‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 38 sur 202 · RÉMINISCENCES DE SCOTT DANS « CROMWELL · texte numérisé non relu

RÉMINISCENCES DE SCOTT DANS « CROMWELL

Les réminiscences de Scott sont, naturellement, nombreuses dans Cromwell.

Victor Hugo place le commencement de son drame, comme Scott celui de Kenilworth, dans une auberge.

La présence de la foule au Ve acte de Cromwell rappelle plusieurs scènes semblables de Scott, notamment celle du Jugement de Dieu, dans lvanhoë, dans laquelle l’innocence de Rebecca est soutenue contre le Templier ,Brian de Bois- Guilbert, par Wilfred d’'Ivanhoë ‘. Dans son article sur Ivanhoë, en maï, 1820 (Cons. Litt., t. II, 12° Livr.), Victor Hugo avait cité un long passage, où Scott décrit les préparatifs de ce J'ugement. « Cette participation de la foule obscure à l’action du roman, dit Maigron, fut une des plus grandes nouveautés de l’œuvre écossaise *. »

Serait-ce aussi une réminiscence d’'Ivanhoë, ce « Champion d’Angleterre, » qui, au couronnement de Cromwell, jette son gantelet devant la foule et défie « à la dague, à la hache, au sabre, au cimeterre », quiconque, « jeune ou vieux, bourgeois ou chevalier », voudrait contester à Cromwell le droit de prendre la couronne (acte V, se. x) ?

C’est certainement Scott qui à appris à Victor Hugo les principaux caractères du jargon puritain. Le romancier écossais aime à exploiter le comique de ce langage bizarre. Rappelons ici seulement Kettledrum et Mause Headrigg, des Puritains d’'Ecosse”. Ces fanatiques se comparent

1. Ivanhoë, trad. française, Paris, 4820, t. IV, pp. 219 et suiv.

2, Maigron, op. cil., p. 228.

3. La vogue exceptionnelle de ce roman en France est bien connue : v. Pichot : Voyage historique et liltéraire en Angleterre et en Ecosse, Paris, 1825, vol. II, pp. 59, 269, 423; vol. HT, p. 492, etc. Il n’est peut-être pas sans importance que la 86e lettre du 5° vol. de Pichot, adressée à Victor Hugo, contient de longues citations des Puriluins.

volontiers à des oiseaux ou à des animaux : «J’élèverai ma voix comme un pélican du désert, s’écrie Kettledrum (lorsqu'il est emmené prisonnier, avec la vieille Mause, par les habits-rouges). Et moi, reprend Mause, comme un moineau sur les toits des maisons ! ». Ils ont aussi la curieuse manie d'ajouter des références à leurs citations bibliques : voici, par exemple, comment Mause maudit les presbytériens qui paient des amendes au gouvernement anglais : « C’est le péché que commit Menahan à la vue du Seigneur, quand il donna mille talents au roi d’Assyrie, pour que sa main le secourût, second livre des Rois, 15° chapitre, verset 18; c’est le crime d’Ahab, quand il envoya de l’or à Teglathphalazar, voyez le même livre des Rois, verset 8 ; et si Ézéchias lui-même fut regardé comme apostat pour s'être soumis au tribut de Sennacherib, même livre,chapitre xvInx, versets 14 et 15, quel nom méritent les hommes de la génération actuelle * ?... »

De même Hugo fait dire par Carr à Cromwell effrayé :

Ta vie en ce moment est pour moi plus sacrée Que la chair du pourceau pour la biche altérée

(acte" ff, sc.x);

et fait comparer le peuple, par l’Orateur du Parlement,

Au héron qui ne peut dormir que sur un pied 3 (acte III, sc. x1v) ;

et remplit de références les discours de ses fanatiques : ainsi Barebone :

N'’est-il pas interdit, au nom du Tout-Puissant,

De frapper par le fer et de verser le sang ?

Sur ce point dans vos cœurs, s’il reste quelques ombres, Ouvrez, chapitre neuf, la Genèse; et les Nombres, Chapitre trente-cinq.. (acte V,.se. 1v), etc. etc.

Remarquons aussi comme particulièrement significatif Pemploi que fait Hugo, dans la 4e scène du 5e acte, du mot « érastianisme » : Wildman accuse Barebone, qui craint que

1. Les Puritains d’Ecosse, trad. française, Paris, 4817, t. Il, p. 45. 2. Jbid. 1, 189.

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l'assassinat de Cromwell ne souille le velours qu’il a fourni pour le couronnement, d’un « abominable érastianisme » ; et Barebone dit à part : « Hélas ! au fond, c’est bien le mot! » Or, selon Burnet, auquel Hugo à manifestement emprunté l’expression ‘, les presbytériens écossais dénonçaient comme un « abominable érastianisme » (sic) l'intervention de l’autorité civile dans les questions ecclésiastiques *. Ce sont les puritains de Scott qui emploient le mot « érastianisme » pour désigner un trop grand respect pour les biens terrestres *.

Victor Hugo à pris dans Scott aussi certains traits de son Protecteur.

1° Son Cromwell est superstitieux et croit aux prédictions d’un astrologue juif. Ici c’est probablement le Leicestor de Kenilworth qui se substitue, dans l'esprit de Hugo, au grand puritain. Dans le 1e acte d’Amy Robsart, écrit en 1822, Hugo faisait dire à Leicester lorsque celui-ci se prépare à recevoir son astrologue : « Ah ! ma faiblesse à été partagée par tous ceux qui ont nourri dans leur cœur Pambition d’un trône *. » L’astrologue de Cromwell, Manassé-bon-Israël, « espion, usurier et astrologue, vil des deux côtés, sublime par le troisième » a la même fierté lorsqu'il s’agit de sa science, qu’Alasco, l’astrologue de Leicester *.

20 Maïs ce qui nous choque surtout dans Cromwell, c’est le spectacle du Protecteur s’affligeant sans cesse de la part qu’il à eue dans l’exécution de Charles Ier, et « pleur(ant) ie sort du meilleur des Anglais » (acte IT, sc. xv, etc.)

On est tenté de ne voir ici que les préjugés royalistes de

1. « Abominable érastianisme » se trouve dans le Reliquat de Cromwell sur le même feuillet que les autres notes que Hugo à prises dans l'Histoire de Burnet.

2. V. Burnet, op. cit, vol. I, (Collection Guizot, vol. 17), p. 138.

3. Cf. Puritains, t. IV, p. 42 (Balfour à Morton) : « Le courage que tu as montré dans la fatale journée où Israël a fui devant ses ennomis a en quelque sorte expié les erreurs de ton érastianisme ».

4. Amy Robsart, Ms. (Bibliothèque Nationale, Fonds Victor Hugo, n° 57), fo. 2 verso.

3. Cf. Cromwell, acte It, sc. xvir, et Kenilworth, trad. française, Paris, 1821, t. LU, chap. 1.

Victor Hugo. C’est à Scott qu’il faudrait plutôt s’en prendre. Dans Woodstock, qui parut un mois avant que Victor Hugo eût commencé Cromwell ‘, et qui à pour sujet la fuite de Charles Stuart après la bataille de Worcester, nous pénétrons, avec Roger Wildrake, dans l’intimité de Cromwell à Windsor. Cromwell est préoccupé d'empêcher la fuite de Charles Stuart, et désire le concours du colonel Everard, et de son secrétaire, Wildrake.

Wildrake demande quelle est, à peu près, la figure du jeune homme, afin de le reconnaître dans le eas où il le verrait. Cromwell retourne un des portraits dont la peinture fait face à la muraille: c’est le portrait de Charles Ter! Cromwell tressaillit. Il veut replacer le portrait; mais il maitrise son émotion, et contemple les traits du roi décapité : «… Non, dit-il, qu’il montre à d’autres les reproches de ce visage froid et calme ; de cet œil qui respire la ferté et la plainte; ceux qui ont agi d’après des motifs plus

élevés n’ont pas sujet de tressaillir pour des ombres. »

Il élève la voix, — « comme s’il eût plaidé sa cause devant quelque tribunal... » Sa fille parvient avec difficulté à le calmer :.

Naturellement, ce n’est pas là la seule ressemblance qui existe entre Cromwell et Woodstock. Dans les deux ouvrages il y a le même contraste entre les rondes-têtes, fanatiques, hypocrites, superstitieux, ridicules, et les royalistes, gais, libertins, insouciants. Scott rétablit pourtant l’équilibre en nous montrant un puritain intelligent, sincère, et généreux (le colonel Everard), et un royaliste ingrat et sans scrupules (Charles Stuart). Son Crom-

well, aussi, est un peu plus sympathique que le Comwelt

de Hugo : nous voyons dans Woodstock son hypocrisie, l'obscurité de ses paroles, ses craintes, etc. ; mais nous voyons aussi sa clémence, qui n’est pas qu’ «un moyen comme un autre », comme dans Cromwell (acte V, sc. XIII).

î. Une traduction française de Woodstock est annoncée, comme ayant paru chez Gosselin (2 vol. in-8e), dans le Journal de la Librairie, le 28 juin 1826;

une édition anglaise avait paru chez Galignani au commencement de juin .

(Journal de la Librairie, 3 juin 1826). Cromwell fut commencé le 6 août 1826. 2. Woodstock, trad. francaise, Paris, 4826, t. I, pp. 236-244.

Il y à surtout une ressemblance remarquable, signalée par Me Tournier ‘, entre Roger Wildrake et le Rochester de Victor Hugo.

Fervent royaliste, Wildrake a été sauvé d’une mort certaine par son ami puritain, le colonel Everard, qui le fait passer pour son secrétaire. Il est, cependant, comme le Rochester de Hugo, très étourdi et alarme souvent son protecteur par ses imprudences : il aime le vin, jure, et chante des chansons royalistes devant des puritains, et attire des soupçons en oubliant qu’il n’est que le secrétaire d’Éverard. De même que Rochester, dans la pièce de Hugo, entre chez Cromwell, déguisé en docteur puritain, de même Wildrake est chargé par Everard, malgré son royalisme, et son étourderie, de porter des lettres à Cromwell ; et chez Cromwell, il lui arrive , comme à Rochester, de laisser échapper des jurons qui trahissent ses sympathies royalistes.

Le réveil de Rochester (Cromwell, acte IV, se. VIr et VIN) que l’on à comparé au réveil du portier dans Macbeth’, peut être rapproché aussi du réveil de Wildrake, lorsque Everard vient de grand matin lui donner les lettres qu'il doit porter à Cromwell * : « Fait-il déjà jour, geôlier ? demanda-t-il, tandis qu'Everard était debout près de son lit ; si vous aviez un seul grain d'humanité, chier que vous êtes, vous feriez passer vos mauvaises nouvelles avec un bon verre de vin. On n’est pendu qu’une fois, mon maître, et le chagrin rend le gosier see.

— Lève-toi, Wildrake, lève-toi, rêveur malencontreux, lui dit son ami en le prenant au collet pour le secouer.

— À bas les mains ! dit le dormeur ; je me flatte d’être en état de monter à l’échelle sans aide.

I1 se mit alors sur son séant, ouvrit les yeux, regarda autour de lui d’un air de surprise, et s’écria :

— Morbleu! ce n’est que toi, Markham! Je croyais que c'en était fait de moi : — il me semblait qu’on m'avait

1. G. Tournier : art. cilé (Revue de Litlérature Comparée, janvier 1927). 2. V.E. Pupuy. Victor Hugo l'homme el le poèle. Paris 1887, pp. 143, etc. 3. Woodstock, t. 1, pp. 184-5.

ôté les fers des pieds et des mains ; — je voyais devant moi une corde en ligne perpendiculaire; — je sentais autour de mon cou une cravate de chanvre; — tout me paraissait prêt pour une danse en plein air, sans avoir rien sous les pieds. » ;

Cf. Rochester (à Richard Cromwell).…

Vous êtes le bourreau? — vous m'’étranglez, mon cher, Oui, comme si j'avais eu deux âmes à rendre!

Ne peut-on done, l'ami, plus doucement s’y prendre, Avec le patient agir de bon accord,

Et pendre un homme enfin, sans le serrer si fort?

(à derni éveillé et touchant le mouchoir qui entoure son coù)

À mon cou la corde est bien passée ; Mais quoi ! je ne vois point de potence dressée. A quelque clou rouillé me pendaient-ils ici, Comme un chat-huant ?

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