‹ L'Angleterre en EgyptChapitre 18 sur 73 · L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Les Anglais ont aboli la gratuité de l'enseignement supérieur, supprimé les méthodes de Mohamed Aly et d'Ismaïl dont les Français se sont inspirés. . Ils ont supprimé les écoles militaires supérieures, comme celles de l'Etat-Major, du Génie, de l'Artillerie, de la Cavalerie, de l'Infanterie et les ont remplacées par une petite école qui est sans exagération, inférieure à une école européenne de sous-officiers, puisqu'on y accepte les possesseurs du certificat d'études primaires. Ces études en Egypte, sont inférieures à celles de nos classes primaires.

Les écoles d'égyptologie, de marine, d'arpentage, de langues, des arts et métiers supérieurs ont été supprimées.

Durant plusieurs années, les écoles d'agriculture supérieure, de médecine vétérinaire, du commerce, ont été fermées.

La mission scientifique que l'Egypte envoyait chaque année, composée d'étudiants de ses écoles supérieures, fût suspendue par les Anglais de 1895 à 1907.

Plusieurs écoles primaires et techniques ont été supprimées également.

L'homme qui fût choisi par l'administration anglaise pour diriger l'éducation en Egypte pendant 28 ans, c'était un simple prêtre, M. Dauglos Dunlop.

J'avais réuni les preuves de la façon haineuse et traîtresse avec lesquelles les occupants anglais

entravèrent le développement moral de la jeunesse égyptienne. Lorsque l'article du docteur Osman Ghaleb Pacha dans 1' « Etendard », m'est tombé sous les yeux. Il m'a paru que, plus informé que moi, il renseignerait plus sûrement mes lecteurs et je n'ai pas hésité à publier cet article tout entier:

Le Mouvement national et la Question de l'Instruction

On a beaucoup parlé, en ces derniers temps, et de façon un peu inconsidérée, du réveil et du mouvement des esprits qui se manifestent en Egypte.

Le mouvement qui a gagné l'Egypte entière est purement national. D'ailleurs il a toujours existé, et les Anglais s'en étaient apreçus dès le début de roccupation ; mais pour l'étouffer, toutes les fois qu'il prenait une forme aiguë, ils mettaient cette prétendue effervescence sur le compte du fanatisme musulman. Les puissances intéressées y ajoutaient foi, ou feignaient d'y croire. Entre temps, elles nous conseillaient de garder le calme, en nous assurant que par cette attitude, nous obtiendrions, avec le temps, toutes les réformes désirées qui conduisent à l'indépendance.

Comme résultat, nous sommes un peu moins avancés qu'au premier jour, et pendant vingt cinq ans d'occupation, l'élément Egyptien a été, peu à peu, réduit au rôle de simple figurant dans les affaires de son pays. L'Europe « humanitaire » le veut ainsi, et il lui suffit que les créanciers soient régulièrement payés. L'occupation et la politique anglaises nous placent dans une singulière alternative ; si nous nous montrons dociles et résignés, on nous fait passer pour un peuple indolent, paresseux et incapable de se gouverner, si nous réclamons pacifiquement nos droits» au nom de l'humanité et de l'honneur de l'Angleterre, on crie au fanatisme religieux. Voilà notre réelle situation.

Avant l'occupation, le parti national demandait pour l'Egj'pte une constitution, les libertés dont jouissent les pays civilisés et la création d'écoles gratuites où les classes pauvres pourraient recevoir une instruction solide. Or,

l'Angleterre en entrant en Egypte, proclamait bien haut que ce programme était le sien ; mais maintenant que les patriotes Egyptiens le soutiennent à la face du monde, les Anglais impérialistes les attaquent et déclarent leur action mauvaise. Nous nous demandons pourquoi le patriotisme anglais, qui vise à la domination mondiale, est excellent, et pourquoi le patriotisme Egyptien, qui ne vise qu'à la liberté de l'Egj'pte, est exécrable ?...

Les Egyptiens peuvent-ils vraiment être hommes et capables de gouverner leur pays s'ils ne sont pas patriotes ? Est-ce en se complaisant dans l'esclavage et la servitude qu'un peuple peut exister et grandir?

Depuis l'entente cordiale avec la France, la situation est devenue intolérable pour l'Egyptien. Si on pouvait douter un instant de l'habilité de la diplomatie anglaise, on serait tenté de l'accuser d'incapacité, du moins en ce qui concerne l'Egypte. En effet, une fois cette entente conclue, nous avions pensé, à juste titre, que les Anglais, dégagés de toutes préoccupations extérieures et seuls en face de nous, allaient nous traiter avec égards pour panser les blessures faites à notre patriotisme. Il n'en fut rien. Jamais l'Egyptien ne s'est senti haï et injustement traité par les Anglais. La plupart des étrangers, nos hôtes, pour se montrer fashionnables» ont suivi l'exemple des occupants, à tel point que nous avons fini par nous demander si nous étions encore chez nous en Egypte.

Cela explique l'état aigii qu'a pris, dans ces derniers temps, le mouvement national, surtout à la suite des exécutions horribles de Denchewaï, que par une ironie du sort, le rapport anglais qualifie « d'humanitaires ».

Ce mouvement national est. à mon avis, le plus beau le plus noble et le plus généreux que le monde civilisé puisse applaudir.

Il a pour armes, le droit à la liberté, à la justice et à la solidarité humaine.

Moi qui suis déjà sur la route de la vieillesse, je salue avec respect ce mouvement qui a, à sa tète, Moustafa Kamel Pacha. Par sa lutte énergique, par sa puissante action et par le réveil patriotique qu'il a suscité dans les esprits, il

a mérité notre admiration et notre concours loyal. Avoir les mêmes aspirations et le même idéal que lui est un devoir pour tout Egyptien.

Comme nous l'avons dit, un des articles les plus importants du programme national est la réforme de l'instruction et de l'éducation. C'est là, en effet, une question vitale.

Les Anglais savent que le meilleur moyen d'effacer la personnalité d'un peuple, c'est-à-dire de le tuer moralement, est de détruire ou même .d'amoindrir sa langue nationale. Les enseignements de l'histoire ne sont-ils pas là pour convaincre, à ce sujet, leurs politiciens habiles et par trop impérialistes ?... Pour atteindre ce but, il agissent sous le couvert de réformes prétendues indispensables, d'une façon habile et d'apparence légale, multipliant commissions et sous-commissions, lesquelles, en guise de discussion ne font, croyons-nous, qu'enregistrer des décisions prises et commandées d'avance. Ainsi, pour éclairer l'opinion, à ce sujet, par un exemple qui l'intéresse, qu'il me suffise de lui recommander l'étude des procédés employés pour arriver à la suppression de la langue française dans nos écoles. Mais quoi? N'a-t-on pas affaire à l'Egyptien confiant et résigné? Ne lui a-t-on pas promis qu'en se soumettant, on agirait au mieux de ses intérêts.

Oui, on ferait tout pour le transformer, mais bien entendu dans le sens qui convient aux aspirations coloniales de la Plus Grande Angleterre. ,

Il était donc de bonne politique pour l'Angleterre, d'empêcher, coûte que coûte, la formation d'hommes supérieurs en Egypte et de tarir la source qui pourrait leur donner naissance ; ceci lui permettra de caser, en même temps, le plus d'Anglais possibles dans les administrations et de s'emparer ainsi par la force des choses, des ressorts vitaux du pays. Je m'explique :

Avant l'occupation et depuis plus d'un siècle, l'enseignement se faisait en arabe. L'instruction prospérait et avec elle le progrès. Les maîtres qui disparaissaient étaient alors

remplacés par d'autres plus jeunes, plus capables et plus au courant des idées modernes. Il serait trop long de donner ici la liste considérable des ouvrages scientifiques produits pendant la durée d'un siècle de labeur et d'activité. Ces ouvrages étaient non seulement, entre les mains des spécialistes et des élèves, mais aussi entre les mains de nombreux amateurs désireux de développer leur esprit dans des ouvrages dont la longue leur était familière.

Aujourd'hui, hélas, qu'on a décidé que la seule langue scientifique en Egjpte devait être la langue anglaise, un nombre très restreint de nationaux peut en profiter.

D'un coup, on a tué la langue nationale et le corps enseignant, et dire que c'est ainsi que nos dirigeants comprennent « la Réforme de l'instruction Publique » en Egypte.

Quelles ont été les raisons de cette décision ?

On a prétendu que l'arabe, la langue scientifique par excellence, sous les civilisations d'Espagne et de Bagdad, était insuffisante pour les besoins de l'enseignement. En la upprimant, on a supprimé les professeurs égpytiens pour les remplacer par de jeunes Anglais sans expérience au moment de leur entrée en service.

Le corps enseignant national supprimé, il devenait nécessaire, pour les Anglais, de supprimer la source qui l'alimentait et qui l'attachait à la nation éducatrice. Je veux parler de la mission Egyptienne en France et du rôle moral qu'a accompli la France en Egypte.

Il y a un siècle, au début de la création des écoles supérieures, les professeurs français chargés de l'enseignement étaient assistés chacun d'un interprète, et les cours se faisaient, pour ainsi dire, en langue arabe. Plus tard, les brillants élèves qui sortaient de ces écoles étaient envoyés en France pour achever leurs études et s'adonner à une spécialité scientifique, littéraire ou militaire, et c'est ainsi que la mission égyptienne était créée Cette mission donnait le jour à des hommes remarquables dans toutes les branches des connaissances humaines : les uns prenaient la direction

des affaires pendant que les autres s'occupaient de l'éducation et de l'instruction nationales. Ainsi graduellement l'enseignement technique et scientifique en langue arabe fut créé et consolidé.

Ce sont ces savants égyptiens, pour la plupart disparus qui ont tiré de l'oubli la nomenclature scentifique des savants arabes d'Espagne et de Badgad et l'ont complétée en arabisant les termes dûs aux découvertes modernes. Grâce à eux, les savants turcs et persans ont trouvé une nomenclature toute faite qu'ils ont adoptée le jour où il fut décidé, en Turquie et en Perse, de faire l'enseignement intégralement dans la langue nationale.

J'ai déjà dit que les productions scientifiques de ces anciens maîtres étaient considérables. Indépendamment de celles-ci. tous les ouvrages remarquables publiés en langues étrangères étaient traduits, comme on le fait aujourd'hui en France, pour les livres allemands, anglais et autres.

Cette mission égyptienne fût vraiment la pépinière pour le recrutement des corps enseignants et des hommes qui dirigèrent autrefois, les destinées de l'Egypte. C'est ainsi qu'il se forma, parmi eux, un corps savant de militaires, d'ingénieurs, d'avocats, de médecins, d'administrateurs et de i^rofesseurs.

Tout cela, malheureusement est détruit aujourd'hui pour satisfaire les besoins de la politique anglaise. Depuis bientôt vingt-cinq ans. la mission égyptienne en France est virtuellement supprimées. Les hommes remarquables qui au début de l'occupation, dirigeaient encore leur pays ont disparu, sans trouver de remplaçants Egyptiens. Voilà comment on a préparé la voie pour l'envahissement total de l'administration du pays.

Ainsi les résultats des efforts d'un siècle d'activité et de labeur, efforts secondés par la France, sont détruits dans l'espace de vingt-cinq ans d'occupation anglaise.

Si on demandait à l'Angleterre : « Quelle est votre œuvre en Egypte ? » et qu'elle veuille être sincère, elle répondrait : <i J'ai continué l'oeuvre du condominium Anglo- Français en relevant les finances par l'amélioration des irrigations ; mais j'ai opprimé l'Egyptien, tué l'enseigne-

ment supérieur et entravé les aspirations nationales en les qualifiant de fanatiques et d'enfantines...

Cependant l'Angleterre pouvait, en vingt-cinq ans. faire beaucoup pour l'instruction des Egj'^ptiens, à moins qu'elle ne prétende qu'ils soient incapables de se perfectionner; prétention que l'humanité et l'histoire repoussent avec indignation.

Le plus grand sei-vice que le nouveau ministre de l'Instrcution Publique d'Egypte puisse rendre à son pays, serait de trouver le moyen de rétablir la langue nationale dans l'enseignement, et de reconstituer, pour l'avenir, ce corps de savants que l'occupation étrangère avait tout intérêt à détruire dans un but politique.

La tâche serait longue, mais fructueuse. Il faudrait pour cela rétablir l'ancien état de choses et reconstituer des missions égypiennes dans les différents pays d'Europe.

Dans toutes les écoles, il y a des jeunes gens intelligents qui se font remarquer, parmi leurs camarades, par leur grande capacité. Qu'on les envoie, sans trop tarder, en Europe pour se perfectionner et qu'on leur confie, à leur retour en Egypte, les affaires de leurs pays.

Qu'on cesse d'accuser la langue arabe de stérélité scientifique ; cette langue vaut bien les langues bulgare, serbe, turque, russ?, i;.ponaise et bien d'autres qui sont les instrnments de l'éducation, dans leurs pays respectifs.

Par tout ce qui précède, on voit combien il y a loin entre les promesses données en 1882, au moment, où pour étouffer un soulèvement militaire, les Anglais, qui prétendaient venir à notre secours, nous promettant la liberté, l'indépendance et l'Egypte aux Egyptiens, et l'état actuel des choses.

En terminant cet article puis-je tout de même exprimer le vœu de voir l'Egypte s'engager bientôt dans la voie féconde des réformes aboutissant à son indépendance comme le font encore tous les pays désireux de s'élever et de se suffire à eux-mêmes ? Ainsi se réaliseront les prévisions d'un ancien secrétaire d'Etat, qui. dans son ouvrage sur l'nstruction publique en Egypte, émettait, entre autres.

l'idée que si renseignement scientifique avait continué à se faire en arabe, l'Egypte serait devenue le centre intellectuel de tout l'Orient.

Comme on le voit, la tâche du nouveau Ministre de l'Instruction publique est très belle... si on le laissait faire, et le résultat auquel il pourrait parvenir, lui vaudrait» non seulement la reconnaissance de l'Egypte, mais de tous les pays de langue arabe.

D''OSMAN ChALEB.

5 mars 1907.

M. Brailsorfd, rédacteur au c< Dailj' News » écrivit dans son journal un article, ainsi conçu :

L'Education de l'Egypte

Il y a quelques jours un journal français qui paraît en Egypte (l)publiait un article qui contenait le tableau sui vant. Ce tableau donne en millions de francs le budget total d'un certain nombre de pays> leurs dépenses pour l'instruction publique et la proportion de ces dépenses à l'ensemble de la dépense nationale.

Pays Budget total Enseign. Proport.

Prusse

France

Grande-Bretagne

Autriche

Serbie

Espagne

Russie

Egypte

Sauf pour la dernière donnée, ce tableau est conforme à ce que l'on pouvait prévoir. Les peuples les plus civilisés

(1) Le journal français en question est VEtendard Egyptien dans son N» du 13 août 1907 : « Le Règne de l'ignorance » tel était le titre de l'article.

du continent sont en tête. Un jeune Etat .comme la Serbie, avide du progrès en dépit de ses malheurs, est à un rang relativement élevé. On peut y mesurer exactement l'esprit réactionnaire et obscurantiste du gouvernement russe.

Mais, à la fin de la liste, vient l'Egypte — l'Egypte qui est depuis près d'un quart de siècle sous la domination britannique, l'Egypte où tout notre rôle, toute notre fonction, si nous en jugeons d'après nos propres déclarations, est celui d'un maître d'école de la civilisation, d'un professeur de progrès.

La Russie est en somme logique avec elle-même. Toute la génération dont M. Pobe lonostseff a été l'âme dirigeante, a eu la terreur avouée de l'instruction ; l'idéal du gouvernement, spécialement en ce qui concerne les paysans, était l'ignorance déguisée du nom de fidélité et d'obéissance. Mais nous, nous, sommes v^enus en Egypte, les épaules chargées « du fardeau de l'homme blanc » c'est-à-dire du devoir d'amener à la lumière et de préparer une nation aux responsabilités du self-government.

En admettant que nous fussions sincères, lorsqu'au début de l'occupation, nous annoncions que notre séjour serait temporaire, que notre but était simplement de rétablir l'ordre dans un pays de grand avenir, ruiné par un dissipateur de génie et de dresser les Egyptiens à diriger leurs propres affaires, qu'avons-nous fait pour cela ?

Le problème principal était de dresser des hommes d'Etat, des fonctionnaires et des professeurs capables, aussi rapidement et aussi à fond que possible. Nous devions faire pour l'Egypte ce qu'un jeune pays, affranchi tout d'un coup, aurait fait pour lui-même.

Nous savons, par exemple, ce que la Bulgarie a fait dans un cas semblable, après qu'elle eût soudainement obtenu sa liberté. Elle avait une classe rurale illettrée et elle était en même temps beaucoup plus pauvre que l'Egypte. Mais elle n'épargna aucune peine pour constituer ses écoles normales et surtout créer une Université à Sofia. Elle manquait

de professeurs, elle en fit Tenir de Russie. Ils accoururent, nombreux et bons, et plus d'un exilé politique, comme le professeur Milioukoff a trouvé un heureux asile chez les « jeunes frères » de Bulgarie.

Mais les Bulgares n'entendaient pas rester toujours tributaires de l'étranger. Ils comprirent que l'éducation est la base de la nationalité. Ils envoyaient ceux de leurs étudiants qui promettaient à Zurich ou à Paris, et dans une durée totale de cinq à qunize ans, les maîtres russes furent tous remplacés par des hommes qu'ils avaient dressés euxmêmes. Il faut plusieurs générations pour faire une nation instruite, mais en quinze ans on peut faire sortir d'une troupe choisie de jeunes gens vifs et intelligents un corps enseignant de professeurs très capables.

Aujourd'hui, l'Université de Sofia est florissante, et dans toutes les Facultés, je crois, les professeurs sont à présent sans exception, des indigènes. Ils manquent peut-être de la grâce et de l'esprit d'universalité du corps enseignant des grandes Université d'Europe. Mais ils savent leur affaire, ils sont respectés de leurs étudiants, et, surtout ils entre» tiennent le respect de soi-même et la confiance de la nation.

En Egypte, il n'y a jusqu'à présent pas d'Université, sauf naturellement l'antique Ecole de thélogie .de El Azahar Avec 12 millions d'habitants, l'Egypte n'a pas encore ce centre de vie nationale qui a semblé à un Etat des Balkans de trois ou quatre millions, le premier et essentiel progrès à réaliser. Et cependant, ce n'est pas qu'on ne la réclame pas. Les nationalistes font une agitation perpétuelle en faveur d'une université ; ils ont réclamé l'établissement d'une taxe pour sa création ; ils ont même recueilli plus de 20.000 livres pour la doter. Actuellement, pour les études libérales, la littérature, l'histoire, la philosophie, il n'y a rien de fait en Egypte au dessus du niveau des écoles primaires ou secondaires. Il existe, il est vrai, des écoles professionnelles de droit et de médecine, qui existaient déjà au moment où l'occupation commença. Nous avons supprimé

les professeurs indigènes dans ces institutions — il est possible qu'en réalité ils fussent insuffisants — et le corps enseignant est actuellement entièrement européen et principalement anglais.

Personne, je le pense, n'a jamais soutenu que les Egyptiens sont naturellement bornés, et voilà qu'au bout d'un quart de siècle, nous n'avons pas encore dressé un corps de professeurs indigènes, et l'importation de professeurs anglais devient cbaque année plus considérable, non seulement pour les Ecoles supérieures, mais aussi pour les écoles secondaires. Or, lorsque nous sommes entrés en scène, il y avait un système de missions scolaires composées d'élèves de cboix qu'on envoyait poursuivre leurs études en Europe. Ces missions ont été supprimées, et il n'y a qu'un an qu'on les a rétablies partiellement.

Lorsque les Bulgares firent venir chez eux des professeurs russes pour l'Université de Sofia, ils n'eu exigèrent pas moins que ces étrangers distingués prissent la peine d'apprendre le bulgare et de faire leurs cours en bulgare. Ils savaient que tout bon snseignement doit être national. Ils savaient aussi qu'une culture nationale ne peut pas se développer sans une Université nationale.

Nous, au contraire, nous imposons à l'Egypte la langue anglaise. Non seulement dans les Hautes Ecoles spéciales, mais même dans les écoles secondaires, l'enseignement est donné en anglais.

Lord Cromer n'apprit jamais l'arabe et même M. Dunlopi l'ancien instituteur missionnaire, qui préside à l'enseignement de l'Egj^pte, l'ignore entièrement. Tant que ce système persistera, il n'y aura pas autre chose à faire que d'importer de plus en plus de professeurs anglais. Y en a-t-il un seul qui sache donner une leçon avec un accent suffisamment pur et un style suffisamment conforme au génie de la langue ? Si nous en croyons M. Dunlop, toutefois, ce n'est pas cette question de convenance qui dicte le choix de la langue scolaire. Il argile que les sciences ne peuvent pas être enseignées en arabe. Nous avons reçu notre numération des Arabes : l'algèbre est une invention des Arabes — son nom est d'ailleurs arabe — et l'on veut nous faire croire que

l'arabe est une langue trop pauvre pour qu'un jeune homme puisse apprendre les mathématiques d^ns cette langue.

Personnellement je ne sais pas plus l'arabe que M. Dunlop; mais je sais un peu l'histoire et je crois me souvenir qu'au moyen âge ce fut par une traduction arabe que l'Europe retrouva Aristote. Je sais aussi un peu le turc. Or, par un fait étrange, c'est à l'arabe que le turc a emprunté tous les termes d'abstraction et de science, de même que nous avons emprunté les nôtres au latin, de telle sorte qu'à l'Université de Constantinople. de très remarquables cours de médecine et de droit peuvent être faits en turc.

On nous dit ensuite qu'il n'y a pas de bons livres scolaires en rabe. Soit ; mais il y a 30 ans. les Bulgares n'avaient pas non plus d'ouvrages d'enseignement en bulgare, et il n'y en avait pas davantage en grec, au moment de la guerre de l'indépendance. Et aujourd'hui, les étudiants d'Athènes et de Sofia peuvent faire leurs études dans leur langue natale. Personne n'a l'idée de déconseiller l'étude de l'anglais ou du français. Une connaissance approfondie d'une ou moins des langues véhicules de la civilisation en Europe, est essentielle pour tout homme instruit.

Mais les Egyptiens peuvent faire comme font les Grecs et les Bulgares — penser dans leur propre langue, et compléter leurs lectures par l'étude de la littérature scientifique d'An gleterre ou de France.

La langue maternelle est la base de toute civilisation, a dit Bebel l'autre jour, et toute la presse impérialiste a déclaré à ce mot qu'il était devenu, sinon impérialiste, du moins patriote.

Notre devoir est d'être patriotes pour l'Egypte. Au lieu de cela, nous avons dédaigné sa langue nationale, négligé son éducation et essayé d'acclimater — avec une étrange parcimonie d'ailleurs — une culture exotique de dénationalisation. Le résultat a été un désastre pour l'enseignement, un coup porté à la fierté et à la dignité d'un peuple, et enfin mouvement de mécontentement dont les auteurs se servent de ces faits et de ces données, pour déclarer avec amertume

que c'est avec intention que nous maintenons l'Egypte ignorante, afin de la maintenir esclave,

H. N. Brailsford.

9 Sept. 1907.

M. Lambert, mort depuis, agrégé en droit et Professeur à la Faculté de droit de Lyon, écrivit un article dans le « Temps », au mois d'Octobre 1907, à propos de son renvoi de la Direction de l'Ecole Khédiviale de droit du Caire et de son remplacement par un Anglais, en ces termes :

La Lettre de M. Lambert

Monsieur le Directeur,

J'ai jusqu'ici évité de fournir aucun aliment aux polémiques provoquées par ma démission, parce que je n'étais pas encore pleinement libéré des liens du fonctionnariat égyptien. Je viens de recouvrer ma liberté de parole et je suis heureux d'en profiter pour faire connaître les raisons qui m'ont contraint à quitter la direction de l'école khédiviale de droit.

J'ai renoncé à cette direction non sans un réel déchirement de cœur, parce que la place n'était pas tenable pour un homme de science ; parce que je n'aurais pu me maintenir dans ce poste grassement rémunéré qu'à la condition d'être l'instrument aveugle d'une politique aussi incorrecte que compromettante pour la cordialité des relations entre indigènes et européens.

Le fonctionnaire anglais qui a la direction effective du ministère de l'instruction publique, M. Douglas Dunlop, avait déjà, pendant l'année qui a précédé mon arrivée au Caire» battu en brèche, avec une rare persévérance, l'autorité du directeur et profité du moment où cette autorité était réduite à néant, pour exaspérer les étudiants par des mesures aussi brutales qu'inutiles provoquant ainsi une grève qui

lui avait fourni l'occasion de satisfaire, ses rancunes contr» mon prédécesseur. Je n'ai pas été mieux traité. Le conseiller anglais m'a suscité des embarras inextricables par des maladresses, voulues ou inconscientes, dont je ne pouvais conjurer les suites, étant étroitement ligotté par des règlements qui m'enlevaient jusqu'à la direction technique de mon établissement pour la confier aux bureaux du ministère.

M. Dunlop a aveuglément combattu le développement de la culture française dans une école dont, pourtant, l'enseignement est et restera, tant que la législation du paj's n'aura pas été complètement révolutionnée, un enseignement de droit français, puisque les codes égyptiens ne sont que des réductions des nôtres et que, en dehors de rares monographies» ils n'ont encore inspiré aucune littérature originale. Il a organisé dans cet établissement une véritable parodie d'enseignement supérieur, en s'abstenant d'entretenir le personnel fixe de la section française sous prétexte qu'elle est destinée à disparaître à brève échéance et en expulsant de la section la plus peuplée, de celle où le droit français est enseignée en langue anglaise, les excellents collaborateurs de la première heure, les magistrats qu'un long séjour dans le pays avait initiés au mécanisme de notre droit, pour lés remplacer par des jeunes gens engagés à la sortie d'une université anglaise, qui débarquent en Egypte aussi ignorants des principes de la jurisprudence en vigueur dans le pays que les étudiants qu'ils sont chargés d'instruire et dont quelques-uns ne sont pas encore devenus à l'heure actuelle assez maîtres de notre langue pour traduire sans contre-sens ceux de nos manuels qui leur fournissent leurs notes de cours.

.T'ai vu se briser un à un devant la résistance dédaigneuse du conseiller tous mes efforts pour améliorer la culture professionnelle de ce personnel, soit en le spécialisant, soit en cessant de le surcharger d'un nombre de cours tel que la préparation en fut matériellement impossible, soit en développant l'émulation par l'attrait de l'avancement au choix, soit en écartan les causes qui poussaient mes maîtres anglais à se hâter de quitter l'école dès qu'ils y avaient appris assez de droit français pour pouvoir forcer les portes de la magistrature égyptienne.

Alors qu'une pratique prudente et bienveillante de la discipline eût été nécessaire pour éviter d'exaspérer le légitime mécontentement causé par cette décadence de l'enseignement à une population scolaire que le mouvement de réveil intellectuel qui secoue en ce moment son pays a galvanisée et rendue avide de culture, M. Dunlop a soumis des étudiants arrivés à l'âge d'homme, souvent mariés, parfois père de famille, aux mêmes règles de discipline que' les enfants des écoles primaires et adopté à leur égard une politique de coups d'épingles et de mesquines persécutions. Le résultat de cette méthode a été de pousser dans les bras de l'opposition anti-anglaise une élite intellectuelle que son éducation professionnelle préparait à devenir un facteur de paix et d'européanisation ; de faire naître dans l'esprit de cette jeunesse la haine de l'administration anglaise, et de transformer l'école de droit en un véritable séminaire du nationalisme égyptien, de sorte que, sur une clientèle actuelle de 400 élèves, on aurait grand peine à y trouver une douzaine d'étudiants qui ne soient pas entièrement dévoués aux doctrines de Mustafa pacha Kamel. C'est en vain que j'ai essayé d'ouvrir les yeux au conseiller anglais sur les oangers de son système de gouvernement scolaire. Je n'ai pu obtenir de lui que des concessions momentanées, mais jamais l'abandon sincère et définitif de son régime de vexations et d'humiliations systématiques. Je ne pouvais me dissimuler dans ces conditions que, tôt ou tard, l'action irritante de M. Dunlop provoquerait l'éclosion, dans mon école de nouveaux orages, plus redoutables que celui qni avait éclaté en 1906, et dont je risquais d'être rendu responsable par l'opinion publique égyptienne,

M. Dunlop enfin a soumis ma dignité à une épreuve fort pénible en me réservant malgré moi un rôle dans les mystifications qu'il organise contre un ministère indigène, S. E. Saad pacha Zaghloul qui, ayant été désigné au choix de l'agence de l'Angleterre par la pression de l'opinion publique, n'a pas voulu se résigner à jouer le rôle d'un simple mannequin. Pour réduire ce trouble fête à l'impuissance, le conseiller anglais a forcé les principaux fonctionnaires du ministère de l'instruction publique à s'embrigader dans une

sorte de ligue destinée à paralyser l'action de leur chef officiel. Je n'ai pas plus été autorisé que mes collègues à conserver la neutralité. Après m'avoir dicté le canevas de mes rapports officiels, M. Dunlop m'obligeait à les soumettre à ses corrections avant de les adresser au ministre ; parfois même je devais remanier après coup, d'après les indications du conseiller des documents déjà sortis de mon secrétariat et enregistrés au ministère. Ces complaisances, déjà fort pénibles, étaient jugées insuffisantes. Pour rester plus longtemps le colaborateur de M. Dunlop, j'aurai dû consentir des sacrifices de consciences plus humiliants encore et m'exposer à me laisser prendre à chaque instant en flagrant délit de trahison par S. E. Saad pacha Zaghloul.

Mes rapports avec M. Dunlop qui, pour les diverses raisons que je viens d'énumérer, avaient toujours manqué de cordialité, se tendirent subitement à la suite d'une difficulté survenue entre nous à l'occasion d'une question de recrutement du personnel. Pour remplacer trois professeurs qui s'en allaient et faire face à un accroissement du nombre des cours techniques résultant de la mise en vigueur d'un nouveau plan d'études, j'avais dû réclamer l'engagement pour l'année 1907-1908 d'au moins deux collaborateurs nouveaux. Après s'être engagé formellement à me les accorder, M. Dunlop revint sur sa parole, parce que les circonstances politiques ne permettaient plus d'importer de nouvea>ix professeurs européens, et qu'il ne voulait à aucun prix permettre l'intrusion d'indigènes dans le personnel enseignant de l'école. Je refusai de m'incliner devant cette fin de non recevoir tardive, et je réussis, grâce à l'appui d'un haut fonctionnaire anglais à lui imposer la nomination de deux maîtres d'origine égptienne. Quoique j'eusse été obligé de lui consentir, pour arriver à ce résultat, d'importantes concessions et, notamment, de m'engager à émettre un avis défavorable sur toutes les candidatures à des postes de professeurs de droit que pourrait provoquer l'appel que le Ministre de l'Instruction Publique venait de faire par la voie du Journal Officiel, à la collaboration des indigènes, M. Dunlop ne me pardonna pas cet acte d'indépendance. Il me soumit à mon tour au régime de brimades qu'avait déjà

connu mon prédécesseur. Ayant épuisé mes derniers moyens de défense, bien convaincu que je ne pouvais plus rien pour protéger mon personnel et mes étudiants contre les vexations du conseiller, je me résignai à l'éventualité du départ. Une plaisanterie d'un goût particulièrement douteux, et que la publicité qui lui avait été donnée par M. Dunlop ne me permettait pas de supporter sans me déconsidérer aux yeux de mes collaborateurs et de mes élèves, vint brusquer ma décision. J'offris ma démission. Elle fut acceptée avec enthousiasme et dès le lendemain, j'étais remplacé par un professeur anglais, dont les titres à ma succession ont été fort exactement résumés dans une phrase attribuée à tort ou à raison à Sir Eldon Gorts : « M. Hill est un ignorant, tant mieux, il sera plus docile. »

Un certain nombre de mes compatriotes du Caire m'ont reproché de sacrifier à mes scrupules de conscience les inté^ rets supérieurs de la France, en abandonnant, pour éviter de remplir une besogne qui jne paraissait répugnante, l'un des hauts postes de l'enseignement égyptien, jusqvfici monopolisé par les Français. Je ne puis partager leur conception particulière de l'intérêt français. Autant il a été utile à l'influence de notre pays, en Orient, que des hommes, comme Vidal pacha et Testoud, aient le gouvernement de l'école khédiviale de droit en un temps où les directeurs avaient les mains libres et pouvaient travailler efficacement à la propagation de notre science juridique, autant il serait compromettant pour le maintien du prestige de notre pays en Egypte que des universitaires français consentissent à abriter sous les plis de leur toge l'œuvre d'étouffement intellectuel poursuivie par M. Dunlop.

Nous ne devons pas d'ailleurs nous dissimuler que nous n'avons aucune chance de conserver une représentation, même effacée, dans les cadres de l'enseignement officiel égj'ptien. Il y a quelques années encore, nous eussions pu nous défendre utilement. Aujourd'hui il est trop tard. Notre défaite est consommée et le dernier couronnement vient d'être apporté à l'œuvre anti-française de M. Dunlop par un récent décret khédivial qui supprime définitivement la première année d'enseignement principal du français dans la

dernière des écoles secondaires du Caire où il subsistait encore, l'école Tewfikieh. Dans quatre ans, par conséquent. la disparition du français comme langue d'enseignement dans les établissements du gouvernement sera consommée et la liquidation de la section française de l'école khédivlale de droit devra commencer.

Nous ne pouvons, dès lors, maintenir notre influence intellectuelle qu'en exploitant les erreurs de la politique scolaire anglaise pour développer nos institutions d'enseignement libre. Nous possédons au Caire une école française de droit. Pour détourner vers elle l'immense majorité de la clientèle actuelle de l'école khédiviale, il suffirait d'harmoniser nos programmes et nos méthodes aux besoins particuliers du pays, d'utiliser les compétences indigènes, et notamment celle des savants spécialisés dans le droit musulman ;d'y envoyer des commissions d'examen analogues à celles qui fonctionnent près de notre école de médecine de Beyrouth, et d'y organiser des cours préparatoires de langue française. Il est fort improbable que nous retrouvions jamais une occasion aussi proprice de reconstituer, en fait, le monopole de l'enseignement du droit qui nous a été arraché en 1899.

Edouard LAMBERT.

Professeur à la faculté de droit de l'Université de Lyon.

Ancien Directeur de l'Ecole Khédiviale de Droit du Caire.

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