Cervantes représentent aussi cette clôture du moyen âge, mais « étant uniquement railleurs, ils ne donnent qu’un aspect partiel », tandis que « l'esprit de Shakespeare est un total. Comme Homère, Shakespeare est un homme cyclique ‘. »
Mais lorsque le rapprochement est global, comme dans le cas d’Eschyle, lorsque Hugo affirme hardiment que « Shakespeare, c’est Eschyle IT” », sa méthode n’a plus pour
. William Shakespeare, p. 69, . Ibid., p. 89.
. Ibid., p. 86.
. Jbid., p. 87.
. Ibid., p. 88.
. Ibid., p. 88.
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but d'éclairer l’œuvre de Shakespeare : elle rejoint la philosophie spiritiste dont la part est si large dans les ouvrages composés par Hugo pendant son exil'. Il est utile de citer ici une conversation qu’eut Paul Stapfer un jour avec Hugo, à propos de la migration des âmes. Après
avoir engagé Stapfer à relire Le Revenant, Ce que dit la Bouche d'Ombre et William Shakespeare *, Hugo continua : «Il n’y à pas longtemps, un Anglais m’envoya un livre’ où il développe sur la grande question de l’âme humaine des idées ingénieuses mais qu’on ne peut dire originales,
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puisque son ouvrage est postérieur à mes Contemplations
et à mon Shakespeare. Selon ce lecteur intelligent de mes deux œuvres, les mêmes âmes reparaissent à divers moments de l’histoire du monde dans une suite d'individus, qui, diffèrant les uns des autres par beaucoup de traits particuliers, se ressemblent par leur caractère fondamental et comme par un air de famille *.…
Ce sont manifestement de telles idées qui ont inspiré le parallèle de Shakespeare et d’Eschyle. Victor Hugo était plus qu’à demi convaincu qu’il n’était, lui, le poète de la troisième époque du monde, qu’une réincarnation du génie d’Eschyle ‘, le poète de la première époque ; d’où il s’en-
1. V. Berret (Paul), La philosophie de Victor Hugo (1854-1859), Paris, 4940, et cf. Grillet (Claudius), Victor Hugo Spirite. Paris, 1929.
2. « 11 m'avertit, dit Stapfer, qu'il faliait faire de ce dernier ouvrage une étude particulièrement attentive, parce que les choses les plus importantes, celles quijdonnent la clef de la pensée secrète de l’auteur, se cachent cà et là dans une ombre plus ou moins obscure et passent inaperçues ou incomprises à une première lecture superficielle. Une phrase entre toutes est capitale et contient l'explication de l’univers. Le lecteur distrait n'y voit que des mots ; mais ces mots sont le mot, la solution de la grande énigme. Quelle phrase? Victor Hugo me promit de me la lire un jour; pour mon malheur il a oublié de tenir sa promesse... » Stapfer (Paul), op. cit., pp. 141-2.
3. Stapfer (Paul), op. cit., pp. 142-3. Hugo ajoute : « Mon philosophe a donné la série probable des migrations de certaines âmes, entre autres de la mienne. Voici son histoire : j'ai été, moi qui vous parie, Isaïe, Eschyle, Judas Machabée, Juvenal, d’autres encore, plusieurs peintres, et deux rois de Grèce dont j'ai oublié les noms... »
&. Hugo a déclaré sa prédilection pour Eschyle dans un passage supprimé du MS de William Shakespeare : après avoir énuméré les Génies, Hugo avait écrit : « S'il fallait élire dans cette élite, et nommer l'homme culminant, si l’on était absolument contraint de déclarer sa pente personnelle, son affinité ou sa prédilection, le plus prodigieux peut-être à notre sens, toute latitude laissée d’ailleurs aux autres choix individuels, serait cet
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suivait nécessairement que Shakespeare, le poète de la seconde époque du monde, ne pouvait ne pas être, lui aussi, une incarnation du même génie ‘.
Le livre consacré à Eschyle, sous le titre de Shakespeare PAncien (17e partie, 4e livre), n’est qu’une longue comparaison, inavouée et peut-être inconsciente, d’Eschyle et de Hugo. Dans Eschyle condamné par « la rhétorique officielle d'à présent » comme « barbare, extravagant, emphatique, antithétique, boursouflé, absurde? », ou blämé par ses contemporains pour ses innovations, — « toutes ces inventions qui ont pour but de mieux faire ressembler le drame à la nature * », par exemple, l'emploi de l’anapeste, de l’iambe, et du trochée, dans la même pièce ‘, la sollicitation des effets scéniques ‘, ebe., — ou enfin, exilé comme blasphémateur ?, Hugo ne voit, évidemment, que son double. La coïncidence est parfaite, compte tenu des équivalences que Hugo à déjà établies : Eschyle doit l'essentiel de son génie, son « immensité ? », au mélange de la Grèce et de l’Inde * ; l'équivalent moderne de la Grèce étant la France, et celui de l’Inde, l'Allemagne, que Victor Hugo vient de définir, à propos de Beethoven,
incommensurable Eschyle, espèce de génie hors de tour. » (MS fo 70). Hugo a biffé ce passage et substitué : « Deux hommes dans ce groupe, Eschyle et Shakespeare, représentent spécialement le drame. Eschyle, espèce de génie hors de tour... »
1. Le passage suivant est significatif, sous ce rapport : « Étant donnée la dynastie des génies, l'originalité de chacun étant absolument réservée, le poète de l& formation carlovingienne devant succéder au poète de la formation jupitérienne, et la brume gothique au mystère antique. Shakespeare, c’est Eschyle II. Reste le droit de la Révolution française, créatrice du troisième monde, à être représentée dans l'art. « William Shakespeare, p. 176.