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LES MANŒUVRES ANGLAISES

Malgré les engagements solennels pris par l'Angleterre, et qu'elle déclarait prendre devant le monde entier, le parti national égyptien ne cessait de signaler au peuple la fausseté de ses engagements.

Dans tous ses rapports et dans le dernier mémoire qu'il présentait à la Conférence de Gènes, il dénonçait cette manœuvre dangereuse en ces termes :

" L'Angleterre dissimulait ainsi le plus perfide de ses desseins : l'annexion de l'Egypte à l'Empire Britannique.

Pour arriver à ce but elle se traça un programme comportant deux méthodes convergentes :

L'une amenait l'Angleterre à se créer une situation de fait en Egypte et à s'assurer la mainmise sur notre pays. Par l'autre, la Grande-Bretagne s'appliquait à rendre légale cette situation de fait. Bref, l'Angleterre tendait à transformer son occupation militaire provisoire en occupation permanente, conforme au droit international.

L'Angleterre n'ignorait pas l'imprudence qu'elle commettait en se contentant d'une situation désavouée par le droit international. Forte de ses expériences politiques, elle n'entendait pas prolonger cet état de choses et se mettre dans le cas du possesseur sans titres qui doit se dessaisir, tôt ou tard, de l'immeuble qu'il occupe indûment.

Elle travailla, elle travaille encore à rendre légale sa situation. Vains efforts !

Par l'intermédiaire de Lord Dufferin, en 1883, la Grande- Bretagne essaya de racheter le tribut que paie l'Egypte à la Sublime Porte. Elle entendait remplacer la Turquie dans ce lien caractéristique de vassalité. Elle échoua.

Elle s'efforça alors d'inciter la Porte à proclamer l'indépendance complète de l'Egypte, afin que l'on ne pût à l'avenir lui opposer les traités par lesquels, d'accord avec les autres Puissances, elle s'engageait à respecter l'intégrité de l'Empire ottoman. Elle espérait détruire ainsi les obstacles légaux qui la séparaient de l'Egypte.

La Porte comprit son dessein ; elle refusa d'acquiescer à cette demande.

De 1885 à 1888, durant les fameux pourparlers du Drumond Wolf, l'Angleterre vise à acquérir une qualité légale en Egypte. Persévérante, mais stérile tentative I La Grande- Bretagne fixe bien le jour de son évacuation, par contre, elle se réserve le droit, sous prétexte de rétablir l'ordre, de réoccuper la vallée du Nil en cas de nouveaux troubles !

La France et la Russie réprouvent cette dernière clause et conseillent à la Porte de ne point l'accepter.

Autre tentative, lors de la délimitation des zones d'influence sur les contrées situées à l'équateur. En 1890, 91, 94, l'Angleterre signe avec l'Allemagne, l'Italie et le Gouvernement Congolais, des accords rectificatifs des frontières soudanaises. Elle prétend que leur acceptation constitue de la

part de ces Puissances, une reconnaissance tacite de sa situation en Egypte.

En 1904, la Grande-Bretagne amorce l'Entente cordiale avec la France ; rien n'est changé dans la situation de l'Egypte. Tous les hommes instruits en droit international estiment que l'Entente cordiale n'a point octroyé à l'Angleterre la légalité de la situation qu'elle ambitionnait en Egypte. L'Angleterre n'en poursuivit pas moins la réalisation de son programme politique en Egypte. Elle n'avait pas réussi à obtenir un titre légal qui lui eût permis d'y rester ou de diriger les affaires de notre pays. Ni l'accord illégal du Soudan, ni les prétendues reconnaissances tacites des Puissances, ni l'Entente franco-anglaise de 1904, rien de tout cela ne parvenait à modifier les principes du droit international à l'égard de l'occupation anglaise. Bien au contraire ! Les juristes, ainsi que les Puissances, dans leurs relations avec la Sublime Porte d'une part et l'Angleterre, d'autre part, s'abstenaient de reconnaître à celle-ci une situation légale dans la vallée du Nil. L'occupation restait donc en contradiction flagrante avec les conventions et traités spéciaux conclus par la Grande-Bretagne.

La condition de l'Egypte demeura, quant au caractère de l'occupation britannique, sans changement jusqu'à la déclaration de guerre.

Procédant par insinuation, les occupants anglais pénétrèrent dans toutes les administrations de l'Egypte !

Le contrôle à deux :

Ils ont annulé le contrôle à deux qui était représenté par un délégué français et un délégué anglais. Le délégué anglais s'est dérobé et le français n'a pu, seul, continuer à remplir son devoir et assurer le fonctionnement du contrôle international !

Le Parlement égyptien :

Les Anglais ont annulé le Parlement égyptien en le remplaçant par iin conseil législatif, lequel dura 31 ans (jusqu'à 1913), sans exercer aucun pouvoir réel. Il fut enfin remplacé par une assemblée législative, sans aucun pouvoir. Les portes de cette assemblée ont été fermées il y a huit années. Seule, sa part au budget fut régulièrement assurée !

L'armée égyptienne : .

Les Anglais ont exilé toute l'ancienne armée égyptienne dans les déserts du Soudan, sous prétexte d'expéditions pour y rétablir la sécurité ! Chose criminelle, cette armée fut privée de tout ce qui lui était nécessaire : provisions, munitions, etc.. Le but de l'Angleterre était de briser l'âme libérale de l'Egypte en anéantissant l'armée de la liberté !

Lorsque ce crime voulu devint une réalité, les Anglais formèrent une petite armée égyptienne pour la disperser entre les trois garnisons du Caire, de Suakin, de Wadi Halfa.

Le haut commandement de cette armée fut, dès le premier jour, donné aux officiers anglais.

Appel aux savants :

Alors que le Gouvernement égyptien avait la coutume de faire appel aux savants et aux artistes de toutes les nationalités, l'Angleterre s'est empressé d'éliminer tous les étrangers et de les remplacer par des Anglais !

Emprunts égyptiens :

Avant l'occupation, les emprunts égyptiens étaient dévolus à l'ensemble du marché européen. Depuis l'entrée des Anglais, les emprunts de 1885, 1888, 1890, 1892, etc. ont été conclus de la façon la plus désavantageuse pour l'Egypte.

Vente des propriétés :

Alors que partout la vente des biens, meubles, immeubles, terres, arsenaux, matériel du gouvernement égyptien se faisait aux enchères publiques, les Anglais monopolisèrent tous ceux des nombreux biens, qu'ils achetèrent à vil prix !

Les biens provenant de la Daïra Sanieh ont été vendus à une Compagnie anglaise.

Les onze bateaux khédiviaux, qui formaient la messagerie égyptienne et qui valaient au moins 15 millions furent vendus 4 millions à une compagnie anglaise.

Le Gouvernement égyptien, administré par les occupants anglais, s'est engagé par surcroit à subventionner la Compagnie de 150.000 francs par an, pendant 15 ans. Deux ans après la vente, cette Compagnie demanda une seconde subvention qui lui fut accordée ; bien plus, le gouvernement égyptien a racheté de la Compagnie une partie de ce qu'il lui avait vendu, le carénage pour deux millions et demi! Et encore, le dit gouvernement a entrepris et payé lui-même les réparations nécessaires.

Il est imposé aux pèlerins égyptiens qui vont chaque année à la Mecque par la Mer Rouge, de

prendre les bateaux de cette Compagnie. Enfin, ce Gouvernement a consenti un prêt à la dite Compagnie.

La vente de Bessen Délia fut consentie à une Compagnie anglaise, alors qu'une Compagnie française offrait de payer un prix plus élevé !

Concessions :

Et toujours toutes les concessions et toutes les grandes entreprises à l'intérieur de l'Egypte ont été données à des Sociétés anglaises : chemins de fer agricoles, mines de charbon, mines d'or, de pétrole ou de pierres précieuses, des Iles, grandes constructions, réservoirs comme ceux de Zefta, d'Assiout, d'Esna, d'Assouan, etc.-, des ponts comme ceux de Nagh Hamadi, de Miniel, de Guizeh, de Boulac, etc..

Achats :

Tous les matériaux utilisés dans les administrations publiques de l'Egypte, et jusqu'aux fournitures scolaires et aux modèles imprimés, viennent de l'Angleterre par le Bureau des Achats égyptiens, dont le siège est à Londres et dont les employés sont naturellement Anglais. La plupart de ces achats passent en douane sans payer les taxes requises, ou en en payant une minime partie.

Conseillers :

Les Conseillers anglais dont l'Angleterre dota les ministères ont été les vrais ministres, administrant impérieusement.

L'arrogance de ces conseillers n'a d'égale que leur

ignorance. Ils ont bouleversé toutes les lois, tous les régimes. Chaque jour a vu paraître une nouvelle loi, un nouveau régime.

A l'intérieur :

Dominés par l'autorité générale du conseiller de l'Intérieur et de ses inspecteurs anglais, l'autorité des préfets de province a été impuissante. Les vices sociaux et des crimes presque inconnus jusque-là se sont répandus partout.

A la justice :

Au Ministère de la Justice, le Conseiller anglais applique la loi sans connaître l'esprit de cette loi, qui doit être inspirée par les mœurs et les besoins du pays. Plusieurs fois le conseil législatif a repoussé des lois qui ont été, le lendemain, promulguées par un décret khédivial !

La justice en Egypte, depuis l'occupation anglaise, n'est qu'une administration ayant pour inspiratrice l'injustice.

L'Angleterre a supprimé l'inamovibilité des magistrats.

Une Commission de contrôle judiciaire a été nommée pour contrôler les juges des tribuanx sommaires et de première instance.

On a fait des lois exceptionnelles empruntées au moyen âge.

Signalons la loi de la rélégation, la loi faite pour que soient jugés les journalistes, les écrivains et les imprimeurs directement par la Cour d'assises, sans jury ; la loi de l'entente criminelle entre deux per-

sonnes ; la loi sur la presse ; la loi du tribunal d'exception faite pour protéger le soldat anglais Contre les Egyptiens.

N'oublions pas un Tribunal où la majorité des juges est anglaise, juges qui, selon l'esprit de sa loi, ont le pouvoir de condamner les accusés à toute pénalité, sans discussion, sans appel, sans grâce.

Lord Cromer en personne, et en sa qualité de Consul général d'Angleterre en Egypte, ordonna en 1904 de briser les scellés judiciaires sans prendre l'autorisation du juge compétent.

Les rentes du ministère de la justice sont presque deux fois supérieures à ses dépenses, quoi qu'on ait plus d'une fois constaté que le nombre des juges est insuffisant pour juger de trop nombreux procès ! Mais les Anglais sont de parti pris, sourds à toute protestation.

Plusieurs fois on a réclamé des réformes nécessaires dans l'application de la justice, l'administration anglaise refusa de rien entendre.

Dans un pays comme l'Egypte, le plus ancien, le plus savant dans la science de la jurisprudence humaine et où se trouvent les sources réelles de la jurisprudence musulmane, cette science mérite- t-elle d'être méprisée à ce point ? Les Eg;yptiens qui ont fait leurs études en nos facultés de droit, dès le règne de Mohamed Aly, possèdent la haute science juridique moderne doublée de celle de leur tradition.

Peut-on oublier les noms de Chimy, de Kadry, de Masry, de Fakhry, de Fouad et de tant d'autres?

En Egypte les tribunaux internationaux, sept années avant l'occupation anglaise, les magistrats

égyptiens se sont montrés dignes de la mission qu'ils avaient à remplir.

Plusieurs magistrats européens leur ont décerne des éloges. Ce pays jusqu'ici subissait une justice rendue par les Anglais les plus ignorants. L'injustice criante de l'Angleterre a été celle de renvoyer le Directeur de l'Ecole de Droit gouvernemerital en 1907, parce qu'il était Français. Or, ce Directeur était agrégé en droit et fut remplacé par un Anglais qui avait deux fois échoué aux examens de la licence en droit!

Les capitulations :

Les Anglais ont plusieurs fois manifesté leur hostilité contre les garanties données aux Européens en Egj^pte. Ils sentent bien que ces garanties sont des obstacles à leur prise de possession définitive. Gela explique pourquoi ils réclament l'unité de juridiction, non pas dans le but de donner à l'Egypte une loi unique, mais pour arriver à la suppression des tribunaux mixtes, institution internationale qu'ils considèrent, non sans raison, comme une barrière insupportable à leurs caprices tyranniques.

Certes, les Egyptiens sont aussi capables de rendre la justice dans leur pays que nous la rendons en France. Leurs lois sont presque les nôtres et leurs juges sont consciencieux. Plusieurs Européens ont intenté des procès à des Egyptiens devant leurs Tribunaux et ont reconnu la justice absolue de leurs jugements. Mais tant que les Anglais occuperont l'Egj'pte, les Egyptiens eux-mêmes comprendront

qu'il est de leur propre intérêt aussi bien que celui de tous, de maintenir les tribunaux mixtes.

C'est la seule garantie de tous, étrangers et égyptiens, vis-à-vis de l'occupation anglaise.

Sans cette garantie il n'y a plus de limites à la tyrannie anglaise en Egypte.

Les capitulations ont été données à quelques Puissances européennes par la Turquie ou par rEg\'pte.

Le jour où l'Egj'pte sera vraiment indépendante et garantie elle-même par les Puissances, nous n'hésiterons pas un instant à rendre les capitulations aux Egyptiens.

Les diplomates français qui approuveraient l'acte de remettre les capitulations en Eg^'pte aux mains de l'Angleterre, ou qui accepteraient une juridiction unique en Egj^pte, tant que l'Angleterre l'occupera, seraient tout à la fois, traîtres à la cause de la France et à celle de l'Egypte amie.

Il nous reste une dernière forfaiture à commettre à laquelle l'Angleterre veut nous acculer : celle de supprimer les capitulations et les tribunaux mixtes, afin que nous devenions plus odieux encore aux Egyptiens et aux colons habitant l'Egypte, que les Anglais eux-mêmes.

Certes, une codification séculaire d'intérêts peut nécessiter des révisions nécessaires; mais entre révision et suppression il y a des degrés infinis.

Ne commettons pas ce crime et n'oublions pas que la majorité des juges et des avocats égyptiens sont des docteurs en droit de nos Facultés !

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