‹ L'Angleterre Dans l'œuvre de Victor HugoChapitre 39 sur 202 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il est difficile de croire que Victor Hugo, qui imite Scott, dans Cromwell, avec beaucoup de discernement, ait, presqu’en même temps, — l'écriture du manuscrit d'Amy Robsart ne permet pas d’en douter (voir p. 14), — tiré de Kenilworth une pièce aussi incolore, aussi peu scottienne, pour aïnsi dire, qu' Amy Robsart. Nous comprenons facilement qu’il ait désavoué cette pièce.

Rappelons brièvement qu'Amy Robsart fut jouée en 1828 (le 13 février), sous le nom de Paul Foucher, auquel Victor Hugo l’aurait donnée, avec permission, d’après le Témoin ‘, d’en faire ce qu’il voudrait ; et jusqu’à la fin de sa vie, Victor Hugo ne voulut pas que la pièce fût considérée comme son œuvre à lui, tandis que Paul Foucher de son côté, nia, à plusieurs reprises, qu’il eût fait autre chose à cette occasion que prêter son nom à l’œuvre de son beaufrère ‘. à

La question de savoir si Victor Hugo était le véritable auteur de la pièce jouée en 1828 demeura longtemps sans réponse, le manuscrit de la pièce jouée étant introuvable et celui de la pièce originale étant inaccessible. Le problème fut compliqué par la publication, dans les Œuvres Complètes (édition ne varietur, Hetzel-Quantin, 1889), et dans les Œuvres Inédites (édition définitive, Hetzel-Quantin, 1902), de Victor Hugo, de deux versions sensiblement différentes, et de l’authenticité desquelles il y avait lieu de

4, Victor Hugo raconté.., éd. Nelson, t. Il, pp. 287 et suiv. 2. V. Allais (G.) : Les débuts dramatiques de Victor Hugo : Amy Robsarl (1822-28), Paris, 1903.

douter. En 1928, M. Henri de Curzon trouva le manuscrit de la pièce jouée dans le fonds de la Censure, aux Archives Nationales, et dans son analyse ‘, montra qu'elle différait beaucoup des textes imprimés. En 1931, M. Georges Ascoli signala? qu’il n’y avait entre le texte de la Censure et le manuscrit de Victor Hugo, déposé à la Bibliothèque Nationale, que des différences insignifiantes.

Nous étudierons done Amy Robsart d’après le manuscrit de Victor Hugo :.

La pièce d'Amy Robsart est d’une simplicité, pour ainsi dire, pré-scottienne. L'intérêt y est entièrement concentré sur les relations d’Amy et de Leicester. Les scènes les plus caractéristiques du roman de Scott ont été négligées : nous n’entendons pas, dans la pièce de Hugo, les propos si savoureux des hôtes de l’auberge de l’Ours noir à Cumnor ; nous n’y trouvons pas la foule qui se bousculait aux fêtes royales de Kenilworth. Victor Hugo aurait-il voulu éviter une trop grande ressemblance avec Cromwell ?

Il y à, donc, dans Amy Robsart bien peu de traits qui peignent l’époque élizabéthaine. En particulier, Hugo ne tient aucun compte d’un aspect de cette époque que Scott a bien mis en lumière. Dans l'Angleterre d’Élizabeth, telle que Scott l’a peinte, la religion joue déjà un rôle important. Le souvenir des bûchers de Marie Tudor, et la haine du papisme hantent les esprits. Nous voyons poindre le puritanisme anglais. Tony Foster, le geôlier d’Amy Robsart, tremble lorsqu'on l’appelle, en souvenir du rôle qu’il à joué, sous Marie, dans le supplice de Latimer et de Ridley, « Brûle-Fagots ‘ » ; et il tâche de faire oublier cet épisode fâcheux par son assiduité aux prêches de M. Holdforth ou du «digne Melchisedech Maultext ». Si Tony est d’une hypocrisie savoureuse , dont Victor Hugo aurait pu, la pièce de Cromwell nous en fait foi, admirablement tirer parti, sa fille, Jeannette, est sincèrement dévote. Son langage est biblique : elle refuse, par exemple, la bague

1. Revue d'histoire littéraire de la France, octobre-décembre, 1928. 2. Revue des Cours et Conférences, 3) mai et 30 juin 1931.

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