UNIVERSITE EGYPTIENNE
Mcustafa Kamel apprit, par une lettre de son ami Mohamed Bey Farid, qu'un comité s'était formé au Caire pour ouvrir une souscription dans le but de lui offrir un souvenir de gratitude à son retour. Il répondit à Farid Bey, par une lettre datée du 24 septembre 1906 et qui fut publiée par toute la presse française, le 25, lettre dont voici les termes :
« Mon cher Farid Bey,
« J'ai lu aujourd'hui, dans le Lewa, après mon retour d'Hendaye, qu'un comité s'était formé au Caire pour ouvrir une souscription publique, dans le but de m'offrir un banquet et un « présent », et témoigner par là de la satisfaction causée aux Egyptiens par ma façon de servir notre cher Pays.
« J'ai appris aussi que vous aviez bien voulu accepter d'être le trésorier de ce Comité.
« Permettez-moi de vous prier d'être mon interprète auprès des honorables membres de ce comité et de ceux qui ont répondu à leur appel pour les remercier tous du fond du cœur, de leur sympathie envers le plus modeste serviteur de la Patrie, et de
leur bienveillance pour un homme qui ne trouve dans ce qu'il a fait que l'accomplissement partiel du grand devoir incombant à tout Egyptien.
« Je n'ai jamais estimé, à aucun moment de ma vie, que je méritais des égards ou des remerciements pour avoir défendu les droits de l'Egypte, réclamé son indépendance et affirmé l'existence du patriotisme égyptien. Je ne fais que remplir un devoir sacré ! Je n'ai pas encore franchi le premier pas vers le bonheur de cette chère Egypte, dont les plaines sont remplies des ossements de nos pères et de nos ancêtres.
« Quel mérite pourrais-je avoir, quand le plus humble des soldats, dans toutes les armées, nous donne, à tous, la plus grande leçon et le plus bel exemple! N'est-il pas en effet le porte-drapeau de la Patrie, le défenseur de son honneur, de sa gloire et de son indépendance! N'est-il pas prêt à donner sa vie pour sauver celle de millions de vieillards, de femmes et d'enfants!
« Si c'est là le rôle de chaque soldat, combien nos devoirs, à nous, envers la Patrie, sont plus nombreux et plus grands ; à nous, qui avons profité des biens de la Patrie plus que la majorité, qui avons le privilège du savoir et de l'instruction, qui connaissons les droits du pays, qui voyons la lumière de la vérité éclatante, qui, enfin, avons constaté la grandeur des peuples avancés, comparé leur situation et la nôtre et mesuré leur puissance et notre décadence!
« Merci, mille fois merci ! Mais il m'est impossible d'accepter des éloges et des honneurs que je ne mérite point. Je ne peux pas admettre non plus, que
l'amour de la Patrie soit récompensé, alors que l'homme n'est homme que par cet amour.
(( Je sais que ce que vous saluez en ma modeste personne, c'est la noble idée patriotique, que c'est à elle que vous désirez rendre hommage, que c'est elle que vous voulez exalter encore et toujours. Mes ennemis et ceux qui m'attaquent, ne font en réalité la guerre qu'à cette idée seulement. Je ne suis rien, en effet, tandis que le patriotisme est tout dans la vie d'une nation.
« Mais notre désir est un fait acquis. L'étendard du patriotisme égyptien est relevé et hissé bien haut, malgré nos adversaires et nos ennemis. Le monde entier sait aujourd'hui que les Egyptiens sont animés des plus nobles sentiments et qu'ils veulent conquérir la grandeur de leur pays par des moyens légitimes. Toutes les nations sont maintenant convaincues que nous réclamons, pour l'Egypte, les droits vitaux, la constitution et la iberté avec sagesse et d'une façon réfléchie et que c'est par la science et la lutte légale que nous voulons faire le bonheur de notre Patrie !
« C'est un résultat auquel les ennemis de l'Egypte et des égv^ptiens ne pouvaient pas croire, puisque tous ceux qui ignorent les secrets de la vie des nations et de leur progrès jugeaient que la question de l'indépendance égyptienne était enterrée et que les diplomates anglais en étaient à jamais délivrés.
« Le meilleur « présent » que je vous propose d'offrir à notre chère Patrie et à notre bien-aimée nation, c'est une Université nationale, à la fondation de laquelle votre comité pourrait convier tous les
égyptiens. Cette université aurait pour mission de répandre l'instruction parmi les fils des pauvres et des riches, sans distinction, et de doter le pays d'hommes qui augmenteraient le nombre des serviteurs éclairés, qui travailleraient à le guérir de ses maux, à unir tous les égyptiens et à fortifier dans le cœur de chacun le sentiment national. Car tout argent qui n'est pas nécessaire aux besoins de l'égyptien et qui n'est pas consacré à l'instruction est perdu pour la nation.
« L'Université nationale, voilà l'unique présent digne d'être offert par les patriotes sincères à l'Egypte et aux égyptiens. Il est le seul qui puisse remplir nos cœurs de joie et prouver la noblesse de nos sentiments.
« Que les partis oublient leur division, que les journalistes oublient leurs querelles et qu'on jette, ne fut-ce que pour un jour, les haines dans un ^bîme d'où ne montent plus ni vacarme, ni bruit !
« Que la nation s'unisse pour accomplir cette œuvre grandiose et exécuter ce projet dont la réalisation sera si noble et si féconde.
« Qu'on se rappelle qu'il est parmi les fils des pauvres, devant lesquels l'occupation anglaise a fermé les portes de la science et de la lumière, des enfants qui, instruits et cultivés, seraient la gloire éternelle de notre pays.
« Que ceux qui ont du cœur se rappellent qu'il existe en Egypte des trésors encore inexploités, qui, mis en valeur, éblouiraient le monde!
« Ces trésors sont enfouis dans les hameaux des humbles!
« L'Université est l'édifice à la création duquel j'invite tout égyptien- Quel bonheur serait le mien, si j'y pouvais apporter ma pierre avec tous les braves ouvriers qui travaillent pour le bien de la Patrie, rien que pour son bien, sans jamais attendre de personne une récompense ou un remerciement.
« Veuillez agréer, cher ami, l'assurance de toutes mes affections patriotiques.
« Moustafa Kamel Pacha».
Paris, le 24 septembre 1906.
Après avoir publié cette lettre patriotique, le peuple égyptien répondit par une souscription généreuse en fondant 1' « Université Egyptienne », qui rend jusqu'à présent de grands services à l'Egypte, digne de tout progrès.
Moustafa Kamel rentra en Egypte où il réussit à fonder une société en commandite ayant pour but la fondation de deux journaux quotidiens, l'un, l'Etendard Egyptien, en français, et l'autre, The Egyptian Standard, en Anglais.
A cette époque, Lord Cromer rentra en Egypte où il trouva une opposition organisée. 11 débuta par l'exécution des ordres de son gouvernement, et nomma Saad Zaghloul ministre de l'instruction publique.
Moustafa Kamel m'écrivit, le 23 novembre 1906, la lettre suivante:
Il paraît c maman », (1) que sir Bannerman était sincère dans sa conversation avec moi et qu'il va exécuter vraiment l'attitlude sur laquelle nous nous sommes entendus pour l'indépendance de l'Egypte. En arrivant au Caire, Lord Cromer a dit au Khéidve que le ministère de l'instruction publique devait avoir un ministre indépendant de tout autre ministère.
Saad Pacha Zaghloul a été choisi pour remplir cette haute fonction. Il est l'un des plus brillants conseillers à la Cour. Je l'ai désigné dans la liste que j'ai fournie à sir Bannerman, liste dont vous avez la copie. Lord Cromer en choisissant Zaghloul d'entre les 32 noms indiqués, a sans doute supposé qu'il pouvait l'associer à sa politique, étant le beau-flls du premier ministre.
L'avenir jugera que j'ai fait mon devoir. Je suis arrivé à fonder une Société nationale en commandite pour publier deux organes franco-anglais. Cette affaire est considérée comme la meilleure manifestation du parti national...
Moustafa Kamel m'écrivit une autre lettre datée du 1" décembre 1906, dans laquelle il me disait:
« Une affaire très urgente m'oblige à partir pour Londres dans une semaine, je vous en parlerai à Paris... Lord Cromer est très indigné de mes efforts et il cherche par tous les moyens à bouleverser notre travail, mais je suis sûr que nous aurons la victoire, puisque la justice et la vérité sont de noire côté... Mon ami intime Mohamed bey Farid m'accompagnera dans ce voyage. »
Moustafa Kamel arriva à Paris le 15 décembre. Il me fit cette confidence:
« Vous savez que dès le mois de septembre 1904, à la suite des débats violents entre moi et le Khédive
(1) Dès nos premières rencontres, Moustafa m'avait donné ce nom qu'il donnait à une mère adorée.
à Divonne, je me suis séparé de lui, surtout après la lettre ouverte que je lui ai adressée au mois d'octobre 1904 et qui a été publiée par notre presse. Il y a quelques jours, j'ai reçu de mon collaborateur à Londres une lettre par laquelle il m'affirme que Lord Cromer a demandé à son gouvernement avec insistance que le Roi Edouard VII fasse l'impossible pour aller à Constantinople faire visite au Sultan et lui demander de détrôner le Khédive, sous prétexte que j'ai été inspiré et poussé par lui en plaidant l'affaire de Denshawaï... Son Altesse, ajoutait Lord Cromer, a fourni l'argent nécessaire à la fondation des journaux franco-anglais, de manière à soutenir la lutte secrète contre les occupants, comme il a déjà fait dans l'affaire de Tabah...
« Le Khédive, de son côté, a reçu la même nouvelle de Londres. Il n'a pu trouver que moi, comme appui, pour le sauver de cette attaque Cromérienne. Il m'a appelé, je l'ai vu et après une longue conversation, nous sommes tombés d'accord... Je partirai dans quatre jours pour Londres. »
Il partit accompagné de son ami Farid Bey et il m'écrivit quelques jours après son arrivée « qu'il avait réussi ».
Eln rentrant à Paris, Moustafa me raconta « qu'il avait vu Sir Campbell Bannerman, et qu'il avait pu le convaincre que le détrônement du Khédive provoquerait une révolution en Egypte et créerait de grandes difficultés à l'Angleterre. Qu'enfin, le maintien de Lord Cromer en Egypte était impossible! Qu'à lui seul il suffisait pour faire naître toutes sortes de difficultés et d'inquiétudes ».
Moustafa Kamel était, dans toute son expression, un homme d'Etat. Il voyait sur l'heure toutes les difficultés que provoque une situation.
Par ce fait, il y avait deux résolutions à prendre: la première, d'assister le Khédive, quoiqu'il n'eut pas été digne du dévouement de celui qui ne cessait de se sacrifier pour sauver son pays de l'occupation étrangère, la seconde, de garder le secret le plus absolu de ses actes à son allié national et ami personnel Farid Bey et aux hommes de son parti.
A Paris, Moustafa fut atteint d'un mal étrange, son médecin me déclare qu'il était en danger et ne me cacha pas ses soupçons. Moustafa pouvait avoir été empoisonné. Malgré son état dangereux, il partit pour le Caire vers la fin du mois de janvier 1907, ne voulant pas retarder l'apparition des deux journaux patriotiques qu'il fondait.
L'Etendard parut le 2 mars 1907, et j'y écrivis un article dont voici les termes:
Patriotisme
Lorsqu'on pose pour la première fois le pied sur la terre égyptienne et qu'on y apporte le culte des antériorités qui ont présidé successivement à la formation de nos esprits à travers cette Egypte, la Grèce et Rome, on se sent émue de l'émotion que donnent les parentés idéales qui se retrouvent tout à coup en nature. Et alors il n'y a plus qu'à se laisser toucher par le contact de l'âme ancestrale pour pénétrer l'âme présente du peuple égyptien.
En Egypte, comme en Grèce, comme à Rome le passé vit et l'actuel ne peut échapper à son ascendant. Quels qu'aient pu être ses conquérants, la terre et les faits de l'histoire ont recréé le peuple égyptien et c'est partout la mentalité égyptienne qu'on peut constater dans le fellah comme dans les classes supérieures.
L'Egypte a nourri la Grèce qui a nourri Rome et Rome nous a nourris. C'est donc avec une sorte de piété filiale qu'une française classique aborde l'Egypte et qu'elle ouvre son cœur à une fraternité que mille traits de caractère et d'esprit viennent de plus en plus justifier.
11 est facile à un grec, à un italien, à un français de comprendre ce qui s'élabore à cette heure dans l'âme égyptienne parce qu'ils sont plus pénétrés que tous autres par les traditions qui ont glissé des rives du Nil au golfe de Phalère, aux rives du Tibre, à celles de la Seine.
Aussi» comme la Grèce fanatique d'indépendance, comme l'Italie passionnée d'unité, comme la France meurtrie d'une amputation inoubliée par les meilleurs de ses enfants, de l'Alsace et de la Lorraine, l'Egypte ressent à son tour les douleurs d'un nouvel enfantement national.
On nous dit : " Etes-vous sûrs que le peuple égyptien soit mûr pour la compréhension de l'idée patriotique, qu'il comprenne les bienfaits, plus moraux que matériels peutêtre, d'un gouverenement national ? Avez-vous compté le nombre de ses patriotes et de ses hommes politiques ?
A cela je réponds : L'histoire entière, sans un démenti, nous apprend qu'au début de toutes les revendications nationales, les voix qui s'élèvent en leur faveur sont toujours isolées. Ce sont des voix de poètes, d'initiateurs, que souvent les peuples eux-mêmes jugent chimériques, parce qu'elles ne peuvent encore faire rien de plus que d'évoquer les images des réalités futures ; mais peu à peu, à l'appel de ces voix, à la clarté des convictions de ces initiateurs, les évocations se précisent, les volontés hésitantes se groupent, l'esprit populaire se laisse pénétrer par l'aperception des possibilités, les impulsions deviennent des courants irrésistibles.
L'Angleterre, qui n'estime rien tant chez un peuple que la mise en valeur de ses richesses, l'Angleterre spéculatrice et " boutiquière » selon le mot de Napoléon l'r, ne s'est donné en Egjpte que la mission de conquérir le peuple par le seul bien être. Chaque fois que les partisans de l'occupation anglaise exaltent ses bienfaits, c'est toujours au point de vue purement utilitariste.
On si les Egj'ptiens prenaient la peine de dépenser la même ardeur de démonstration, il leur serait facile de prouver que le réveil de la vitalité Egyptienne dans le sens de l'enrichissement, de l'exploitation du sol, du progrès économique, a pour genèse :
1° La construction du canal de Suez que lord Palmerston qualifiait « d'escroquerie internationale » et à laquelle il fit l'opposition la plus violente ; 2° les efi'orts de Tewfik pour proportionner les dépenses et les ressources de l'Etat, pour reprendre le plan d'irrigation de Mehemet-Ali, que les Anglais ne font que continuer ; 3° la stupéfiante faculté législative, juridique du trop éphémère Parlement égyptien, dont aucun membre n'avait cependant reçu la moindre éducation parlementaire.
Et la preuve de ce réveil, de cette vitalité, de cette conscience patriotique renaissante, n'est-ce pas ce même mouvement national que les Anglais ont faussé, détourné, exploité, escamoté et grâce auquel ils sont entrés en Egypte ?
Je le répète : lorsqu'on consulte l'histoire, au point de vue de la puissance de l'idée patriotique, on a la preuve que sa plus petite éclosion, que l'incarnation de la nationalité, n'eût-elle tout d'abord qu'un prophète, finit toujours par s'imposer. Il suffit, au flambeau national, d'avoir gardé un peu de lumière, qu'un mince rayon l'anime dans une âme, pour qu'il se rallume un jour, éblouissant !
Si le peuple, en qui commence à sourdre l'ambition de se ressaisir, savait combien il lui faut peu d'efforts primitifs pour se préparer les plus brillantes destinées finales, il n'aurait jamais un découragement.
Le jour où le chant d'un prêtre, ou la voix d'un orateur font tressaillir l'âme nationale ensommeillée, le jour où quelques patriotes s'unissent, murmurent entre eux le nom sacré de la Patrie ; ils la réveillent et l'acheminent vers la vie intense.
Les fous, les criminels, qui retirent à la Patrie la fiissance de vie que leur amour lui eût apportée, l'anémient et, peu à peu, lui retirent l'être dont elle puisait en eux les éléments et perdent le bénéfice des forces dont elle les alimentait chacun, les recevant de tous.
La Patrie ! mot idéal et vivant, mot magique évoquant un être fait de tous les êtres ; figuration de la terre, du ciel, des mœurs> des croyances, de la langue parlée, des fiertés nationales, symbole de la famille agrandie, réalisant aux yaux du patriote l'amour fraternel, sans limites et cependant tangible de chacun pour tous.
Malheur à qui repousse l'idée sublime de la Patrie I II travaille à la déperdition de lui même, il brise les liens qui l'unissent aux plus semblables de ses semblables il repousse les relativités généreuses qui l'agrandissaient, pour se circonscrire dans son moi.
Il croit par là être plus libre de repousser le devoir, de rechercher la satisfaction de ses besoins et de ses désirs jaloux, qu'il décore du nom de droits.
Le matérialisme anti-patriote isole l'individu social, lui interdit le don de lui-même aux causes sublimes, l'héroïsme qui peut le faire immortel et surhumain ; le matérialisme philosophique isole l'homme dans l'espace, le rive à la boule terrestre dont le tour est de plus en plus raccourci ; il lui interdit les envolées dans l'au-delà, la participation à la vie universelle et éternelle.
Les théories internationalistes, qui remplacent l'amour de la Patrie par l'âpre poursuite combative de la jouissance, de la satisfaction des appétits, qui engendre la haine des créateurs d'énergie nationale, et de toute supériorité, ne peuvent aboutir qu'à l'infériorité générale, au travail de plus en plus réduit, à la barbarie, à la béatitude du ventre plein.
Le dernier siècle a produit d'admirables patriotes qui ont grandi leur patrie de la grandeur dont ils dotaient l'idée qu'ils ont servie. Le don d'eux-mêmes a enrichi le patri, moine national, dans la proportion de ce patrimoine, plus que dans celle du don reçu, car la Patrie multiplie à miracle les bienfaits des patriotes.
Etre patriote, être national, élève les sentiments jusqu'à l'admiration active du patriotisme et de l'amour national chez les autres. N'y a-t-il pas plus de grandeur généreuse, à dire à ceux qui luttent pour leur indépendance : « Notre dévouement vous appartient. Soyez vous mêmes comme nous sommes nous mêmes » plutôt que de leur crier : « Ne
soyez personne, pas plus que nous ne voulons être quelqu'un. »
Les internationalistes égalitaires, après avoir réalisé l'iinpersonnalité nationale» voudront imposer la collectivité imbécile. Ils ne s'arrêteront qu'à l'impossibilité de faire de la race blanche une race noire ou jaune, et des races jaunes et noires, des races blanches.
Plus de nationalité, plus d'individualité exceptionnelle! plus de famille, la bâtardise universelle !
Egyptiens mes frères, vous tous qui restez traditionnels à cette heure de folie, de désagrégation, de reniement de leur passé des nations <• civilisées », enorgueillissez-vous de votre passé, n'en reniez rien, appuyez vous sur lui ; que chacun de vous s'arc-boute à l'histoire nationale, à sa foi, qu'il ne se laisse pénétrer par aucun des principes du matérialisme étranger. Votre salut est à ce prix.
Patriote fanatique, mes vœux vont sans cesse à ceux qui ont les mêmes passions que moi, qui aiment leur pays comme j'aime le mien. Toujours restée française, j'ai été l'amie des derniers héros grecs de 1821, des grands hongrois de 1849, des grands italiens unitaires. J'ai été et je suis l'amie des Slaves qui luttent pour se délivrer de la tyrannie germanique. Je suis l'amie des Boers. des Canadiens qui, les uns après les massacres d'Acadie, les autres après la défaite, n'ont pas désespéré d'échapper à la mainmise anglaise.
Jamais la défaite n'est définitive pour un peuple qui ne l'accepte pas. Il n'y a de vaincu que celui qui se reconnaît vaincu.
Les plus hautes moralités, les dévouements, le courage, l'héroïsme, les vertus supérieures sont contenues dans le patriotisme. Les âmes qui l'incarnent créent un courant entre l'homme et le but suprême de la vie, qui est le divin.
Egyptiens, pratiquez le patriotisme comme on pratique une religion, car c'en est une qui n'exclut rien des autres, et la preuve, c'est que les antipatriotes sont en même temps les ennemis de toute croyance.
Vous avez comme les Grecs comme les Hongrois, comme les Italiens, comme les Tchèques, comme les Boers, comme les Canadiens, des poètes, des initiateurs, des conducteurs
qui vous entraînent et vous guident dans la voie des revendications nationales.
La France, poète, imaginative» généreuse, vous a aidés et soutenus dans vos premiers pas ; ses patriotes sont toujours de cœur avec vous. Si ses gouvernants se sont momentanément écartés de vous pour vous laisser seuls en présence de l'Angleterre, n'en soyez pas découragés.
Si la France \Taiment française appuie le faible. IWngleterre pratique tient compte des forces qui s'organisent ; or vous pouvez aujourd'hui être forts.
Le libéralisme anglais a des partisans qui sont assez libéraux pour l'être même au profit des nations que le conservatisme ambitionne de tyranniser. Multipliez parmi ces libéraux vos défenseurs et qu'ils fassent cohorte aux Blunt et aux Robertson.
Vos droits auront plus de valeur s'ils ont été conquis par vous que s'ils vous étaient donnés. Dieu est avec vous ! Vos ennemis sont entrés dans la voie des fautes, des crimes mêmes ! et, sur votre drapeau est écrit à côté du mot : droit» celui de justice !
La fatigue et la lutte de Moustafa furent grandes durant cette année. Directeur de quatre journaux dont trois quotidiens, chef du parti national, cruellement frappé par la mort de sa mère qu'il aimait passionnément, Moustafa Kamel devint impuissant à défendre sa vie contre les fatigues et contre les chagrins.
La chute de Lord Cromer lui apporta une consolation. Mais son remplacement par Sir Eldon Gorst fut pour lui une inquiétude. Il m'écrivit le 19 avril la lettre suivante :
Le mouvement ici se développe et la chute de Lord Cromer est un triomphe national. Si Dieu me donne assez de forces pour continuer la lutte cinq ans seulement, nous
atteindrons tout ce que nous poursuivrons. Le choix de Sir Eldon Gorst, comme Consul général de l'Angleterre en Egypte, allongera cette lutte, car son attitude sera la souplesse et le dévouement au Khédive pour endormir le mouvement national ou semer le malentendy entre les patriotes et leur souverain. C'est la politique de diviser pour régner. La diplomatie anglaise croit jusqu'à présent que nous suivons toujours la volonté du souverain et que nous n'avons pas de volonté personnelle... La seule politique nationale à suivre dans un cas pareil sera sans doute de suivre avec attention la politique de l'occupation en négligeant le Khédive... s'il va être d'accord avec Sir Gorst. L'avenir est un peu obscur... Mais il sera, malgré tout, pour l'Egypte...
Moustafa m'écrivit encore le 5 juin: « ... Voilà... je viens de recevoir de mon collaborateur de Londres la nouvelle que Sir E. Gorst va rétablir la paix entre le Khédive et le Roi. Cette paix fut rompue lors de l'accident de Tabah.Sir E. Gorst a pu convaincre le Khédive que pour plaire au Roi il fallait détruire Teffet que Moustafa Kamel a produit sur l'opinion anglaise, l'année dernière, dans l'affaire de Denchawaï. Le Khédive, de son côté, ne veut pas donner une preuve d'action contre le patriotisme, mais Sir E. Gorst a pu former un groupe parmi l'entourage du Khédive, sous la présidence du Cheick Aly Youssoff, propriétaire d'Al Moayad. Ce groupe prend pour titre les « Modérés » en nous appelant « les fous extrémistes ! ! ! » C'est une trahison à la Patrie Sacrée. Je ferai tout au monde pour bouleverser un tel projet! »
Durant l'été de cette année, Moustafa Kamel lutta contre ce plan.
Véritable trahison, bientôt jugée et condamnée par tous les Egyptiens!
Pour prouver à l'Angleterre que le patriotisme égyptien n'avait qu'un seul principe: la délivrance de l'étranger, le peuple envoya au ministre des Affaires Etrangères à Londres des milliers de télégrammes, protestant contre les déclarations traîtresses des prétendus- « Modérés «.
Moustafa Kamel, de son côté, adressa, le 14 septembre 1907, une lettre patriotique émouvante au Premier Ministre anglais, lettre qui fut publiée dans la presse française et dont voici les termes:
Monsieur le Président»
Ce jour du 14 septembre est un jour mémorable dans l'histoire, à la fois pour l'Egypte et pour l'Angleterre.
Permettez-moi de vous rappeler qu'il est en même temps le centenaire de l'évacuation de l'Egypte par les troupes britanniques — qui eut lieu le 14 septembre 1807 — et le vingt-cinquième anniversaire de leur entrée au Caire — le 14 septembre 1882.
Ce souvenir a donc un double intérêt et s'il rappelle aux Egyptiens la gloire de leurs pères qui ont su défendre la patrie et obliger l'Angleterre, il y a un siècle, à renoncer à la conquête de l'Egypte, il les fait penser aussi aux déclarations officielles qui ont accompagné l'occupation actuelle de leur pays et à la parole donnée» aux engagements pris par la Grande-Bretagne.
Ce jour du 14 septembre est, Monsieur le Président, moins glorieux pour l'Angleterre que pour l'Egypte. Le peuple égyptien n'a pas eu, en effet, dans l'Angleterre un conquérant qui l'aurait vaincu par la force des armes, mais une puissance amie qui a voulu aider le Khédive à rétablir l'ordre, en promettant solennellement de quitter le pays, l'ordre une fois assuré.
Vingt-cinq ans ont passé et cette promesse n'a pas encore été tenue. Peu d'Anglais pensent à l'heure actuelle aux serments de la reine Victoria et aux discours de ses ministres qui affirmaient que la continuation de l'occupation anglaise
en Ec,ypte serait une honte pour le trône et l'empire britannique (1) !
Mais nous y pensons, nous autres Egjrptiens. Nous pensons à cet engagement moral, supérieur à tous les traités, à ce pacte qui prime tous les pactes. Et, malgré ceux qui répètent que la politique n'est que mensonge et fourberie, nous croyons, nous, qu'une grande nation civilisée ne peut songer à souiller son histoire par une spoliation sans nom.
L'histoire est là pour dire hautement le danger que l'Egypte fait courir aux puissances ambitieuses qui ont tenté de la posséder, et qu'aucune parmi elles n'a pu définitivement assujettir.
Les leçons de l'histoire ne suffiraient peut-être pas, aux yeux des impérialistes anglais, à démontrer que l'Egypte ne peut appartenir qu'aux Egyptiens. Mais le réveil de la nation égyptienne doit leur faire entrevoir son avenir de liberté et d'indépendance.
Malgré tous les malheurs, malgré toutes les combinaisons politiques et toutes les manœuvres diplomatiques, l'Egypte garde plus que jamais ses espérances et regarde l'avenir avec une confiance inébranlable. J'affirme même que les malheurs ont fortifié son âme patriotique, et tous ceux qui connaissent l'Egypte reconnaissent que Denchawaï a plus fait pour le développement du nationalisme que les plus grands efforts des patriotes.
Le problème qui se pose aujourd'hui devant vous, monsieur le président, et devant toute la nation anglaise est de savoir si l'Angleterre veut faire de l'Egypte une amie ou une ennemie ; si, comprenant ses intérêts les plus élevés, calculant les bénéfices qu'elle peut tirer de son entente avec une nation qui augmente sans cesse en nombre, en pros périté et en force, l'Angleterre compte enfin accomplir ses promesses et faire honneur à sa parole donnée, — ou si elle s'entête à lutter contre sa propre dignité, contre une nation pleine de vitalité et résolue à obtenir sa liberté.
Si l'Angleterre a jugé l'évacuation possible en 1890 et a fixé dans la convention Drummond Wolff cette date pour le
(1) Déclarations de lord Salisbury en 1886 et 1889.
retrait des troupes britanniques, comment peut-elle soutenir maintenant que cet acte, conforme à l'honneur et aux droits du peuple égyptien, soit impossible ?
Quel est le libéral anglais qui peut prétendre sérieusement que l'heure de l'évacuation de l'Egypte n'a pas sonnée, alors que Gladstone a reconnu, dans les lettres qu'il m'a écrites en 1896. que l'heure de cette évacuation a sonné depuis plusieurs années ? (1)
Sir E. Grey dit que si l'Angletterre laissait l'Egypte aux Egyptiens, l'anarchie et la corruption régneraient dans le pays. Cette affirmation ne pourrait signifier qu'une chose flagrante : l'incapacité de la Grande-Bretagne à remplir sa mission en Egj'pte, après vingt-cinq ans d'occupation, ou la condamnation de la nation égyptienne comme nation pouvant se gouvernere elle-même et digne de prendre sa place parmi les nations civilisées.
Aucun homme impartial ne peut accepter une pareille thèse, qui est une double injure adressée à l'Angleterre et à l'Egypte.
D'ailleurs, personne n'ignore que nous réclamons pour l'Egypte un gouvernement constitutionnel et libéral, que nous n'accepterons jamais le règne de l'arbitraire et que la seule volonté à laquelle nous voulons obéir est celle de la nation. Il n'est pas admissible que le pouvoir absolu et capricieux de l'agent britannique soit plus bienfaisant qu'une Constitution nationale et libérale. Soutenir cela serait proclamer que la Chine est mieux gouvernée que l'Angleterre !
Vous avez dit, monsieur le président, dans un de vos discours, qu'un bon gouvernement ne peut jamais remplacer un " self-government. » Je dis. moi aussi, que rien ne peut faire oublier l'indépendance à un peuple conscient de ses droits et que le gouvernement de l'étranger — même s'il était le modèle de la douceur, ce qui n'est point le cas en Egypte — est toujours haï et exécré.
Les chaînes de l'esclavage sont bien des chaînes, qu'elles soient en or ou en fer 1
(1) Lettres du 14 janvier et du 31 septembre 1896.
Je ne crois pas exagérer en affirmant, monsieur le président, que le meilleur ami de l'Angleterre est celui qui lui conseille le respect de son honneur et de sa parole donnée, et qui lui dit en toute sincérité, que tout ce qu'elle pourra faire contre l'Egypte n'arrêtera point celle-ci dans la voie du progrès et de la liberté, qu'elle a résolument prise.
Une nation comme la nôtre, qui a accumulée pendant des siècles des forces de patience et d'énergie» ne connaît pas le désespoir et ne s'arrête devant aucun obstacle pour reconquérir son indépendance.
C'est à l'Angleterre libérale de décider si cette indépendance se réalisera de son gré ou contre elle.
Il m'a paru nécessaire, Monsieur le Président, de vous rappeler, en ce jour doublement mémorable pour vous et pour nous, les promesses du gouvernement britanniques et ce que l'Egypte patriote attend de l'avenir.
Nous avons trop souffert du mensonge, de la politique pour user d'habileté et de diplomatie et mentir nous-mêmes. Notre dignité et la noblesse de notre cause nous commandent la franchise et la loyauté.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma très haute estime.