LES PARTIS EN EGYPTE
Cette lettre provoqua une grande émotion dans tous les milieux politiques et poussa Sir E. Gorst à créer en Egypte des partis politiques en opposition avec Moustafa Kamel et ses partisans.
Tout d'abord Sir E. Gorst poussa les actionnaires du Journal Al-Garida à se déclarer membres du parti du peuple. Ce journal avait été fondé à la suite de l'affaire de Tabah pour soutenir la politique de Lord
Cromer. La Société de ce journal avait été formée sous l'inspiration de Moustafa Pacha Fahmy, premier Ministre. Parmi les membres les plus influents de la dite Société, il y avait Fathy Bey Zaghloul, président d'un tribunal de première instance et d'autres grands fonctionnaires.
Le 21 septembre 1907, une semaine après la publication de la protestation de Moustafa Kamel Pacha contre la continuation de l'occupation anglaise, cette Société se réunit pour faire une déclaration au nom du parti Al Omma (Le Peuple).
Moustafa Kamel et ses innombrables partisans, qui parlaient au nom de la Nation égj'ptienne tout entière, ne voulurent pas agir comme parti indépendant, et se trouvèrent, devant les nouvelles manœuvres des occupants, obligés de proclamer leur parti : (f Parti National Egyptien »
Dès sa rentrée en Egj^te Moustafa réunit les fondateurs de ce grand parti, qui se mirent d'accord pour ce fait.
Le 22 octobre 1907, Moustafa prononça à Alexandrie un discours admirable, dans lequel il posa tous les principes de son parti en définissant sa politique à tous les points de vue. Parmi les principaux passages de ce discours, il faut citer celui-ci :
Si nous avions pour but de perpétuer la division, le désaccord et la lutte, nous aurions demandé que les condamnés de Denchawaï restent en prison pendant de longues années. Car chaque année qui passe sans leur libération réveille les douleurs de la nation et ramène Denchawaï sur toutes les bouches. C'est ainsi que la politique d'entêtement donne des résultats contraires au bjit poursuivi...
A la suite de ce discours, partout publié en français et en anglais, Sir Campbell Bannerman trouva indispensable de changer d'attitude à l'égard de l'Egypte. Il essaya d'apaiser les haines que les condamnations de Denchawaï avaient soulevées. Il fit savoir au représentant de l'Angleterre en Egypte que le Gouvernement de Sa Majesté ne s'opposerait pas à la libération des prisonniers de Denchawaï, si le Khédive leur faisait grâce.
Le correspondant de Moustafa Kamel à Londres, en lui communiquant ce résultat, lui assurait que la grâce serait accordée le 8 janvier 1908, date de l'anniversaire de l'avènement du Khédive au trône.
Le 15 décembre 1907, le Parti de la Réforme (Al Islah) se réunit sous la présidence de Cheikh Aly Youssof, qui était partisan et obéissant serviteur du Khédive.
L'Assemblée générale du Parti National Egyptien se réunit le 27 décembre 1907, sous le titre de « Congrès national ». Plus de mille députés y assistèrent- Chaque député représentait 200 égyptiens majeurs.
Moustafa y prononça son dernier discours dans lequel il disait:
« Si la plus puissante des nations a toujours besoin d'une puissance morale par laquelle elle justifie ses actions et réalise ses vœux, nous, les opprimés, nous devons agir énergiquement pour acquérir cette puissance. Par là nous servirons notre pays en faisant comprendre au monde entier le droit de nos revendications nationales. Par la puissance de notre énergie, nous pouvons effacer tout malentendu et nous sauvegarder de tout acte de répres-
sion que les hommes d'état britanniques se croiraient le droit de nous imposer par suite des accusations fausses.
Par la puissance morale nous mettrons toujours l'accord parfait entre les Egyptiens et les Colons d'Egypte. Ceux-ci ne se servent pas seulement de l'Egypte, mais ils la servent en aidant au développement de notre vie nationale. Ces étrangers aiment leur patrie et ont la plus haute sympathie pour notre amour de l'Egypte quelles que soient les intrigues qu'on puisse faire !
Egyptiens, unissez-vous aux étrangers qui sont sympathiques à votre cause et travaillez avec sagesse, avec patience, avec énergie. Gagnez ainsi le temps qui réalisera nos buts sacrés. Du fond de mon âme je vous prie de crier avec moi: « Vive l'Indépendance, vive l'Egypte! ».
Après ce discours, l'Assemblée générale du Parti National Egyptien, approuva les dix principes dont voici les termes :
1". — (1) L'autonomie de l'Egypte ou son indépendance intérieure telle qu'elle a été établie par le traité de Londres de 1840 et garantie par les Firmans impériaux (cette autonomie garantit le trône d'Egypte aux descendants de Mohamed Aly et l'indépendance intérieure du pays. Elle comprend tous les pays donnés à l'Egypte par les Firmans
(1) Le Parti National Egyptien ne pouvait agir autrement à cette date pour ne pas irriter la Turquie! Tout accord entre l'Angleterre et la Turquie eut fait grand mal à l'Egypte. L'Angleterre elle-même avait cherché à plusieurs reprises à convaincre la Turquie de déclarer l'indépendance complète de l'Egypte, afin d'être le lendemain sa protectrice 1
impériaux). Cette autonomie est celle que l'Angleterre a promis officiellement de respecter,
2° L'établissement d'un gouvernement constitutionnnel de sorte que l'autorité gouvernante soit responsable devant un parlement possédant toute l'autorité voulue comme les Parlements d'Europe.
3° Le respect des traités, des conventions financières qui lient le gouvernement égyptien pour le paiement des dettes et l'acceptation d'un contrôle financier comme les condominium anglo-français, tant que l'Egypte reste la débitrice de l'Europe et tant que l'Europe réclame ce contrôle.
4° La critique franche de toutes les mauvaises actions, la reconnaissance et l'encouragement des bonnes. Et la démonstration au Gouvernement des intérêts de la nation, de ses désirs et les réformes dont elle a besoin.
5° La propagation de l'instruction dans tout le pays, sur une base fermement nationale, de sorte que les pauvres puissent y avoir la plus large part, la guerre aux erreurs, aux stupidités, la propagation des sains principes religieux qui appellent au progrès et l'invitation aux riches et aux puissants d'aider à l'instruction en fondant les universités, en envoyant des missions en Europe et en créant des écoles de nuit pour les ouvriers.
6° Le développement de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et de toutes les branches de la vie sociale, de nature à faire conquérir par la nation l'indépendance scientifique et économique.
7» Eclairer les esprits des Egyptiens sur la situation actuelle par tous les moyens et la pénétration de l'esprit national partout. L'invitation à l'entente et à l'union entre les deux éléments de la nation, les Musulmans et les Coptes, l'indication des devoirs qui incombent à tous envers le pays et l'accomplissement de ces devoirs en assurant la sécurité et la tranquillité dans toutes les parties de l'Egypte.
S" L'encouragement et l'aide de tous projets utiles el l'amélioration des conditions sanitaires pour que le nombre
de la population augmente et par là les forces mêmes de la nation.
9" Le développement des liens d'entente et d'amitié entre les Egyptiens et les Colons étrangers, l'effacement de tous malentendus et le jugement des criminels étrangers par les tribunaux mixtes.
10° Le renforcement des liens d'amitié et d'attachement complet entre l'Egypte et l'Empire ottoman, le développement des relations d'amitié et de confiance entre l'Egypte et les Puissances d'Europe, la réfutation de toute accusation lancée contre l'Egypte et l'acquisition pour sa cause de partisans dans le monde entier pour qu'ils deviennent une force morale supérieure, l'aidant à faire reconnaître par autrui ses droits légitimes et à vaincre les tentatives faites contre elle pour cacher la vérité.
Moustafa Kamel m'écrivit le 7 janvier 1908 une lettre dont voici quelques passages:
Depuis le 17 novembre, je suis très malade et j'ai fait un effort surhumain pour prononcer mon discours à l'Assemblée générale du parti national. Mon succès politique ainsi que celui de la cause sacrée que je défends dépasse tout ce que vous avez espéré . Ma santé est sérieusement ébranlée, les médecins ne sont plus inquiets maintenant, car ce qui a causé ma rechute après mon discours, c'est la mort suhite d'un très grand ami et l'un de mes grands partisans, Latif Pacha Selim, Président d'Honneur des Tribunaux internationaux d'Egypte. Si je suis mieux dans quinze jours j'irai passer un mois à Assouan.
C'est la dernière lettre que je reçus de Moustafa. II mourût le 10 février 1908.
Son frère Aly Kamel m'écrivit le 27 février une lettre qui ajoutait à mon chagrin.
A la suite de la mort de Moustafa je choisis parmi les lettres qu'il m'adressait (quelques-unes auxquelles j'ajoutai une préface). Ce volume ayant
pour titre « Lettres françaises égyptiennes » fut imprimé par la section gratuite du « Collège Moustafa Kamel » au Caire, en 1909.
Les occupants de l'Egypte, qui croyaient que la nation égyptienne était dans l'ignorance complète du patriotisme et que les campagnes de Moustafa Kamel n'étaient qu'une action individuelle et isolée, furent stupéfaits en voyant tout un peuple qui, du Prince jusqu'au plus pauvre égyptien, quitta son travail et toutes ses préoccupations, le jour de la mort de Moustafa, pour assister à ses funérailles, pour prouver aux Anglais que le peuple restait associé de cœur et d'âme à celui qui demandait chaque jour la délivrance de son pays par l'évacuation des troupes anglaises.
Sir Eldon Gorst fut contraint de parler avec éloge dans son rapport annuel, des funérailles de Moustafa, du patriotisme égyptien, de l'union parfaite de toutes les classes avec le Parti National.
En mémoire de son grand tribun, l'Egypte toute entière s'est associée au projet de lui élever une statue au Caire. M. Léopold Savine, l'un de nos sculpteurs, acheva en 1913 cette statue en bronze. Elle fut exposée dans le « collège Moustafa Kamel » au Caire, le 13 février 1921. Le peuple égyptien attend avec impatience que cette statue soit érigée sur une place publique.
Le successeur de Moustafa Kamel, Farid Bey et ses collègues, les membres du comité directeur et
exécutif, ont réalisé les principes du parti en fondant des écoles de nuit pour apprendre aux ouvriers à lire et à écrire. De nombreux comités sommaires furent créés dans les villes principales et dans les villages. Des congrès égj^tiens eurent lieu en Egypte, en Suisse et en Belgique.
En 1908, le Parti National put obtenir les signatures de centaines de milliers d'égyptiens pour une pétition dans laquelle ils demandaient au Khédive de ressusciter le Parlement abrogé par l'occupation.
Le Parti National Egj'ptien put gagner à sa cause le Conseil législatif, qui est la seule institution semiparlementaire en Egypte.
Ce Conseil, en vérifiant le budget de 1910, a dénoncé l'administration financière des occupants et prouvé qu'elle a dilapidé inutilement la somme d'un milliard en quatre ans dans des dépenses superflues.
Sir E. Gorst a écrit dans son rapport pour l'exercice de 1909 la phrase suivante:
Tout récemment, lorsque le budget de l'année courante a été discuté par le Conseil législatif, les principaux orateurs se sont contentés de répéter toutes les critiques inconséquentes et mal fondées à l'égard de l'administration finan. cière telles qu'elles se répètent constamment dans la presse hostile des nationalistes.
Dans un autre paragraphe. Sir E. Gorst écrit encore :
Ni le ministère de Boutros, ni le ministère de Saïd n'ont pu trouver dans le Conseil législatif nn parti qui pourrait maintenir le gouvernement devant l'opposition des nationalistes.
Les anglais, qui s'étaient opposés à l'exécution du canal, ont, dès qu'ils eurent occupé l'Egypte en 1882, trouvé de leur intérêt de l'élargir et de le creuser davantage pour permettre à deux grands bâtiments de guerre de le traverser. Ils poussèrent la Compagnie du Canal, en 1909, à pressentir secrètement le gouvernement égyptien à ce sujet.
Le projet de la Compagnie et ses conditions, exigeant la prolongation du privilège jusqu'à l'an 1998, en donnant à l'Egypte une partie de l'intérêt net. Dès que ce projet fut découvert par le Parti National Egyptien, celui-ci ne cessa de faire une propagande passionnée contre cette affaire qui ne devait être qu'une affaire purement internationale.
Ceux qui ont traîtreusement occupé l'Egypte ne purent obtenir l'approbation du gouvernement égyptien. Ils furent obligés, de même que tous les intéressés, de proposer la question à l'Assemblée générale égyptienne.
Le Parti National organisa alors une assemblée au Collège Moustafa Kamel, le 4 février 1910, quelques jours avant l'ouverture de la séance de l'Assemblée Générale, qui réunit sept mille délégués de toute l'Egypte. Aly bey Kamel y prononça un discours, à tel point documenté et précis, que les assistants renoncèrent à ce projet.
Les savants, les financiers et les mathématiciens égyptiens n'ont cessé d'approuver le parti dans sa prévoyance, dans sa lutte contre l'insatiable occupante'
Durant les discussions de l'Assemblée générale.
qui était présidée par l'oncle du Khédive, Prince Hussein Kamel, devenu depuis, le Sultan d'Egypte, Boutros Ghali Pacha, premier ministre, fut assassiné par un jeune pharmacien égyptien, Ibrahim Effendi El Ouardany, le 20 février 1910. L'assassin déclara devant le tribunal que son acte était personnel et qu'il n'avait pas de complice. Qu'enfin, la cause de son acte était qu'il trouvait en Boutros Pacha un anglophile plus même qu'un anglais et que cette anglophilie était démontrée :
1° Dans l'acte de la Société anglo-égyptienne du Soudan qu'il avait signé avec Lord Cromer en 1899.
2° Dans i'aifaire de Denchawaï en 1906, alors qu'il était le Président du Tribunal d'exception ;
3° Dans la résurrection de la loi de la presse en 1909, quand il était le premier ministre.
4" Dans cette affaire du Canal de Suez où il défendait lo projet contre l'intérêt de l'Egypte.
Boutros Ghali Pacha que je connaissais était un homme distingué, très intelligent et ami intime du Khédive. Lord Cromer le respectait grandement. Il était le premier égyptien, qui fut président du Conseil depuis que le ministère existait en Egypte, car tous les Premiers avaient été jusqu'à lui d'une origine étrangère !
Ce fait, douloureux en lui-même, produisit deux effets :
La peur chez tous les membres de l'Assemblée générale et sur leur Président, ils renoncèrent alors au projet qui intéressait l'Angleterre. Et en excitant
les Coptes contre les Musulmans et ceux-ci contre ceux-là.
L'Angleterre réussit naturellement auprès des Coptes qui, dans leur chagrin compréhensible de l'assassinat de leur chef, présentèrent au Khédive une pétition dans laquelle ils réclamaient l'égalité entre eux et les Musulmans. Par là se sont trouvés séparés les deux éléments dont Moustafa Kamel avait recommandé l'accord et l'union pour l'amour de la Patrie.
Sir Eldon Gorst profita de cet incident et il essaya à frapper d'un coup mortel le parti national égyptien, dont les organes étaient les seuls opposants à l'occupation. Il commença par promulguer deux lois exceptionnelles.
La loi qui permet de faire juger les journalistes, directement, par la Cour d'Assises sans jury et la loi des Ententes criminelles entre plus de deux personnes. Ces lois furent faites contre le Parti National et contre ses journaux !
A la suite de la promulgation de ces lois Sir E. Grey menaça, dans un discours à la Chambre des Communes l'Egypte, d'obtenir contre elle la protection de la minorité et de changer les vieux traités concernant la dite Egypte. Le Parti National décida alors d'organiser un congrès égyptien en Europe pour exposer la situation de son pays. Une députation de 22 grands membres égyptiens, sous la présidence d'Aly Bey Kamel, s'embarqua le 15 septembre 1910 à Alexandrie. Un bateau spécial fut loué par le Parti National pour se rendre en Europe; de grandes manifestations eurent lieu au Caire et à
Alexandrie, dans lesquelles cette députation fut acclamée.
Farid Bey, chef du Parti, et ses membres en Europe, invitèrent un grand nombre de députés libéraux, d'écrivains, de journalistes de diverses nations, à ce congrès.
Les séances du congrès eurent lieu à Bruxelles dans la Salle des Fêtes, le 22 septembre 1910, et se terminèrent le 24. Les œuvres de ce congrès ont été publiées en français dans un volume de 500 pages.
Un noble écrivain anglais, M. Wilfrid Scawen Blunt, qui a vécu trente cinq années en Egjrpte, adressa une lettre émouvante à ce congrès. Nous publions cette lettre in extenso, comme un jugement indiscutable contre l'Angleterre en Egypte. En voici les termes:
Messieurs,
Je ne saurais vous exprimer combien j'apprécie les compliments que vous me faites en m'invitant à prendre part à votre congrès, comme Président d'honneur. C'est un témoignage pricieux de la confiance qu'a en moi, malgré ma qualité d'anglais, la jeunesse égyptienne; et je voudrais fort être moi-même assez jeune pour la mériter en servant votre cause d'une manière plus personnelle et plus active que mon âge de 70 ans ne me permet de le faire. Tout ce que je peux aventurer, à l'heure qu'il est, c'est de faire acte de solidarité avec votre programme patriotique, de vous conseiller de mon mieux sur les moyens de l'exécuter, et me déclarer encroe une fois publiquement, en ce qui concerne l'Egypte, ni Anglais, ni européen, mais Nationaliste convaincu, sans arrière-pensée aucune.
Vous connaissez bien mon opinion sur la question égyptienne. Elle tient à une expérience longue de 35 ans de vos affaires et de la connaissance que j'ai eue, des intrigues fi-
nancière qui ont préparé et qui maintiennent encore l'occupation de votre pays par l'étranger. J'ai connu l'Egj'pte du temps du Khédive Ismaïl. Je l'ai revue sous le Condominium, j'ai assisté à la naissance du Parti National en 1881. J'ai eu des relations intimes avec vos chefs révolutionnaires tant civils que militaires de ces jours-là. J'ai plaidé leur cause chez nos ministres à Londres, hélas inutilement, et et j'ai eu le chagrin de ne pas pouvoir prévenir le bombardement d'Alexandrie et de pleurer, presque seul de mes compatriotes, le désastre de Tel-El-Kebir. Ce n'est donc pas sans raison dans le passé que je me nomme aujourd'hui autant que vous, Nationaliste Egyptien, et même, si vous le voulez bien, extrémiste.
Depuis ces tristes jours, j'ai vu renaître deux fois le Parti National, d'abord à l'avènement du Khédive actuel en 1892 ; jeune homme plein d'enthousiasme patriotique alors, dont j'étais de temps en temps le confident, mais qui s'est laissé trop vite décourager par les mauvais procédés de notre représentant Lord Cromer ; et plus tard, sous l'inspiration de votre jeune tribun Moustafa Pacha Kamel. Chaque fois je l'ai salué avec joie et chaque fois, je lui ai prêté mon concours tant que je le pouvais. Mais l'âge diminue cruellement nos forces, et j'ai du renoncer depuis quelque temps à tout voyage, même à celui de Paris, où j'ai passé tant de beaux jours de ma jeunesse, voyage qui aurait été pour moi une fête double à l'occasion de votre congrès.
Je vous dirai franchement mon opinion de votre situation politique actuelle. Vous passez par une crise rude, mais beaucoup moins rude que plusieurs de celles dont j'ai le souvenir. Le fait seul que le Parti National soit encore debout, malgré ses trente ans de démoralisation sous la main d'une Puissance comme la nôtre, prouve qu'il possède un principe de vitalité qui survivra à cette crise et à bien d'autres encore. Le jour de la liberté viendra, je n'en ai aucun doute, et le sort de l'Egypte ne dépend que du courage et de l'obstination de ses fils à en hâter la venue et en jouir pleinement. Il ne faut donc pas vous décourager, si encore une fois on vous fait subir un régime de sévérité.
Il ne pourra pas durer. L'Egypte est trop aTancée aujourd'hui dans la voie du progrès ; elle est trop en évidence devant le monde civilisé pour subir le sort de ces pauvres provinces écartées de l'Asie et de l'Afrique où tout est permis aux Gouvernants et qui restent sans espoir de secours au dehors. L'Europe ne le permettra pas. Réfléchissez aussi que jamais mouvement tel que le vôtre n'a réussi sans sacrifice, sans martyrs individuels. Vous n'avez donc pour regagner votre liberté, qu'à continuer la lutte courageusement chez vous et à pousser sans cesse votre propagande à l'étranger. Apprêtez-vous à subir des condamnations politiques, s'il le faut, au Caire; elles ne peuvent pas dépasser les limites judiciaires ; et continuez vos congrès dans les capitales des pays libres. L'Europe jugera entre vous et nous, et, voyant votre constance, vous donnera gain de cause ; et nous autres Anglais finiront par avoir honte de nos procédés iréguliers dans un pays qui n'est pas à nous, et qui nous lassera enfin d'une situation déjà pleine de malaises, une situation qui deviendra plus nettement chaque année sans avantages permanents et sans honneur.
Le fait est que, malgré l'occupation militaire de tant d'années, notre position anglaise en Egypte n'est rien moins qu'assurée. Il est vrai que depuis six ans la France s'est désistée de son opposition diplomatique au Caire et que les autres Puissances de l'Europe ont accepté la situation sans protester officiellement, mais ce n'est qu'un accord provisoire et l'on ne reconnaît rien en elle de légal ni de permanent. Le statut politique de l'Egypte comme province de l'empire ottoman continue à être le seul reconnu par la loi internationale de l'Europe ; el certainement on ne tolérerait pas de notre part une tentative quelconque d'annexion, tant que l'empire ottoman sera debout, cette situation durera, et la position anglaise sur le Nil restera précaire et indécise.
Quant à la politique actuelle de l'Angleterre, je tacherai ■de vous l'expliquer. On est parfaitement conscient chez nous — c'est-à-dire chez nos hommes d'Etat éclairés (car le public, en général, y compris presque tous nos membres du Parlement, est d'une ignorance profonde en ce qui con-
cerne la politique étrangère), — on est parfaitement conscient du danger de la position qu'on s'est faite en Egypte depuis tant d'années. On reconnaît qu'elle est irrégulière et sans permanence, et on voudrait s'y soustraire si cela pouvait être sans trop se compromettre envers la vanité populaire et les intérêts d'argent qui s'y mêlent. On sait bien que de l'avis de nos experts militaires et navals, il y aurait une grande difficulté à continuer d'occuper l'Egypte pendant une guerre maritime avec n'importe quelle grande puissance européenne et que, si le peuple du Nil nous était à ce moment décidément hostile, le péril d'y rester serait extrême. D'autre parti l'opinion publique chez nous s'est laissée si longtemps tromper en ce qui concerne l'Egypte, qu'où croit de bonne foi que toute la Vallée du Nil nous appartient de droit et qu'il nous incombe de la conserver. Il n'y a pas de ministre anglais ni de chef de parti en ce moment assez hardi pour proposer, même à longue date, l'évacuation. Limpopularité d'un tel programme serait trop grande. N'ayant donc pas le courage d'affronter une politique saine de désintéressement et sachant depuis quelques années qu'une guerre avec l'Allemagne ne peut pas être longtemps remise, on a cherché fiévreusement un terme moyen entre l'impossibilité électorale de quitter l'Egypte et le danger de s'y maintenir. On a voulu (et voilà toute la politique des dix dernières années) se mettre à l'abri de l'orage qui vient, en tachant de se concilier le sentiment indigène de l'Egypte, et, si cela était possible, de la gagner au régime actuel.
Lord Cromer, que la vanité rendait optimiste, a longtemps cru à la possibilité de créer un parti anglais prépondérant dans le pays, même un parti personnel à lui; et il s'en est flatté, à ce que j'ai entendu, jusqu'au point de rêver un moment, en 1903, de rendre sa position de Maire du Palais chez vous héréditaire en sa famille. Il s'imaginait que l'opposition qui lui faisait le Parti National de ce temps n'était qu'une intrigue Khédiviale, soldée de Constantinople et que le sentiment du peuple égyptien était tout sérieusement pour lui. Cette vanité le poussa un an plus tard, quand l'opposition de la France avait été écartée par
l'entente anglo-française de 1904, à se déclarer prêt à se dispenser entièrement de la garnison anglaise au Caire et à reposer son autorité pour l'avenir sur la loyauté de l'armée anglo-Khédiviale et de la police anglo-indigene. ïl lui fallait la grande ineptie de l'affaire d'Akaba, qui lui montrait l'armée prête à se révolter, et la folie criminel e de Denchawaï, qui lui révélait la haine populaire, pour le convaincre que l'Egypte ne l'aimait pas. Ce fut pour lui un désenchantement terrible. Son chagrin et son étonnement ont été alors tels qu'il a dû démissionner, et se consoler de sa méprise en la théorie d'un complot panislamique dirigé contre lui par le Sultan Abdul Hamid.
Voilà où en était notre politique au mois de Mai 1907. Que vous dirai-je de Sir Eldon Gorst ? Le choix fait de M. Gorst pour succéder à Lord Cromer, fut en réalité 1 œuvre de feu notre Roi Edouard, auquel M. Gorst avait eu l'occasion de rendre depuis quelques années des services personnels et de la nécessité où on se trouvait à l'agence du Caire de mettre fin à l'impasse administrative développée par la longue querelle entre elle et le Palais d'Abdine, où M. Gorst était déjà personata grata. On a cru, à tort, en Egypte que le nouvel agent devait nécessairement faire politique nouvelle : qu'il avait l'instruction de préparer le pays enfin à la liberté ; qu'on s'était décidé sérieusement à tenir ses promesses d'évacuation. Un changement dans ce sens était à supposer, vu le changement de ministère à Londres, et le ret'our au pouvoir du parti de M. Gladstone, parti du Home Rule soutenu par une immense majorité parlementaire radicale. Mais tout cela n'était qu'illusion. Je puis vous affirmer qu'au Foreign Office on n'y a même pas un instant pensé. Toute l'instruction de M. Gorst en 1907 a ete d'arriver à un bon accord personnel avec le Khédive, de le détacher du Parti National qui demandait l'évacuation, et pour le reste, de continuer très exactement la politique de
Lord Cromer. .
On a cru que, le Khédive gagné, le reste s'en suivrait facilement, que l'Angleterre pourrait reprendre sa position perdue de puissance dominatrice de l'EgjTte, avec le consentement de ses habitants, et que, par une politique de belles paroles, elle arriverait enfin à en être aimée.
Il paraît qu'on a rêvé pour le Roi Edouard la succession du Sultan comme chef suprême et protecteur de l'Islam, non seulement en Egypte, mais encore aux Indes, dans l'Arabie et chez tous les peuples Sémétiques de l'Orient ; cela devait être un nouveau Khélafat irréguliers dont le Khédive aurait été l'Emir El Mumenin titulaire, soumis toutefois aux ordres du Roi. Quant à un régime constitutionnel pour l'Egypte, on y pensait si peu que, comme vous le savez, le Roi a écrit de sa propre main au Khédive, qui s'était avoué constitutionnelliste, en l'engageant à s'en désister. Tout ce qu'on a pensé accorder était de faire un petit semblant de Parlement en élargissant un peu les privilèges minimes de discussion dont était déjà muni votre pauvre Conseil législatif et les fonctions des Conseils de province. D'une véritable constitution il n'a jamais été question au Foreign Office, dont la politique, je puis vous l'assurer, n'est pas plus avancée aujourd'hui qu'elle ne l'a été en 1882. Vous vous rappelez bien que l'intervention armée de 1882 était motivée par notre désapprobation de la constitution de cette année et avait pour objet déclaré de restaurer le pouvoir absolu du Khédive, c'est-à-dire de la puissance étrangère qui l'exerçait. Il n'était pas à espérer que le Foreign Office, après 28 ans de ruses et de violences, se fut laissé tout d'un coup convertir à l'idée parlementaire pour l'Egypte, ni à constituer une Chambre libre» dont le premier acte aurait été de réclamer l'évacuation.
On s'est trompé également au Caire en croyant que le caractère de M. Gorst n'est pas sans une certaine sympathie avec les idées orientales, il parle l'Arabe, il est aimable, il n'a pas cette morgue britannique qui distinguait tant son prédécesseur, il a le talent de pouvoir se mettre en bonnes relations personnelles avec le monde indigène. Mais, pour ce qui concerne les aspirations d'indépendance nationale, il en est à mille lieues. M. Gorst est tout aussi impérialiste que n'importe qui, tout ausi bureaucrate. Du reste, son service de 16 ans sous Lord Cromer lui avait appris toutes les méthodes gouvernementales de son maître; et ceux qui l'ont nommé à l'Agence savaient parfaitement bien qu'en lui confiant la tâche de rendre moins odieux le régime de l'occu-
patioD, on ne risquait rien d'essentiel pour le continuer. M. Gorst n'est pas moins occupationiste que n'était son prédécesseur. La seule différence entre lui et Lord Gromer, c'est qu'il a cherché à gagner son but par de bonnes paroles fallacieuses, tandis que l'autre le cherchait de préférence par des menaces.
Vous avez vu que jusqu'à un certain point, M. Gôrst a jusOfié le rôle conciliateur qui lui a été confié. Il a réussi à gagner le Khédive, au moins en apparence, à la politique de l'occupation et à se créer un petit parti anglais qui y trouvait un intérêt personnel. Le sort lui été favorable au commencement. Le Parti National a eu le malheur de perdre son bien-aimé chef Moustafa Pacha Kamel, et il en est résulté une certaine désorganisation de l'opposition, dont M. Gorst a su se servir. Il est possible, et même que sans la révolution de Constantinople, il ait pu persuader à l'Egypte d'accepter les faux semblants de liberté qu'il lui offrait et de remettre à longtemps sa demande d'indépendance. Heureusement pour l'Egypte, le triomphe du Parti constitutionnel jeune turcs au mois de Juillet 1908, l'a sauvé de cette mésaventure. Le spectacle d'une liberté réelle, gagnée sans aide du dehors par un peuple musulman voisin et intimement allié, lui a inspiré un nouveau courage, lui a fait mépriser la petite aumône trompeuse offerte par l'Angleterre. Le mouvement contre l'occupation a gagné tout le monde musulman de l'Egypte; et M. Gorst et Sir Edward Grey ont perdu du coup leur partie. Les musulmans de l'Egypte n'ont pas voulu entendre parler d'une prolongation indéfinie du régime anglais, tout conciliateur et tout orné de phrases sympathiques qu'il pût se montrer. Ils ont réclamé plus vivement que jamais l'évacuation. Le reste leur était devenu indifférent.
Il est difficile de préciser le moment exact où l'on s'est aperçu au Foreign Office que la politique de conciliation et d'hégémonie anglaise en pays musulman allait manquer son but. Au commencement de la révolution ottomane de 1908, notre diplomatie s'est crue assez en faveur chez le nouveau gouvernement, pour tâcher d'en obtenir un titre légal à l'occupation de l'Egypte, et dans ce dessein on s'est fortement lié avec le Grand Vizir Kamel Pacha. Mais la chute de celui-
ci a ébranlé l'influence anglaise, et la faute qu'on a faite après, au commencement de 1909, de favoriser la contre-révolution l'a presque entièrement détruite. Dès lors, on a dû chercher d'autres moyens pour faire accepter au Caire la politique de l'occupation.
Voyant disparaître son petit parti anglophile-musulman, M. Gorst a eu la malheureuse idée de vouloir se servir des Coptes comme contre-poids indigènes, et a fait nommer Butros Pacha Ghali premier ministre, en laissant pompeusement annoncer sa nomination comme celle du << premier vrai Egyptien » qui fût jamais arrivé à cette dignité. C'était un traître coup porté contre la bonne entente des deux sections religieuses du Parti National, copié du reste de la politique divide et impéra adoptée simultanément par notre gouvernement de l'Inde. Et par malheur il n'a que trop bien réussi. Je regrette infiniment qu'on se soit laissé entraîner au Caire à relever le défi ainsi jeté par M. Gorst, à la jeunesse patriote musulmane, car l'Egypte a besoin de l'union de toutes ses forces, et l'aigreur religieuse est toujours déplorable. Mais le triste résultat de cette manœuvre, la mort de Boutros, a eu au moins l'effet d'éclaircir la situation, et de ne plus laisser à M. Gorst aucun doute sur l'impossibilité de se concilier l'opposition mahométane. Il lui a révélé l'abîme qui existait entre son plan de gagner l'Islam à la politique anglaise et le sentiment actuel des Musulmans. Dès ce moment, on peut le dire sans danger de se tromper, la politique de notre gouvernement à Londres est devenue franchemet hostile à l'Islam. Il ne lui veut plus aucun bien, ni en Perse, ni en Arabie, ni à Constantinople, ni en Egypte.
De là à l'intrigue Roosevelt-Grey il n'y a qu'un pas. Je nomme cela c intrigue » parce qu'il est clairement démontré qu'on s'est servi au Foreign Office de ce lugubre comédien américain pour préparer l'opinion libérale chez nous à une volte-face politique en Egypte à laquelle on s'était depuis quelque temps résolu. Pour bien comprendre cet épisode, rappelez-vous que derrière l'ex-président, pendant qu'il était en Egypte, il y avait les missions protestantes américaines qui lui soufflaient ses paroles blessantes pour l'Islam, et que derrière M. Grey à Londres, était le fanatisme latent des
sectes chrétiennes anglaises analogues en tout point à celles de l'Amérique. Cela vous expliquera l'entente des deux politiciens au moment de la mort du Roi où M. Grey se trouvait désenchanté de sa politique ambitieuse d'hégémonie musulmane et où il s'était déterminé à faire appel au sentiment chrétien pour le soutenir en Egypte. Le discours que devait faire M. Roosevelt au Mansion House était connu et approuvé d'avance par M. Grey, et celui-ci s'en est servi comme texte de la déclaration hostile à l'Islam, qu'il pensait faire quelques jours après à la Chambre des Communes. En tous cas, soyez sûrs qu'entre le sentiment de M. Grey à présent et celui de M. Roosevelt il n'y a aucune différence, et que dorénavant la politique sera hostile au progrès mahométan en Turquie, en Perse, non moins qu'en Egypte. Ne vous y fiez donc plus. Je prends cette occasion pour en avertir, non seulement le patriotisme égyptien, mais encore celui des jeunes Turcs à Constantinople et des Musulmans du monde entier.
Dans ces conditions nouvelles» je n'ai qu'un Conseil à vous donner. Je vous le donne avec peine car je ne suis pas sans patriotisme pour mon propre paj's d'Angleterre, bien que je déteste sa politique agressive en Orient, et il m'est pénible de me trouver en opposition déclarée avec le sentiment général de mes compatriotes ; mais mon devoir envers vous m'y oblige et je dois vous dire clairement que pour l'avenir le patriotisme égyptien se montrerait mal avisé jusqu'à la sotise, s'il nous traitait autrement qu'en ennemis. L'approbation générale qu'ont reçues les paroles de M. Grej, des deux partis anglais politiques, du Parti libéral autant que du Parti conservateur, prouve que tout sentiment honorable d'obligation envers vous et de respect pour nos prome.--ses d'autrefois est abandonné, et que vous n'avez rien à attendre de nous qu'une politique de violences, d'agression annexionniste» de dépaillements matériels et de démoralisation sociale telle qu'on la trouve actuellement dans ces pays de l'Inde qui ont le malheur de nous être soumis.
Méfiez-vous de nous. Nous ne vous voulons plus aucun bien. Vous n'aurez de nous» ni constitution, ni liberté de la presse, ni liberté de l'instruction, ni liberté personnelle.
Notre intention, dès à présent, tant que nous resterons en Egypte, est d'exploiter votre pays au profit de notre industrie cotonnière, de Manchester, de nous servir de vos finances égyptiennes pour développer notre empire africain dans le Soudan, de pousser avec encore moins de vergogne que par le passé, et sans plus vous consulter même de forme» notre spéculation Anglo-Hébraïque chez vous, et de vous livrer, pieds et mains liés, à toutes nos convoitises commerciales. Vous n'avez plus d'excuse de vous tromper sur nos intentions. Elles ont été clairement indiquées. Ne vous prêtez plus à l'asservissement et la ruine de votre pays.
Voici mon conseil au Parti National : continuez de nous faire une opposition ouverte, soutenue, courageuse et de tous les jours. Demandez d'un commun accord, en toutes occasions, que cela finisse chez vous, que nous rentrions dans la voie de la légalité, que nous retirions nos troupes de votre pays, et que nous cessions de nous occuper de vous. Vous n'avez rien à perdre en tenant ce langage : nous sommes étrangers chez vous, et vous avez le droit de le demander, et vous avez tout à gagner. Rappelez-vous sans cesse et par tous les moyens de publicité, que l'Angleterre n'a aucun droit légal d'agir en maîtresse chez vous, que vous ne voulez plus de nous, ni comme protecteurs, ni comme conseillers, ni comme administrateurs. Ne nous laissez plus la moindre excuse pour prétendre le contraire. Montrez-nous franchement votre hostilité, non pas par des insurrections prématurées qui ne vous serviraient de rien, mais par ces moyens qu'ont tous les peuples en présence de l'étranger de lui faire comprendre leur mauvais vouloir, les boycottages commerciaux et officiels et l'éloignement personnel. Vous avez chez vous une grande colonie étrangère et non anglaise. Liez-vous troitement à elle. Faites vos affaires avec elle plutôt qu'avec nous. Conciliez tout le monde, mais n'essayez plus de nous concilier. C'est peine perdue. Tout appel à notre sentiment de justice, d'honneur, d'humanité, serait dorénavant ridicule. Il n'amènerait d'autre réponse que notre mépris. Non. Il ne vous reste qu'un seul moyen de nous convaincre. C'est de nous démontrer que l'ocupation de votre pays est pour nous une difficulté croissante, un ennemi de tous les jours, en
temps de paix, un péril extrême quand la guerre éclatera. Le jour où il entrera dans l'esprit lourd de notre public anglais que le jeu chez vous ne vaut pas la chandelle, nous trouverons que vous avez raison et nous vous quitterons. Pas un instant plus tôt...
WILFRID SCAWEN BLUNT.
Le noble ami de l'Egypte, M. Blunt, doit être heureux de voir l'accord parfait des coptes et des musulmans en Egypte et il peut à juste titre s'enorgueillir d'avoir fait preuve d'une vue absolument juste dans tout ce qu'il a écrit.
En 1911 les coptes organisèrent un congrès à Assiout, dans le but de protester contre les faveurs que le gouvernement égyptien accorde aux musulmans.
Ce congrès provoqua le zèle des musulmans, qui, de leur côté, organisèrent un congrès au Caire sous la présidence de Moustafa Riad Pacha, ex-président du cabinet égyptien.
Le Parti National, qui n'est, en principe, ni musulman, ni copte, déclara publiquement que l'intérêt de l'Angleterre seul fait organiser en Egypte des congrès semblables.
Il refusa nettement d'y prendre part.
Cette année 1911, Sir Eldon Gorst mourut et fut remplacé par Lord Kitchener.
En 1911, durant la guerre italo-turque en Tripolitaine, et pendant la guerre turco-balkanique en 1912, l'Egypte fut considérée comme pays neutre.